ACTE m, SCKNE II
n'avais pas vu tous ces détails et je pensais : C'est ainsi que Dieu doit contempler la création : nos souffrances et nos crimes ne peuvent rompre à ses yeux l'harmonie des mers, des forêts, des montagnes et des plaines ; et il a le droit de trouver que son œuvre est bon.
VALEXTIXE
Vous l'excusez... vous ne le prouvez pas.
LABHÉ BLOQUIX
Il n'a pas besoin de preuves. Il n'a pas besoin d'excuses ; mais je vous donne à vous des raisons de croire. Il fait aujourd'hui un temps merveilleux, une après-midi chaude et douce ; le soleil mûrit les vendanges et prépare l'abondance et Taisance pour nos pauvres paysans ; des milliers de créatures éprouvent la joie de vivre. Est-ce parce qu'une femme a souffert tout à l'heure et qu'un enfant crie maintenant que Tordre de tout cela est dérangé ? Non 1 non ! Soyez sûre que Thomme qui passe seulement à deux cents mètres d'ici ne s'en doute même pas. Méfiez-vous, vous
êtes en train de rapporter tout l'univers à cette pauvre fille... et à vous-même.
VALENTINE
Vous avez raison, je suis peut-être exclusive... (Un silence.)
L'ABBÉ BLOQUIN
J'ai beaucoup pensé, ma chère enfant, à ce que vous êtes venue me dire ce matin au presbytère.
VALENTINE
Ah ! '^Elle tombe très pâle sur un banc.)
L'ABBÉ BLOQUIN
Oui, j'ai beaucoup peçsè à vous, j'ai surtout prié pour vous.
VALENTINE
En effet, j'en ai grand besoin et je vous remercie .. mais, qu'avezvous décide?
L'ABBÉ liLOQUlN
Si votre mari avait été capable de pardon, je serais allé le trouver, moi... oui, je serais allé le trouver... j'}' ai songé. Mais, nous le connais-
ACTl-: m, SCENE II 151
sons : c'est un homme absolu, violent... Il vous maltraitera peut-être, il vous chassera; en tout cas, il aura recours au divorce, ce qu'il faut évitera tout prix. Et, d'un autre côté, on ne peut pas lui dernander une générosité qui, même chez un homme doux, serait déjà exceptionnelle...
VALEXTINK
Eh bien ?
l/ABBÉ BLOQUIN, avec autorité.
Eh bien ! D'abord vous ne devez plus revoir M. Versannes; sous aucun prétexte, vous ne devez le revoir... il faut en prendre la ferme résolution... ensuite, il faut que vous redeveniez la femme de votre mari.
VALEXTINE
Jamais je ne ferai ça, entendez - vous ; jamais ! Il ne faut pas me le demander. Certes, je n'aime pas mon mari, je ne l'ai jamais aimé, mais du moins, lorsque jVi été sa femme... sa femme !... je n'en aimais pas un autre. Si j'ai appartenu à cet autre, ça n'a pas été sans combats, je vous le jure, et parce
qu'il y avait en moi un besoin d'aimer et d'être aimée, une soif d'idéal plus forte que ma volonté, et le devoir et la religion même. D'ailleurs, je souffre assez de l'existence que cet amour m'a créée : il y a à peine deux mois que je suis coupable et j'ai déjà la lassitude de toute une vie de mensonges... Oui, il me semble que je me mens depuis toujours! Mais, s'il faut à ces mensonges ajouter une infamie et machiner cette ignoble substitution... Ah! plutôt que de descendre à des précautions aussi basses, plutôt que de m'avilir dans une telle comédie, j'aimerais mieux, je ne sais pas, moi... j'aimerais mieux mettre mon enfant au monde dans une maison de paysans, chassée, abandonnée, comme cette fille que j'envie... oui, que j'envie !
l/ABliK BLOQUIN
L'esprit de révolte est en vous ; pourtant, vous avez commis une faute grave, ma fille, vous l'oubliez trop et, si vous vous révoltez, que ce soit contre vous-même et non contre