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SCÈNE II

Les mêmes, BOUGOIN

PoULOT

Tiens ! voilà Bougoin. D'où donc que tu viens, Délicat?

Bougoin De la ville.

POULOT

Tu n'as pas rencontré Ménessier par hasard ?

BOUGOIN

Non.

PoULOT

Sa dame le cherchait partout, ce matin. Oui, mon vieux, le serrurier a découché, on ne sait pas ce qu'il est devenu.

BOLGOIN

Elle est bonne ! En tout cas, moi, je n'ai pas perdu mon temps. Je crois bien que j'ai fait un chopin pour la colonie.

PoULOT

Chouette ! Qui ça ?

BOUGOIN

Vous vous rappelez le couvreur qui est venu nous voir dimanche dernier avec ses deux gosses ?

POLLOT

Oui, même qu'ils allaient autant dire nu-pieds.

BOUGOIN

Justement, misère et compagnie ! Alors j'ai pris au tas deux paires de souliers et ce matin j'ai été les porter à la femme du couvreur. Elle en est restée de delà. Elle ne voulait pas croire qu'on

lui en faisait cadeau. « Qu'est-ce que je vous dois ? qu'elle répétait toujours. » — Rien, que j'y ai répondu... seurement nous avons à la Clairière quelques travaux de couverture en souffrance ; si votre mari, un jour qu'il aura du temps à perdre, veut bien nous donner un coup de main, ça ne sera pas de refus. Chacun entend l'épargne à sa façon ; nous, on met de côté du travail et des services : faites-en part aux amis et connaissances.

POULOT

Et tu crois qu'il s'amènera, le couvreur ?

BOUGOIN

Ça, je n'en sais rien : c'est son affaire. Si j'ai eu trop bonne opinon de lui, nous verrons bien. On sera plus heureux une autre fois. Qu'est-ce que ça nous coûte? Deux paires de ribouis ; j'en ferai d'autres ! Mais c'est pas tout. J'ai travaillé pour vous aussi, père Nu-Tète...

Le père Nu-Tête Pour moi, monsieur Bougoin ?

BouGoiN {tirant de sa toile une paire de bottines) .

Oui, quittez-moi vos reniflants qui ne sont plus h la mode... et mettez-moi ça; c'est souple, solide, élégant... des bouts anglais !... d'ia fantaisie, quoi !

Le Père Nu-Tête [ôte ses vieux souliers et met les chaussures neuves).

Merci, monsieur Bougoin. Ça non plus, c'est pas ordinaire !

GOLLONGES

Tu as raison, Bougoin, la propagande par Texemple est encore la meilleure. Il est bon de faire comprendre aux gens de Villiers que ce n'est pas seulement pour les habitants de la colonie que nous mettons des produits au tas... Mais ridée qu'on puisse se passer de galette n'entrera pas facilement dans la tète des femmes.

Bougoin

C'est surtout le boulanger et l'épicier qui feront de la résistance. Mais quand nous aurons gagné les femmes à notre cause, nous n'aurons pas d'associés plus dévoués. (A Poulot.) Qu'est-ce que tu disais donc tout à l'heure, Poulot ? Ménessier a disparu ?

Poulot

Depuis hier soir, oui. J'ai peur qu'il ne s'amuse pas avec nous.

Bougoin

Tant pis ! son départ serait une perte pour nous. C'est un bon ouvrier.

COLLONGES

Il n'a qu'un défaut : la nostalgie du masiroquet. S'il y en avait un à la Clairière, il ne s'y ennuierait pas; mais il est obligé d'aller jusqu'à Villiers pour s'arroser... c'est trop loin.

BOUGOIN

Faut tout de même tâcher de le retenir. Sa femme aussi nous rend bien des services. Elle est débrouillarde. Depuis qu'elle vend au marché les produits de la Clairière, les camarades n'ont plus besoin d'aller travailler en ville chez des patrons, pour rapporter Tappoint de leur salaire. C'est quelque chose.

CoLLONGES {monirant le buste sur la table).

Dis donc, Bougoin, si tu n'as rien à faire, tu devrais bien nous débarrasser du buste de Mouvay, qui devient encombrant. Si nous ne comptons que sur Ménessier pour le poser, nous risquons d'attendre longtemps. Voilà trois semaines qu'il tourne autour. Moi, je l'ai assez vu, le patron?

Bougoin

Allons, avoue qu'il a eu tout de même un bon mouvement.

Collonges

Oui, le dernier : il a eu un spasme de générosité,

8â LA CUIRIÈRE

mais ce n'est pas une excuse. La fin du parvenu ne justifie pas ses moyens de parvenir.

BOUGOIN

Laisse-le donc tranquille, cet homme, il nTentend plus.

COLLONGËS

En tout cas, sa présence ici, même en plâtre, était si peu nécessaire !... Enfin, vous êtes d'un avis dififércnt... à votre aise !

BOUGOIN

Ce n'est pas tout ça... Où le met-on ?

Mais là... au-dessus de la porte, comme c*était convenu,

BOUGOIN

C'est bien... je m'en charge. Capoul vame prêter son échelle. [Au père Nu-Téte.) Vous, l'ancien, vous allez m'aider.

Le père Nc-Tête {se lève).

Avec plaisir.

BOUGOIN

Vous me passerez le portrait du monsieur.

LA CUIRIÈRE 83

Pou LOT

N'est-ce pas qu'il a une bonne tète, notre bienfaiteur ?

Le père Nu-Tête {prenant le buste).

11 a Tair bien respectable.

GOLLONGES

Gomme quoi il ne faut pas se fier aux apparences !

PouLOT (au père Nu-Tête qui a pris le buste dans ses bras).

Oh ! ne bougez plus, papa !... Le Capital dans les bras du travail. Groupe !... Il ne manque plus qu'un square autour pour Tinauguration.

BouGOiN (en haut de r échelle).

Quittez la pose, allez, père Nu-Tête, elle durerait trop longtemps... il faut fixer la console... elle ne tiendrait pas... Je vais chercher des crampons et des taquets, nous allons arranger ça.

PouLOT (au père Nu-Tête gui dépose le buste). C'est lourd, hein, papa !

GOLLONGES

Le buste d'un bienfaiteur est toujours lourd!...

84 LA CLAIKIÈRE

Pou LOT (chantant).

Vous èles si jolie !...

0 mon bel ange blond.

(Cependant Bougoin descend de son échelle et sort,)

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