‹ Le toréadorChapitre 8 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

mettre cette union avant deux années complètes passées loin de l'objet de votre amour.

M. de Saint- Ange avait exprimé sa volonté , il fut inexorable.

Les suites immédiates de son refus sont faciles à imaginer : sombre désespoir, fidélité à toute épreuve, soupirs, vœux, prières, rêves chimériques, jalousie anticipée, serments tacites et le reste. Tous les anmnts passent par la même série d'émolions, ils remontent et redescendent toujours les mêmes octaves du sentiment, depuis les sons les plus aigus jusqu'aux notes les plus graves du clavier.

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Edmond n'était pas un fou, il se soumit à l'épreuve imposée par son père et fixa au mois suivant l'époque de son départ. Son temps était précieux ; une nouvelle confidence devenait nécessaire, il fallait trouver un ami discret et sage;' il fallait faire naître l'occasion de dévoiler une partie de ses souff^rances à celle qui devait les partager.

Parmi les jeunes gens de la ville d'Aix, Edmond choisit Emile Marcel pour recevoir son secret et le préféra, après y avoir mûrement songé , à plusieurs autres avec lesquels on devait le croire plus lié. Emile ne s'était pas attaché au char de mademoiselle de Marsan 5

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c'était un avocat studieux et réfléchi qui ne ctiercbait dans le monde qu'une distraction salutaire ; il paraissait doux et ne s'était jamais permis la moindre raillerie en présence d'Edmond.

Rien n'est plus contraire à l'expansion que la moquerie , elle émousse en quelque sorte les sentiments affectueux; -elle réprime tout élan spontané. Une ancienne camaraderie de collège récemment ravivée par des conversations sensées, avait mis le jeune amoureux à même de concevoir une estime raisonnée pour Emile; Emile lui semblait d'une froideur extrême , c'était la seule considération qui pût l'arrêter, mais cette

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froideur même était une probabilité de discrétion , et personne n'ignore que les sentiments les plus généreux ne revêtent guère l'enveloppe de la frivolité. Enfin il allail fréquemment dans ,1a famille de Mérail; il devait y rencontrer souvent la belle Fénella; sous ce dernier rapport , nul ne pouvait être plus utile que lui. Là-dessus , Edmond parfaitement déterminé, se présenta chez son ancien camarade :

— Mon cher Emile, dit-il en entrant, je viens te faire une visite des plus intéressées, te proposer mon amitié et réclanïer la tienne.

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L'avocat plia ses manuscrits et l'invita à s'asseoir :

-- Je suis flatté de ta confiance ; explique-toi.

— Avant tout, je te demande le secret le plus impénétrable sur ce que je vais te dire.

— Les confidences me pèsent, mais si je puis t'êtrebon à quelque chose, parle, sinon...

— Tu peux me rendre le plus important service ; j'ai besoin d'un ami qui reçoive l'aveu de mes peines, j'ai jeté les yeux sur toi, ai-je eu tort? S'il en est ainsi, je me retire, et qu'il ne soit plus question de rien.

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— Sois tranquille, je serai d'une discrétion à toute épreuve.

A ces mots, Emile prit l'attitude résignée d'un homme qui sait qu'il écoutera longtemps ; Edmond entra brusquement en matière :

— Je suis amoureux ! dit-il; puis, sans plus de préambule, il fît le récit de sa passion pour Fénella, de sa timidité passée, de ses espérances actuelles et des conditions que son père lui imposait.

— Je l'aime , je crois être aimé d'elle; Oui , je le sens , son cœur a ^répondu au mien, et pourtant il faut partir! Le service que je te demande est de m'écrire quel-

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quefois. Tu m'entretiendras de celle qui est désormais le but unique de mes vœux et de mon avenir. Sois, je t'en conjure, l'ange bienfaisant qui présidera à notre " destinée. Ai-je trop présumé de ton amitié V T'imposeras-tu pour moi l'obligation d'interrompre parfois tes travaux et de me consacrer quelques lignes, ma consolation dans l'exil, mon unique soutien dans mes angoisses ! Deux ans , mon Dieu !

Edmond suppliait ; un sourire de bonté se dessina sur les lèvres d'Emile.

— Oui, mon ami, je le ferai ; tu ne seras pas inutilement venu le confesser à moi ; sois sûr que je te servirai de tout

mon pouvoir. Je tacherai d'être exact dans mes lettres et ne te cacherai rien.

Edmond lui serra la main avec effusion.

— Ce n'est pas tout, je te demande encore un léger service : c'est de venir avec moi dans quelques jours rendre une visite à madame de Mérail, j'y verrai Fénella avant mon départ, ta présence me donnera de la force pour ce terrible adieu.

Emile promit de l'accompagner, et son nouvel ami, en le quittant, lui jura une reconnaissance éternelle et un attachement à toute épreuve.

Le succès de cette démarche enhardit

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Edmond; il était résolu à revoir encore Fénella avant son départ; mais dans les villes de province il faut mettre du mystère aux choses les plus naturelles, et surtout à celles qui sortent des usages reçus. Il n'est pas admis de faire des visites d'adieu à des personnes que l'on n'a vues que dans le monde ; le jeune amoureux ne trouva d'autre moyen que de s'exposer à paraître tout -à -fait bizarre ; il alla chez une foule d'indifférents, afin d'être libre de se présenter aussi chez madame de Villeneuve. Toutefois, autant qu'il put, il se contenta de déposer des cartes à des absents, il prit au contraire ses mesures de manière à

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être sûr de rencontrer Fénella lorsque

viendrait le tour de sa grand'mère.

Cette entrevue était calculée et médi-

tée depuis plusieurs jours ; il avait choisi à l'avance ses pensées, pesé ses expressions ! Ce fut avec aisance qu'il fit son entrée dans le salon de la vieille dame.

Madame de Villeneuve était mollement plongée dans une antique bergère 5 Fénella brodait à la lueur d'une lampe élégante. Un léger cri de surprise s'échappa des lèvres de la jeune fille lorsqu'on annonça monsieur Edmond de Saint-Ange, puis elle rougit, attachant sur lui ses grands yeux noirs "avec curiosité.

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— Mesdames, dit Edmond, je n'ai pu me résoudre à quitter la bonne ville d'Aix sans avoir eu l'honneur de prendre congé de vous.

— Mais, asseyez-vous, Monsieur, dit la vieille dame, tandis que la femme de chambre avançait un fauteuil, et d'où vientcedépartsisu])it? Nous vous avions cru fixé en Provence, nous espérions...

— M. de Saint-Ange va peut-être à la campagne , interrompit Fénella , la saison est si belle!

— Hélas! non, mademoiselle; je vais à Paris, je m'éloigne d'une ville où j'espérais aussi être à jamais fixé ; il le faut ; j'en ai de cruels r^rets.

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Fénella baissa les yeux; peut-être un observateur attentif eût pu reconnaître sur sa physionomie les indices d'une violente contrariété, mais la lampe ne répandait sur elle qu'une lueur douteuse, et n'éclairait vivement que la broderie délaissée.

— Vous allez à Paris, reprit madame de Villeneuve , Paris le centre des plaisirs, je m'y crois encore. Oh! c'est un véritable paradis. Que de souvenirs délicieux, que de charmantes réunions ! Vous vous y plairez, Monsieur; à votre âge, Paris est toujours séduisant, même aujourd'hui. Des regrets pour Aix ! oui vraiment, ils seront bien vite oubliés. Paris I

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Paris! quel joli temps j'y ai passé dans ma jeunesse; on ne peut me parler de Paris sans renouveler mes douleurs. J'étais de ton âge, nron enfant, j'étais jolie comme toi ; tu souris ? Mais un jour tu seras vieille grand'maman à ton tour, je te souhaite d'aussi agréables souvenirs que les miens... hé!... hé!... tu ne serais pas à plaindre.

— Vous fréquentiez le plus grand monde, Madame. M. de Villeneuve avait une

charge à la cour ; c'était le règne du bon

goût et des belles manières, et vous étiez

sur un théâtre digne de vous.

— Oui, c'était une charmante époque,

dit la vieille dame en soupirant, mainte-

liant tout est bien changé j votre révolution a tout détruit ; nous avons passé par de cruelles épreuves dans l'été de notre vie, après un printemps émaillé de fleurs. Qu'est devenue la courtoisie des chevaliers d'autrefois, l'amabilité de nos charmants abbés, la galanterie des hommes de cour ? Qu'a-t-on fait de ce langage coquet de nos petits comités? Nous avons vu 89, puis 95, et la terreur, mon Dieu ! Enfin, pour mettre le comble à nos maux, voici Bonaparte, ce tueur d'hommes; je le déteste de toute mon àme ; mais vous avez servi?

— Sept à huit ans. Madame.

— L'ai niiez- vous?

Tous les projets d'Edmond étaient détruits par la tournure imprimée à la conversation ; il ne répondit pas directement et crut, en prenant longuement la parole, pouvoir plus tôt ramener le sujet vers le but qu'il se proposait ; il entra donc à dessein dans rénumération de ses campagnes : Il était allé à Dresde, à Berlin : dernièrement encore il se trouvait en Bavière. Il disserta sur les diverses parties de l'Allemagne qu'il avait parcourues, et parvint à se rendre si pesant et si diffus, que...

— Vous allez donc à Paris, c'est bien mal à vous de nous abandonner, interrompit Fénella s'apercevant la première

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du profond sommeil de madame de Villeneuve.

— Grnelle nécessité! reprit Edmond peu curieux de terminer ses commentaires, et inopinément arrivé à un tête-àtête qu'il était loin d'espérer, d'indispensables affaires m'y appellent.

— Et votre absence sera-t-elle bien longue?

—Bien longue, mademoiselle, surtout pour mon cœur; la ville d'Aix renferme toutes mes affections. Est-ce vivre que d'être éloigné de tous ceux qu'on aime ?

— Oh ! les plaisirs de Paris, comme dit bonne maman !

— Ils ne pourront jamais effacer le sou-

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