C0LL0>GES
Ainsi c'est moi qu'on traite de mouchard et c'est moi qu'on dénonce. Gomme ça, je trinque des deux côtés à la fois, je n'ai vraiment pas de chance.
BOCGOIN
C'est donc toi qui es censé désigné là-dedans?
COLLOKGES
Oui, c'est moi.
Ménessier T'as donc pas fait ton service ?
COLLONGES
Faut croire.
PouLOT (qui, lui aussi, a lu le papier).
Eh bien ! moi, je dis que c'est pas possible... tu te trompes, Gollonges, c'est pas possible... On n'est pas toujours d'accord, mais on est tout de même des camarades, des braves gens... c'est pas quelqu'un d'ici qui a fait ça, n'est-ce pas, Rouffieu?
RouFFiEC (debout).
Ce serait tellement abominable... Passe-moi le
document. (Poulot lui donne le papier qu'il examine aUentivement au milieu dun grand silence. D'une voix contenue, encore calme.) Adèle ! viens donc ici.
(Tous les regards sont tournés vers Rouffieu,)
Adèle (visiblement troublée).
Quoi?
Rouffieu Je te dis de venir ici.
. Adèle Pourquoi faire ?
Rouffieu
Je te le dirai... viens d'abord.
(Adèle, très pâle y descend lentement jusqu'à Rouffieu.)
Adèle Eh bien! me voilà...
l^OMVYizxi (lui mettant le papier sous les yeux): Tu ne reconnais pas cette écriture-là?
Adèle Non.
tfiO LA CUIRIÈRE
ROUFFIBU
Ah ! Eh bien ! moi, je lareccmnais, j'ai idée que c'est la tienne.
Adèle Je te jure, Rouffieu...
ROUFFIEU
Ah ! ne jure pas... ne mens pas... c'est toi qui as écrit ça... dis?...
(Il la prend par le poignet, elle se dégage,)
Adèle (rageusement et indistinctement) .
Oui.
ROUFHEU
Voyons, pourquoi as-tu fait ça? Qu'est-ce qu'il t'a fait, cet homme-là, pour que tu le vendes ?
Adèle Je ne sais pas.
Rouffieu
Tu ne sais pas ?... Allons donc ! tu as une raison ou alors c'est que tu serais devenue folle... Tu n'est pas une enfant... tu as une raison.
LA GLAIRIÈR£ 261
Adèle Oui, j'en ai une.
ROUFFIEU
Laquelle? quoi?... il t'a manqué?... il t'a fait des misères ? Mais parle donc, saleté !
Adèle Je parlerai si je veux.
ROUFFIEU
Si tu veux ! Ah ! ne fais pas la bûche, tu sais, OU ça va mal tourner.
Adèle
Je te le dirai; mais, plus tard... pas ici... on s'expliquera chez nous.
ROUFFIEU
Pas du tout..", c'est ici que tu t'expliqueras... c'est ici que ça a commencé, c'est ici que ça finira, de quelque façon que ça finisse... Chez nous?... Non, non, tu t'expliqueras devant tout le monde... Moi je n'ai rien à cacher, je n'ai peur de personne... Est-ce que tu t'imagines que je vais couvrir tes infamies?.,. Réponds... Pourquoi as-tu dénoncé Collonges ?
262 Là CLAIRIÈRE
Hélène (intervenant).
M. Rouffieu, je vous en prie...
ROUFFIEU
Mademoiselle, je vous demande pardon, mais ça me regarde. Vous êtes encore trop bonne d'avoir de la pitié pour cette mauvaise bête.
ÂDÈLB {toisant Hélène).
Qu'est-ce qui vous demande quelque chose à vous?... De la pitié ! Mais je n'en ai pas besoin de votre pitié !... Qu'est-ce qu'elle vient encore nous embêter, celle-là?... Elle aurait mieux fait de rester où qu'elle était au lieu de venir lever des hommes à la Clairière avec ses airs de Sainte- Nitouche. De la pitié ! Occupez-vous donc de votre amateur, ça vaudra mieux.
ROUFFIEU
Ah! Je la connais maintenant ta raison. C'est du propre ! C'est donc parce qu'il s'occupait trop d'une autre et pas assez de toi? Je vois la chose : tu courais après lui et il ne se retournait pas... Alors, madame était jalouse, elle a voulu faire du roman... Ah ! tu y as la main, oui... En effet, avec une garce de ton espèce, il devait bien y avoir une raison comme celle-là... parce que vous autres... vous autres femelles, quand ça vous
Là CLAlHlÈllË 263
démange, le inonde peut crever... vous vendriez bien père et mère, vous vendriez bien toute la terre... Dis donc que c'est paâ vrai !
Jeanne
Voyons, Rouffieu, calmez-vous... Le mal est peut-être moins grand que vous ne le croyez.
Rouffieu Qu'est-ce qu'il vous faut !
Jeanne
Je veux dire : la lettre n'a peut-être pas été envoyée.
C'est vrai... Vous avez raison et je perds la tète au milieu de tout ça. Il y a ça aussi qu'il faut savoir... (A Adèle.) Réponds-moi et tâche un peu de dire la vérité... L'as-tu envoyée, cette lettre?... Fais bien attention à ce que tu vas dire.
Adèle Oui, je l'ai envoyée.
Rouffieu Et c'est à Verdier que tu l'as envoyée ?
t64 LA CLàlRI&RE
Adèle Oui, c'est à Verdier.
ROUFFIEU
Âh ! tu as bien choisi ton homme... c'est complet... Quand ça l'as-tu envoyée ?
Adèle Hier soir avant le dîner.
ROUFFIEU
C'est bien sûr ?
Adèle Oui.
ROUFFIEU
C'est bien, il n'y a pas de temps à perdre.
Adèle Je n'ai nommé personne.
Oh ! ça, tu comprends, pour moi, pour nous, c'est la même chose. Il faudrait peut-être encore qu'on te remercie... Tu n'en es pas moins une poison qui mériterait...; mais nous réglerons cette affaire-là tout à l'heure, entre nous, cette fois, à
LA GLAJRiÈR£ 265
la maison... Pour le moment, il y a quelque chose de plus pressé : tu vas demander pardon au camarade, tout de suite... là...
(Adèle fait signe que non.)
GOLLONGES
Ah! non! Rouffieu... n'exige pas ça d'elle... ce n'est pas la peine... et puis ça n'avance à rien.
Rouffieu (à Adèle).
Allons !
COLLONGES
Je t'en prie, Rouffieu...
Rouffieu
Laisse-moi, c'est mon affaire... (A Adèle). Tu m^as entendu... Allons !
Adèle
Demander pardon, moi I... Tu ne m'as pas regardée.
Rouffieu
Eh bien ! je te regarde maintenant.
Oh ! tu ne me fais pas peur.
ROUFFIEU
Possible... demande toujours pardon.
Adèle Jamais.
ROUFFŒU
Nom de Dieu ! nous allons bien voir.
(Il la prend par le bras et, la secouant rude- 7nentj veut la forcer à s^ agenouiller.)
ADÈLE {se débattant).
Non, je ne veux pas... je ne veux pas... tu me fais mal... Brûle ! brute ! lâche ! tu me fais mal. Je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas !
ROUFFIED
Tu vas lui demander pardon ou sans ça je t'écrase...
Adèle
Non ! . . . tu me tueras plutôt !
(On les sépare. Bruit.)
M"' MÉNEhSIER
Laissez-la, Rouffieu... C'est une femme qui est butée.
LA ciA]8i$ne 267
RoUFFTÈtT ■ -
Je m'en fous, moi, qu'elle soit butée... moi aussi, je suis buté.
COLLONGES
Mais je ne veux pas, moi, qu'elle me demande pardon... A quoi bon lui imposer cette humiliation ?... Ça ne change rien.
ROUFFIED
Je vais la ménager, peut-être!... Tu ne veux pas t'humilier? Ah! choléra! tu n'avais pas tant de fierté quand tu as mis ta lettre à la poste.
Le docteur
Vous n'en obtiendrez rien, Rouffieu... Et puis, songez qu'après tout, c'est une femme.
Rouffieu
Ça, une femme, allons donc ! Ah ! je n'ai pas de pitié pour elle, je vous assure. Tiens, va-t-en, que je ne te voie plus... je te briserais la tête... Rentre chez nous et attends-moi.
Adèle
Plus souvent que je vais rentrer chez nous !... T'as levé la main sur moi, Rouffieu, tu m'as brutalisée devant tout le monde ; je t'ai assez vu.
2M LA GUIRIÈRB
Pour sûr que je m'en vais et plus loin que lu crois... et sans regret!... J*en ai assez, moi, de votre fourbi; j'en ai soupe de votre sale tume où c'est toujours les mêmes qui turbinent pendant que les autres n'en fichent pas une secousse ; où Ton n'a de la considération que pour celles qui ont fait les quatre cents coups ! Bonsoir la colonie ! (Avant de sortir.) V'ià pour elle!...
(Elle crache par terre et s'en va en faisant claquer furieusement la porte,)
ROUFFIEU
Va-t-en au diable !... Je ne te retiens pas...
(Il tombe accablé sur une chaise, la tête dam les mains, et par une détente après la colère qu'il vient d avoir ^ il sanglote,)
Le DOCTEUR
Voyons, mon pauvre Rouffieu, il ne faut pas vous mettre dans cet état-là... Oui, je sais bien, c'est affreux... mais elle n'est peut-être pas tout à fait responsable.
Rouffieu
Oh I parbleu! vous autres médecins, vous voyez Tirresponsabilité partout.
Le docteur Non, mais vous savez bien ce que c'est que les
femmes... vous le disiez vous-même tout à l'heure... Quand elles sont possédées par l'amour, ça les bouleverse, cales détraque, elles ne savent plus ce qu'elles font.
Ça n'est pas une raison.
BOUGOIN
Et puis quoi, mon vieux? puisque GoUongesn'a pas voulu, tu ne Tes pas.
ROUFFIEU
Tu te trompes, Bougoin, si tu ^imagines que c'est là-dedans que je mets mon honneur? Ça m'est bien égal... J'aurais mieux aimé cent fois qu'elle couche avec tous les camarades et que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé... C'est autrement grave et c'est par là que je suis déshonoré.
Le docteur
Ça ne vous atteint en rien, mon bon Rouffieu. Vous savez bien qu'ici le crime de la femme ne rejaillit pas sur le mari ; et par notre estime et notre affection, nous vous séparons de cette malheureuse.
BOUGOIN
M. AUeyras a raison... il dit mieux que nous ce
270 LA CUIRIÈRE
que nous éprouvons tous... Moi je ne peux quête donner la main, Rouffieu, mais c'est de bon cœur.
POULOT
Moi aussi, mon vieux.
(On PenÈonre et on lui serre la main,)
Rouffieu (à Collonges qui hésite à s'avancer.) Et toi, Collonges?
Collonges Je n'osais pas.
Rouffieu
T'es bête !
(Il lui tend la main. Les deux hommes sétrei-gnent dans une fraternelle accolade,)
BOUGOIN
Allons! il y a du bon!
PoULOT
Va, mon vieux, laisse donc tout ça de côté.
Ménessier
Si on faisait venir quéque chose... on s'entendrait mieux.
Beau (qvi est resté ^ pefidani toute cette scène, immobile et concentré, assis auprès du piano, se levant tout dun coup.)
Nom de Dieu de nom de Dieu !...
BouGom Qu'est-ce qui lui prend encore, à celui-là ?
Beau (montrant le poing au buste de Mouvay).
C'est de sa faute, à ce cochon-là, tout ce qui est arrivé !... Tiens, salaud !...
{Et saisissant la canne du père Nu-Tête, puis montant sur le piano, pour atteindre le buste, il tape dessus à coups de canne et le brise en morceaux qui tombetit par terre.)
POULOT
Le voilà qui casse la gueule au bienfaiteur, maintenant.
M- Beau Faites pas attention : c'est sa crise !
RIDEAU