II. y
-150 LE TORKADOR.
venir de l'hiver trop court que nous venons de passer. Comme j'en ai maudit la fin! Que je suis triste depuis que les réunions sont devenues si rares ! Mais à quoi bon? je pars.
— Vous ne serez donc pas de retour pour l'hiver prochain ?
~- Ce n'est pas probable, mon absence doit se prolonger deux ans.
— Deux ans ! répéta Fénella avec effroi et par un mouvement si naturel qu'Edmond en frémit de tout son corps. Mais ellerepritbien vite son sang-froid, et d'un ton léger :
-—Vous aurez des succès, monsieur de Saint-Ange, vos premières armes sont
LE TORÉADOR. >l 54
faites désormais ; Aix aura du moins eu l'honneur de vos débuts.
— Aix sera toujours présent à ma pensée ; Paris n'a pas le moindre attrait pour moi.
— Vous le connaissez déjà ? ^
— Un peu, Mademoiselle.
— Paris ne vous plaît pas.
— Le lieu où, pour la première fois, le cœur a ressenti la plus douce des émotions est toujours celui qu'il préfère.
— Ah ! fit Fénella avec-une froideur affectée.
— Avant un départ cruel , je n'ai pas voulu laisser échapper l'unique moyen de dire un dernier adieu...
^%2 LF. rORÈ\DOR*
— Quoi ! déjà vous avez rempli ce pénible devoir; je plains bien sincèrement la dame de vos pensées, dit Fénella feignant de sourire; deux ans! en vérité, c'est un- siècle !
— Mes visites de congé sont presque achevées, je ferai la dernière, demain soir, à madame de 3Iérail...
Le bruit de la sonnette mit fin à cet entretien qu'Edmond avait accompagné du regard, tandis que la jeune fille, semblant ne pas comprendre, s'était ingéniée aux mines les plus indifférentes. La femme de chambre introduisait madame de Saint-Hilaire et son fils.
— Le récit de vos campagnes est très
LK TOllliADOU. ^53
intéressant; il m'ainfinimentplii, dit madame de Villeneuve réveillée en sursaut:
ce sont de fiers hommes que ces houlans!...
Edmond se leva, tira sa révérence et sortit.
Fénella le suivit sérieusement du regard ; en toute autre circonstance , l'àpropos de sa bonne grand'mèré eût excité son fou-rire d'enfant fjâtée.
Edmond rentra chez lui agité par mille sentiments divers ; il n'entendait rien a tant d'ingénuité apparente et à une distraction d'esprit si complète :
— Et cependant elle a peut-être tout deviné ; le dernier regard n'en est-il pas
la preuve? Femme angélique ou démon, énigme vivante, ton cœur a-t-il compris le mien? n'ai-je pas assez clairement exprimé ma pensée? — Si elle m'a entendu, elle sera demain soir chez sa cousine.
Le sommeil ne ferma de longtemps la paupière de l'adorateur passionné de Fénella. Avant le jour, il sortit, mécontent de lui-même, en proie à une mélancolie profonde. Selon l'usage de tous les amoureux, il alla promener dans les campagnes avoisinantes ses ennuis et sa tristesse.
Dès six heures du soir, dans son impatience, il était chez son nouvel ami.
— Il est encore trop tôt, dit Emile ; assieds-toi, voici un volume de nouvelles dont je^ me distrais par moments, lis; je terminerai ce plaidoyer qui me talonne ; dans une heure nous irons.
Edmond fit bonne contenance et essaya de lire, mais ses yeux parcouraient en vain les pages; ses pensées se reportaient constamment sur Fénella, etlorsque, tout ganté et cravaté, le jeune avocat lui frappa légèrement sur l'épaule, il continuait à tourner les feuillets dans une distraction complète, et se trouvait uni à son adorée après les aventures les plus romanesques.
-156 LE TOKÉADOR.
Il avait cependant retenu un titre :
« Histoire du chevalier Almanzor et de la princesse Sélima. »
Du coDlc eu partie double.
— Après que le petit Poucet eut chaussé les bottes de rojj;rc, il s'en alla à la cour pour parler au roi.
Trois petites têtes enfantines , blondes et roses étaient tout yeux et oreilles au récit merveilleux que leur faisait gravement Joséphine.
'ISS LE TORÉADOK.
Monsieur , madame de Mérail et sa sœur , mère des deux plus jeunes enfants, causaient à voix basse à l'autre extrémité du salon et contemplaient en souriant le joli groupe offert à leurs regards. Joséphine tenait par la main son petit cousin et sa petite cousine assis à sa droite et à sa gauche, tandis que Gabriel son jeune frère de neuf à dix ans , accroupi sur un tabouret, s'appuyait le menton sur les genoux, dévorant avidemment l'histoire. Ils écoutaient dans une silencieuse immobilité, quand l'arrivée de MM. Emile et Edmond interrompit la jolie conteuse. ' — Mon Dieu ! dit Gabriel frappant du
LE TOIIÉADOK. 459
pied, que c'est ennuyeux, tu ne nous finiras pas le Petit Poucet,
— Fi donc, monsieur, d'être contrarié pour si peu de chose.
— M. Edmond de Saint-Ange , qui vient prendre congé de vous avant son départ pour Paris, dit Emile en introduisant son ami.
Après les civilités d'usage , et quand le voyage annoncé eut suffisamment occupé la compagnie, le jeune avocat appela à lui Gabriel, qui vint faisant une sorte de moue de mauvaise humeur.
— Eh bien ! mon garçon , qu'as-tu à bouder comme ça , au lieu de jouer avec tes petits camarades?
\4Q Lt: TOhÉADUl'..
L'enfant hocha la tête sans répondre.
— Et pourquoi ne m'as-tu pas souhaité le bon soir aujourd'hui? Serionsnous fâchés , par hasard ?
— Non pas , reprit le petit bonhomme mais vous avez empêché ma sœur de Unir le Petit Poucet, c'est là ce qui m'a fâché.
— 11 fallait le dire tout de suite. Mademoiselle Joséphine , je vous en prie, achevez à ces enfants leur conte, nous y prendrons le plus grand plaisir.
Edmond se joignit à son ami ; et , au fait, il fallait prolonger la soirée; Fénella pouvait venir.
— Emile doit savoir de charmantes
LE TORÉADJR. 441
histoires, poursuivit-il en insisfant, et si notre présence ne vous retient , nous pourrions au besoin vous promettre notre tribut plus tard.
— Joséphine, mon enfant, dit madame de Mérail , reprends donc ton récit où tu en étais, puisque ces messieurs le permettent; nous aurons le plaisir d'entendre ensuite M. Emile.
— Pardon, mesdames; mais, en vérité, je n'ai pas présente la moindre historiette ; je suis tout absorbé par des analyses de procès fort peu divertissants en général. Saint-Ange , oh ! c'est tout autre chose ; il lisait
à 42 " Lh TORÉADOR.
une nouvelle persane encore tout à l'heure.
— V histoire du chevalier Almanzor et de la princesse Sélima, continua Edmond sans y songer, uniquement pour prendre quelque part à la conversation. Sfes pensées étaient ailleurs.
Les petits enfants battirent des mains.
— Vous nous la conterez ! vous nous la conterez! n'est-ce pas?
— Mon bon ami Émxile , prie-le de nous la dire , ajouta Gabriel à voix basse,
— Laissez donc monsieur, dit madame de Mérail à ses enfants.
LE TOKÉABOR. 445
Mais M. de Mérail prenant à son tour la parole:
— Hé ! hé ! pourquoi pas ? Si ces messieurs avaient cette complaisance, chacun ferait sa petite histoire ; la soirée est longue; j'en dirais une au besoin. Pour moi, le plaisir de ces petites bonnes gens me ravit.
Monsieur de Mérail était un gros homme tout franc , tout rond , qui pensait toujours haut et trouvait naturel qu'on ne se gênât pas pour lui.
Edmond avait trop de tact pour repousser la nouvelle proposition , qui , d'ailleurs, l'arrangeait parfaitement et convertissait la visite en soirée.
♦44 LE TORKADOR.
— S'il ne dépend que de moi, dit-il, j'essaierai de mettre mon épingle au Jeu.
Joséphine reprit donc le conte au moment où le petit Poucet se rend à la cour du roi, et elle venait de finir, quand le bruit d'une voiture se fît entendre :
— C'est Fénella ! crièrent les enfants.
Fénella parut dans le négligé le plus coquet, s'avança avec un léger balancement, et , comme bercée par une molle brise, souriante, gracieuse, mais semblant essoufflée d'avoir monté quelques marches ; elle embrassa Joséphine, sa-
lua sa tante et son oncle, puis elle s'assit. '
— Mes petits enfants , venez donc à moi, je vous prie; vous ne dites rien à votre cousine ?
Elle leur distribua quelques bonbons en leur tapant doucettement sur les Joues, (iabriel se réfugia près d'Emile.
— Ma cousine Fénella me fait toujours peur avec ses grands yeux, murmura-t-il tout bas.
Edmond était assez près pour entendre, il sourit.
— On contait des histoires ; c'était le tour de ces messieurs. Ma toute belle, dit madame de Mérail mue sans doute
\AG lE TORÉADOR.
par un sentiment maternel, tu voudras bien laisser continuer le jeu; chacun fournira son conte, ce soir.
— Mais ma tante , je serais désolée d'interrompre par ma présence...
— Joséphine vient de terminer le Petit Poucet ; monsieur Emile, c'est à vous, dit madame de Mérail ; allons, ne vous faites pas prier.
— Je passe parole ; mesdames ; impossible , je vous jure.
— Un avocat, renoncer àla parole, dit Edmond en riant.
— C'est à Monsieur, cria Gabriel, il va nous conter l'histoire du chevalier Al-
■ manzor et de la Princesse Se lima.
LE TOI'.ÉADOR. 447
— Ces enfants sont élevés, quand on leur a fait une promesse, à ce qu'on la leur tienne toujours, dit Joséphine avec simplicité.
Edmond était pris et fit bonne contenance, quoique l'arrivée de Fénella eût changé son intention. Le cercle se resserra, Joséphine s'approcha de la table ronde avec son ouvrage. Fénella se leva, déposa son écharpe, et sortit sa broderie d'un sac moderne et bizarre, mais de très-bon goût.
Elle eut soin de se rasseoir de manière à être à côté de l'orateur, qui commença en ces termes :
— « Le souverain delà Perse venait de
mourir dans Persépolis, sa capitale, ne laissant d'autre enfant que la princesse Sélima, héritière de la couronne et placée sous la tutelle du régent Bournaba, excellent homme qui, pour l'univers entier, n'aurait pas voulu faire le moindre ton aux droits de sa nièce.
«Cependant, les lois de l'empire étaient positives ; si avant l'âge de vingt ans, la princesse n'avait pas fait choix d'un époux, elle était forcément exclue du trône ; le prince du sang le plus rapproché par sa naissance devait y monter le jour même.
« Il est inutile de dire que tout cela était ainsi au temps des fées.
LE TORÉADOK. ^ ^<9
« Le mariage de la princesse était donc de la plus haute importance ; du reste, elle était belle comme le jour et douée de toutes les perfections imaginables ; aussi les princes et les héros les plus renommés s'étaient en quelque sorte donné rendez-vous à sa cour.
« On y voyait le prince royal d'x\ngleterre, longue et flegmatique figure blanche comme une bougie diaphane ; le dauphin de France au teint rose, magnifique dans ses costumes et parfumé comme un lys ; l'héritier présomptif de l'empire de Congo, plus noir que l'ébène et taillé en colosse ; le prince de Maroc, rouge comme du maroquin ; le fils du
45U L£ lOKÉADOK.
sultan de Constantinople; les infants d'Espagne et de Portugal ; le neveu du grand Khan de Tartarie, et plusieurs autres non moins illustres. Après eux la cohorte des chevaliers errants et non errants de toutes les nations, qui restaient fixés comme par magie à la cour de la princesse : Gaillefer, Tristaderme, Beaubec, Cerfvolant, noble foule de héros.
« Tous s'empressaient également à complaire à la dame de leurs pensées.
Elle, avec une grâce qui lui était propre, les satisfaisait également sans en irriter aucun.
« Almanzor de Bagdad était seul oublié.
LE TOnÉADOIl. 451
< 11 est vrai que ce vaillant chevalier n'avait jamais fréquenté les cours ; il s'était dès sa tendre enfance livré à l'art de de la guerre, avait juré respect aux dames, mais l'occasion de faire preuve de courtoisie ne s'était jamais offerte.
, « La meilleure lame se rouille dans le fourreau faute de servir : Âlmanzor ne savait qu'aimer et soupirer silencieusement.
« Dans les tournois seulement, on s'apercevait de sa présence ; impétueux comme un tourbillon, il était invincible et infatigable. Ses exploits finirent par mériter l'attention de la princesse de Perse ; Almanzor l'aimait, elle en était
. lo2 LE TORÉADOR,
sûre ; tant de vaillance ne peut provenir d'un cœur sans amour. Elle essaya de .l'arracher à ses sombres rêveries, et bientôt, déjà éclipsés par les triomphes chevaleresques d'Almauzor, tous les princes persans et étrangers lui virent aussi cueillir la palme de Tamour.
« Ils se retirèrent donc les uns après les autres, et versèrent tellement de larmes à cette occasion, que les eaux d'une petite rivière des environs de Persépolis en grossirent considérablement; l'on craignit même une inondation pendant plusieurs jours. Le ruisseau gonflé fut dès lors appelé le torrent de larmes, ex- ' .^ pression orientale que chacun des prin-
LE TOUÉADOK. ^55
ces remporta dans son pays pour l'y naturaliser ; unique et digne fruit de leurs soins et de leurs peines.
« Le régent enchanté du choix de Sélima et par ordre de cette princesse, se présenta en grande pompe chez Almanzor, le vainqueur des vainqueurs. Il venait lui offrir la main de la reine de beauté et la couronne de Perse , il le
trouva répandant aussi des tlots de pleurs. \
« — Magnanime chevalier, dit-il aussitôt, quel sinistre événement peut vous réduire à un si triste état ! — Avezvous perdu père ou mère, ou quelqu'un de vos parents?.., Dites-moi, je vous en
prie, le cruel Arimane a-t-il suscité quelque trouble dans voire âme? le feu Mytras est-il impuissant à soulager vos souffrances? — Nous ordonnerons par tout notre Empire d'implorer pourvoug l'Éternel Arimane afin qu'il comble vos jours de félicités plus nombreuses que les étincelles dont se compose la lumière, plus nombreuses que les étoiles, ces feux sans cesse allumés dans les cieux pour nous rappeler des vérités sacrées et mystérieuses.
t Le bel Almanzor, s'étant calmé à ces paroles, s'écria :
« — Malheur ! malheur sur moi ; mal-
lieiir sur les astres qui ont présidé à mon sort ; malheur sur ma destinée ! Le jour de ma naissance est triste comme un linceul d'amyanthe ; mon existence entière lui ressemblera! -— J'ai lu dans l'avenir, seigneur, mais daignez écouter le récit de mes infortunes, vous connaîtrez les causes de mes justes alarmes. — Je suis le dernier rejeton de l'illustre race de Dixéïdes;ma mère ferma les yeux à la lumière à l'instant même où je vins au monde. — Toutes les fées accoururent à mon berceau, et me douèrent, comme il leur plut, de qualités stériles puisqu'elles ne peuvent sufiire aujourd'hui à mon
1i)(> LE TOIiÉADOH.
bonheur. — Toujours jalouse des bienfaits semés par ses sœurs et l'ennemie implacable (les princes de ma famille depuis l'origine des temps, la trop célèbre fée Quaranie-Bosses apparut au moment où se terminait la cérémonie des dons. Hélas ! que n'arriva-t-elle une heure plus tôt ou plus tard, ses funestes prédictions eussent été balancées par l'une de ses égales dans le premier cas, dans l'autre, elle n'eût plus été à temps de m'imposer sa cruelle sentence. — Mais parlant la dernière :
— 1 Je lie puis, s"éciia-t-elle, te priver d'aucune des qualités que te donnent mes ennemies, mais par le pouvoir de
LE TOKÉADOR. 457
ma baguette, — lorsque tu auras aiméet inspiré un sentiment égal au tien , tu mourras, à moins que tu ne passes six mois entiers sans voir l'objet de tes amours et sans en être vu.
« La reine des fées ayant entendu cet oracle ne trouva nul moyen de le combattre, mais elle l'enferma dans un sachet magique, qui ne devait s'ouvrir qu'au moment où les événements saccompliraien*. Ce talisman précieux ne m'a jamais abandonné, j'étais élevé à le regarder comme sacré. Ce matin même l'affreux mystère s'est déroulé à mes yeux; l'arrivée de votre cortège n'a fait que renouveler ma douleur. — Sélima, la di-
^58 lE TOUÉADOR.
vine Sélima, partage mes sentiments; sa main et son cœur pourraient donc m'appartenir. Le destin inexorable m'ordonne de la fuir pour six mois !... pour un siècle!...
« L'amant infortuné de la princesse Sélima, annonça son départ immédiat et jura de revenir dans six mois et un jour pour épouser la jeune reine, mais Bournaba n'en crut pas un mot.
« Après avoir rendu compte à sa nièce de son infructueuse démarche, il la supplia de ne pas se fier aux promesses d'un aventurier dédaigneux et de faire choix d'un autre époux. La princesse loin de céder aux insinuations de son oncle, dé-
clara solennellement par le feu sacré et tous les astres qu'elle n'épouserait personne avant que le délaide rigueur ne fut expiré. Ce serment en cela fort différent de tant d'autres était inviolable ; le régent garda donc le silence, comptant les jours et les nuits avec autant de sollicitude que le chevalier Almanzor luimême. »
Edmond continua le conte, en s' attachant à faire des allusions à son amour pour Fénella, et mêlant parfois à son récit un trait badin pour amuser son jeune auditoire.
« Almanzor plein d'espérance, mais au désespoir, disait-il, s'éloigna seul de
IfiO LE TOnÉADOR.
Persépolis, et tant marcha, tant marcha nuit et jour, qu'il entra bientôt dans la ville de Candahar.
< Forcé de s'arrêter dans cette capitale, il apprit que la guerre était déclarée entre le roi de ce pa^'s et la reine de Golconde ; c'en fut assez pour électriser sa valeur.
« Le royaume de Candahar était d'ailleurs allié de l'Empire Persan, grande considération aux yeux du brave chevalier.
« Le roi connaissant sa valeur, lui coniia une puissante armée. — En quelques jours, par une victoire signalée, Almanzor
contraijTtiit les ennemis à une paix honituse. . jn^if j<
« Enchanté de ses prouesses, le monarque (le Gandahar chercha le moyen de le récompenser selon son mérite, et n'en trouva pas de meilleur que de lui offrir la main de sa fille, unique héritière du royaume.
« Belle comme toutes les princesses du monde , Zétulbé aurait enchanté tout autre que le fidèle amant de Séiinia, mais Almanzor malgré les charmes de l'infante, refusa net l'union proposée.
« Le courroux du roi fut terrible ; autant il avait cru le chevalier digne de II. Il
'-102 LE TORÉADOU.
récompense pour ses hauts faits, autant il le prit en abomination pour son refus... « Almanzor fut condamné à la mort, et sa tête mise à prix dans tout le royaume »
— Vraiment, monsieur de Saint-Ange, interrompit Fénelia, vous êtes bien cruel pour le constant adorateur de Séiima.
— Moi, cruel ! mais je le plains de toute mon âme, dit Edmond, et j'accuse la destinée qui l'oblige à s'éloigner de celle qu'il aime.
Les enfants dévoraient des veux le conteur qui fut bien obligé de poursuivre;
« Voyant le sort qui l'attend, Alman-
LK TOhiÎADOR.
zor de Bagdad n'a d'autre parti à pren-' dre que la fuite. Il s'échappe du palais de vive force, renversant tout sur son passage, et se rend sur-le-champ à Golconde , pour offrir ses services à la reine...
« Un guerrier tel que lui est toujours bien reçu ; ses triomphes passés en présageaient de nouveaux, la reine lui pardonna ses trophées, et lui ordonna de la venger en se vengeant lui-même.
€ Le succès couronna de nouveau ses armes, il ravagea le royaume ennemi, il réduisit en esclavage la moitié de la population, il rentra dans Gokonde Iriom-
pha,iU.^t chargé des plus riches dépouilles.
« A cet aspect, la reine ne peut contenir sa joie ; quoique vieille, maigre, laide et ridée, elle s'empresse de lui offrir son trône et sa main.
« Almanzor retombé dans les mêmes dangers, crut mieux faire en dévoilant toute son histoire; la reine fit semblant de se calmer, mais résolue à faire de lui son époux de gré ou de force , elle lui propose une promenade sur les bords de la mer. Là se trouvait une tour battue de tous côtés par les flots. La reine témoigne le désir de s'y rendre. Almanzor la suit avec confiance, mais à peine y est-il
LE TOnÉADO». 465
entré, qu'une [jri lie de fer s'abaisse derrière lui.
« Â travers les barreaux, sa terrible amante lui annonça son projet de le laisser prisonnier six mois entiers dans cette tour pour accomplir la volonté des fées, après quoi elle l'épouserait/
a — Quant à Sélima, poursuivit-elle, il ne devait plus y songer, elle la remplacerait très bien, et d'ailleurs l'Empire de Golconde était préférable à celui de Perse. Adieu, cher Almanzor,. n'accusez de votre malheur, que l'amour, la plus tendre des divinités ; les délices de l'avenir répareront vos ennuis; la célèbre Ahne mise sur un trône pour prix de
-160 LL lOllÉADOR.
sa beauté vaut certes bien votre petite Sélima qui ne date que d'hier.
« Almanzor ne répondit rien et qu'eutil pu répondre, si ce n'est :
Mais vous aviez sur le corps' Cinquante ans de moins alors.
« Il garda donc un morne silence ; il jeta les yeux sur la mer, sur la grille, sur ses gardiens, — soupira et déplora amèrement la folie qui l'avait conduit dans les cours.
« — J'aurais dû, pensait-il, m'ensevelir dans la plus profonde retraite pour attendre la fin de ces six mois éternels, et venir ensuite me présenter à Sélima. — Mais aujourd'hui que faire? que deve-
LE TOHÉADOK. <<>7
nir? soixante jours sont écoulés déjà depuis que je suis sorti de Persépolis, — que pensera de moi la princesse , si elle ne me voit pas revenir à Theure fixée. » itifvNîl
Un prisonnier dans la position d'Almanzor- doit tout naturellement sonj^er à fuir. -»^^"^^
Edmond raconta l'évasion extraordinaire du prince, qu'il conduisit de contrée en contrée suivant l'usage des maitrès du genre.
Fénella suivait avec une attention soutenue, interprétant chacun des détours sinueux du narrateur, qui célébrait
•<08 LE TORÉADOIl.
sans cesse la noble fidélité du fiancé de Sélima. » ^
Enfin , après mille aventures et un naufrage , Almanzor arrivait dans l'île de Pulo-Mézam , dont le roi , nommé Rondazzi, avait perdu son premier ministre le jour même.
« Instruit qu'un étranger merveilleusement échappé à la tempête vient d'être recueilli dans ses états, le monarque le mande devant lui et lui propose la char-^ ge vacante.
a Almanzor s'efforçait de garder 1 incognito et se déclarait simple négociant de Bagdad , entièrement inhabile aux afl'aires d'état.
LE TOKÉADOK. 1()9
« ~ Vos raisons ne signifient rien, dit le roi ; mon île s'administre en famille ; vous aurez moins de travail que dans votre maison de commerce, les comptes seront vite faits. Vous m'avez l'air d'un brave garçon, les dieux vous protègent évidemment, sans quoi vous vous seriez noyé dix fois pour une ; j'aime les gens Lénis du ciel , leur étoile me porte bonheur... Hé! hé! qui peut dire où tout ceci vous mènera ?
€ — Voilà un guignon bien persévérant, pensa l'infortuné nouveau ministre ; j'ai beau éviter les places et les dignités, elles me poursuivent sans relâche pour me faire tomber de mal en pis.
^70 l.E TORÉADOR.
De chevalier errant, général , je risque d'être pendu pour refuser un trône à Candahar. Une vieille décrépite , pour me remercier d'une couronne, veut m'épouser à Golconde. Enfin je me cache ici en marchand, l'on me pêche à la ligne pour me faire premier ministre, et l'on a l'air encore de me promettre quelque chose de plus redoutable.
c Almanzorne se trompait pas ; le roi Rondazzi avait une fille , la délicieuse Manika-Sohi, fraîche comme une rose, spirituelle, badine, et si n'eût été qu'elle avait les yeux de couleur différente, elle ne l'aurait cédé en rien à l'incomparable Séhma. L'œil droit de Manika-Sohi était
Lï. TOHIÎADOK. À7 à
bleu et son œil gauche noir ; quant à sa chevelure, elle n'était ni blonde ni châtaine, c'était un assemblage de boucles noires et de boucles dorées, bien distinctes et partagées si heureusement qu'on pouvait voir une beauté nouvelle dans ce jeu de la nature. La princesse de Pulo- Mézam se trouvait fort bien vue en face, mais elle ne se montrait guère qu'en profil ; elle remarqua que le premier ministre était aussi bien de profd que de face et selon l'usage du pays, elle le demanda à son père un soir après le souper.
« Aussitôt le roi mande a la fois le grand prêtre et le premier ministre 5 les
^"ii LE tori';ador.
mariages se font eœ-abnipto dans l'île et rien n'est plus simple.
« — Mon cher ami, dit Sa Majesté, ma fille vous trouve à son gré et moi aussi, je vous la donne et n'en parlons plus.
« — Parlons-en au contraire ! répondit Almanzor terrifié, j'ai fait vœu de ne point me marier un jour impair, et je ne puis, vous le voyez, accepter pour aujourd'hui.
« —A demain donc î Tu vois, mon enfant, que tu ne perdras rien pour attendre. L'on renvoya^ le grand prêtre et l'on remit l'affaire à vingt-quatre heures.
« — Je m'en étais bien douté , pensa
LE TonÉADon. ^75
Almanzor; je n'ai plus que six semaines devant moi, Séiima m'attend, il faut fuir ou je pourrais bien avoir quelque méchante affaire avec l'excellent Rondazzi tout bonhomme qu'il paraisse.
€ En faisant ces réflexions, le chevalier « se dirigeait vers la mer. Il se recommanda aux fées ses protectrices, et s'élança dans les flots, décidé à périr ou à regagner la Perse. »
Edmond suspendit un moment son récit comme pour se rappeler le dénoue^
m«nt. Les enfants vivement intéressés n'osaient desserrer les lèvres, madame de Mérail profita de l'interruption pour faire quelques remerciements au conteur, Joséphine elle-même l'invita à con- « tinuer, mais Fénella se tut, cachant de son mieux sa curiosité d'entendre les dernières aventures du Chevalier /élmanzor et de la princesse Se lima.
Non moins encouragé par le silence attentif de Fénella que par les remerciements de son cercle d'auditeurs, Edmond reprit son récit et ramena son héros aux portes dePersépolis, après lui avoir fait courir mille dangers, toujours
r.F TORÉADOR. H^
suscités par l'abominable fée Quarante-
« Six mois et trois jours après son départ, l'aventureux amant de Sélittiâ eutrait dans la capitale delà Perse. Mais sur ces entrefaites, le régent Bournaba n'avait perdu ni son temps ni son éloquence.
« D'abord la princesse parut inconsolable, mais au bout de quelque temps les ris et les grâces renaquirent sur ses lèvres.
« Le départ d'Almanzor avait fait reparaître à la cour la plupart dès illustres soupirants, et Bournaba voyait avec boa-
476 LE ïonÉADon.
heur approcher l'époque où le serment sacré n'aurait plus de force. Un souvenir d'Almanzor, déjà un peu vague, et surtout un amour-propre naturel retenaient encprela jeune reine. Cependant, ne recevant aucune nouvelle de son amant , elle jeta les yeux autour d'elle et les arrêta complaisamment sur la personne du noble Tchi-Kaoung-Kang , neveu du grand khan des Tar^ariçs,.
« Le régent sollicitait avec instances , l'aimable ïartare était loin d'être timide.
« Trois jours après les six mois révolus, l'on fit publier à son de trompe le mariage de l'incomparable fille du soleil
LE toriUdor. n7
et de la lune avec le glorieux Tchi- Kaoung-Kang, surnommé Tinvincible.
« Lorsque le chevalier arriva dans Persépolis, tout y était en rumeur, les cloches des tours et des pavillons, lesinstruments les plus bruyants résonnaient dans les airs, la foule se précipitait vers la grande pagode. II suivit le torrent et fut entraîné jusqu'à la porte principale du temple. Il était temps encore, le sacrificateur allait prononcer les paroles immuables.
« — Arrêtez ! arrêtez ! s'écria le chevalier, je suis Aimanzor !
« Sélima entendit-elle? on l'ignore;
mais le peuple prenant l'interrupteur II. li
Jif^
pour un insensé, le repoussa à l'autre extréniité de la place^ d'où U aperçut, dans un morne silence , le prince Tchi- Kaoung-Kang, qui reconduisait la reine ài son palanquin. ,,^^^^ ^.,,^ ^,.,
« La populace criait : tmwiMii
« — Vive le roi ! vive la reine !
<i Le régent Bournaba se frottait les mains et sautait de joie.
« Almanzqr ne put supporter plus longtemps ce spectacle odieux , et tomba sans connaissance la face contre
« Au milieu de la nuit, l'infortuné, revenu de son évanouissement, comprend ' enlia toute l'étendue de son malheur»
Jt
LE TORiUdOR. i^29
Uaspect des lieux lui rappelle les scènes affreuses dont il a été témoin ; l'illumination est dans les rues, le bonheur dans Tair, le peuple danse et chante autour des feux de joie, l'horreur glace l'âme du héros , il sort de la vill-e, s'enfonce dans une solitude profonde, et veut cacher sa douleur dans les lieux les plus sauvages.
c Depuis plusieurs jours, il n*a pris aucune nourriture, et se laisse aller à un sommeil de plomb. La Reine des Fées a pris en pitié ses souffrances infinies, et les calme par un siècle d'engourdissement. Alors le charme de Qaaranle- Bosses sera rompu, il pourra adorer une
autre princesse, car ces cent années ne l'auront pas vieilli d'un jour; il reprendra la vie où il l'a laissée ; Sélima aura disparu de la surface de la terre, et les vertus d'Almanzor pourront enfin recevoir leur juste récompense.
« La sagesse des fées ne va pas jusqu'à la prévision de l'avenir ; lors même qu'elles posent des conditions aux événements futurs, elles ignorent quelles en seront les conséquences.
«Au bout de la centième année; lenàalheureux amant, se retrouvant dans la grotte où il s'est endormi, s'étonne de voir des ronces lui en fermer Touverure. Il remarque des campagnes défri-
Li: TOIIÉADOR. ISÎ
clîées dans ces lieux sauvages, ci cherche à rappeler à lui ses souvenirs.
4 — Sélima ! Sélima î s'ecrie-t-il avec angoisse.
cil s'approche d'une maison bâtie aux environs, et s'informe de la reine de , de Perse. Après bien des débats ridicules, un vieillard de soixante et dix ans, le prenant pour un étranger à son accent vieilli et surtout à son costume démodé, lui raconta succinctement l'histoire des règnes précédents.
« — La reine Sélima a vécu malheureuse sous le joug barbare de Tchi-Kaoung Kang, portant le nom de Zoroastre VIII. L'ancien régent a vu mourir sa nièce
dans la douleur, et a succombé lui-même à tant de vicissitudes. Enfin, après de longues révolutions qui ont renversé le cruel Tartare, le petit-fils de Bournaba vient de monter sur le trône où il donne l'exemple de toutes les vertus.
« Lorsque le vieillard finit son discours, il remarqua de grosses larmes qui roulaient sur la figure de son hôte, el le secouant par le bras, il entendit ces paroles :
« — Morte malheureuse !
4 Ce furent les dernières du chevalier Almanzor. »
^ — Voilà un conte bien triste à la fin,
dit Gabriel. Oh ! la méchante fée Quarante-Bosses !
— Je sais un dénoùment tout différent, reprit Fénella. Voyons s'il te plaira davantage.
Gabriel se rapprocha un peu de sa cousine :
« LebelAhïianzor, selon ma version, dit-elle, fut volage, et sa fidélité faiblit devant les attraits singuliers et les habiles stratagèmes de la princesse Manika-Sohi.
« Ayant arraché au chevalier son secret: ■''''''''
«—L'absence tue l'amour, lui dit-elle, vous ne m'aimeriez pas plus six mois
4S4 LE TOttÉàDOR.
que vous n'avez pu adorer l'incomparable Sélima. Quoique, je sois assez piquante par ma variété originale, il en est d'autres au monde qui n'ont pas moins de bigarrures dans l'esprit que je n'en ai dans la chevelure et dans les yeux; elles pourraient vous faire tourner la tète. Vous m'aimez, je le sais.
« ( Le langage de la princesse de Pulo- Mézam avait, vous le voyez, beaucoup de rapport avec celui du roi son père).
« — Eh bien, il s'agit d'éluder l'oracle sans le prendre au pied de la lettre ; il dit : Ne pas voir ^ ne pas être vu. Nous n'aurons d'entretiens qu'à travers un épais rideau ou bien dans Tobscurité. L'oracle
LE rOHÉADUK. ^185
ne parle d'ailleurs que des personnes et non de leurs images; qu'une glace soit placée devant nous, elle reproduira nos traits à tous deux ; nous verrons nos reflets sans nous voir nous-mêmes, et le temps fixé s'écoulera rapidement ainsi.»
«Ingénieuse à combattre l'arrêt de la fée , Manika-Sohi subjugua entièrement le cœur de l'infidèle Almanzor; et, six mois après la soirée dont M.
de Saint-Ange vous a fait le récit, le grand-prêtre de Pulo-Mért^aiu unit les deux amants selon les rites habituels.
Almanzor devint roi de l'ile, plus tard ; mais les malices de l'originale insulaire le chagrinèrent plus d'une fois. Il s'en
186 ll; toréabor.
consolait, l'appelant tantôt ma blonde en la regardant à droite, tantôt ma brune en la regardant à gauche.
€ Quant à Sélima, l'infortunée apprit à sa cour l'inconstance d'Almanzor et en porta le deuil en robe blanche, suivant l'usage persan. Fidèle au triste souvenir de son amant, elle refusa successivement sa main à tous les princes de Tartarie, des Indes et de la Perse; jusqu'au dernier jour, malgré les instances de son oncle Bournaba.
«Celui-ci mourutde peurdemontersur le trône, le jour même où sa nièce attei-' gnitsa vingtième année. Sélima perdit ainsi tous ses ^droits à la couronne, qui
LH TOUÉAiOR. 187
passa dans les mains de son jeune cousin, Miâou-Miâou, premier du nom, de qui descendent les shahs qui régnent encore aujourd'hui.
« Insensible à la perte de son trône, mais (pleine de douleur d'avoir été ou* bliée par le trop aimable Almanzor, la princesse de Perse se plongea dans la solitude la plus profonde, d'où les génies la ravirent et la déposèrent dans un palais de cristal enchanté. Elle y attend l'accomplissement des brillantes destinées que la plus puissante des fées lui a promises à sa naissance. »
488 LK TOIlÉiDO».
— Comme la Belle au bois dormant, dirent les enfants.
— Et après? demanda Gabriel.
— Après ; je ne sais pas ce qui arriva, tu es peut-être destiné à la délivrer un jour. Pour moi, je n'ai rien entendu dire d'elle depuis son enchantement.
— Les auteurs de contes ont bien tort assurément, dit Edmond, de ne pas finir tout naturellement leurs récits par l'union des cœurs faits l'un pour l'autre.
— Ce serait peut-être moins intéressant, répondit Fénella.
— Que non ! iiï la petite Julie, jolie enfant de onze ans, qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Aussi, j'aime bien
LK TORÉADOn. -189
l'histoire de Peau d'Ane, que ma cousine
Joséphine nous racontait avant-hier soir. La conversation redevint générale -,
l'on parla des contes, des nouvelles et de
la littérature du jour.
Joséphine ne preijait pas souvent la
parole, mais ce qu'elle disait révélait
toujours un sens droit et un goût simple
et natureL
Fénella, au contraire, tendait plus à faire briller ses connaissances qu'à porter de bons jugements ; elle citait, commentait, analysait les romans et les pièces en vogues. L'on n'aurait pu la taxer de pédantisme, les -sujets étaient trop frivoles ; cependant il y avait, répandu
à^ ^ LE TORÉADOR.
sur tout son échaffiaudage de mots, une teinte prétentieuse qui n'échappait pas à Emile.
Edmond, aveuglé par sa passion, admirait et gardait un silence approbateur.
Les dames ne laissaient pas échapper Toccasion de placer leurs observations, les entants se mirent à jouer entre eux ; M. de Mérail entama une longue controverse avec le jeune avocat sur une question d'agriculture. Chacun se trouvait tout à fait à Taise; l'on était arrivé à ce moment si agréable dans les petites réunions où les esprits, aiguisés les uns par les autres, prennent leur essor librement et voltigent de sujet en sujet, alors
LE TORÉADOn. A9^
que chaque idée jaillissante rencontre une répartie vive ou une réplique spiri-
Edmond et Fénella en profitèrent adroitement.
Avant de se séparer, il restait constant pour eux qu'ils s'étaient réciproquement juré amour éternel et fidélité à toute épreuve. Ils n'avaient cependant dit en apparence que d'aimables futilités. Emile seul avait deviné le mythe caché sous la nouvelle nouvelle d'Almanzor ; il en avait souri quelquefois pendant le récit, mais sa discrétion était sûre.
Bientôt après les deux amis se quittèrent, charmés de leur soirée et se re-
^î)2 LE TORÉADOR.
nouvelèrent la promesse de s'écrire fraternellement et franchement à époques rapprochées.
Les conseils de M. de Saint-Ange à son fils, an moment du départ, furent courts et bien différents de ceux qu'un père donne souvent en pareille circonstance ; il prescrivait les dissipations et le plaisir comme un autre eût ordonné la sagesse et l'étude. Triste conséquence de notre rebelle nature, Edmond écouta ces avis avec le même sentiment négatif qu'un écolier, avide de voluptés inconnues, lorsqu'on l'exhorte
LE TORIÎADOR, 4 !K>
à la réserve. Il se jurait intérieurement de conserver intacte au fond de l'âme l'image chérie qu'il emportait de Provence, d'en faire le palladium de son cœur, son rempart contre les séductions du monde.
Le père devina bien ce qui se passait dans l'esprit de son fils, mais il ne doutait pas du succès de la cure. Il rentra chez lui satisfait, tandis que la lourde diligence roulait vers Paris.
Quand la voiture passa sous les fenêtres de l'hôtel de madame de Villeneuve, mademoiselle de Marsan parut au balcon ; elle fit en signe d'adieu un petit geste de la main. Les yeux d'Edmond y répondi-
rent, et restèrent tixés sur elle jusqu*au moment fatal où l'angle de la rue la déroba à son regard; '!* ' -
-»ilHIUîU if
ijii\; ;
li<
.3 at»
ICO ^^ )¥»--
,-, li'abseiice.
•.«il
— Ta es loin de moi, idole de' mon âme ! loin de moi dont le cœur se nourrit sans cesse de ton image ; ta pensée me suit en tous lieux ; elle fait ma seule joie, mon seul bonheur, mon unique tristesse !... .
O Fénella ! Fénella ! Je passe ma vie à regretter des jours qui ne sont plus, à songer à ce temps trop court où ton gracieux sourire illuminait mon existence — froide et décolorée désormais, car aucun de tes rayons ne l'éclairé.
Oh ! qu'il a été cruel et doux cet adieu que de loin j'ai cru surprendre sur tes lèvres ! que de larmes délicieuses ou amères, il m'a coûté dans le silence des nuits ! que d'affreuses réflexions il a enfanté!...
Le doute !... le doute !... le doute !..,
Oh! pardonne! j'ai péché contre toi, si fraîche, si pure... Le doute, serpent glacé , s'est dressé devant moi. Je l'ai vu
LK tori;ador. >I97
ce spectre hideux , ce railleur farouche , je l'ai entendu me dire et me répéter avec ironie :
— Fénella!... celle que tu aimes, ton rêve , ton espoir, ta jeune adorée aux yeux noirs et limpides, mais elle ne t'aime pas... elle ne t'a jamais aimél...
Oh!... dis-moi que le monstre en a menti.
Dis que le temps, que l'absence n'effaceront pas de ton cœur le souvenir de mon amour....
Hélas ! tout se tait à ma voix. Mes paroles ne peuvent obtenir de réponse ; vœux, prières, larmes, restent inu-
198 LE TOKÉAUOR,
iles... Tu es loin de moi, loin de moi!... Désespérante réalité!...
Que ne puis-je me retrouver une seule minute auprès de celle que j'aime et lui dire sans détours :
— Mon cœur, Fénella, est toujours le même. Rien ne saurait vous en arracher, je vous adore comme une divinité tutélaire ; vous présidez à toutes les actions de ma vie. Je ne suis heureux qu'en vous rappelant à ma mémoire, malheureux qu'en pensant à votre absence , à la distance qui nous sépare , à la nécessité qui me tient loin de vous.
La vie de l'homme est courte et précieuse, jeune fille, mais je vendrais la
LK TOHKAUOll. ^99
mienne année par année , pour te revoir, t'entendre quelques instants , respirer le même air que toi , lire dan^ tes regards un tendre sentiment et être sur que l'absence ne pourra rien sur toi: j ^no^
Tu es sainte à mes yeux, tes promesses sont sacrées, ta bouche n'a pu proférer un mensonge impie , tu n'aurais pas voulu tromper et désespérer un pauvre cœur par de vaines paroles. J'ai cru tout ce que ton esprit entourait d'un voile transparent. C'est un serment pour moi!...
Mais , mon Dieu ! combien il est d'amantes infidèles!... Que de promesses sacrées se sont envolées sur l'aile des
200 LE TORÉADOB.
venls, que d'espoirs brisés, que d'ànies aimantes sacritiées à un nouvel amour.
Je tremble et j'espère ; je ne confie ma douleur à personne, ces pensées secrètes sont pour moi seul ; mon ami le plus intime ignore mes tourments, toi-même ignoreras toujours le chagrin qui m'obsède !
Blanche vierge , fraîche comme la rosée, ton front d'albâtre se teindrait de rougeur, si tu connaissais l'idée qui empoisonne ma vie ; tu aurais honte de ma souffrance, tu punirais mon blasphème.
Non, tu pardonnerais comme tu aimes, tu es aussi bonne que belle, ô mon amour et ma vie.
LE lOHKADOiV. 204
Je n'en doute plus : tu m'aimes, tu m'aimeras toujours ; mon cœur bat plus vite, mes craintes trompeuses se dissipent, les cieux sont ouverts ; une auréole de foi et d'espérance repose sur nos têtes, tu souris à ma confiance.
Je ne veux t'invoquer qu'en répétant :
je t'aime.
Je veux, abandonnant mes jours à cette gracieuse pensée , ne pleurer que sur ton absence , jamais sur ton amour !
Ton âme est la mienne, ton cœur est le mien ; l'éloignement ne les empêche pas de s'étreindre et de se confondre, de vivre du même soufile , de n'avoir qu'un seul désir.
Je suis heureux et je pleure. Je pleure, ô rnon ange , car tu es éloignée de moi !
Voilà de ces pages comme en écrivait sans cesse Edmond de Saint-Ange , depuis qu'il avait quitté la ville d'Aix.
Peu de jours après son départ , Emile reçut de lui une longue lettre à peu près du même style et remplie d'expressions de regrets.
Les détails d'un voyage ennuyeux opposés a d'enivrants souvenirs, l'image de Fénella peinte avec chaleur la remplissaient.
Le jeune amoureux ajoutait que Paris
Lt: lUKKADOIl. 29^
lui semblait morne et froid, que la seule pensée de son adorée le soutenait dans sa détresse , qu'il ne vivait que par l'attente d'une lettre.
Il s^était présenté cependant dans plusieurs maisons et avait été reçu avec la politesse la plus exquise : -- mais quelle affreuse coniparaison entre ces visites toujours sèches au cœur, et le doux abandon de la dernière soirée , et le délicieux tète-à-tête de la précédente !
Edmond Unissait par raconter à son confident la charmante manière dont s'étaient faits les derniers adieux : — Un geste et un regard !
Edmond croyait être très réservé,
20^4 Li: TORÉADOK.
parce que ses tirades épistolaires avaient une allure moins fougueuse que ses monologues écrits. En réalité son ami Emile n'ignorail aucune de ses peines d'amour. Du reste , la première lettre d'Edmond ne pouvait être médiocre ; spirituel et passionné , il écrivait avec le cœur.
Emile fut touché ; mais le prudent ' avocat pensait dans le fond comme M. de Saint-Ange. Ne voulant pas outrer la vérité , il la dit telle qu'il la voyait ; il ne cacha pas dans sa réponse que Féneila , toujours légère , aimable , élégante et maniérée, ne semblait aucunement affectée du départ d'Edmond. Si parfois on prononçait devant elle ce nom qui au-
rait dû faire vibrer son cœur, elle ne trahissait pas une émotion sensible.
— « Je n'ose, ajoutait-il, la taxer d'une indifférence complète ; mais je n'ai surpris en elle aucune trace de passion. >
Le correctif n'était pas très agréable ; mais Edmond avait des nouvelles de Fénella , et trouvait naturel qu'elle ne laissât pas soupçonner le secret de son cœur. Il remercia sincèrement Emile de remplir sa promesse avec exactitude ; en amant aveugle, il sut interpréter chaleureusement les passages les plus froids et les phrases les plus insignifiantes.
La correspondance se soutint ainsi pendant quelques mois.
Enfin l'hiver ramena l'époque des réunions ; Fénella reparut dans les salons d'Aix plus séduisante que jamais ; son essaim d'adorateurs revint papillonner autour d'elle, su mu rur
Edmond, de son côté, faisait à Paris son entrée dans le grand monde , où le conduisirent naturellement les recommandations de son père auprès des personnes les mieux placées pour lintroduire. Son éducation , sa fortune l'y appelaient ; il se sentait sûr de son cœur, et n'hésita pas à chercher dans la société quelque adoucissement à ses peines.
Ce fut alors qu'il reçut d'Emile la nouvelle des succès multipliés de Fénella.
LE TORKADOR. 207
Il s'y attendait; mais déjà moins épri^ , il trouva d'autant plus juste de prendre aussi sa part de distractions , et peu à peu sentit naître en lui le goût des plai- * sirs.
L'album où il jetait, en passant, les confidences de ses pensées fut singulièrement délaissé ; il n'avait plus le temps de soupirer, de s'échauffer, l'esprit , de se monter l'imagination au diàpazon du cœur, 11 n'était plus poète élégiaque en prose ni en vers, il n'était plus pensif; — fâcheux symptôme !
Son ancienne timidité n'existait plus ; vaincue à Aix, elle avait entièrement disparu à Paris. Sa tristesse s'évanouissait
20f^ tE TORKADOR.
insensiblement; son amour tranquille coulait sur une pente douce. Il désirait vivement revoir Fénella ; il pensait à elle avec plaisir ; c'était une image gracieuse qu'il évoquait souvent , mais sans amertume ; pour ranimer l'ardeur de sa passion , il aurait fallu qu'il rencontrât de nouveau celle qui l'avait inspirée.
L'absence, le temps produisaient ainsi leurs effets lents et certains.
Edmond se familiarisait avec l'existence parisienne, et y découvrait un charme inconnu. Madame de Villeneuve commençait à avoir raison dans ses pronostics.
Les conséquences de ce refroidisse-
ment ralentirent beaucoup la correspondance des deux amis.' '
Les mots ne trompaient pas Emile, il savait analyser les pensées ; aussi devint-il de plus en plus laconique au sujet de la belle Fénella.
Les relations d'Edmond l'entraînèrent dans -un monde où brillaient quelques beaux esprits ; on s'y piquait de littérature et les adeptes y payaient un tribut régulier de productions légères.
La muse du jeune provincial prit son essor, elle fut applaudie.
Un soir, M. Arthur de Basseville , l'un des lions du cercle, voulut avoir son succes , annonça une lecture et ouvrit un
il. 14
2^0 LE TORÙDOR.
charmant cahier orné de faveurs roses.
L'Absence , tel était le titre de l'opuscule.
Edmond de Saint-Ange se souvint de Fénella et des pages brûlantes que l'absence lui avait inspirées peu de mois auparavant. ^
Au milieu du plus profond silence, Arthur lisait d'un ton fort cavalier :
« — Que regardez-vous là, don Bartholoméo avec tant d'attention? Par
Sant-Iago, il y a lieu de s'étonner dans Cadix de voir à cette heure brûlante deux cavaliers comme vous et moi, se promenant au soleil comme pourraient le faire deux Français ou deux chiens !...
« — Mes regards suivent de l'œil le Bétis qui s'éloigne, mon cœur souffre et je n'ai souci ni du chaud ni du froid ; c'est une cruelle chose que l'absence, senor Pérez ! — %
« — L'absence ! «royez-m'en, fait plus de bien que de mal. Je n'aurais jamais eu qu'une seule maîtresse, je crois, si la première n'eût abandonné Grenade, où Je lui faisais ma cour, pour s'en aller à
Madrid. Je fus dans la désolation, la tristesse, le désespoir; je jurai tous les Saints et toutes les Saintes d'Espagne; je laissai croître ma barbe, je fus pendant huit jours pins morose qu'un Anglais à jeun. Enfin pour me désennuyer, je papillonnai de belle en belle, je changeai, et depuis... je m'en suis fort bien trouvé, je vous assure. — Quoi ! le départ de quelque adorée vous afflige ! A Cadix! un galant comme voiis! Bah!
laissez ces folies et venez avec moi chez la marquise Pénadorès !...
« — Non, don Pérez ! impossible tant que cette voile grise qui se perd dans l'azur du ciel n'aura pas entière-
LK tokiUdok. 215
ment dispara, tant qu'il restera un vestige de sa présence, une trace de ma Juanila, —je veux rester ici, suivre sa marche sur l'océan, faire des vœux pour son bonheur, espérer en sa constance.
€ — Ah ! doux ami ! de la constance ! comptez-y. Comme si Séviile était veuve de brillants Andaloux ! — Venez, allons chez la marquise,
« — Impossible, vous dis-je...
«— Adieu donc! jeune fou, c'est-adire au revoir!...
< Le léger don Pérez ralfermit son petit chapeau, frappa de la cravache l'extrémité de sa guêtre, et, dans son élégant costume du matin, se dirigea en se
balançant avec une légère affectation vers la place Sant-Ântonio.
« Bartholoméo se promenait à grands pas sur l'Alamada, ses inquiètes pensées suivaient le Bétis dans sa marche. — Les tendres adieux de Juana, ses serments de fidélité ne suffisaient plus pour le rassurer ; son cœur ressentait déjà les premières atteintes de la jalousie.
€ — Oh ! fabsence ! l'absence maudite ! Ne plus te voir, ne plus t'entendre,
ne plus être là, près de toi. Ton ami ne
te répétera plus qu'il t'adore, ô ma jeune
madone, ton doux sourire ne lui dira
plus amour! Tes grands yeux noirs ne
brilleront plus pour moi, je n'admirerai
LE TOAÉADOR* 245
plus ta (aille svelte et gracieuse, comme hiersoirencore, lorsque, revenant de respirer l'air frais de la mer, tu déposais ton élégante mantille pour prendre ta guitare. Tu ne chanteras plus pour moi de délicieuses romances. — Adieu, Juanita, vogue vers Séville ; va dans cette merveille de l'Espagne pour être sa plus parfaite merveille. — Va conquérir Tadmi* ration de tous. ~ O Dieu ! mais si tu m'oubliais, si ton cœur volage écoutait d'autres vœux que les miens ! — A celte seule pensée, je frémis de colère. — 0 Juana, pitié, pitié pour mon amour!
Mais tu ne m'entends plus, tu es absente, absente pour moi. Triste jour ! ton bai-
ser brûlant est encore sur mes lèvres ; je te vois, les larmes aux yeux, jurant ton saint patron de m'aimerpour la vie. -^ Oh ! réponds-moi — Pérez en a menti — tu n'aimeras jamais que moi, que moi seul ! comme mon cœur ne brûlera jamais que pour toi, maJuana!...
€ — A qui diable en avez-vous ainsi, Bartholoméo? vous semblez agité par mille démons.
< — Je pense douloureusement au départ de Juanita, mon adorée !
« — Bah! elle est partie! et depuis quand?
€ — Deux heures à peine se sont écoulées depuis que le Bétis l'a emportée
LE TOHÉADUR. 2-17
vers Séville, deux heures depuis nos cruels adieux !
< — Ami, que ce chagrin ne nous prive pas de vous demain soir !... Venez au hal de la comtesse Marianna, et là, de nouveaux amours....
« —• Jamais. —
c— Jamais... Ah! ah! ah!... je ne vous donne pas huit jours pour être épris d'une autre belle, et il en sera, j'espère, de votre Juana comme de Mariquita la blonde, que vous deviez aussi adorer jusqu'à la bienheureuse éternité.
« — Non, non, ne raillez pas ainsi, seigneur cavalier. Mon amour pour Juana est ineffaçable ; sa bague ne quittera plus
248 LK tUKMDOR.
mon doigt. Son image me suivra sans cesse au milieu des plaisirs et des douleurs! A toi ma vie, ô ma douce maitresse. — Puisses-tu m'être aussi tidèle qu8 je jure de l'être à ton amour.
< — C'est ce que nous verrons, dit en riant le petit Juan de Cordoue. Adieu, vaillant Bartholoméo, à revoir, au bal!... ] «moi ^Wit «df 41U10» «c
« — Je ne gagerais pas un cigare de l'estanco réal contre un millier de régalias purs — pas un maravedi contre cent
doublons — que Bartboloméo aime encore cette Juana dont le départ le rendait avant-hier fou à lier.
« —Comment cela, ami Pérez? l'auriezvous vu par hasard l'autre jour se rôtissant au soleil poursuivre de l'œil le paquebot de Séville?
« — Oui," Juanito', il élait alors dans ,une douleur ridicuie, il jurait ses grands dieux d'aimer à jamais, il grinçait des dents à la supposition qu'il était oublié, il déraisonnait ! J'avais grand pitié de sa tarentule, quand j'entrai chez la marquise.
« — Il était dans le même état quand je passai moi-même sur la promenade
220 LE TOKKADOR.
déserte, je l'engageai à ne point faire fanx-bond à la comtesse, mais vraiment je n'espérais pas avoir si bon marché de sa passion. — 11 a passé le bal tout entier à courtiser la jeune Catalane nouvellement arrivée, et semblait ne plus songer le moins- du monde à ses amours absentes.
« — Barthoioméo est de la même pâle que nous, mon cher ; l'absence l'a guéri. — Voltigeons de belle en belle, volons d'amours en amours! — Vive l'Andalousie! vivent ses jeunes beautés et seâ folles intrigues ! Rions-nous do ces amants d'autrefois qui ne savaient pas changer de passion et se croyaient tenus