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SCÈNE PREMIÈRE

JEANNE, M. ALLEYRAS

M. Alleyras {assis).

Il fait une chaleur accablante. Vous ne trouvez pas?

Jeanne {assise^ un ouvrage aux mains).

Oui, il fait très lourd.

M. Alleyras

Nous aurons de Torage avant ce soir.

(On entend sous les fenêtres une voix de gamin qui chante:)

J*&i liché tout TMalaga I

Ah I ah 1 ah !

Tout l'Cliquot

Oh 1 oh I oh I

Tout TMuscat

Ah ! ah ! ah !

Oui c'est moi ! Oui c'est moi î Mamzelle Malaga I

M. Alleyras [se levant et allant vers la fenêtre).

Ah ! ça, ils ne connaissent donc que cette chanson-là ici ? Voilà huit jours qu'ils m'en rebattent les oreilles.

Ce sont les apprentis de M. Verdier qui sortent de Timprimerie... ils s'amusent.

M. Alleyras

C'est drôle... j'ai entendu chanter cette ineptie Tété dernier à TAlcazar où j'avais emmené ma pauvre femme ; nous allions au café concert une fois par an... je vois encore la chanteuse... une belle fille, ma foi ! . .. très déshabillée et un entrain ! Elle y allait avec un cœur ou plutôt avec des jambes... Comment s'appelait-elle donc déjà? Andréa... Andréa d'Avranches. (// va regarder le thermomètre à la fenêtre.) 21 degrés à l'ombre 1 Je plains Jean d'être obligé de faire des visites par cette chaleur... Si ce temps là continue, j'ai bien envie d'aller faire un tour dans les monta-

gnes. Je partirai probablement à la fin de la semaine.

{!lva s'asseoir sur le canapé.)

Jeanne (alarmée).

Vous allez nous quitter déjà !... Vous vous ennuyez donc ici?... Vous ne serez pas resté longtemps.

M. Alleyras Je serai resté quinze jours.

Jeanne

Ce n'est pas beaucoup. J'ai peur de n'avoir pas su vous retenir auprès de nous, de n'avoir pas su vous faire retrouver ici un foyer et les habitudes que la mort de madame Alleyras a rompues.

Tranquillisez-vous, Jeanne, je suis très heureux avec vous ; je n'ai plus que vous deux qui m'aimez et que j'aime.

Jeanne

Alors, si je vous demandais de nous rendre un grand service, à Jean et à moi.

M. Alleyras Vous n'avez qu'à parler, ma chère enfant.

158 LA CUIRIÈRE

Jeanne {suppliante).

Eh! bien, ne partez pas: restez encore avec nous. Outre la joie que nous aurions à vous garder, nous avons besoin de vous, de votre présence.

M. Alletras

En ce cas je resterai aussi longtemps que vous le désirerez ; mais, expliquez-moi...

Jeanne Vous ne trouvez pas Jean nerveux, préoccupé ?

M. Alleyras

Si, un peu, mais il a toujours été très sensible, très impressionnable... Et puis la mort de sa mère avec laquelle il était fâché et qu'il n'a revue que lorsque tout était fini Ta beaucoup affecté. Mais vous restez auprès de lui... il a en vous une compagne admirable... [Geste de Jeanne.)... Oui, admirable. Vous êtes jeunes, vous vous aimez, vous êtes heureux !

Non, père, la vérité c'est que Jean n'est pas heureux, qu'on cherche à lui rendre cet endroit inhabitable et qu'on se sert de moi pour y parvenir.

M. ÂLLETRAS

De VOUS? Mais qui... ou ?

Jeanne

Verdier, les gens de Villiers, tout le monde ; mais Verdier surtout.

M. Alleyras

Oui, je sais... Jean m'a dit qu'il était en butte aux petites persécutions de ce Verdier, depuis qu'il a conseillé à l'institutrice de se réfugier chez les communistes de la Clairière.

Jeanne

Oui, mais maintenant c'est à moi que le misérable s'attaque.

M. Alleyras

11 n'y a rien à dire contre vous.

Jeanne

Ils ont appris que nous n'étions pas mariés et vous devinez le parti qu'ils ont tiré de cette découverte dans un milieu provincial, hypocrite et nourri de commérages.

Je les entends d'ici... que voulez-vous? c'était

160 LA CLAiniËRE

fatal... On ne brave pas impunément Topinion.

Jeanne

Mais nous ne bravons rien du tout. Vous nous avez vus, nous ne faisons pas de bruit, nous vivons à l'écart, nous ne demandons rien à personnes... nous nous aimons tendrement. Jean exerce sa profession de la façon la plus consciencieuse... Alais, comme il est devenu Tami des communistes de la Clairière et va souvent les voir, monsieur Verdier le fait passer aux yeux de la bourgeoisie de Villiers pour un homme subversif et dangereux. Alors la clientèle s'éloigne, d'autant plus que Verdier a facilité ici l'installation d'un jeune médecin ambitieux et courtisan.

M. Alleyras {récitant une formulé).

La concurrence est l'âme du commerce. J'espère bien en tout cas que Jean n'hésiterait pas à s'adresser à moi si des embarras...

Jeanne

Merci, père ; le préjudice matériel est celui dont nous prenons le plus volontiers notre parti. Aucune privation ne nous effraie et nous nous en imposerions de plus grandes, s'il le fallait... mais l'hostilité qui grandit contre nous s'affiche et s'ingénie pour nous faire souffrir davantage. Ce sont des vexations continuelles, des taquineries mes-

LA CLAIRIÈRE iGi

quines de petite ville qui vous feront sourire, mais qui, par leur répétition et leur nombre, prennent de l'importance. C'est le boucher, collègue de Verdier au conseil municipal, qui refuse de nous fournir, c'est... {A ce moment le gamin repasse sous les fenêtres en chantant: « J'ai liché tout l'malaga. ») Tenez, c'est ce refrain stupide que Verdier fait chanter sous nos fenêtres par les apprentis de son imprimerie et qui est dirigé contre moi.

M. Alleyras Contre vous ? par exemple !... A quel propos ?

Jeanne

Eh! bien, voilà: j'ai une sœur ainée qui me ressemble beaucoup physiquement.

M. Alleyras Vous ne m'en avez jamais parlé.

Jeanne

J'ai eu tort... mais nous nous voyons si rarement..., c'était si délicat à dire.

M. Alleyras Et cette sœur est mariée, veuve?

Jeanne Non.

iG2 LA CLAIRIÈRE

M. Allé YR AS Où est-elle, à Paris?

Elle était à Paris Taimée dernière encore ; elle est maintenant en Russie.

M. Alleyras Que fait-elle en Russie ?

Jeanne

Sans doute ce qu'elle faisait à Paris oîx elle chantait au café-concert sous Un nom d'emprunt.

M. Alleyras

Je comprends maintenant ! C'est sans doute cette personne que j'ai vue l'été dernier aux Champs-Elysées... Andréa d'Avranches.

Jeanne

Oui... Nous sommes en eflfet d'Avranches. Oh ! je sais tout ce que vous pouvez penser, supposer ; mais la mort presque simultanée de nos parents nous avait laissées toutes deux seules, sans ressources, sans conseils. Ma sœur avait dix-huit ans, j'en avais quatorze, et le premier argent qu'elle a gagné a servi à payer mon apprentissage dans une maison de couture. Elle n'a pas voulu que je fasse comme elle.

M. Alleyras Elle vous a exemptée.

Jeanne

Oui... en plaidant les circonstances attéDUantes en sa faveur, c'est une dette de reconnaissance que j'acquitte.

Sans doute... mais je ne vois pas en quoi...

Jeanne

Attendez. Comment, par qui, monsieur Verdier et sa bande ont-ils connu cette histoire? je n'en sais rien ; mais admirez leur fertilité d'esprit: ils ont feint de croire que la chanteuse et moi n'étions qu'une seule et même personne devenue par le caprice d'un adorateur naïf M"* Alleyras.

M. Alleyras

Voyons, voyons, qu'est-ce que vous me diteslà? Une pareille substitution me semble bien difficile à établir.

Jeanne Elle l'est cependant ; la calomnie n'a pas besoin

d'être vraisemblable. Il n'est guère de jour où Jean ne reçoive une lettre anonyme. (Geste de M. Alleyras.) C'est ce que nous faisons. Aussi Verdier vient d'imaginer autre chose : il nous envoie maintenant, imprimés dans son journal LÉctaireur^ les échantillons de son impudence. Tenez, lisez, ce n'est pas vieux, c'est de ce matin.

(Elle tire de sa poche un journal qu'elle tend à M, Alleyras,)

M. Alleyras (lisant),

« Il est question de jouer la comédie, cet été, » au château des Feuillées »

Un château des environs qu'habite une vieille dame célèbre à Paris, il y a une vingtaine d'années, par sa beauté et l'usage qu'on en faisait. C'est maintenant une châtelaine très considérée qui a sa chaise à l'église et qui fait beaucoup de bien.

M. Alleyras (à mi-voix).

Encore !

Jeanne Continuez.

M. ÂLLEYRAs (lisant).

« On donnera « La Doctoresse » ; mais le clou » du programme sera la partie de concert où Ton » entendra une jeune femme nouvellement venue » parmi nous et qui n'en est plus à compter ses » succès dans le répertoire léger. Pour ces repré- » sentations, un petit théâtre serait construit )) dans le parc même, afin de compléter Tillusion » et qu'on se croie vraiment à TAlcazar des » Champs-Elysées. »

Jeanne

Les gens de VÉclairettr sont bien renseignés..., ils connaissent leur métier et savent faire tenir dans un écho toute la somme d'allusions permise.

M. Alletras

En effet..., mais ça ne tient pas debout et je ne comprends pas, en toute sincérité, que vous vous alarmiez pour si j^eu de chose... il faut être audessus de ça.

Evidemment... on méprise la boue ; mais tout de même la boue rejaillit et vous souille. Et, en admettant que j'aie le dédain et la patience né-

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cessaires, après cette campagne qui commence ce sera une autre et, si cette seconde ne réussit pas, ce sera une troisième. Comprenez-le donc, je tremble que Jean énervé, lassé à la longue — c'est un homme, après tout — ne voie en moi la cause de tous ses ennuis. Je tremble pour notre amour, pour notre bonheur. (Elle tombe, accablée, sur un fauteuil.)

M. Allbyras Votre bonheur n'a rien h craindre.

Jeanne

Mais si... vous verrez, père, ils finiront par Tuser. (Elle pleure,) Oh ! je vous demande pardon... j'aurais dû vous laisser l'illusion que nous étions heureux, mais c'a été plus fort que moi... il a fallu que je parle^.. c'est cette nouvelle infamie de ce matin qui m'a bouleversée. Quand je pense que c'est à cause de moi... à cause de moi !...

M. Alletras

Voyons, ma petite Jeanne, il faut être plus rai- . sonnable, plus forte.

Jeanne (s' essuyant les yeux).

Ecoutez... voilà Jean qui rentre... pourvu que... est-ce que ça se voit que j'ai pleuré ?

LA CLAIRIÈRB 167

M. Alleyras Mais non, mais non.

Jeanne

Cachez ce journal... vite, cachez ce journal.

(M. Alleyras fait disparaître le journal^ pas assez vite pourtant pour que Jean qui rentre ne s'en aperçoive pas,)

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