TINS
Jaune de Sbao-Sing, liqueur de rose, liqueur des académiciens.
Ces vins ne sont autre chose que des alcools de riz. Le jaunet de Shao-Sing n*est pas désagréable et rappelle vaguement le Xérès.
Il y a sur cette liste nombre de combinaisons vraiment heureuses dont j*aurais voulu vous donner la formule. Malheureusement, les recettes sont un secret professionnel ; notre insistance s*est heurtée à un refus poli mais ferme. On s'occupe beaucoup, en ce moment, de trouver des chus pour la prochaine Exposition universelle. J'imagine que l'industriel qui établirait sur les bords de la Seine un restaurant chinois, un vrai, un restaurant dont le personnel, trié sur le volet, arriverait en droite ligne de Péking, ne ferait point une mauvaise affaire. Dans tous les cas, cela nous reposerait un peu des cafés maures, des brasseries viennoises et des czardâs à tziganes.
Après la collation nous eûmes la comédie. Le théâtre est à deux pas, le rudimentaire théâtre chinois, une simple estrade sans rideau ni décor. La salle — je n'en ai jamais vu d'aussi crasseuse — est bondée de spectateurs qui varient leurs plaisirs en fumant, en sablant du thé, en croquant des noix ou des arachides. Public exclusivement populaire. Pas une seule femme, rimpresario ayant eu soin d'indiquer sur son afGche que le programme du jour était d'une gaillardise un peu épicée. D'ailleurs les femmes ne se montrent guère au théâtre. Les gens fortunés font venir chez eux les comédiens. Les rôles féminins sont tenus, et presque tou> jours avec une vérité impayable, par des hommes.
La représentation est ce que nous appelons un spectacle coupé. Un ou deux petits drames suivis d'une pochade. Quand nous sommes entrés, la première pièce venait définir et Ton entamait le numéro 2, un drame historique, qui met en scène une personnalité célèbre dans le monde de la galanterie pékinoise, la courtisane Yén-Possi. Le scénario est des moins compliqués. C*est Téternelle aventure de Tamant pauvre, de la maîtresse et du financier intervenant à point nommé dans la détresse du faux ménage. L'amoureux ruiné est un jeune et beau soldat, fine lame, qui exécute avec son sabre à deux mains des moulinets, des feintes à faire pâmer d'aise les gourmets de Tescrime. Le financier se produit sous les apparences d'un mandarin opulent et ventripotent. Il arrive à ses fins grâce à la complicité de la soubrette et aux artifices d'un bonze. Le théâtre chinois en prend très à son aise avec le mandarinat et le clergé qu'il se plaît à représenter dans des situations plus ou moins louches et grotesques. Toujours est-il que l'amant les surprend, égorge l'infidèle, rosse le bonze et coupe la tète au gros galant.
La mise en scène est un mélange de convention poussée à l'extrême et de réalisme atroce. A un moment donné, l'acteur monte sur un tabouret, cela — l'eussiez -vous deviné? — signifie que l'action se passe dans la montagne. Si le personnage entre tenant à la main un petit drapeau sur lequel est dessinée une roue, tout le monde comprend qu'il arrive en carrosse. C'est l'épisode de comédiens dans le Songe d'une nuit d'éiéy où un comparse placé au fond du théâtre, les bras étendus et les doigts écartés, figurait un mur lézardé. Lorsque le soldat a jeté à terre son rival après avoir fait le simulacre de lui trancher la ièie, la victime se relève, adresse une révérence au public en disant : u Je suis mort! n et rentre dans la coulisse. En revanche, quand il poignarde sa maîtresse, on voit une
plaie affreuse ; la moribonde, cramponnée à Tassassin Jui crache au visage une gorgée de sang.
Le spectacle se terminait par une bluette dont il serait malaisé de rendre compte même en latin. Comparée à cette mimique, les inventions les plus croustillantes d'A ristophane sont pures berquinades.