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CHAPITRE IV

DE PÉKI^G A KALGAN. LA u TRRRB DKS HKRDES. » •— V\K

COLOXIB CHIXOISK KN IIOXGOME ORIBNTALK .

L'extrémité orientale du grand plateau légèrement ondulé qui, des montagnes du Chih-Li s'étend vers Touest jusqu'à TAItaî, au nord-ouest, par delà Ourga, jusqu'à la frontière sibérienne, au sud jusqu'à la vallée du fleuve Jaune, l'immense plaine où les pâturages alternent avec les solitudes pierreuses du Gobi, la pleine qu'ont sillonnée tour à tour depuis des siècles les hordes guerrières et les peuples pasteurs, les cavaliers de Gengis et les lentes caravanes transportant le thé et les laines ; pays des vastes horizons, des étés courts mais brûlants, des durs hivers où le vent du pôle souffle en tempête; terre du mirage et du rêve, attirante et sévère tout ensemble. Son atmosphère d'une limpidité parfaite^ ses lointains mouvants sous le frisson des ondes lumineuses, lui donnent l'enchantement de la mer, la mélancolie du large. C'est elle que l'imagination évoque lorsque, dans l'oppression des foules, au milieu des émanations empoisonnées . des rues pékinoises, le désir vous vient soudain, irrésistible, de l'espace, de Tair pur aspiré à pleine poitriM^t^

Cette vision de la pleine herbeuse déroulée à l'infini.

n8 LE TOUR D'ASIE.

halayce par les brise» du nord, est surtout obsédante au début de l'automne, lorsque, avec la saison sèche apparaissent les premières caravanes venues de Mongolie. Elles arrivent, les longues files de chameaux, les bandes de poneys à tous crins à demi sauvages ; elles affluent vers la capitale, se pressent autour des remparts, font irruption dans Tenccinte, envahissent les places, les carrefours, so disputent la possession d'un terrain vague, d'une cour do yàmon abandonné, d'une pagode en ruines, lies bêtes par- (|uées, les hommes ont dressé la lourde tente de feutre, taudis que les femmes suspendent la marmite à trois perches disposées en faisceaux et que la marmaille s'éparpille à la rerhorche du combustible. Sur l'emplacement désert il y a (juehpies minutes, une ville a surgi, ville de noma^ des, (|ni met dans ce décor immuable la note imprévue ci^ ])ittorosque, le provisoire d'un campement dont l'aspecC^ change d'une heure à l'autre. Ces figglomérations impro— visées deviennent de plus en plus nombreuses à mesure (jiic hi saison s'avance. (Test désormais dans la cohue de la rilé chinoise et de la cité tarlare, la poussée d'une antre \)]o\h\ (hi Péking mongol représenté par de robustes gaillards de haute taille, coiffés de bonnets fourrés, vêtus (le longues polisses en pean\ graisseuses et se dandinant dans leurs lourdes hottes avec la gaucherie de cavaliers qui mettent rarement pied à terre.

A les voir, ces rudes enfants des plateaux, errer parles rues, le regard étonné, presque inquiet, comme s'ils se sentaient à l'étroit et regrettaient leurs solitudes, on éprouve, pins aiguë que jamais, l'envie du départ, des longues chevauchées vers l'étrange contrée d'où il viennent, vers la prairie aux herlies grises semée de tentes blanches.

Depuis (les mois, il me hantait, ce projet d'excursion aux plaines mongole.^. Oue de fois j'y avais songé durant

mes lentes pérégrinations dans rintérieur ! C*était le complément obligé de ce grand voyage de deux années aux pays jaunes, une partie de l'empire d'un aspect très spécial, très différent de ce que j'avais observé jusqu'alors. Après la Chine proprement dite, Chine des circonscriptions administratives et du fonctionnarisme effréné, il me restait à voir une « colonie '> . Car tel est le terme sous lequel les Célestes ont coutume de désigner les territoires situes en dehors des dix-huit provinces, tels que la Mongolie, l'Ili, le Turkestan chinois, le Thibet, pays semiindépendants où l'allégeance à l'autorité suzeraine se traduit simplement par le droit de résidence accordé à un commissaire impérial ou par l'envoi plus ou moins régulier d'un tribut.

Dans cet empire soi-disant colonial, singulièrement diminué aujourd'hui, la Chine naguère prétendait englober les nationalités les plus disparates : la Corée, l'Annam, le Siam, la Birmanie et jusqu'au Népaul, lequel, soit dit ou passant, n'a point rompu avec l'ancienne tradition, contlDue comme par le passé à envoyer, tous les quatre ans, à la cour de Péking une ambassade avec quelques cadeaux. Cette année même, les ambassadeurs népaulais sont arrivés dans la capitale. Ils y sont depuis deux mois et ne se remettront en route qu'au printemps. Rien ne presse, d'autant que, d'ici là, ils seront nourris et logés aux frais de l'empereur. Hospitalité des moins fastueuses d'ailleurs. Les largesses impériales se bornent ta une distribution de riz deux fois la semaine et à la concession d'une cour boueuse bordée de hangars où gens et bétes s'abritent pêle-mêle. Entre qui veut dans ce caravansérail ; l'ambassade est loin de s'en plaindre, ces visites de curieux lui valant toujours quelques sapèques acceptées avec reconnaissance par les dignitaires dont le piteux accoutrement révèle une bourse de voyage insufBsamment

garnie. Le gouvernement anglais ne s^est jamais, que je sache, opposé à raccomplissement d'une antique coutume impliquant un vasselage désormais tout platonique. Il estime que Thommage de pure forme rendu par le rajah du Népaul au Fils du Ciel ne saurait porter ombrage à l'impératrice des Indes.

Peut-être la Mongolie, du moins une petite portion de la Mongolie orientale, mériterait-elle jusqu'à certain point cette épithète de colonie, en ce sens que, depuis quelques années, des immigrants chinois, établis sur les plateaux à la frontière du Chih-Li, défrichent et ensemencent en céréales les pâturages cédés à vil prix par les Mongols, refoulent peu à peu vers TOuest leurs anciens vainqueurs. Intéressante, à coup sûr, cette lente et pacifique revanche du laboureur sur le nomade des steppes. Mais là n'est point, tant s'en faut, le principal attrait du voyage. Ce qui en fait le charme, c'est, en définitive, la vie au grand air, loin des foules importunes, des miasmes et des poussières ; c'est le calme des journées, le silence des nuits froides, les temps de galop, le matin, sur l'herbe raidie par le givre. D'un séjour tant soit peu prolongé dans la Chine populeuse, inquiétante et sordide, les plus aguerris rapportent je ne sais quelle souffrance, une lassitude tout aussi morale que physique. Au sortir de ce cloaque, une diversion s'impose, une cure de plein air. 11 faut, aux regards comme à l'esprit, la libre étendue, un horizon tranquille, la mer ou la prairie.

Le moment est enfin venu de se mettre en route. Nous voici à la fin de septembre, la meilleure époque pour voyager dans la Chine du Nord. Depuis une quinzaine, les pluies ont cessé, le terrain s'assèche, les routes ou, pour mieux dire, les pistes, très mauvaises toujours, sont néanmoins praticables. Mes préparatifs ont pris peu de temps. J'ai cboisi, dans les premiers arrivages de poneys

amenés de Mongolie, deux bétes de selle de premier ordre, loué pour les bagages et les provisions un chariot attelé de deux mules vigoureuses. Mon ma- fou est un serviteur précieux, à la fois palefrenier et maître-queux, guide sûr qui plus est, possédant non seulement le patois sino-européen du littoral, le pidgin-english, mais aussi le mongol et le mandchou. Il est homme d'expérience, apte à se tirer d'affaire en toute occasion, ayant accompagné pendant près de quatre années consécutives le voyageur américain Kockill dans ses explorations mongoliennes etthibétaines. Kn cet équipage, une tournée de trois à quatre cents lieues est chose aisée, et je suis à peu près sur de ne pas rester en détresse.

Ainsi paré, je n^attends plus que le signal du départ. En effet, ma bonne étoile permet que je ne parte ,point seul. Il me sera donné d'effectuer la première partie du voyage, la moins longue, à mon vif regret, en très agréable compagnie. S. Exe. le comte Cassini, ministre de Russie, sur le point de partir en congé, se disposait à regagner l'Europe par la voie de terre. Son itinéraire était le mien, sur un parcours de 300 à 400 kilomètres. 11 avait bien voulu m' offrir de cheminer de conserve jusqu'à Kalgan, et même un peu au delà, jusqu'aux premières stations delà route postale d'Ourga. A peine est-il besoin d'ajouter que la proposition fut acceptée avec joie. J'avais, dans mes différents séjours à Péking, rencontré à la légation de Russie le même accueil qu'à la légation de France, accueil d'une cordialité familiale et tout à fait charmante. Ces relations, je dirais presque ces affections, sont de celles dont le souvenir ne s'efface point; le malheur est qu'elles semblent toujours trop brèves. Celui qui en a connu tout le prix n'envisage pas sans tristesse le jour prochain où il lui faudra quitter des amis déjà chers. Aussi avais-je accueilli de grand cœur une combinaison qui me

pormetlait de relarder de plusieurs fois vingt-quatre heures le moment des adieux.

Le 30 septembre dans la matinée, nous sortions de Pôking par la porte Tien-Mèn. Notre troupe assez nombreuse se développait, pour le grand plaisir des badauds, sur une longueur de deux à trois cents mètres. Des soldats chinois, en casaque rouge et noir, armés de- la lance et du mousquet, ouvraient la marche. Ensuite venaient cinq palanquins à mules dans lesquels avaient pris place le ministre et sa famille, le deuxième interprète de la légation, M. Kolésof, ainsi qu'un de nos compatriotes, le docteur Dépasse, médecin des colonies, actuellement professeur à l'Ecole impériale de médecine de Tien-Tsin. Lui aussi partait en congé, et retournait en France en traversant l'empire russe. A Kalgan seulement, les voyageurs devaient (rouvcr des voilures (tarantass) envoyées de Russie au-devant du ministre, les premiers véhicules de provenance européenne qui aient jamais traversé l'Asie de part en part. Jusqu'à Kalgan le pays est montagneux, le chemin exécrable. La seule machine roulante qui puisse, non sans peine, franchir ce chaos de roches et de sables est le gros-^ sier char pékinois à roues bardées de fer, dont le coffre massif est posé directement sur l'essieu, un des pires ins- (runienls de torture qui soient au monde. Quiconque en a usé, fût-ce une fois, n'hésitera plus dorénavant à lui prèle rer la litière portée par deux mules ou même le palefroi ir.ongol, indocile, rageur, mais infiitigable. A l'arrière, chevauchaient des cosaques précédant les mulets chargés (les bagages et quelques serviteurs tenant en main des !)étes de selle. Cela formait un imposant défile; la marche dans les faubourgs populeux fut d'abord très lente. Enfin, au delà de Cha-La-Eul, nous débouchions en rase campagne, l'allure devenait plus vive; obliquant à travers la plaine vers le nord-ouest, dans la direction des collines.

nous suivions la roule ou, plus exactement, le |)r:>ron(l labour creusé par le passage incessant des convois circulant entre Péking et Kalgan par la passe de Nan-Kou.

De Péking à Kalgan on compte environ 400 H, c'esl-àdire!225 à 230 kilomètres. L*unité de distance est ici plus forte que dans TOuest et dans le Sud. Au Sc-Tchouen et au Yun-Nan, le li correspond à 500 mètres; il en représente ici 600 et même un peu plus. Les Chinois estiment qu'un marcheur ordinaire ne fait pas, en moyenne, plus de huit li à rheure. Le trajet nous a pris quatre jours et demi en voyageant à cheval : avec un train moins nombreux, on Taccomplirait très facilement en trois étapes.

La route de Kalgan c'est, au début, celle qui conduit aux sites les plus fréquemment visités dans les environs de la capitale. J'ai déjà eu Toccasion de la décrire lors de mes excursions dans la grande banlieue pékinoise, ('/est le chemin suivi par les touristes qui se rendent aux tombeaux des Mings et vont contempler la Grande Muraille ou plutôt une grande muraille, mais non pas précisément la vraie, la plus vénérable, celle qui fut élevée sous les Tsings deux siècles avant notre ère. Cette dernière, désignée également sous le nom de Mur-des-Dix-Mille-Li (Wan-Li-Tchang-Tching), part deShan-Haï-Kouan, sur le golfe du Petchili, passe par Kou-Pei-Kou, Kalgan, et suit jusqu'au Kan-sou, pendant 2,500 kilomètres, la frontière de la Chine proprement dite. Ce que l'on montre au voyageur dans le déOlé de Nan-Kou est un rempart de date beaucoup plus récente, construit au temps des Mings et s'embranchant sur la Grande Muraille à Kou-Pci-Kou. Les deux tronçons décrivent chacun un arc de cercle de près de trois cents lieues, celui-ci aux nord-ouest celui là au sud est et se rejoignent sur la rive droite du Hoang-Ho (Fleuve Jaune), un peu en amont de Piang-Kouang. Cette immense étendue de territoire muré constituait une zone militaire

destinée à protéger la Chine contre les incursions des bordes nomades de Tintérieur. Ces peuplades ont passé, leur chef est devenu le maître de Tempire. La première idée qui vient à Tesprit en présence de la Grande Muraille, c'est rinutilité de ce prodigieux effort, la somme de temps et de labeur gaspillée dans Tacbèvement d'un ouvrage de proportions gigantesques et de conception enfantine. Lorsqu'on y réfléchit pourtant, on se dit que peut-être ce ne fut point là simplement une fantaisie de monarque affolé de grandeur. Sans doute, avec les engins de guerre actuels, le mur des Dix-Mille-Li ne résisterait guère mieux qu'un cartonnage de théâtre. Toute autre était sa valeur défensive au temps de l'arc et de la flèche. S'il n'a point, en 1210, arrêté les armées de Gengis-Khan, il n'avait pas moins contribué à retarder longtemps la catastrophe, protégé pendant quatorze siècles la Chine des Tsin, des Han, des Tang et des Sung. Quatorze siècles, c'est raisonnable ; on ne saurait exiger davantage d'une clôture.

De la passe de Nan-Kou jusqu'aux approches de Kalgan, la contrée garde aujourd'hui encore cette apparence de camp retranché. Plusieurs fois par heure se dressent au bord du chemin d'énormes pans de murs, un fragment de bastion, tandis qu'à l'horizon de hautes tours de guet en pierres rougeàtrcs couronnent les sommets découpés en vigueur sur le ciel clair. On dirait des sentinelles en faction depuis des àgcs, impassibles, insoucieuses du temps et des décadences, veillant sur le dernier sommeil d'armées devenues poussière.

La poussière! Elle envahit tout. Des montagnes déboisées que corrode et effrite l'action combinée du soleil et du gel, elle descend, s'abat sur la plaine, s'accumule en dunes d'une blancheur aveuglante, puis, ressaisie par les grands vents du nord, s'envole de nouveau, assombrit les journées, fait tout à coup du plein midi le crépus-

cule, enfin va tomber en fine poudre sur Pékhig, bien au delà même, à plusieurs centaines de milles, emportée en tourbillons jusqu'à la vallée du Yang-Tsé, jusqu'à Shanghaï.

Toutes les dix lieues en moyenne, la route traverse une place forte ; You-Li-Pou, Huai-Laï-Sien, Dji-Ming-y qui commande Tentrée de la gorge sauvage où serpente la rivière Hun-Ho, Hsouan-Soua-Fou , vaste quadrilatère dont le périmètre égale, à peu de chose près, celui de la ville tartare à Péking. Imposantes à distance, ces vieilles cités rigoureusement closes au couvre-feu, comme au vieux temps, ces lignes de remparts hauts de vingt mètres, troués de quatre portes aux quatre points cardinaux, ces lourds donjons à toiture incurvée, défendant, de leurs cinq ou six rangées de meurtrières, Taccès de la demilune. A certaines heures, surtout lorsque le jour décline, rimpression est saisissante, malgré le délabrement des choses, la pauvreté des êtres. Les fossés sont en partie comblés, les voûtes fléchissent, la muraille, par endroits, disparaît enfouie sous les apports des dunes qui débordent dans la place. Tout cela n'est que décor. L'enceinte grandiose cache un hameau perdu au milieu d'espaces vides où, le soir, campent les caravanes. Un décor, rien de plus. La porte franchie, c'est le silence, l'abandon.

A la nuit, cependant, ces solitudes s'animent, la ville défunte semble ressusciter par magie. A la file, les convois arrivent, des milliers de chameaux et de mulets secouant leurs sonnailles. A la lueur des feux, à la flambée des torches, des campements s'installent, une rumeur de foule emplit l'air. L^aube venue, cette population instable est déjà loin. Le soleil levant éclaire un désert, des ruines. La ville, redevenue jusqu'au soir nécropole, reste délaissée, silencieuse au milieu des sables.

ine • LE TOUR D'ASIE.

Au poiût d'intersection de deux vallées, à la base de coteaux pierreux, dominé de tous côtés par des pentes arides, par des arêtes de roche vive tailladées en dents de scie, Kalgan se développe tout en longueur sur la i:ive droite d'un torrent que franchit un pont de marbre a huit arches. Cet ouvrage, en assez bon état, Tun des plus élégants que j'aie vus en Chine, a été construit sous la dynastie des Mings. A chaque extrémité s'élève un paï lou (arc de triomphe) à grands décors polychromes.

Le premier aspect de celte ville de trente à quarante mille âmes n'est pas déplaisant. Les murs lavés au lait de chaux, les toits en terrasse où brillent ça et là quelques fragments de poterie enchâssés dans la brique crue, lui donnent de loin une vague ressemblance avec certaines localités de l'Asie antérieure. D'ailleurs, non moins malpropre que la pire des villes arabes. De la rue principale ou, plutôt, de l'unique rue que défonce l'incessant piétinement des caravanes, monte une odeur de « tout à Tcgout " . La circulation est des plus malaisées par suite du grand nombre de charrettes, de bêles de bat dont les charges occupent presque toute la largeur de ce long et sinueux couloir, éraflent les façades, font choir les enseignes. 11 nous a fallu près d'une heure pour traverser la ville cl atteindre la porte de l'Ouest. Cette partie de l'enceinte n'est autre que la Grande Muraille. Celle-ci se continuait, à droite et à gauche, sur les crêtes; mais il en reste seulement la trace, une ligne d'éboulis ponctuée (le dislance en distance par des monceaux de briques et

rf

LA rHlniE in NdHII. loi

de moellons marquitiil lu pliicc des b.islioas clTuridrL-g. C'est la limite de la Chine proiinciule ei des pnys d'empire. Encore quelques pus. uue dernière poussée à Iravcrs la cohue d'bommes el de bétes qui se presse sous la voiHc, nous voici liors des rcniparis, — en Motifjolie.

Kaltjan est flanqué d'un faubourg dissimule dans une vallée latérale ou, plus eKHcIcmenI, duos une gorge aux parois abruptes. Blotties dans lus aiirractiiosités des rul'bes, des maisons euebevélient leurs escaliers et leurs terrasses. La rue, c'est le lit du torrent aux trois quarts desséché mais qui, au printemps, à lu foute des neijjes, doit débiter un volume d'eau considérable, à en juger par la quantité de sable et de cailloux roulés épars sur celle singulière voie publique. Qui croirait que ce fond (le vallée sauvage, enserré entre des escarpements de deux ji trois cents mètres, est l'un des centres commerciaux les ])lus importauts de l'Extrème-Onent, le grand entrepôt «les Ibés réexpédiés de là par caravane sur la Sibérie et In Russie d'Europe? Le transit s'opère seulement durant la saison sèche, c'esl-à-dire en hiver.

Au moment de notre arrivée, le mouvement était déjà "très actif, la colonie russe au complet. Celle-ci compte eu «oui une vingtaine de personnes. Les trois journées pas- »ôes au milieu de ce petit groupe, l'expression de ces tobysionomies à la fois énergiques et douces, le charme iâ« ces intérieurs, l'exquise alTabîlî té ne nos hôtes, MM. Ha- 'touïef et Holosalof, ne s'effaceroot pas démon souvenir. tics Irois jours ont sufG pour me donner «iie idée du ]t»rodigieux courant d'affaires qui, pendant une moitié de l'iinnée, met dans ce site désolé, dans ce chaos de roches 'Ct de sables, l'animation des grandes capitules.

Du lever du jour à la nuit tombante, les convois de thés ^■t-naat de Tien-Tsin se succèdent sans interruption. J'ai "^'»>, dans une matinée, s'amonceler sur les rochers, au

pied de la demeure de mon hôte, trois mille quatre cents caisses pesant chacune de 25 à 30 kilogrammes. Le nonihre de chameaux occupés à ces transports, entre la côte et la Sibérie, est évalué à un demi-million. A elle seule la maison Ratouief en emploie, bon an mal an, de cent à cent vingt mille. Chacune de ces bétes de somme représente une valeur d'environ G5 taëls ou 100 piastres (2(>0 francs au cours actuel). Elle peut porter de 150 à :200 kilogrammes.

Quelques années encore et Tachèvement du transsibérien créera des loisirs à cette population errante des plaines qui possède pour toute richesse ses troupeaux, vit uniquement du trafic transcontinental. D'ici cinq ou six ans, les caravanes, dont la mouvante silhouette se détachait depuis des âges sur les horizons brûlés du Gobi, ne seront plus qu'un souvenir. Les vieilles routes d'Asie seront désertes. IjC mouvement commercial ne s'y révélera désormais que par quelque traînée de vapeur bien vite dissipée et par la trépidation du train sur les rails. Les indigènes n'ignorent point, paraît-il, les changements qui se préparent; ils ne sont pas sans appréhender le trouble profond que ces innovations vont apporter dans leur oxislence : leurs allures, leurs discours trahissent une vague intjuiétude , le pressentiment des lendemains difficiles.

.\ Kalgan, les caisses de thé, déjà protégées par une rnveloppe de paille tressée, sont réempaquetées, recouvertes d'une deuxième housse en tissu épais de poil de chameau, afin de mieux les garantir des intempéries pendant le trajet de 70 à 80 jours qu'elles ont h parcourir avant d'atteindre les premières voies ferrées sibériennes. Etant données l'importance de la place et la valeur de la marchandise, je m'attendais à trouver ici de vastes magasins, des-conBtructipns solides et bien closes. Rien de pareil.

I^es entrepôts sont en plein air, les caisses déposées sur

le gravier ou empilées de-ci, de-Ià, partout où le rocher

présente une surface plane. S'il survient une averse, chose

rare en cette saison, en hâte on étale dessus des bâches

en toile ou des nattes épaisses. Je me suis demandé plus

d^une fois si, comme on le prétend, ce fameux thé dit

^' de caravane » évitait réellement la plupart des risques

inhérents au transport maritime, notamment les atteintes

de Tair salin, de Thumidité des cales. En fait, il com-

nience par voyager pendant une semaine sur Teau douce

et sur l'eau salée : trois jours sur le Yang-Tsé de Han-

Kéou à Woo-Sung, puis trois à quatre jours par mer

jusqu'à Tien-Tsin. Dans ces conditions, sa saveur est-elle,

à l'arrivée, plus délicate que celle des thés expédiés par

vapeur et sans transbordement de Han-Kéou à Odessa?

Les dégustateurs l'afGrment, le public est de leur avis.

Je ne demande pas mieux que de le croire.

Le 8 octobre, de bon matin, l'aumônier de la légation

de Russie, venu de Péking tout exprès, célébrait un office

pour rheureux voyage du ministre et de sa suite. La céré-

"^onie avait lieu dans une élégante chapelle élevée sur

^'ne sorte de terrasse naturelle, un peu en dehors du fau-

"^urg. L'édifice, construit aux frais de M. Batouief, a du,

^^^algré ses dimensions restreintes, coûter fort cher, toute

*^ décoration intérieure ainsi que l'ameublement et les

objets du culte, d'une finesse d'exécution extrême et d'un

^^yle très pur, ayant été apportés de Moscou. Le service

^^fminé, on se mettait en marche, dans le même ordre

^u''au départ de Péking. Les tarantass qui attendaient,

^'^niisées ici depuis plusieurs mois, et dans lesquelles les

Voyageurs vont franchir 2,000 ou 2,400 kilomètres avant

* atteindre la partie récemment achevée du transsibérien,

^ntre Irkoutstk et Krasnoïarsk, ont pris les devants depuis

^^ veille, remorquées tant bien que mal par des mules et.

par des bœufs. Ces voitures, dont la caisse oblongue en forme de berceau est suspendue sur deux brancards flexibles en guise de ressorts, sont d'une solidité à toute épreuve, faites pour résister à tous les chaos. Néanmoins, il a parti plus prudent de les laisser vides jusqu'à la sortie des montagnes. En effet, au départ de Kalgan et pendant toute une étape, le terrain est plus accidenté que jamais.

Nova avons jusque vers midi remonté, parmi les énormes galets et ks débris d^avalanches, le lit d'un torrent que Ton traverse à g9é une dizaine de fois. Arrêt d'une heure au misérable village de Tolo-Miao, dernière agglomération chinoise que nous rencontrons avant les plaines. Ici la piste se bifurque. Nous laissons sur la droite la route des caravanes pour suivre la route militaire et postale. Cette dernière est tant soit peu plus longue, mais, n'étant jamais encombrée par les chariots et les bétes de somme, fait gagner beaucoup de temps. En outre, les points d'eau, plus abondants, ont permis d'y multiplier les stations. On en compte soixante de Kalgan à Ourga. Chacun de ces relais possède un millier de chevaux réservés pour les courriers impériaux et pour les voyageurs d'importance munis d'un passeport spécial.

Enfin la vallée, de plus en plus âpre, aboutit à une sorte de cirque dont les gradins s'étagent vers l'ouest jusqu'à une crête rocheuse, très régulière, où je ne distingue qu'une seule échancrure : la passe que nous gravirons le lendemain. De ce col, selon toute apparence, nous devons apercevoir à nos pieds la plaine mongole.

Il était presque nuit close lorsque nous arrivions à la première station : Tou-Tai (en mongol, An-Tolo-Oï), cour rectangulaire contenant, face à l'entrée, le logement principal ou chambre mandarine et, sur les côtés, deux pavillons plus petits ainsi que des abris pour les servi-

feurs et les bagages; le tout enjolivé de faïences pointes, badigeonné comme une façade de pagode, mais terriblement délabré. La nuit, à cette altitude (un peu plus de 1,000 mètres), au pied d'un couloir où s'engouffre un vent furieux, a été très fraîche et eut paru plutôt longue sans la présence de la colonie russe de Kalgan, qui av^it improvisé un souper d'adieux, réunion d'un pittoresque achevé dans ce site perdu, au milieu du désordre d'un campement, sous ce toit qu'achevait d'émietter la bourrasque. On s'est séparé assez tard et chacun s'est casé de son mieux, qui dans les bâtiments, qui sous des tentes.

A sept heures du matin, l'ascension est reprise. La bise est toujours très forte, le sol blanc de givre. Le thermomètre marque — 6. Une escalade de trois cents mètres au plus nous sépare du sommet où se dresse un oho, monument votif des plus rudimentaires, quelques blocs de roches que surmontent trois figures bouddhistes. Les indigènes ne manquent jamais d'y faire une courte halte, le temps de déposer un caillou sur le cairn et de marmotter une formule propitiatoire. Mon ma-fou et le guide mongol nous ont précédés de quelques minutes ; déjà je les aperçois occupés à leurs dévotions. Tous deux descendent de cheval, jettent leur poignée de pierres et deux ou trois sapèques, se prosternent à trois reprises, baisant la terre, puis se remettent en selle d'un élan joyeux, assurés de terminer leur voyage sans aventure fâcheuse. Cependant, je les ai rejoints et ne puis retenir un cri de surprise. Ce qui, de loin, me faisait l'effet d'un col est une simple dépression de terrain. Je me trouve, non sur une arête, mais au haut d'une falaise, au niveau même de la plaine. Cette plaine, d'un vert pâle, étendue jusqu*à l'horizon, c'est le plateau de Mongolie, la a Terre des Herbes » .

Désormais, le train s'accélère. Mes compagnons ont

échangé leurs chaises à mules pour les tarantass qui partout à toute vitesse ; force m'est de prendre le galop sous peine de rester fort loin en arrière. Le procédé de traction imaginé par les Mongols qui, pour la première fois de leur vie, tiennent l'emploi de postillons, est assez singulier : une longue pièce de hois est posée en travers des brancards, comme un joug, et solidement assujettie par des lanières, après quoi deux hommes saisissent cette barre chacun par un bout, et la placent devant eux sur le pommeau de la selle, appuyée contre leur poitrine. Deux individus galopent en flèche, tirant sur de longues cordes dont une extrémité, nouée en boucle, forme bandoulière, tandis que Tautre est attachée à Tessieu. Ce curieux attelage réussit à remorquer des véhicules relativement lourds à une vitesse moyenne de 16 «à 18 kilomètres à Theure.

D'autres cavaliers, une cinquantaine environ, encadrent l'équipage, prêts à remplacer leurs camarades. Les changements ont lieu toutes les quatre ou cinq minutes avec une dextérité surprenante, sans qu'il soit nécessaire d'arrêter ou même de ralentir. Au galop toujours, au galop de charge ils vont, poussant de grands cris, debout sur leur étriers, le corps incliné en avant, le menton touchant presque les oreilles du cheval. Parfois l'animal s'abat comme une niasse, l'homme s'en va rouler à vingt pas. Kn moins de rien il s'est remis sur pied, a ressaisi sa monture et repart. Déjà sa place a été prise, sans un arrêt, sans un accroc. Le voyageur emporté dans ce tourbillon n'a pas même eu conscience de l'accident.

La plaine d'abord paraît déserte. Peu à peu cependant, sur le ton neutre de la prairie, quelque taches apparaissent. Les contours, les reliefs se précisent ; on distingue des tentes blanches en forme de chaudron renversé et, alentour, des troupeaux qui, dans ces vastes espaces, font l'effet d'un vol d'insectes abattu sur l'herbe.

LA CniXli DU \'OHI). lli

\ons voici à Or-Tai\ la deuxième station. Du plus loin qu'ils nous aperçoivent, les lionunes du poste sautent à cheval, se mettent en devoir de rassenjbler parmi les mille ou quinze cents poneys qui paissent en liberté, un nombre suffisant de bétes de relai. Ils partent ventre à terre, les renés lâches, dirigeant seulement de la voix et (hi talon leurs montures dressées dés longtemps à cet exercice. Ils brandissent une sorte de chambrière longue conmie une canne à pèche et dont la lanière très forte se termine par un nœud coulant; ils manient cet appareil avec une habileté au moins égale à celle des gauchos lançant le lîisso. La bcte poursuivie cherche eu vain à se dérober. Cernée et saisie, hors d'état d'opposer la nioindre résistance, elle est ramenée au bout de la longe, bridée, sellée en deux temps, prête à recevoir sim cavalier.

(Test ici qu'il me Tant, bien à regret, prendre congé de mes aimables compagnons de route qui continuent leur voyage vers l'ouest. Les derniers souhaits rapidement échanges, on se séparait. Bientôt tarantass, cosaques, mandarins, soldats de l'escorte mongole n'étaient plus que des silhouettes indécises, fuyantes, un trait sombre sur rjierbc sèche, un peu de poussière sur le ciel.

A Or-Taï, mon itinéraire s'écartait de la route postale (le Sibérie pour incliner au nord, à travers la Terre des Herbes, dans la direction de l'ancienne Chang-Tou, capitale d'été des souverains mongols, aujourd'hui en ruines, et de Dolo-Nor ou Lama-AIiao, la cité des plaines, fameuse par SCS grandes bonzcries, la \ilîe s^ainie de la Mongolie

lu LE TOUR D'ASIE.

orientale. Cependant une circonstance toute particulière me force, non point à renoncer à ce programme, mais a en différer Texéculion de quelques jours. Je devrai, au préalable, pousser une pointe de vingt-cinq à trente lieues dans le sud jusqu'à Nan-Kou-Tchèn, sur la frontière du Chan-Si.

Nan-Kou-Tchèn, que les Chinois désignent également sous le nom de Si-In-Zé, est un centre agricole de création récente formé par des immigrants du Chih-Li qui ont acquis des Mongols une assez large portion de territoire ensemencé depuis lors en céréales. C'est aussi le siège d*une mission dirigée par des prêtres belges. Cette mission n'a point été fondée précisément dans un but de propagande. C'eût été peine perdue. Le Mongol bouddhiste est parfaitement irréductible. De mœurs paisibles, sans haine contre les nouveaux venus, il n'est pas pour cela disposé à modifier en quoi que ce soit ses coutumes et ses croyances. Nan-Kou-Tchèn, sur un millier d'habitants, compte environ cinq cents chrétiens. Mais il convient de remarquer que cette population est d'origine exclusivement chinoise. Les missionnaires , sur les terrains acquis par eux, ont installé des familles pauvres amenées du Chih-Li. Ils leur fournissent au début les instruments de culture, les semences, quelques têtes de bétail et reçoivent en retour une part de la récolte. C'est une sorte de grand métayage.

Ces missions belges placées, comme les autres communautés, sous la protection de la France étaient, depuis plusieurs mois, aux prises avec des difficultés sinon très graves, du moins de nature à leur causer un préjudice sérieux. Leurs ennuis ne provenaient pas de l'hostilité des indigènes mais du mauvais vouloir ou de l'inertie des autorités chinoises. Il s'agissait de terres mongoles régulièrement acquises mais dont la délimitation, promise maintes fois, était indéfiniment ajournée ; delà des contes-

tations incessantes entre les colons et les vendeurs. Ceuxci proGtaient de ces relards pour denier à ceux-là le droit de défricher telle ou telle parcelle, exigeaient de nouvelles sommes, puis, non contents d'avoir été payés deux fois, prétendaient un beau jour rentrer en possession du sol cédé, incendiaient les récoltes, faisaient main basse sur le bétail. Sur les réclamation? des intéressés, transmises par la légation de France, le Tsong Li Yàmen prescrivait une enquête à la suite de la quelle ordre avait été envoyé, affirmait-il, aux autorités du Chan-Si de terminer au plus tôt Taffaire, en donnant toute satisfaction aux demandeurs. Le messager sans doute s'était égaré en chemin, car il ne paraissait pas que Ton eût tenu compte de ces instructions si péremptoires. Les discussions et les déprédations continuaient de plus belle. Mon itinéraire me conduisant dans ces parages, on m'avait demandé s'il ne me serait pas possible d'allonger ma tournée de quelques jours et d'aller voir où en était au juste la situation à Nan-Kou-TcJièn. Sur un voyage de quinze à seize cents kilomètres, un crochet d'une cinquantaine de lieues est peu de chose. Peut-être la seule apparition d'un Européen, que les autorités seraient en droit de supposer investi d'une mission spéciale, contribuerait-elle à secouer leur indifférence. L'événement devait justifier ces prévisions. Ici comme dans tout l'Orient, si les moyens de transport ne sont pas rapides, les nouvelles, en revanche, voyagent souvent très vite sans qu'il soit besoin d'user du télégraphe. En arrivant à Nan-Kou-Tchèn j'apprenais sans surprise que ma présence dans le pays était connue depuis plusieurs jours. Aussi, comme par hasard, l'avant-veille, le procureur de la mission avait-il reçu du mandarin de Si-En-Ouann, sous-préfecture du Chan-Si de laquelle relèvent ces terril toires, invitation de se rendre au Yàmen, afin de tout conclure, séance tenante, et de recevoir, dûment libellés,

timbrés de tous les cachets indispensables, les litres de propriété que l'on faisait attendre depuis si longtemps.

Du point où j'avais quitté la route niillitaire d'Ourga jusqu'à \an-Kou-Tchèn la distance est de 200 li (120 kilomètres). Le trajet, sous la conduite d'un cavalier monj^l enïbaucbé à Or-Tai, a été effectué en deux étapes, la deuxième assez longue (72 kilomètres) et assez pénible, à travers les labours et les terres spongieuses. De roule, aucune. Au début c'est, à perte de vue, la solitude, le plateau herbeux, coupé ça et là de bancs de roche qui font saillie et, poudrés de sable blanc, semblent à distance autant d'écueils sur lesquels briserait la houle. Puis des habitations reparaissent, d'infimes localités, moitié villages, moitié campements où, près des cases chinoises en terre battue, se dressent les yourtes (tentes de feutre) de moins en moins nombreuses. On sent que le nomade se dérobe, recule peu à peu devant la colonisation envahissante. D'année en année, le Chinois entame la Terre des Herbes, défriche, essaime, se substitue à la population primitive. Hefoulemont conlinn (pii rappelle, avec des procédés plus ])aciliqu('s, la lulle engagée dans le Far- W est américain entre rinnnigrant yankee et riiomme rouge.

La différence, c'est qu'ici l'indigène n'e^■t pas positivement chez lui. Le sol ne lui appartient pas; il en a seulement la jouissance concédée ])ar l'empereur en échange du service qu'il est censé fournir aux armées. En principe, dans la Mongolie orientale, tous les habitants sont soldats, appelés à former le conlingent des ^ huit h:miiières n. Lu " bannière » comprend dix-huit compagnies, chacune de VUdualicr:. lîien entendu, il en est de cette organisation comme de beaucoup d'autres institutions de l'empire : elle n'existe plus guère que sur le papier.

LA CHIME ni: NORD. 117

Iliren est pas moins vrai que, dans ces teritoires, le Mongol est toujours à la solde de l'Etat et perçoit une mensualité de 3 laëls. Ses terres qu'il occupe, le bétail et les chevaux dont, en fait, il dispose comme bon lui semble sont, cependant, de droit, propriété impériale.

Ces terres impériales sont, entre les mains d'injjénieux spéculateurs chinois, l'objet d'un trafic assez lucratif. L'aborigène, pour se libérer de dettes criardes, est tout disposé à céder ce qui ne lui appartient pas. Le Chinois, de son côté, vend à sa clientèle cette promesse de vente. Voici d'ordinaire comment les choses se passent : le Céleste s'improvise intermédiaire entre ses compatriotes désireux de s'établir en Mongolie et les détenteurs du sol. 4ux premiers il propose, moyennant une somme proportionnée à l'étendue de terre convoitée, d'entrer immédiatement en possession, s'engageant à obtenir à bref délai, des autorités complaisantes et sufflsamment ce éclairées n , la ratification du contrat, les formalités du transfert ainsi que la délimitation du terrain. Aux seconds, il se présente en qualité de marchand et de préteur généreux toujour.; disposé à leur avancer quelques ligatures. Le Alongol, très enfant, est vite séduit par le déballage de menus articles de pacotille et ne résiste point à la tentation d'user du crédit qui lui est si libéralement offert. 11 achète, il emprunte. Au bout d'un certain temps, le marchand réclame son dû, déclarant qu'à défaut de remboursement en espèces il se contentera de la cession d'un lopin de terre. Ces vastes espaces sont de peu de valeur aux ]cu\ du nomade qui en sera quitte pour transporter sa tente et son troupeau un peu plus loin. 11 expose donc ii ses chefs sa situation embarrassée; ceux-ci à leur tour, moyennant une petite commission, sollicitent auprès des fonctionnaires mandchous ou chinois l'autorisation pour l'intéressant débiteur de se libérer par un payement en nature.

Dans rinlenalle, le colon, fort de la promesse achetée du traitant chinois et de la convention ébauchée entre ce dernier et les Mongols, a fait acte de propriétaire. L'installation est des plus simples. 11 arrive d'abord avec une petite charrette, un bœuf, une charrue, un sac de semences. liC chariot dételé, brancards en Tair, et recouvert avec des nattes, lui sert de demeure provisoire. Quelques semiûnos apri*s, une masure informe sortde terre. L'établissenuMit devient déOnitif. Parfois, pourtant, les Mongols expropriés se ravisent. Sous prétexte que rien n'est encore terminé, que les mandarins tardent à envoyer leur acquiescement, que la délimitation a été mal faite, que saisje? ils prétendent expulser le colon, pillent la récolte, jettent bas la baraque. Mais le colon est tenace. Dès le lendemain il a repris position, la cahute est rebâtie. A la lin, tout s'arrange; les nomades déménagent. Le trafiquant chinois les suit avec son bazar tentateur, sa bourse toujours à loiir service pour de légers emprunts. Ils s'en- (lottorout encore, ils reculeront de plus en plus. Peu à peu, sans lutte, do leur propre consentement qui plus est, ils se verront refoulés par delà le (îobi jusqu'à la frontière sibérienne et demanderont des terres aux Russes.

Le 10 octobre au soir, je traversais des prairies marécajiousos d'où s'échappe un mince filet d'eau, une des smnves de la rivière Hun-Ho. J'étais à la frontière du C.han-Si. A une demi-lieue sur la droite j'apercevais, disséminées, les maisonnettes de Xan-Kou-Tchèn et la chapelle de la mission. I«orsque j'entrai dans le village, la nuit était tout à fait close. J'avais du, deux heures auparavant^ abandonner au milieu d'une tourbière mon chariot dontPessieu s\*tait n>mpu. Mes bagages n'arrivèrent qu'un

n avant minuit... à dos de chameau.

La 11» au réveil, le temps est à la neige. Bientôt elle ^ ém 5 lorsque le ciel s'éclaircit enfin dans l'après-

midi, la couche n'a pas moins de 40 centimètres d'épaisseur. C'est le premier avertissement de l'hiver. Bourrasque passagère après laquelle, me dit-on, je pouvais encore espérer une série de belles journées. Mais il ne fallait pas songer au départ avant vingt-quatre ou quarante-!:uit heures. D'ici là mon chariot serait réparé, la neige aurait disparu. Il sufGrait d'un rayon de soleil et d'un coup de vent pour sécher le terrain actuellement impraticable. Ces deux journées d'ailleurs ont passé vile chez les excellents missionnaires qui m'ont fait, avec une bonne grâce extrême, les honneurs de l'établissement et de ses dépendances, montré leur chapelle, leurs écoles, l'hospice, la métairie.

Les cinq ou six cents chrétiens qui représentent la moitié de la population ne vivent point, comme on pourrait le croire, à l'écart, à l'état de groupes distincts, pressés autour de la mission et, pour ainsi dire, dans son ombre. Les deux éléments , confondus en une même agglomération , semblent parfaitement unis malgré la diversité des croyances. L'aspect de la colonie est assez prospère. Les habitations, très modestes, témoignent pourtant d'une propreté relative; ce n'est plus, à beaucoup près, l'incurie et le délabrement qui caractérisent la plupart des bourgs et villages du Céleste Empire. Le sol se prête surtout à la culture des céréales, notamment de l'avoine, qui donne les meilleurs résultats. Une faible part de la récolte est utilisée pour l'alimentation ; le surplus est expédié sur chars à bœufs vers Péking : le chiffre de ces envois, déjà considérable, grossit d'année en année.

N'étaient les sécheresses toujours à craindre, la région deviendrait vite une des plus riches de la Chine du Nord. Mais, pour peu que les pluies du printemps fassent défaut, c'est un désastre. En 1892, la famine fut terrible. Cette année-là, les choses en vinrent au point que des misera-

bles nulaieiit hi nuit, comme des chacals, autour des tombes à peine refermées. Plusieurs sépultures furent violées ainsi. On m'a montré au milieu du village une maison abandonnée dont les habitants avaient été surpris au moment où ils procédaient à leiir hideux repas de chair humaine. Nul n'ose plus approcher du seuil que l'herbe envahit; nul ne se hasarderait à toucher ces murs, fiit-ce avec la pioche. On laisse au temps le soin de saper la ruine, d'effacer à jamais ce souvenir des jours douloureux. Les seuls hôtes de la maison maudite sont les chiens errants et les oiseaux.

CHAPITUb: V

SIR l.\ ROLTK DE DOLO-XOR. — LES VILi.ES MORTES DE LA PRAIRIE. DE DOLO NOR A JÉ-IIOL.

Octobre.

Le 13 au matin, mon chariot à bagages reparc, le temps se maintenant au beau, j'étais en selle avanl le jour et repartais dans la direction du nord. De la neige tombée Tavant-veille, il ne restait plus trace ; les fers des chevaux claquaient sur le sol durci par la gelée. Bientôt j'avais perdu de vue Nan-Kou-Tchèn.

Une étape encore dans les défrichements enlrepris par deux autres missions de fondation récente, Sing-Lou-Tchèn et Pin-Ti-Obo, et désormais c'est l'espace, la plaine ensoleillée. \ous piquons droit à travers la Terre des Herbes dont les longues ondulations font songer à la mer lorsque, la bourrasque passée, elle conmience à tomber, houleuse encore, mais poussant ses flo(sd'un rylhme lent, sans colère. Très loin, dans l'est, le regard était arrélé un instant par les crêtes de Kalgan, toutes blanches. Puis, elles aussi, s'effaçaient sous l'horizon; il n'y avait plus rien que le désert d'herbes desséchées, l'immensité grise,

silencieuse, où rien ne se meut si ce n'est Tombre portée des nuées balayées par le vent.

Une semaine passée à chevaucber de la sorte, à l'aventure, semble-t-il. Aucune piste, nul point de repère. Je me demande avec stupeur comment mon guide mongol parvient à reconnaître sa route. 11 va cependant, impassible, avec la sécurité d'un pilote muni de la boussole et du sextant. Il va, le regard perdu, les rênes flottantes, réveillant sa monture de la houssine et du talon. Parfois, lorsque le chariot, au trot soutenu des trois mules, a pris un peu trop d'avance, est sur le point de disparaître ou de s'engager dans une fausse direction, il se dresse soudain sur les étriers, jette un cri guttural et s'élaûce à sa poursuite. Après une demi-lieue franchie aux grandes allures, on reprend le pas. On chemine ainsi, depuis l'aube à la nuit tombante, parcourant de cinquante à soixante kilomètres par étape. Une courte halte seulement au milieu du jour : dans quelque pli de terrain, au fond duquel miroite une flaque d'eau dormante, on s'arrête une demi-heure, afin de rafraîchir les chevaux et d'avaler un morceau de galette d'avoine arrosé d'une tasse de thé. Après quoi l'on repart du même train régulier, sur la plaine qui se déroule à l'infini dans le silence et la lumière.

Et quelle solitude! Des heures, des journées se passent sans que l'on rencontre figure humaine. Quelquefois, très loin, passe la silhouette d'un cavalier, indécise, comme suspendue entre terre et ciel, bientôt disparue. Les seules manifestations de la vie sont les grands vols d'oies sauvages descendant du nord et, ça et là, les troupeaux de chèvres blondes de Mongolie. Elles vont par bandes de deux ou trois cents : gracieuses, sautillant dans l'herbe avec une légèreté d'oiseaux, à notre approche, elles battent en retraite mais doucement, comme des bêtes que n'a point encore effarouchées le chasseur.

Sur le tard, le soleil déjà presque au ras de la plaine, nous arrivons au gîle. Trois ou quatre tentes, un enclos de terre battue pour les bestiaux, des monceaux d'argol (Gente desséchée), le seul combuslible d'une région où Ton ne trouverait pas un arbrisseau à cent kilomètres à la ronde; des chameaux accroupis, leurs longs cous dressés, leurs museaux lippus tournés du côté du couchant, des vaches de petite taille, des moutons ; plus loin, le gros du troupeau, les poneys à la crinière épaisse, aux yeux fous, hennissant dans le vent, les poulains gambadant autour des mères : voilà le village mongol. Les habilanfs, une vingtaine au plus, appartiennent à la même famille. Bonnes gens, d'humeur hospitalière, qui me font fête. 11 semble que je ne suis point pour eux un étranger, un inconnu, mais Tallié, Tami, dont la venue met tout le monde en joie. On devine dans leurs gestes, dans leur sourire le désir de me mettre à Taise; ils laissent entendre que je suis chez moi, que le campement, gens et bêtes, est à mon service.

Le plus singulier, c'est le cri dont ils me saluent : a Ouros! Ouros! « « Un Russe!... Un Russe!... 55 Tel est le nom sous lequel ils désignent l'homme de race blanche, le représentant d'une civilisation supérieure qu'ils sentent toute proche, le suzerain attendu à qui dès maintenant on rend hommage: « Ouros \ ^ Cette exclamation retentit d'un bout à l'autre du camp. La marmaille ravie se précipite à ma rencontre ; avant d'avoir mis pied à terre, j'ai déjà reçu les compliments de mes hôtes, grands et petits. Les chiens eux-mêmes, les molosses au poil jaune, qui tout d'abord montraient leurs crocs, reviennent bien vite à des sentiments meilleurs.

L'empressement de cet accueil contraste avec l'extrême réserve gardée vis-à-vis de mes serviteurs chinois. Mon ma-fou lui-même, bien qu'il parlecouramment le mongol.

est re<{ardé de Irai ers. Ils sont suspects, cela est clair, dévisagés comme des intrus. On épie leurs moindres mouvements et, si on leur épargne les quolibets, c'est uniquement par égard pour leur maître.

Cependant, on me présente la coupe de bienvenue, une écuelle de crème oudekoumiss (lait de jument légèrement fermenté), on m'abandonne la moilleure tente. Quoique les Mongols soient justement réputés pour le négligé de leur toilette et leur absolu dédain des soins de propreté les plus élémentaires, il est rare qu3 le camp ne contienne pas une tente en assez bon état. J'en ai vu même de vraiment confortables, vastes, presque neuves; elles servent de logis aux mandarins de passage et de chapelle pour les dieux lares. Les bandes de feutre appliquées sur le bâtis de perches et maintenues par des cordes en poil de chameau ont gardé leur blancheur. La tente renferme un petit mobilier, deux ou trois coffres peinturlurés ; des tapis grossiers couvrent le sol. Piquées dans une motte de terre, deux bâtonnets d'encens brûlent devant le reliquaire d'une figurine bouddhique rudement modelée. Au centre est le foyer, une sorte de corbeille en fer où l'on entasse l'argol. lia fumée s'échappe par une soupape ménagée dans le toit et que l'on rabat à volonté de l'intérieur au moyen d'une corde lorsque le combustible, réduit en braise, a cessé de dégager des gaz délétères. Ainsi calfeutrée, la chambre reste chaude pendant plusieurs heures.

Aucune parole ne saurait exprimer la quiétude absolue des soirs sur ces ])latcaux, les rapides et prestigieux changements d'aspects du paysage à la tombée du jour. In peu avant le coucher du soleil, des cavaliers sont partis au galop, ont rassemblé et ramené près des tentes les troupeaux épars dans les pâturages. Maintenant, les bétes à l'entrave ou pnrquées dans leur enclos déjà sommeillent allongées surle sol. La plaine, si lumineuse loul à l'heure,

LA CHIXE DU XORD. 125

cstdcvcûuc (l'un gris d'acier. L'air a fraîchi; sur la prairie, qu'éclaire pour quelques minutes encore un crépuscule hivernal, pèse un silence de mort.

Dans la soirée, mes hôtes viennent me tenir compagnie. C'est, pendant une heure, un curieux déGlé de visiteurs des deux sexes et de tout ûge. Les hommes, très dignes dans leurs pelisses fourrées, assis en demi-cercle, leurs faces luisantes empourprées par les lueurs du brasier, me font subir une interview, s'enquièrent du but de mon voyage, me questionnent sur mon âge, sur ma famille, ponctuant l'interrogatoire par de longs silences durant lesquels ils secouent gravement la cendre de leurs pipes. Les femmes, les enfants observent, très intéressés, mais sans mot dire. Trois marmots sur quatre, la tête rasée, ont revêtu la robe jaune des lamas. La coupe des vêtements est la même pour les deux sexes. La coquetterie féminine s'aftirme dans la coiffure. Ces dames portent leur dot sur leurs cheveux divisés en deux lourdes nattes qu'emprisonnent des gaines (l'argent ciselé et incrusté de corail. La curiosité de ces gens n'a rien d'importun ; ils mettent dans leurs assiduités une certaine discrétion. Après avoir sablé une tasse d'eau chaude et fumé une ou deux pipes, chacun se lève et prend congé en me souhaitant une nuit heureuse.

Un peu longues, les nuits. Lorsque je m'éveille, très reposé, supposant l'aube prête à poindre, je constate avec dépit qu'il est à peine trois heures. Le feu est éteint, la pièce n'est plus éclairée que par le lumignon fumeux placé devant le Bouddha. La fraîcheur, qui commence à s'insinuer dans la maison de feutre me gagne peu à peu au fond de mon sac en peau de mouton. Une flambée s'impose. A la hâte, j'entasse sur la grille des touffes d'herbes sèches (|uelques poignées de combustible animal; bienttjt la tente qu'envahissaient les ténèbres et le froid de la tombe s'emplit d'une clarté joyeuse. Et les heures coulent, plus

rapides, tandis que, dans un demi-sommeil, j'écoute la chanson de la flamn>e.

Au dehors, paix complète. La nuit est glacée, le thermomètre marque — 10" ; la lune dans son plein descend sur Thorizon. Pas un souffle d'air, tout repose, tout se tait. Silencieux, les chiens rôdent autour des bétes assoupies. Sur le sol couvert d'une épaisse couche de givre, des vapeurs traînent, fondant les contours, les reliefs, dans une blancheur laiteuse. La tente hémisphérique fait l'effet, d'un aérostat trouant les nuées. 11 semble par moments, que l'on soit suspendu dans l'espace, à des hauteurs oà: n'arrivent point les bruits de la terre.

Le 16, dans la matinée, halte d'une heure à Elioa- Sou-Taï-Miao, lamaserie récemment remise à neuf. Le temple, avec ses ors et ses laques rouges, est d'un assez joli effet sur le fond grisâtre des plaines. L'établissement est habité par trois cents bonzes; à certaines époques, il en abrite cinq ou six cents. On estime qu'en Mongolie la population est, en majorité, composée de lamas. Sur trois enfants, les parents en consacreront deux à la prêtrise. Parmi les marmots qui gambadent autour des tentes, la phipart sont des bonzillons, voués pour la vie au célibat. Ce qui ne veut point dire qu'arrivés à l'âge d'homme tous seront cloîtres dans les lamaseries comme les prêtres spécialement affectés au service du culte. Ils y feront seulement chaque année une retraite de quelques semaines et, le reste du temps, vaqueront à leurs occupations, ne s'occnpant guère de pratiques pieuses. Mon guide appartient à cette dernière catégorie. Le gouvernement de Péking favorise le maintien d'une coutume ayant pour effet de réduire de façon très sensible la natalité chez la race aventureuse et guerrière qui jadis subjugua la vieille Cbine.

Le monastère est la résidence d'un Bouddha vivant, gar-

çonnet d'une dizaine d'années. J'ai pu contempler à loisir cette incarnation de Çakya-Mouni quittant sa cellule pour se rendre au sanctuaire où la communauté l'attendait, prosternée. L'enfant, vêtu d'une tunique jaune safran, prit place sur une petite estrade^ au pied du grand Bouddha doré. Assis sur ses talons, les mains jointes, dans la même attitude que l'idole, comme elle impassible et rigide, il recevait l'hommage des moines qui battaient du front les dalles tout en psalmodiant leurs litanies. Xous étions déjà loin que, de la lamaserie masquée par une éminence, la mélopée monotone nous arrivait encore très distincte. Étrange ce chœur invisible, dans le profond silence des steppes.

Le lendemain, une troupe nombreuse venant de l'ouest rejoignait notre route. Une centaine de cavaliers escortaient un chariot couvert de draperies pourpres. L'n cortège de noce : l'époux caracolait en tête. Ce devait être un chef de bannière, un mandarin de marque. Son bonnet de zibeline était surmonté du bouton de corail et de la plume de paon, son cheval harnaché avec un certain luie : rênes de soie verte, bride et poitrail en cuir rouge agrémenté de glands et de pompons. A l'arron de la selle pendait un sabre à fourreau niellé. Des officiers de grade moins élevé, boutons azur et boutons blancs, se tenaient (le chaque côté du char que deux belles mules enlei aient au trot allongé. A la suite venaient en tourbillon des hommes d'armes de tout genre, une collection de lances, d'arbalètes et de mousquets, enfin des valets avec des chevaux de rechange, des fauconniers leur oiseau sur le poing. Une vision d'un aotre âge, cet enlèvement de la fiancée par son seigneur et maître, cette cavalcade ressemblant moins i on cortège noptial qo'à une expédition de francs-rootien ramenant leur prise. Xous avons cheminé ensemble pcsdant pès d'une iRore, pois la troupe a brus-

128 LE TOLR D'ASIE.

quenient obliqué à droite, se dirigeant vers un groupe de tentes plantées au pied d'un monticule, à une demi-lieue dans Test.

Et, de nouveau, c'est le désert. Maintenant nous traversons le pays de Ho-Tou-Oua (les Terres Noires), où serpente dans les tourbières la petite rivière Cliang-Tou, affluent du Loang-Ho. Dans cette région aujourd'hui désolée, de grandes villes avaient été fondées sous la dynastie des Yuen. De ces cités visitées par Marco Polo rien ne subsiste, sauf le tracé de leurs enceintes reconnaissable à certains renflements du terrain. Je traverse ainsi ce qui fut Olén-Khe-Tén (la ville rouge), Foro-Klie-Tèn (la ville grise), Kbara-Klie-Tcn (la ville noire), pour camper enfin sur remplacement de Tio-\ema-Soma (la ville des cent huit lamasLM'ics) dont les (Chinois ont fait Chang-Tou, du nom du cours d'eau qui s'étale en marécage dans les anciens fossés.

Chang-Tou, longtemps la capitale d'été des empereurs Mongols, était défendu par un triple rempart : 1" un mur en terre battue, de près de douze kilomètres de tour; 2" un mur en pierre; .'V' un mur en biiqucs. Le plan général est le même qu'à Péking. Les deux premières enceintes délimitaient, d'une part, la ville marchande, de l'autre, la ville des fonctionnaires. Au centre du système étaient les bâtiments et les jardins du palais dont l'ensemble formait la ville impériale. Mais tout cela n'est plus qu'un souvenir. La population actuelle de Chang-Tou tient dans deux tentes, les plus misérables que j'aie aperçues jusqu'à ce jour. Les seuls vestiges évoquant à l'esprit les splendeurs de la capitale défunte sont : trois lions de marbre, malheureusement mutilés, et une admirable stèle supportée par deux dragoub ailes. Sur le 'bloc renversé, à demi enfoui dans rherbe folle, sont graves quinze caractères Shuen-Chu. C'est, après les signes idéographiques.

le plus ancien mode d'écriture employé en Chine : très ornemental, il est utilisé de préférence dans la confection des sceaux et la décoration des monuments commémoratifs. Cette inscription, la seule qui subsiste dans les décombres de Chang-Tou, peut se traduire ainsi :

« Stèle du seigneur d'éternelle mémoire Tsonn-Kiun-Tcho- Won^ décoré du titre de très illustre prince par ordre du souverain de l'impériale dynastie des Vuen. n

Très illustre prince... Eternelle mémoire!... Promesses vaines, hélas!... Grandiloquence d'une ironie suprême au milieu de ces solitudes, dans la plus ruinée des ruines !

28 octobre.

Dolo-Nor, aujourd'hui la capitaledes Plaines, est située à une dizaine de lieues à Test des ruines de Chang-Tou. Agglomération de quinze à vingt mille âmes, moitié mongole, moitié chinoise, occupant plusieurs villages dans une même enceinte de terre. Les abords sont tristes : de maigres pâturages, des flaques d'eau saumàtre, déboutes dunes de sable apportées par les bourrasques qui soufflent du Gobi.

La place n'a d'une ville que le nom. Elle tient du campement et du champ de foire. C'est le grand marche aux chevaux de la Mongolie orientale; les affaires y sont des plus actives, spécialement à cette saison de Tannée. J'ai réussi non sans peine à me caser dans la moins mauvaise des hôtelleries où s'était déjà installé, avec une suite nombreuse, un haut mandarin militaire chargé des remontes par le vice-roi du Chih-Li. Ce personnage était arrivé de Tien-Tsin l'avanl-veille. Tous les éleveurs de la contrée,

I accourus en liAle pour présenter leurs bêtes, eucombraient

les rues, bousculant tout et tous comme en pnys conquis. Du petit jour à b nuil close c'ctail, dans la cour de l'auberije, une coliuc inexprimable, une rumeur de bataille, un libéral cchanjje de liorions cl de ruades.

L'endroit est rien moins que séduisant; à peine arrivé, on songe au départ. J'ai dil cependant me résigner à y séjourner quarante-huit heures afin de laisser reposer mes cbciaui. J'ai mis n profit ce délai pour visiter les grands monastères qui ont valu à la ville sa dénomination chinoise : Lama-Miao (le Temple des Lamas). Ces couvents sont situés dans la plaine à une demi-lieue de Dolo-Nor et d'un assez bel effet à distance, sans que l' ornementation ait par elle-même rien de très remarquable. C'est le style polychrome adopté pour les cdilices du même genre dans le reste de l'empire. Ces bonzeries renferment 3;000 reliques; elles possèdent, cela va sans dire, un Bouddha vivant presque aussi réputé que celui d'Ourga, la cité sainte du \'ord-Ouest. Ce dernier reste encore, à l'heure présente, le plus en faveur, bien qu'il soit, paraît-ii, un Bouddha comme on en voit peu, un Bouddha fin de siècle. Des gens dignes de foi m'ont affirmé qu'il commence à trouver l'existence du cloître uu peu morose. Sa résidence à deux pas de la grand'route de Sibérie, la vue des Européens de passage h. Ourga, l'arrachant aux contemplations sereines, lui ont fait perdre de sa gravité rituelle. Ce Bouddha s'émancipe, monte à cheval et travaille depuis quelque temps... la bicyclette. Tout se perd!

Le 20, je me remettais en route. 11 fallait se bdter. Le froid éfail déjà vif et 600 li (360 kilomètres) d'affreux chemins de montagnes me séparaient de Jé-Hol. I>e trajet nous a pris exactement une semaine, ce qui n'est point trop, étant données les difficultés du terrain. Les mandarins de Dolo-\or avaient tenu à me fournir une escorte de

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deut cavaliers. Ils at'lirniiiienlque toulela ré <|i an comprise eatre Jé-Hol et les plateaux était inleslée de malandrins. Cela ne signiliait point qu'une attaque fût à craindre : les coupeurs de ronte, n'ignorant pat- que l'Ëuropéea est, en général, doublé d'un winchester, se tiennent à distance prudeate. Mes deux hommes d'armes munis, celui-ci d'une espîngole. celui-là d'un fusil à mèche, oe m'eussent pas ' été d'un grand secours. Quoi qu'il en soit, le voyage s'est I accompli sans alerte. Une fois seulement, au sommet d'un col. la vue d'une petite cage suspendue au bout d'une perche et contenant la tète d'un bandit exposée pour l'édi- I fication des passants, nous a prouvé que les représentants I de l'autorité avaient de bonnes raisons pour nous mettre en garde contre les mauvaises rencontres.

I Mais quelles routes! Finis désormais les temps de galnp RUT l'herbe sèche. Maintenant, c'est le chaos, un enchevêtrement de montagnes plus abruptes encore et plus saulages que celles de Kalgan. Le chemin tautùt rampe â 'flanc de coteau surplombant des abîmes, tantôt plonge un fond d'une gorge parmi les pierres coupantes, au milieu des blocs éboulés. Dans la matinée du H, remonté un iiallun sinistre ou gronde un torrent que nous traversons trente-troii fois, sur on parcours de vingt kilomètres. Le 83, mon chariot versait : quatre heures étaient employées :àle retirer du ravin. C'est miracle que les mutes et leur conducteur en aient été quittes pour de légères meurtrissures. Le 25, franchi onze gués sur le Tsin-Tsan-Ho et le l4>ang-Ho. Ces passages sont des plus scabreux. Les che- '^Vaus hésitent à s'engager à travers la glace qui frange les ieui rives, trébuchent, se cabrent, manquent de s'abattre ichaque pas. Nous sortons de là ruisselants, grelolluntg; k bise aidant, les vêtements mouillés deviennent bien- )tâi rigides, leurs plis coupants mordent sur la peau comme Jes dents d'une scie.

tai LK TOUR D'ASIE.

I.e 27 enfin, tiprt;s avoir gravi avec des peines inâaiea une pente 1res raide où le chemin, taillé dans \it ruche vive, était couvert d'un épais verglas, j'apercevais Jé-Hol étalé an pied des eoUinea, dans une boucle décrite par la rivière Loang-Ho. Anlrefois villégiature favorite des souverains, h l'époqne lointaine où ceux-ci voulaient connaître de leur empire antre cliose que le palais-prison de PékiD<| et les jardins de Yuen-Ming-Yiien, Jé-Hol est aujourd'hui délaissé. De fdchenx souvenirs s'attachent à celte résidence. L'empereur Kiak'ing j suceombiiit, le 20 août 1S20, frappé par la foudre au milieu d'une fête. C'est à Jé-Hol que l'empereur Siea-Koung vint chercher asile en 1860, lorsque les armées alliées marchaient sur Péting. 11 j mourut le 5 novembre de la m(-nie année. Depuis lors, la cour n'y vient pins ; une crainte superstitieuse l'éloigné de ces murs dont le seul aspect rappelle les jours d'angoisse, rhumilinliun de la dynastie.

Jolie pourtant, cette retraite. Les massifs calcaires du Lo-Han-San et du Pan-Toué-San l'abritent des vents du nord. Du sommet de cette dernière monlagi accède eu une heure d'escalade assez rude, le regard plonge sur le parc qu'environne un mur crénelé de 23 kilomètres. Des kiosques dont les dorures luisent au miliei des cèdres, un lac, des îlots de verdure, des petits ponts couverts, des tours-pagodes, tout cela, vu de haut, dans la lumière éclatante, n'a point l'air abandonné, est presque liant. On s'attend à voir des cortèges de fêles surgii aux détours des allées, la galère impériale mouillée dans une anse lever l'ancre, glisser doucement parmi les archipels verts en déroulant dans le vent sou étendard bouton d'oi.

Le palais et ses dépendances occupent, à une heure de marche à l'ouest de Jé-Hol, de vastes espaces. Dissimulés dans un vallon et séparés du parc de chasse par un torrent

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€»n partie desséché, ih ètagcnt en amplû&êàtre, sur les pentes inférieares d'us rolean, leoi? édi6res mohirolmcB : portiques massifs, ralonnaries eu iiois de leck Uqné de vcrinîllou. pa^'xJes fuselécE. paiilloD^ de porcelaine. Cette débauclie d'architecture d'une e^lraordluaire faDtoisie e( ci'uii coloris intense ticnl dn rére Les bâtiments sont aujoard^hni transformé» en moDBslére. L'cmperenr en s conGé la garde à des bonzes qui les enlretienoeot à leur iacoD, c'est-à-dire peu on poiul. L'intérieur est très délabré. Mais, de !a vallée, à moins de âOO mêtrefi. l'easemble e^t d'un effet saisissaiil. d'une fraic^.ur de tocs inaltendne. Les grands lions de marbre rusé se dreseesl menaçants le long des terrasses oii les appliques de faïences peintes mettent des nuances cfaangeanles. de sin' guliers jem de lumière, scrlont aux approches du soir. Autour des galeries ajourées rampe le dragon symbolique et. perché sur les toits de Inxtnze doré, l'oiseau pbénïx est prêt à prendre son toi. Vu eDchaotement, ces palais qui semblent acbecés d'hier pourquetque impériale maîtresse; caprice de monarque amoureux, fantaisie de poète obéi par les fées. Jamais la Chine ne m'araît montré rien de pareil.

Dans la montagne, autour de Jé-Hol. nombre de couvents ont été fondés jadis el rlcbemenl dotés par les eoipereurs. Les plus importants sont : Pou-Tou-Lé. à un quart de lieue du palnis. sur la riie droite du Loan^Hn, et Vuen-Tîn-Si dont la pagode circulaire, de proportions •(randioses, rappelle l'un des monuments les plus connus de Péking. le Temple du Ciel. Chacun d'eux renferme quatre nu cinq cents bonies. La plupart de ces lamaseries comptent parmi les spécimens d'architecture religieuse les plus achcBés de rExtrême-OricDl. Toutes sont admirablement situées : la disposition générale, le choix de l'eroplacemenl révèlent chez leurs fondateurs une âme

184 LE TOUR 1>'ASIR.

d'artiste, un réel sentiment de la perspective et du décor. Leurs cloîtres, leurs jardins emplis d'un murmure d'eaux vives, le bois de conifères qui les protèjie ilu soleil et de» vents, apparaissent çà et là sur les pentes dénudées des monts, à l'issue d'une gorge .sauvage, comme de riantes oasis dans un désert d'érosion.

Bien qu'abandonné k tout jamais par la cour, Jé-Hol posst>de encore une légion de fonctionnaires de tous grades, de mandarins civils et militaires. Une partie du contingent des > Bannières n et deux régiments de la garde impériale y tiennent garnison. J'ai eu la satisfaction de voir maniruvrer ces troupes devant un général envoyé de Pébing pour procéder à l'inspection annuelle. Rarement il m'a été donné d'assister à un pareil déploiement d'étendards ; un drapeau par escouade, et quels drapeaux! I. 'état-major, eu robes d'apparat, avait pris place sous nn grand pavillon décoré de tentures de soie jaune et rouge, au tnilieu de la plaine sablonneuse qui s'étend, au nord de la ville, entre le parc et la rivière. Une foule immense et visiblement charmée assistait à ces exercices d'une mise en scène très pittoresque, mais d'une utilité discutable.

Malgré les sommes gaspillées depuis des années pour l'achat de canons et de fusils à tir plus ou moins rapide, malgré les leçons d'instructeurs européens engagés à grands frais, il est évident qu'aujourd'hui, comme par le passé, l'art de la guerre est demeuré, pour les Célestes, à l'état de conception quelque peu incohérente et funambulesque. Le clon de la fête fut un simulacre de combat entre un détachement de tirailleurs, débris de l'ancienne armée de Lî-Hung-Tchang et le régiment des u Tigres - . Les fantassins, équipés et commandés à l'européenne, manœuvraient, il faut le reconnaître, avec un ensemble digne d'éloge. Mais les sympathies de la foule et des

l..\ CHU'B I>tl KOilD. I.l.i

mandarins inspecteurs allaient surtout aux corps d'ëlile respectueux des tradilions nationales, ans • braves " eDJupnnnés et enipanachés brandi^ïsat le cimeterre et In Innce.

!.e gros succès fut pour les " Tigres • ii maillots fauceg slriés de noir, le visage inag(|ué d'un cartonnage hideux. Il va de soi qu'ils n'oni point d'armes; toute leur tactique consiste à bondir et à rugir pour jeter l'épouvante et le désordre dans les rangs de radvcrsairc. L'emploi exige seulement des poumons ù toute épreuve et une agilité de clown. Très remarqués aussi, les bataillons composés d'bommea-orcbestrc, lesquels s'inspirent du précepte iîi>r~ mule il y a trois mille ans par un éminent stratège. Sun- Tsé, dont les ouvrages sont toujours consultés avec fruit par les candidats aux honneurs militaires. Sun-Tsé a écrit, en effel : - Qu'une musique voluptueuse amollisse le cœur de l'ennemi t.

De Jé-Hol à fékîng, soixante lieues, dont trente en moiilagnc; quatre journées trèsdures. EnlreJë-lloI et kou-Peï- Kou, où l'on refrancbil la Grande Muraille, le chemin est affreux; pire encore entre Kou-Pei-Kou et Sbf-Sia-Siug, où l'on débouche enfin dans les plaines du Pei-Ho. Des lits de torrents encombres d'énormes débris d'avalanches, des biincs de roche glissante; puis des rivières charriant déjà des glaçons, des gués difliciles par des fonds de sable où les animaux enfoncent jusqu'aux hanches et se démènent affolés. Le paysage, du moins pendant les deux premières étapes, est d'une sauvagerie inexprimable. Le déboisement a fait son œuvre; sur les pentes, toufetrace d'humusadisparu depuis des siècles La montagne ne montre plus que son ossature attaquée, elle aussi, par les coups de vent

i:\ii l,K TOL'B n'ASlE.

et par la foudre, et dontles fragments aedresaent pareiUà des bastions démuntelés. Dans ce pays où tout est décrépitude. In nature elle-m(*ine senilile tomber en ruines.

De loin en loin. In ronte lon<;e un petit bois de pius; un vieux mur aux brèches béantes entoure celte relique de la forêt primitive. On distin|{ue à travers les branches des bout» de charpentes, un lambeau de toiture. C'est là tout ce qui reste des maisous impériales oti la cour, voyageant jt petites journées, s'arrêtait pour la nuit. Paysage mort, horizons décolorés, des décombres, de la poussière, l'image réduite du vieil empire. Jamais je n'ai éprouvé de façon aussi forte l'impression de cet effondrement..

Non qu'il s'agisse ici de la décadence d'une race. La ])eiiplea gardé ses qualités essentielles, aujourd'hui comme' hier, dur à la peine, d'une activité endiablée. Sur ce triste chemin abandonné des empereurs, devant ces palais ea miettes et ces forteresses qui tombent, défilentchaquejour par centaines les marchands, les chariots pesamment char'gés, les bétes de somme. Ce que l'on a sous les yeux, ce n'est pas la déchéance d'une nation, mais l'écroulemeati d'un régime, la lin d'une dynastie. En Chine, les gouvernés valent mieux que les gouvernants; dans cet organisme si complexe, la télé seule est malade, le corps est sain. Le peuple, indiffércnl, poursuit son labeur de fourmi sans se demander quand et comment il lui faudra changer de maîtres. Que lui importe? En détinitise, celte Chinesi obstinément murée, en apparence inaccessible aux influences du dehors est, de toutes les nations du monde, celle qui a < toujours accepté avec le moinit de répugnance la domination étrangère. Elle s'est pliée sans peine à la loi du cou-, quérant mongol; elle se laisse, depuis bientôt troissiècleft,. gouverner et rançonner par une poignée de Tartnres. CelA.1 étant, rien ne s'oppose à ce que, dans l'avenir, elle s'ac-' commode, sans plus de façon, d'une outre tutelle.

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