Shakespeare. — Macbeth, acte IV
2. De Sainte-Foix. — « Guerres entre la France et l'Angleterre », in Essais historiques sur Paris. Cinquième édition, t. III, p. i35. Paris, MDCCLXXVI.
France, c’est « uniquement pour se conserver le privilège de guérir les écrouelles ».
A la remarque irrévérencieuse du comte de Rochester, nous opposons ce fait que, pourtant, au commencement du xvme siècle, alors que les rois d’Angleterre, en 17181, renoncent au titre de Rex Franciæ, la reine Anne et son fils George Ier (mort en 1727) pratiquaient encore la guérison. Au nombre des derniers malades touchés par la reine Anne se serait même trouvé, au milieu de deux cents autres enfants, le Dr Johnson, alors âgé de cinq ans, celui-là même, croyons-nous, dont le magnifique portrait, peint par Reynolds, se voit à la National Gallery.
C’est sous le règne d’Elisabeth « la relapse » que se firent le plus (en exceptant le règne de Charles II) de touchers royaux, le don qu’Elle avait de guérir étant dù — suivant certains écrivains catholiques — non à quelque vertu particulière de la reine, mais au signe de croix qu’elle faisait, tout comme les rois très catholiques de France !
Contrairement à Cromwell qui, en dépit qu’il s’attribuât beaucoup de prérogatives royales, se souciant peu des grâces divines, n’essaya jamais de « toucher », le duc Jacques de Monmouth, voulant détrôner Jacques II, jouant au souverain légitime, toucha nombre de personnes. Parmi les chefs d’accusation relevés au cours de son procès, se trouvait celui d’avoir, entre autres privilèges royaux usurpés, « touché plusieurs enfants atteints de King’s Evil ». Le fils naturel de Charles II payait de sa tête cette usurpation et cette traîtrise dont témoignait avec éclat la guérison des enfants touchés!
C'est avec George Ier et le Prétendant, que s’éteint en Angleterre le pouvoir de guérison , George II, George III et Guillaume IV renonçant au privilège miraculeux de leurs aïeux.
Le toucher tombe en désuétude, et pourtant, bien d’autres que les gens du peuple avaient eu foi dans la guérison royale ; des hommes éclairés, d’ordinaire de crédulité difficile, n’avaient cessé de le recommander. John de Gadsden, médecin d’Edouard II, conseille d’y recourir «dans les cas désespérés » ; Wiseman, chirurgien des armées de Charles Ier, dit avoir été témoin oculaire « de plusieurs
1. Dans tous les traités conclus par Louis XIV avec l’Angleterre, à partir du traité de Bréda (1667) les souverains britanniques, dans l’instrument réservé à l’Angleterre, ont toujours porté le titre de Rex Franciæ, dont la raison d’être remontait au couronnement de Henri VI, à Paris, en 1422.
Le titre figure pour la dernière fois dans le préambule du texte latin du Traité de la Haye, du 4 janvier 1717, rédigé en latin pour l’Angleterre et la Hollande; en français pour la France. Dans le préambule du texte latin, George Ier est nommé le premier, avec le titre de Roi de Grande-Bretagne, de France et d’Irlande; tandis que Louis XV n’y porte que le titre de Roi très chrétien. Dans le texte français, Louis XV est nommé le premier, avec le titre de « Roi très chrétien de France et de Navarre » George I" y portant les titres de Roy de la Grande-Bretagne, duc de Brunswick.
centaines de cures opérées par les mains de Sa Majesté, sans aide aucun de la chirurgie ». Même opinion dejohn Brown et de Sir Thomas Brown, de Turner et de l’évêque Douglas; sans compter beaucoup d’autres témoignages encore recueillis, aux deux derniers siècles, dans la littérature si riche sur le « don royal de guérison ».
Il en va de même, chez nous, à la même époque. Au commencement du xvme siècle, ce n’est pas seulement dans le peuple qu’est vivace la foi dans l’imposition des mains royales. Dionis, chirurgien ordinaire de Marie-Thérèse d’Autriche, professeur d’anatomie et de chirurgie au Jardin du roi, premier chirurgien de Madame la Dauphine, (dans un aveu d’humilité et d’abdication chirurgicales digne des temps anciens) conseille à tous ceux qu’affligent les écrouelles « de tenter un moyen spirituel si doux pour obtenir leur guérison, avant de se livrer entre les mains des chirurgiens ».
Cette croyance populaire, comme cette foi de quelques rares hommes éclairés, ne survivra pas en France au sacre de Louis XVI.
Après avoir été pratiqué à Reims, le n juin 1775, le toucher royal subira une longue éclipse de cinquante ans, en dépit qu’il ait été donné, au milieu d’un immense concours de peuple, avec un éclat qui ne le cédait en rien à la pompe qu’on avait vu déployer aux Sacres de Louis XIV et de Louis XV.
L’Empereur, se faisant par le Pape en personne, le 2 Décembre 1804, sacrer à Notre-Dame de Paris, supprime la guérison des écrouelles du cérémonial dont, avec un soin méticuleux, il ordonne lui-même tous les détails afin d’emprunter le moins possible au rituel monarchique.
Napoléon, pas plus que n’y avait songé Cromwell, protecteur de la République anglaise, n’éprouve le besoin d’évoquer les privilèges miraculeux de la royauté. Il place, lui-même, sur sa tête la couronne de Charlemagne, marquant ainsi qu’il la tient du droit de son épée.
Si sur certains sacres il veut se régler, c’est à l’empereur Charlemagne, plutôt qu’au roi Clovis qu’il veut ressembler. Si Napoléon, qui vient de signer le Concordat, rêve de l’investiture sacerdotale que les saintes huiles conféraient aux rois de France, c’est, omnipotent, pour la donner et nullement pour la recevoir.
Louis XVIII règne sans pratiquer le toucher royal.
Quand Charles X sera, le 29 Mai 1825, couronné à la cathédrale de Reims, la Cérémonie des écrouelles tiendra moins de place dans les fêtes du sacre (y attirant à coup sûr moins de monde) que la Revue de la Garde Nationale et des troupes
passée au camp Saint-Léonard, par le roi, au sortir de l’hospice de Saint-Marcoul, où la centaine d’écrouelleux rassemblés laisse bien loin derrière elle le souvenir des milliers de malades touchés par les derniers rois.
Le lendemain du sacre1 2, «accompagné du Dauphin, de la Dauphine, de la duchesse de Berri, des princesses d’Orléans, du duc d’Orléans, d’une longue suite et d’un nombreux état-major, le roi s’est rendu à l’hôpital de Saint-Marcoul, où Sa Majesté, après avoir fait sa prière à la chapelle, est montée dans la grande salle où se trouvaient rangés environ 120 malades attaqués d’écrouelles, et qui lui ont été présentés par MM. Alibert et Dupuytren. Sa Majesté les a touchés en leur disant : Le Roi te touche , Dieu te guérisse , et un aumônier de service leur a distribué des aumônes ».
Charles X, ne prononçant plus les paroles rituelles des premiers sacres : Le Roi te touche , Dieu te guérit , ne semble-t-il pas douter lui-même de sa délégation divine, de son pouvoir miraculeux de guérison? N’aurait-il plus simplement que la grâce d’intercession, tout comme saint Marcoul?
De fait, les écrouelleux sont, en i8a5, « rangés pour le toucher du roi » aussi rares qu’ils étaient accourus nombreux, au-devant du Béarnais à Paris, au-devant de Louis XIV et de Louis XV à Corbeny, au-devant de Louis XVI à Reims. Et pourtant, combien nombreux étaient les scrofuleux ganglionnaires, il y a moins d’un siècle, à l’époque môme où le baron Alibert, médecin du roi, rentrant du sacre de Charles X, décrivant la scrofule, la disait endémique* , tout comme l’avait fait déjà André du Laurens. Ajoutons que le même Alibert, médecin de l’hôpital Saint- Louis, professeur de Thérapeutique à la Faculté de Médecine de Paris, reste, et pour cause, dans son enseignement, muet sur le pouvoir de guérison des mains royales, contrairement à tant d’autres archiâtres qui avaient « tenu la tète des écrouelleux » lors du toucher.
Quel contraste entre le toucher fait, en courant, par Charles X à l’hôpital Saint- Marcoul, et la pompe déployée pour la guérison des écrouelles sous Louis XVI ! Quelle tiédeur fait place à l’élan de tout un concours de peuple tant de fois rassemblé, aux siècles passés, au prieuré de Corbeny! C’est que le temps a marché.
Bien des choses ont changé, à la faveur de quoi la tiédeur succède à l’ardeur religieuse; le doute, l’esprit critique et révolutionnaire à la dévotion, aussi bien qu’à la foi monarchique !
Il en sera donc en France, au commencement du xixe siècle, comme il en était
1. Alex. Lenoble. — Relation du sacre de Charles X, p. 78. Paris, Pochel, 1825.