‹ Le toucher des écrouellesChapitre 9 sur 11 · The archæological Journal , vol. X · texte numérisé non relu

The archæological Journal , vol. X

A cette source nous ne saurions trop emprunter; de ce mémoire, nous ne saurions trop citer, puisque — suivant le dire même de l’auteur — son travail s’appuie « sur le témoignage des principales autorités médicales qui vécurent pendant les « siècles que dura cette coutume, et sur les observations d’historiens et autres écri- « vains de renom ».

Tous gens atteints de scrofule, nobles ou pauvres, étaient admis à « la guérison publique », le mot guérison étant devenu synonyme de « toucher public ».

Quand devait avoir lieu la guérison publique, de hauts fonctionnaires, le plus souvent les médecins ou chirurgiens ordinaires du roi, avaient mission, non seulement d’examiner les malades — pour que ne fussent admis que les écrouelleux — mais encore d’exiger d’eux un certificat délivré par leur paroisse, attestant que le scrofuleux n’avait jamais été touché auparavant, des malades s’étant présentés une seconde fois' à cause de l’angel* que le roi mettait au cou du malade.

Le service du chirurgien royal devenait aussi dur qu'était pénible l’attente des malades, tant affluaient ceux-ci lors des guérisons. A ce propos, Evelyn raconte : « en 1684, tant de personnes étaient, avec leurs enfants, venues pour être touchées, que six ou sept d’entre elles furent écrasées à la porte du chirurgien en voulant entrer chercher des billets. » Le jour venu de la guérison publique, le commandant des officiers de la garde faisait ranger les malades : le roi montait, tète nue, sur son siège, entouré de ses nobles et de beaucoup de spectateurs.

Un des chapelains de service lisait l’évangile selon saint Marc. Au 18e verset", les chirurgiens s’inclinaient trois fois et amenaient les malades.

Le chirurgien en chef les présentait à tour de rôle, à genoux, devant le roi qui mettait ses mains autour du cou et sur les parties environnantes. Cela fait, un autre chirurgien les recevait et les invitait à circuler, en attendant qu’on les ramenât devant le roi pour recevoir la médaille d’or.

Aux « guérisons » assistait également le gardien de l’oratoire royal qui, après avoir donné à l’Echiquier quittance de l’or qu’on lui livrait, tenait un registre, dressé

1. Tous les mêmes, les écrouelleux d’Angleterre et de France; aussi notre cérémonial avait-il, dès les premiers sacres, éprouvé le besoin de se défendre contre les mendiants du toucher : « Le Roy est suivi du grand aumosnier, qui, à chaque malade touché, donne une aumosne, et le faict-on lever et sortir incontinant, de peur qu’il n’aille encore prendre rang pour avoir deux aumosnes. » (Voir La Vie privée d'autrefois : Les médecins, par Alfred Franklin.)

2. Médaille ainsi nommée parce qu’elle représentait une tête d'ange.

3. » Ils (ceux qui ont cru) manieront les serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, ils n’en éprouveront aucun mal; ils imposeront les mains sur les malades et les malades seront guéris. »

parle chirurgien en chef, des personnes guéries et ayant reçu des médailles. Il assistait aux touchers, les médailles enfilées sur le bras pour être présentées à l'évêque.

Le toucher terminé, le lord chambellan ayant apporté du linge; un bassin et une aiguière pour laver les mains du roi, celui-ci prenait congé de l’assistance.

Tous les détails du cérémonial se voient distincts sur les dessins que nous

empruntons au British Muséum comme représentant le rituel usité sous Charles II.

Dans le dessin1 de la page 27, l'évêque, debout à la droite du roi, montre l’angel attaché par un long ruban au cou de l’écrouelleux qui vient d’être touché; dans la gravure reproduite ci-dessus, le gardien de l’oratoire royal (tenant de la main droite un enfant strumeux rabougri) porte, enfilée sur l’avant-bras gauche toute une collection d'angels.

Nul étonnement, en dépit que les seuls écrouelleux fussent admis à « la guérison

1. The Royal Gift of Heating; gravure tirée de John Brown, adenochoiradelogia, London, 1684, in-8°.

publique », que l’on voie ici s’acheminer vers le roi, tant de boiteux, tant de béquillards, tant de gens estropiés du bras ou du poignet : c’est que le dessinateur avait bien observé que la scrofule, pour s’attaquer surtout aux ganglions, étendait, au temps de Charles il, comme de nos jours, « bien ailleurs qu’au cou ses ravages ».

Les pièces d’or offertes à chaque malade aux touchers, d’abord simples témoignages de la charité du roi (comme à la Cour de France), furent ensuite considérées comme un élément important de la cérémonie, des cas de rechute étant, au dire de chroniqueurs, malins sous couvert de naïveté, survenus après la perte de la médaille !

Sous Henri VIII, chaque malade recevait 7 shillings 1/2; sous Elisabeth, 10 shillings; en i663, la dépense annuelle serait, pour les angels, montée à plus de 3.ooo livres sterling. Pendant les troubles de la révolution, Charles Ier distribua souvent des pièces d’argent, et toucha même sans rien donner.

Après la Restauration, l’affluence des malades aux « guérisons » devint telle, qu’il fallut frapper spécialement des médailles semblables aux angels et, de ce fait, appelées « pièces de toucher ». C’est que le nombre de malades touchés pendant certains règnes fut vraiment extraordinaire. La scrofule ganglionnaire était si répandue en Angleterre, que Charles II, en quinze ans, aurait touché plus de 67.000 malades, et que, sous son règne, plus de go. 000 écrouelleux seraient venus à la cérémonie de la guérison !

En Angleterre, comme en France, persiste une certaine incertitude sur les origines du toucher.

D’après la généralité des historiens, le premier roi en pouvoir de guérir les écrouelleux aurait été Edouard le Confesseur, au xie siècle. Ce faisant, le roi anglosaxon aurait agi à l’instar du roi de France, bien après la mort de Robert, fils et successeur de Hugues Capet, qui, par son Sacre, oint du Seigneur, avait reçu, le premier, la grâce de toucher les écrouelles.

On a pu se demander, si, par le Toucher des malades , les rois de France n’avaient pas songé (pour dévotement auréoler leur couronne) à rappeler les âges lointains, où, dans leur personne, se confondaient le guerrier, le grand prêtre et le thaumaturge.

Les premiers conducteurs de peuples avaient compris l’intérêt d’entretenir la croyance du vulgaire à voir en eux les représentants de la divinité. Le Toucher des écrouelles pourrait bien, après tout, n’être qu’une survivance des âges primitifs?1

1. Voir à ce sujet : André Mary : « Pourquoi les rois de France touchaient les écrouelles ». Re\nie Moderne de Médecine et de Chirurgie. Janvier 1907.

Toujours dans le même ordre d’idées, nous nous demandons si Edouard le Confesseur ne s’était point arrogé le pouvoir de guérison, simplement par manière de faire apparaître combien son trône, suivant le langage de Malcolm ', « était entouré de bénédictions diverses et rempli de la grâce divine »?

Edouard Ier, roi d’Angleterre, exerça son droit de guérison sur plus de 2000 per-

sonnes, droit dont usèrent largement ses fils et petits-fils Édouard II et Édouard III. Leurs successeurs se laissent si peu déchoir de leur miraculeux pouvoir, que, au dire du satirique comte de Rochester1 2, s’ils continuent à se décorer du titre de Roi de

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