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SCÈNE V

JEANNE, LE DOCTEUR, M. ALLEYRAS, ROUFFIEU

M. Alleyras (en refermant la porte).

C'est insensé! Il n'a pas une égratignure ce gamin.

RODFFIED

Pas encore, mais l'autre est capable de l'assommer en route pour que ça devienne grave.

Le docteur Il est capable de tout, évidemment.

ROUFFIEU

D'abord de vous rendre la vie impossible.

Le docteur

Eh ! bien, nous en serons quittes pour changer de séjour.

Jeanne

C'est bientôt dit, Jean, mais nous rencontrerons

478 LA CLAmïÈHE

ailleurs la même hostilité, les mêmes obstacles. En quelque endroit que nous allions, nous pouvons compter sur Verdier pour que notre signalement nous poursuive et t'empêche de te refaire une clientèle, une situation.

Le docteur

Alors, retournons à Paris où notre vie sera tout de même moins épiée, moins sujette à caution.

Parbleu !

M. Alletras

Jeanke

Hélas! père, je ne partage pas votre confiance dans Tefficacité de ce remède. Jean est pareil aux malades : tous les lits lui sembleront brûlants, tant qu'il y portera sa fièvre. C'est elle d'abord qu'il faudrait guérir.

ROUFFIEU

Oui, vous auriez besoin d'une cure de fraternité. Eh ! bien, il ne faut pas chercher midi à quatorze heures : monsieur AUeyras a hâte de se soustraire aux tracasseries de cette petite ville^ et, d'autre part, il voudrait se replier en bon ordre, afin de n'avoir pas l'air de fuir devant l'ennemi.

Le docteur C'est ça, oui, Rouffieu.

ROUFFIEU

Alors qu'il vienne donc chez nous. En acceptant ma proposition bien sincère, bien cordiale, monsieur AUeyras concilie tous les désirs. Il sail bien qu'il n'a qu'un mot à dire pour être demain chez nous, chez lui ; nous nous chargeons même du déménagement.

(M. Alleyras hausse les épaules.)

Oh ! père, tu as tort de hausser les épaules ; il est certain que Rouffieu m'offre le seul moyen de faire cette cure de fraternité dont j'ai tant besoin. Tu ne les connais pas, lui et ses camarades. Si, comme moi, tu les voyais à l'œuvre ! Ils s'aiment, ils s'améliorent entre eux ; leur existence est harmonieuse et remplie et le nom de leur colonie s'accorde bien avec l'impression qu'on en rapporte : La Clairière ! C'est bien en effet une clairière dans la forêt des lois, des conventions et des servitudes où nous sommes égarés.

M. Alleyras

Oui, c'est là que je voudrais vivre... vieille romance !

Le docteur

L'air est vieux, mais les paroles sont éternelles.

M. Alletrâs

Je n'en persiste pas moins dans mon scepticisme à Tendroit de celte tentative : le bonheur dans le phalanstère n'est qu'un mirage.

ROUFFIEU

Toujours le même malentendu. Il ne s'agit pas, monsieur Alleyras, d'un phalanstère au sens fouriériste du mot, car nous songeons bien moins à réconcilier l'homme avec Dieu, qu'avec la vie et avec lui-môme.

C'est bien pour ça que votre projet n'a pas d'avenir : votre idéal est de ce monde.

ROUFFIEU

Et de quel monde voulez-vous donc qu'il soit, sinon de celui dans lequel nous avons été jetés par surprise ? Si la félicité est dans le néant, pourquoi nous en a-t-on fait sortir ?

M. Alleyras

L'association, telle que vous la pratiquez, convenait aux premiers chrétiens dont la foi était ardente. Eux aussi rompaient le pain ensemble et jouissaient de tout en commun. Mais, quand on remonte à la source de cette noble exaltation, on

y trouve la croyance que le monde va finir et Tespérance d'une vie éternelle, c'est-à-dire une religion.

Le DOCTEUR.

Pourquoi une croyance inverse, aussi vive, ne produirait-elle pas le même résultat? Pourquoi des créatures humaines, fragiles et meurtries, ne puiseraient-elles pas le goût du dévouement et du sacrifice dans Tespoir que le monde, loin de finir, commence pour elles et que le bonheur peut régner sur la terre ? C'est une religion qui vaut bien l'autre.

M. Alleyras Des preuves ?

Je peux t'en montrer à deux lieues d'ici,

M. Alleyras

Ce qu'ils savent le mieux, c'est leur commencement ; mais attendons la fin.

Le docteur

Pourtant je la vois de mes yeux cette colonie ; elle existe.

M. Alleyras

Comme dit le peuple, tu n'es pas dedans.

Le docteur

Oui, mais Rouffieu y est. Encore une fois, je les ai vus à Fœuvre, lui et ses camarades et ils n'ont pas eu un grand effort à faire pour me gagner à leur cause.

Jeanne Pour nous y gagner.

M. Alleyras (la regardant stupéfait).

Vous aussi ?

Jeanne

Oui, père... car la prédilection de Jean n'est pas une révélation pour moi : chaque fois qu'il revient de la Clairière, la même ardeur ranime. C'est un feu qu'ils allument en lui et qui me couvre d'étincelles !

M. Alleîras

Je le vois bien !

Jeanne (allant à côté de Rouf/îeu).

Alors, j'en arrive à me demander, comme Jean, si l'émancipation ne serait pas là, parmi ces êtres de bonne volonté.

M. Alleyras

Allons, allons, vous êtes fous tous les deux... Jean ne va pas quitter

Le docteur

Quitter quoi, père?... Ma clientèle? C'est elle qui me quitte. Tu en as eu la preuve, tout à Theure encore.

ROUFFIEU

Reste, il est vrai, la clientèle ouvrière...

M. Alleyras Qui ne paie pas.

ROUFFIED

Justement ! Celle-là, monsieur Alleyras la retrouvera toujours ; il pourra lui continuer ses soins... Ce n'est pas nous qui l'en empêcheront, au contraire. Mais, en même temps, nous lui assurerons la tranquillité nécessaire pour recommencer le& recherches qu'il a dû suspendre faute de loisirs... Les camarades sont tout prêts à construire un laboratoire.

Le laboratoire de la Clairière... Ah ! vous montrez le bout de l'oreille, vous !

Rouffieu

Oh ! toute l'oreille. Nous serions très heureux de compter parmi nous un homme de la valeur de

monsieur Alleyras, qui ferait parler de la colonie, qui participerait dans une large mesure a son développement. Mais je pense aussi à d'autres avantages, immédiats ceux-là. Combien de choses que nous ne savons pas et que monsieur Alleyras pourrait nous apprendre ! Tous les jours, je m'aperçois de mon ignorance et j'en souffre d'autant plus que les compagnons autour de moi me la renvoient multipliée.

M. Alleyras (frappant sur T épaule de son fils). Il n'est pas encore construit ton Institut !

ROUFFIEU

Mais en supposant même qu'il ne le soit jamais, nous n'en mettons pas moins, tout de suite, à sa disposition et dans un laboratoire idéal, un vaccin contre la misère humaine, l'injustice sociale et le préjugé I

M. Alleyras

C'est vous qui le dites, mais êtes-vous bien sûr de l'avoir trouvé, ce vaccin ?

Le docteur

Et comment le saurions-nous sans sortir de notre contemplation? Notre rôle de témoin, même bienveillant, est commode et vilain. Si ces gens-là échouent dans leur entreprise, il ne nous est pas

permis de la critiquer, car sa réussite ne dépend peut-être que de notre concours.

M. Alleyras

Je n'en suis pas persuadé. Qui sait au contraire, en allant à la Clairière, si vous n'y introduiriez pas une cause de trouble et de division ?

Le docteur

Oui, si nous y allions pour satisfaire une froide curiosité. Mais nous avons été émus, nous avons senti passer sur nous un grand frisson d'espérance, nous n'avons pas le droit d'hésiter : notre âme est engagée.

M. Alleyras L'âme soit, mais non le corps.

Le docteur Ne les désunissons pas !

M. Alleyras Vous avez bien le temps.

Jeanne

Non, père, il ne nous convient pas d'attendre que nous soyons vieux pour oÉFrir à des frères d'adoption une inclination qui ne serait plus alors,

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au lieu d'un mouvement spontaaé, que le geste de notre faiblesse et Fappel de nos infitmités.

M. ÂLLEYRAS

Voyons, Jeanne, réfléchissez. Votre entraînement n'est-il pas l'effet de votre amour pour Jean, plutôt que l'élan d'une sympathie universelle ? Plus tard, ne lui reprocherez-vous pas de vous avoir conduite au milieu de compagnes excellentes sans doute, mais (j'en demande pardon à monsieur Rouffieu), de goûts vulgaires, d'éducation négligée ?. . .

Rouffieu Dites le mot, allez, de condition inférieure.

M. ÂLLEYRAS

Eh ! bien, oui, de condition inférieure.

Le docteur 11 est certain que o^kb coandération me...

Jeanne

Tais-toi!... de quel droit blâmerons-nous les préjugés chez les autres, si nous sommes impuissants à nous en affranchir nous-mêmes.

M. Alleyras Il y a, ma chère enfant, des préjugés à rebours,

dont il est beaucoup plus difficile encore de se délivrer. Quoi qu'il en soit, je serais coupable si je ne vous signalais pas les écueils où vous ferez naufrage. U y a vingt-cinq ans, en Russie, des centaines, des milliers de jeunes gens mirent à exécution le magnifique projet d'aller dans le peuple pour l'étudier et l'instruire, en s'instruisant eux-mêmes. Us voulaient vivre de sa vie et se régénérer dans ses travaux et sa simplicité. Q n'arriva- t-il ? C'est que beaucoup trouvèrent bientôt la tâche au-dessus de leurs forces et que l'on se débarrassa vite de ceux qui persévéraient, en les emprisonnant. Et pourtant, ces propagandistes enflammés n'allaient pas dans le peuple : ils s'y précipitaient, car ce prosélytisme est le privilège d'âmes exceptionnelles, comme les circonstances mêmes.

Jeanne

Et cette âme de feu, vous doutez que je puisse l'avoir ! C'est vrai, j'oubliais... chez nous il faut la guerre, des calamités publiques pour qu'on utilise le dévouement des femmes. Autrement personne n'y croit. Eh ! bien, vous vous méprenez, père ; je n'ai ni faux orgueil ni fausse humilité et je suis prête à suivre Jean à la Clairière, comme les jeunes filles russes dont vous parliez suivaient leurs frères au village et dans les fabriques.

M. Alleyras

Encore une fois, mes chers enfants, songez-y bien : ce qui est difficile, ce n*est pas d'aimer les habitants de la Clairière, mais peut-être de les aimer de près. Jean manifestait tout à l'heure sa répugnance pour le rôle commode de témoin. Mais témoins, vous le serez encore au milieu de paysans et d'ouvriers dont les occupations vous sont si peu familières ?

ROCFFIEU

Oh! moi, là-dessus, je suis bien tranquille... ce n'est pas l'ouvrage qui manquera à madame Alleyras si elle veut s'occuper.

Jeanne Certes, j'habillerai les enfants...

ROUFFIEU

Et vous donnerez à leurs mères le goût de tout ce qui peut rendre un intérieur agréable, embellir la vie, et prolonger la jeunesse de la femme aux yeux de son compagnon d'existence. Fichtre ! c'est quelque chose...

M. Alleyras

Oh ! monsieur Rouffieu, je vois très bien tout ce que vous pouvez gagner à ces belles combinai-

LÀ GLAIBIËRE i89

sons, mais je vois aussi tout ce que mes enfants ont à y perdre.

Le docteur

Nous n'avons rien à perdre et tout à gagner, père, si nous aillons vers nos amis en égaux volontaires et pour concourir loyalement au succès de leur entreprise.

M. ÂLLETRÂS

Succès bien improbable !

Le docteur

Non. Le pire qui puisse arriver, c'est que d'autres récoltent ce que nous aurons semé. Mais le moyen de garder une foi intacte et de parer aux déceptions, c'est de voir dans la Clairière un refuge librement choisi et de considérer que ses habitants ne nous doivent rien et que nous leur devons tout.

M. Alleyras Allons, tout ça n'est pas sérieux!

Le docteur {nettement)*

Très sérieux, père, monsieur Rouffieu vient de nous indiquer notre devoir et sans doute notre salut... Nous irons à la Clairière.

M. ÂLLEYRAS (à Roiiffieu) ,

Eh! bien, vous êtes satisfait de votre œuvre, monsieur le tentateur ? Vous regardez l'incendie que vous avez allumé.

ROUFFIEU

Oh I le feu couvait depuis longtemps. Je n'ai «été qu'un brandon de concorde.

M. ÂLLEYRAS

Mes félicitations tout de même!... Voilà une -double conversion qui vous fera honneur autant que celle de Mouvay.

ROUFFIEU

Oh ! ne mêlons pas les choses. Vous confondez honneur et profit. La véritable charité ne consiste pas à donner, mais à se donner. Monsieur et ma- <lame AUeyras ouvrent les bras, l'autre n'a ouvert que la main : c'est pour ça que je suis plus fier de leur étreinte que de sa générosité.

M. ÂLLEYRAS

C'est avec ces belles paroles que vous les avez enjôlés.

ROUFFIEU

Non, mais avec l'exemple que nous donnions.

M. Alleyras

Vous pensez m'embarrasser en me mettant en face d'une expérience que vous jugez concluante ; mais il y a des rêves que Ton continue tout éveillé et le vôtre est de ceux-là.

Le docteur

Tu n'as pas le droit de parler ainsi de la Clairière, car tu n'es pas dedans, comme tu le disais, toi-même tout à l'heure.

M. Alleyras

Et je compte bien ne jamais y être ! A votre âge, mon Dieu, peut-être aurais-je fait comme vous ; mais, maintenant, je suis trop vieux. Lorsque Jean héritera de ma fortune, s'il est encore des vôtres, libre à lui de vous l'offrir; mais j'aime mieux que le cadeau vienne de mon fils que de moi : il aura moins à se faire pardonner.

Le docteur Tu te calomnies.

Alors, vous ne m'en voulez pas trop, monsieur Alleyras, du résultat de ma propagande ?

M. Alleyras Oh ! je ne me tiens pas pour battu: j'aurai ma

revanche. Je sais bien que vous êtes porté à voir en moi ce que vous appelez, je crois, une poire. Mais je suis une poire pour la soif... c'est une espèce à conserver... je suis conservateur.

RouFFiEU [au docteur).

Alors je peux aller annoncer aux camarades la bonne nouvelle de votre arrivée ?

Le docteur

Oui, Rouffieu !

(On entend, au dehors, une rumeur d abord loin-laine et qui rapidement se rapproche et grandit: maintenant elle court devant la maison du docteur, sous ses fe?iêtres,)

Jeanne (inquiète).

Qu'est-ce que c'est encore?

Le docteur (à la fenêtre).

C'est toute la volaille à Verdier, parbleu ! Elle peut chanter maintenant.

Rouffieu

Je vais lui donner du grain en passant. (Il sort.)

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