SCÈNE PREMIÈRE
GOLLONGES, HÉLÈNE. (Au lever du rideau, Collonges est seul et se promène de long en large.)
Collonges (s^ arrêtant quand Hélène entre). C'est vous, Hélène?
Hélène U y a longtemps que vous êtes là ?
Oui, je vous attendais.
Hélène
J'étais à côté, chez Rouffieu... Ses enfants sont malades et comme il n'y a plus de femme dans la
274 LÀ CUIRIËRE
maison, puisque leur mère est partie, j'ai songé à rembarras de notre malheureux ami, et je suis venue m^installer auprès d'eux. Le pauvre homme est dans une inquiétude mortelle... Je sors de chez monsieur Alleyras, je l'ai prié de venir, d'examiner les enfants, afin de tranquilliser leur père qui fait peine à voir... Mais, vous aviez à me parler...
COLLONGES
Oui, je voulais vous dire adieu.
Hélène Vous partez?
COLLONGES
Je pars... Ai-je tort?
Hélène
Non, puisque c'est le conseil que moi-même je vous ai donné !...
(Elle se détourne pour cacher son émotion.)
Collonges
Vous pourriez être étonnée que j'aie changé d'avis et que je vous obéisse, car il y a quelques heures à peine, je ne voulais pas partir. Mais après ce qui s'est passé ce soir, ma présence ici n*est plus possible. Du moment que je devions
pour la colonie la cause de tant de troubles, je dois m'en aller.
Hélène
C'est eflfrayant ce que je vais vous dire : je suis presque heureuse de cette triste scène qui a modifié vos projets dans le sens que je désirais ardemment.
COLLONGES
Oui, mais les miens seulement !
Hélène Que voulez-vous dire ?
COLLONGES
Je vous demande pardon, mais je pensais que cette dernière réunion du conseil de famille avait produit la même impression sur vous que sur moi... oui... enfin que maintenant... peut-être... vous voudriez bien... ou du moins vous ne refuseriez plus de m'accompagner.
Hélène
Hélas I mon pauvre amî, je suis fortifiée au contraire dans ma résolution, oui, fortifiée...
COLLONGES
Ah ! je n'ai pas de chance !
276 LA CLAIRIÈRS
Eélènb
C'est surtout à présent qu'on a besoin de moi,
COLLOKGES
Qu*à cela ne tienne ! Bientôt, on n'en aura plus besoin.
Hélène Bientôt?
COLLONGES
Mais oui... ne voyez-vous pas que tout se disloque et craque dans la colonie. La bonne volonté de Rouffieu, du docteur et de quelques autres n'empêcheront pas le désastre, la dispersion inévitable... Ça n'est plus qu'une question de temps... quelques mois... quelques jours peut-être... Vous pourriez dès maintenant me suivre sans scrupules.
Hélène -
Croyez-vous que je vais quitter ces petits, au moment où la maladie qu'ils couvent exige de tendres précautions, des soins maternels?... Ma place est auprès d'eux.
Collonges Leur mère reviendra.
LA GLÂJHIÈRE 277
Je ne le crois pas.
GOLLONGES
Madame Alleyras est là... elle ne demanderait pas mieux que de...
Hélène
Sans doute, mais ils ne la connaissent pas. comme ils me connaissent. Ils sont habitués h moi, ils m'aiment et vous ne me conseilleriez, pas de les abandonner à mon tour, si vous voyiez de quels bras tendus ils m'appellent et me remercient d'être là... vous n'en auriez pas le courage.
Collonges
Enfin, vous ne voulez pas me suivre et voua prétendez que vous m'aimez.
Hélène Oui, de tout mon cœur.
Collonges
D'une partie de votre cœur, seulement. Moi je vous aime et c'est pour ça que je pars ; c'est parce que je vous aime que je renonce à mes idées de résistance et de révolte; c'est à cause da
278 LA CUIRIËRB
VOUS que je veux vivre, et vivre libre ! Mais vous, quel sacririce me faites-vous ?
Ce n'est pas la même chose. Je peux bien me sacrifier, moi, mais non sacrifier les autres.
COLLONGES
Il ne faut pas non plus que votre sacrifice aille jusqu'à la duperie.
Hélène
Ne parlez pas ainsi, André, ou bien je croirais que vous êtes incapable d*aimer les enfants des autres, comme vos propres enfants. Voyez-vous, il ne faut pas aimer qu'une seule personne ; le dévouement pour elle n'est alors qu^une manière d'égoïsmc.
Collonges
De nous deux, c'est vous la meilleure.
Hélène
Non, car c'est vous qui m'avez enseigné cet amour supérieur ; c'est votre œuvre et celle des plus justes d'entre vous : je ne suis que votre élève.
COLLONGES
Chère Hélène, vous en remontrez à votre maître,
Hélène
Oh ! je ne prétends en remontrer à personne. Mais parlons un peu de vous. Où allez-vous vous réfugier?
En Belgique, sans doute. C'est là que je vous attendrai, car vous viendrez me rejoindre, n'est-ce pas? quand les enfants de Rouffieu seront guéris, quand tout sera fini.
Hélène
Oui, quand tout sera fini, j'irai vous rejoindre. Mais, quoi qu'il arrive, votre élève sortira d'ici sans cracher sur le seuil en partant, comme cette malheureuse... Je conserverai de la Clairière le plus tendre et le plus cher souvenir, puisque c'est là que nous nous sommes rencontrés, là que vous m'avez aimée.
CoLLONGES
Ahl Chère Hélène, elle sera partout où vous serez, la Clairière, puisque vous êtes la pitié et l'amoar.
Hélène
Vous l'emportez aussi avec vous, André, car vous êtes la justice et la volonté. Vous verrez qu'un jour nous serons très heureux.