SCENE m
POULOT, COLLONGES, LE PÈRE NU-TÈTE. (U père Nu- Tête ayant remis le buste sur la table et rangé ses vieux souliers, tandis que Poulot chante, vient s'asseoir en face de Collonges qu'il regarde travailler. Poulot a repris sa décoration.)
Le Père Nu-Tête (à Collonges, timidement).
C'est-y pas aujourd'hui qu'il vient, monsieur le docteur ?
Collonges
Oui, père Nu-Tête... du moins, je crois... Pourquoi me demandez-vous ça ? Est-ce que votre blessure ne se cicatrise pas?...
Le pèke Nu-Tête Au contraire, monsieur Collonges, au contraire.
Je vous ai déjà défendu de m'appeler monsieur. Je suis votre camarade, nous sommes tous vos camarades, ici. ^
LA CIAIRIÈHE 85
Le père Nu-Tête
C'est vrai que tout le monde est ben bon pour moi... on m'soigne,on m'nourritj'couche dans un lit... tout ça pour rien. C'est pas ordinaire... Je ne me reconnais pas... j'engraisse.
COLLONGES
Pas beaucoup.
Le père Nu-Tète
Si ! si ! y a longtemps que je ne m'étais vu à pareille fête.
CoLLONGES
Combien de temps ?
Le père Nu-Tête Dame ! quarante, quarante-cinq ans.
COLLONGES
Quel âge avez-vous donc?
Le père Nu-Tête
Soixante-dix ans sonnés. (Un silence.) Je parais davantage, pas vrai ?
Mais non, père Nu-Tête, mais non... Qu'est-ce que vous faisiez à Paris ?
m LA CLAIRIÈRE
Le père Nu-Tête
Oh ! j'ai fait à peu près tous les métiers où Ton meurt de faim. Dans les derniers temps, j'étais gardien de travaux... la nuit... je couchais dans les maisons en construction, vous savez... ou bien sur la voie publique, au bord des tranchées. C'est laque j'ai gagné ma bronchite, Thiver passé... En sortant de Thôpital, j'ai cherché de Touvrage, mais je n'ai rien trouvé, rapport à ce que j'étais trop vieux... on n'a voulu de moi nulle part. Ça fait que je suis parti à pied... et j'ai été devant moi, jusqu'à ce que je tombe... Heureusement que j'ai bien tombé.
COLLONGES
Vous n'avez pas toujours vécu seul.
Le père Nu-Tête Oh ! non, j'ai eu une femme... des enfants...
Collokges Qu'est-ce qu'ils sont devenus?
Le père Nu-Tête
J'ai eu un garçon qui est mort au Tonkin... des fièvres... et puis une fille... qui a disparu.
Collonges Et votre femme?
Là clairière 87
Le père Nu-Tète
Je Tai perdue, il y a deux ans, à rhôpital... C'est pas ordinaire... Quand je suis venu pour la voir, elle était enterrée depuis deux jours. Je n'avais plus de domicile, alors, comme de juste, on n'avait pas pu m'avertir, vous comprenez...
COLLONGES
Oui. (Silence.) Enfin, vous voilà tranquille à présent?
Le père Nu-Tête Oh ! pas pour longtemps.
CoLLONGES
Comment ça? Vous voulez vous en aller?
Le PÈRE Nu-Tête
Moi, non, mais je serai bientôt guéri. Voulezvous que je vous dise, monsieur CoUonges, et vous aussi, monsieur Capoul? Vous êtes de braves gens... vous ne me trahirez pas... Eh ! bien, je triche. Je serais assez fort pour me remettre en chemin... monsieur le docteur, qui a pourtant Tair ben bon, lui aussi, finira par s'en apercevoir.
POULOT
Et vous avez peur qu'il ne vous signe votre billet de sortie?
Le père Nu-Tête
Voilà! Vous m'avez trop gâté !... je n'ai plus le courage de partir. Ce matin, comme tous les matins, j'ai été m'asseoir au bout du jardin où il y a tant de roses, et si belles,* et qui sentent si bon!... J'étais là, le dos au soleil... Sacré soleil, il m'a 4;uit et recuit, il m'a vieilli de dix ans... Eh bien ! «ces dix années-là, ce matin il me les enlevait dcomme avec la main... Et je me disais: « Ah! non, père Nu-Tôte ! c'est pas ordinaire ; ça peut pas durer. Jouis de ton reste, mon vieux, demain faudra reprendre le bâton et dire adieu à tout ça ! ** Alors, j'ai fait une dernière fois mon petit tour ^e propriétaire... et j'ai cueilli cette rose-là, pour Ja route.
GOLLONGES
Vous dites bien, père Nu-Téte : votre tour de propriétaire.
POULOT
Vous êtes proprio, et c'est bien votre tour.
Le père Nu-Tête Ne vous moquez pas du pauvre monde
Collonges Je ne plaisante pas.
Le Père Nc-Téte
Si tout le monde vous ressemblait, je ne dis pas...
GOLLONGES
Mais tout le monde ici me ressemble... Rouffieu, Poulot, Bougoin... tous enfin. Hier soir, au conseil de famille on a justement parlé de vous et l'on a décidé que vous resteriez ici, tant que vous vous y trouveriez bien.
Le père Nu -Tête C'est vrai ? Mais qu'est-ce que je ferai ?
Collonges
Rien, si vous voulez. Quand vous pourrez nous rendre un petit service, par-ci par-là, on vous en sera reconnaissant, voilà tout.
Le père Nu-Tête
Alors c'est les autres qui travailleront pour moi ?
Collonges
il y a assez longtemps que vous travaillez pour les autres.
Le père Nu-Tête Eh bien! c'est encore ça qu'est pas ordinaire.
90 LA CUIRIÈRE
Non, c'est trop beau... c'est un rêve... Est-ce que j'ai des titres à... à tout ça?
POULOT
Des titres? Mais je suis sûr que vous en êtes plein! Père Nu-Tête, je suis orphelin... je vous adopte !
Le père Nu-Tête (vraiment confus).
Oh ! m'sieur Gapoul 1