‹ Le tour d'AsieChapitre 14 sur 39 · I-TCHANG · texte numérisé non relu

I-TCHANG

i*' janvier.

Le soir du présent jour de Tan j'aurai quitté Shanghaï, me dirigeant cette fois vers Touest, dans la vallée du fleuve Bleu, avec l'espoir de remonter les gorges et les rapides du grand fleuve, d'atteindre la lointaine et montueuse province du Sé-Tchouen pour gagner ensuite, par les hauts plateaux du Yun-Nan, le bassin du fleuve Rouge, puis le Tonkin.

Depuis longtemps j'étais hanté par ce projet de voyage à travers la vieille Chine. Dès le départ de France, — il y a déjà quatorze mois de cela! — l'itinéraire était fixé dans ses grandes lignes. Je ne cessais d'y songer, tout en parcourant la péninsule indo-chinoise, du Siam au Tonkin ; j'y pensais au cours de mes promenades japonaises. Et le même rêve m'accompagnait sur les routes poudreuses de Péking, dans le galop du poney mongol.

Il y a trois semaines enfin, j'étais de retour de la capital, passeport en poche, un passeport plein de promesses, délivré par le Tsong-li-Yamen, 11 ne restait, semblait-il, qu'a boucler sa valise et à repartir presque incontinent.

Mais, en ce pays, et pour une expédition de ce genre, les préparatifs sont inGniment plus compliqués. Si désireux (|ue l'on soit de réduire les impedimenta au strict nécessaire, le bagage n'en constituera pas moins un volume et un poids considérables. Aux effets personnels, contenus dans deux ou trois mallettes chinoises, il convient en effet d'ajouter les objet de campement, la petite batterie de cuisine, quelques provisions. Ces provisions dont, à la rigueur, on pourrait se passer, il est cependant indispensable de les emporter, sinon pour soi, du moins pour les cadeaux à distribuer, à l'occasion, le long de la route, les Célestes de tout grade étant en général fort curieux des conserves, liquides et autres produits de provenance étrangère.

Il faut enfin recruter son personnel, ce qui n'est point une petite affaire. Alors même qu'une parfaite connaissance de la langue vous permettrait de voyager seul, force sera de vous encombrer d'un interprète, d'un boy, d'un cuisinier, d'avoir en un mot maison montée, sous peine de passer pour un homme de rien à qui l'on ne doit aucun égard. Ce qui rend la tache particulièrement ardue, c'est que les Chinois lettrés sont gens d'humeur plutôt sédentaire, ayant pour la plupart leur situation faite et peu soucieux, par conséquent, de se lancer dans les aventures. Bref, avec la volonté d'en finir au plus tôt, vingt jours francs auront été employés à mener à bien les emplettes et les pourparlers. H y a seulement une heure que mes caisses, une dizaine, — il est vrai qu'elles sont de dimensions bien modestes, — et mes gens, au nombre de trois, sont à bord du Fiih-Wo, en partance cette nuit pour Hankéou.

î jUIKtilT.

Un peu avant ininuil, je |)reiiiiis cou<ié des amis de Shanghaï qui m'avaient escorté jusqu'à l'embarcadère des vapeurs de la Compagnie Jardine Matbcson, dans la concession américaine, fort loin, sur le qnai de Hong-Kew. Le capitaine et l'équipage s'étant attardés à terre à fêler l'année nonvelle, il était près de deux heures qnand les amarres furent larguées. Le froid était très viF ( — 8°), mais la nuit admirable, la lune montait dans un ciel immaculé. Bientôt, nous avions laissé derrière nous le a Band » , les innombrables navires ancrés dans la rivière, devant la grande ville endormie que baignait une clarté bleue.

L'aube nous a trouvés dans le Vang-Tsé-Kiang. Pendant que je dormais, nous avions dépassé Uoosung, incliné â l'ouest. Maintenant s'étalait deiant nous la majestueuse coulée qui, salie de sable et de lase, cLarrinnt les terres diluées de ses berges, n'en garde pas moins le beau nom de Fleuve Bleu sous lequel lesThibétains désignent le torrent clair issu de leurs montagnes. Les Chinois l'appellent plus justement le u Kiang ^ — le Fleuve. C'est bien, à leurs yeux, le Kleuvepor excellence. le principal, on peut dire l'unique voie de communication entre le littoral et les provinces occidentales de l'empire. Il coupe la Cbinc en deux parts presque égales , draine un bassin de 700,000 kilomètres carrés. Le volume de ses eaux, calculé à Hankéou, à 1,000 kilomètres de l'Océan, représente un débit moyen de 60,000 pieds cubes par seconde. Actuellement il se révèle à nous sous l'aspect d'une nappe jauniitre démesurément étendue où l'on distingue à peine, à l'borizon, une double ligne, de teinte plus surnbrc, menue comme un (il, indiquant les rives b.isses, à demi noyées.

Je vais parcourir sur ces eaux (roubles un peu plus de 600 lieues.

La navigation du Van^-Tsc peut se diviser ea trois parlies. Seule la dernière présente, en raison même de ses diflicultés, un intérêt réel, l'atlrait particulierdeTimprévu et du mystère. Le cours inférieur du fleuve a In banalité des chemins battus. Le mode de transport y est rapide, confortable, sans surprises et, par le fait, sans agrément Sur ce magnifique vapeur à deux étages, l'existence est celle que l'on mène à bord des bateaux de touristes, sillonnant les rivières américaines, les lacs de Suisse et d'Italie, n'étaient nos compagnons de voya^ie chinois installés à l'arrière avec leurs familles, leurs collections de nattes et de coussins, leurs baluchons de toutes t;iilles et leurs pipes à opium. Le service est assuré par plusieurs compagnies. Les plus importantes sont : Jardine, Malkeson and C"; la China Navigation compang (Butterfield et Swire) et la China Merchanl Steam Navigation Company ; cette dernière est une entreprise chinoise dont le principal actionnaire est Li Hung Chang. Les deux compagnies anglaises et la compagnie chinoise, naguère en lutte, forment actuellement un syndicat qui accapare la majeure partie du fret, tant pour le grand cnbotage entre Hong-Kong et Tien-Tsiu que dans les ports du Yang-Tsé. Je ne parle que pour mémoire des services intermittents effectués par toute une flottille de cargo-boats et de chaloupes appartenant à des armateurs indigènes et des grands paquebots qui. chaque printemps, à l'époque des hautes eaux, remontent k Hankéou prendre ments de thé à destination de l'Kurope et de l'.lmérique. Les départs sont quotidiens. Toutefois les steamers d'un fort tonnage ne dépassent point Hankéou. Là j'échangerai mon palais flottant contre un bâtiment plus modeste qui me conduira jusqu'à I-Tlicang, limite extrême de la naviga*

tion à vapeur. A I-Tchang seulement comiiiencerale véritable voyage, plein d'émotioDS et d'incidents, la montée des gorges et des rapides, durant un mois ou six semaines, dans la jonque remorquée à la eordelle. Jusque-là les ' jours se suivent et se ressemblent. C'est la monutouie suprême, la coulée des eaux troubles et, déroulée de part et d'autre à l'inGni. lu plaine d'allukion où pointent çà et là quelques éminences pareilles à des iles désolées apparues sur un horizon de mer ; un paysage uniforme, un profond silence n peine troulilé par la soudaine envolée d'une bande de mouettes; par le chant mélancolique des bateliers aidant de lu perche et de l'aviron la lourde jonque aux voiles de nattes, à la poupe surélevée en forme de cLàieau comme celle des galères antiques; le repos forcé, l'inaction, la captivité endormaule, les cent pas sur le pont, les longues rêveries, le soir, dans un salon dore. C'est le cas d'employer ces loisirs à vous faire faire connaissance avec mon personnel, à vous présenter en quelques mots les coadjuteurs indigènes dont les noms reviendront plus d'une fois dans ce journal de route

D'abord, mon lettré-interprète, Ching King Sou. Sur le contrat passé entre nous, en bonne et due forme, par devant le Consul (îénéral de France, il s'intitule pompeusement lettré-linguiste. S'il ignore notro langue, du moins parle-t-il fort bien anglais. Il a passé plusieurs années à Nen-Vorket affecte volontiers les allures américaines, la démarche assurée du Vankee, ce qui ne l'empêche point de posséder sur le bout du doigt les règles singulièrement compliquées de l'étiquette chinoise et de conserver, dans ses relations avec ses compatriotes, le décorum qui sied à un mandarin. Notre homme en effet, décoré du bouton bleu, est en passe d'obtenir une préfecture. Vingt-cinq à trente ans, peut-être davantage. Itien de plus difficile que de deviner, sur la mine, l'âge d'un

Céleste. Celui-ci m'a été recommandé par les personnes les plus honorables de Shanghaï, non pas précisément en raison de ses vertus, mais pour son expérience des rites et usages officiels. 11 ne me volera pas plus qu'un autre, nie sera d'un réel secours dans mes démêlés avec les autorites provinciales, et pourra me fournir, en cours de route, d'utiles renseignements sur les êtres et les choses. Ce phénomène exige, à titre d'honoraire, 75 dollars pa^ mois, ses frais de voyage payés, bien entendu. Ce n'est pas exagéré. On ne pourrait certes s'assurer, en ËoropCi à des conditions pareilles la collaboration assidue d'an homme de lettres doublé d'un aspirant-préfet. Ensuite-» mon boy A kim, qui baragouine quelque peu le français* et A Po, mon cuisinier. De ce cordon-bleu je ne connais encore que le visage réjoui. Reste à savoir si sa cuisina répond à son sourire.

3 janvier.

Ce matin, avant l'aube, nous étions devant NankinJ - Laissant le Fuh-Wo poursuivre sa route avec le gros^^ mon bagage, j'ai consacré la journée à parcourir ce^^^ vieille ville ou plutôt le peu qu'il en reste. Nanking n'^^ (|ii'iine vaste ruine, un amoncellement de décombr^^' Avec son enceinte de 35 kilomètres de tour, où à^ nnllions (riiabitants tiendraient à l'aise, cette cité (? :2()0, ()()() iinies, aux ruelles étroites et nauséabonde^ "^ blottie dans un angle du rempart, du coté sud, fait l'eff^ d'un village. De ce qui fut la ville impériale, on n'aper^ — roit (|ue les débris cmicttés, comme si cette dévasta-^ tion attestait non point les luttes récentes et les fureurs humaines, mais l'action dissolvante du temps, les efforts d'une longue série de siècles. Cependant cette ruine irrémédiable date de trente-cinq ans à peine. Xanking est

aujourd'hui tel que Toat laissé le roi Taïping et ses hordes. On retrouve à chaque pas les traces, toutes fraîches encore, du long siège, des combats acharnés entre les rebelles et les Impériaux : terrassements, tranchées, brèches béantes, pans de mur criblés de mitraille, façades croulantes d'édifices incendiés. Dans le quadrilatère occupé jadis par la ville tartare, quelques maisons subsistent où végète une population composée, comme par le passé, des descendants des conquérants. Ces Mandchous sont censés tenir ici garnison, représenter la dynastie régnante et n'avoir d'autre occupation que le métier des armes. Us sont, comme autrefois leurs pères, nourris par le souverain, « mangent le riz de Tempereur » , s'exercent au tir à l'arc et ne reconnaissent d'autre autorité que celle de leur général tartare.

A une heure de marche, à l'est de la ville, sont les vestiges de l'imposante sépulture où repose le second des empereurs Mings. Pagodes et temples ont été culbutés ou livrés aux flammes. A la plate-forme du tombeau, énorme cube en maçonnerie, de vingt mètres de haut sur cent mètres de côté, on accède par une avenue le long de laquelle, comme aux approches des tombes impériales, dans la banlieue de Péking, des figures géantes font la haie : dragons rampants ou dressés, éléphants armés en guerre. Des cavaliers de pierre, la lance au poing, des princes et des mandarins en tenue de cour, seuls debout dans cette nécropole en ruine, veillent sur le repos suprême du maître, tandis que des galopins en guenilles, errent à travers les blocs épars, parmi les entassements de tuiles polychromes et de marbres, recueillant, pour les offrir au visiteur, quelques tessons, derniers et pitoyables souvenirs des splendeurs disparues.

Nanking est la résidence d'un vice-roi très remuant, fort ambitieux qui, dit-on, songerait à reprendre, dans

les iilTaires de l'Kmpire, le roleprépondér.iDl si lon.^temps tenu |)ar Li Hung Clinng et donl le vieil homme d'Ktal fut dépossède à ta suite des cruels déboires de la dernière guen-e. Ching Chi Tong, vice-roi de Nankiac;, jouit d'une' réputation tant soit peu surfaile. Ce n'est point, comme le! donnernient à entendre nombre d'articles publiés dans les. gazettes exlrême-orientales, un rénovateur inspiré, mais* plulM une imagination capricieuse et brnuilloni loucbe-à-tont qui n'achève rien. Il a, lui aussi, ses troupes d'élite, mille à quinze cents hommes éduqués. par un état-major allemand, sa Hotte, ses arsenaux. Ili passe son temps à élaborer, sur le papier, un vaste ré^ seau de voies ferrées concédées à des compagnies excluû>' vement cbinoises, donl il serait l'Ame; il parle é^alementy de faire appel au crédit, de fonder des banques nationales ; celles-ci, sous sa haute inspiration, fourniraient les capitaux indispensables pour l'exécution de ces vastes projets. SenleméAt'ltM capitalistes chinois font la sourde oreille; ils connaisscAt trop le fond et le Iréfond du monde' officiel, ce que représente, pour l'aclionni treprise conduite par les niandnrins. A défaut de leur flair. naturel, l'eiemple fourni par la Chùui MfrcAant A'avigalîon Company, création dé Li Hunjj' Cbang et dont les répartitions de dividendes sont ans» rares que fantaisistes, suffirait à les mettre en garde contre les sollicitations vice-roynies. Ching Obi Tông, l'apôtre de cette idée originale, mais cbimériq'ue : Ift.Cbine régénérée pur des Chinois, en est pour sèsfriiis: d'éloquence. Son œuvre 1 maîtresse, dont ou a fait grand bruit, est la chaussée ^9 J huit kilomètres qui relie Nanking h l'embarcadère < steamers; une cbaussée assez bonne, mais absoluini

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tionner la dernière innovation du lice-roi. Il vient, il y a de cela quinze jours, d'inslaller, sur sa route neuve, un service de /inrkhhas. Instruit pur la défaite, ce patriote, pour commencer, emprunte aui vainqueurs leur carrosserie, la Me charrette à bras du Nippon.

A l'exemple de Pckinjj, aussitôt la nuit tnintice, \'anking ferme ses portns pour ne les rouvrir qu'au soleil levant. Or, comme le vapeur montant vers Hnnkéou passe, entre deux et quatre heures du malin, Ict! voyaj|curs doivent sortir de In ville la veille du départ, dans l'aprèsmidi, et passer la plus jjrande partie de la nuit sur un ponlnn. J'y ai, pour ma part, séjourné une dizaine d'iionres, plutôt maussades, en compagnie de deus ou trois cents pnssa<|crs chittois entasses péle-méle. qui tuaient le temps de leur mieux, sans maniTester la moindre impatience, nullement incommodés, semblait-il, par la n^lée. bavardani, riant, cipeclorant, au milieu des fuméoa des pipes h opium et du paiTum des frliurcs dél»itpes par des reslnitrateurs en plein venl.

Ce uialin , entre cint] et six, le linteau accostait, en retard de deux heures à la suite d'un échoua{[e. et j'cchangenîs avec joie le ponton glacial pour la tiédeur de la cabine. J'avoue n'avoir qu'une notion très vague des événements qui ont pu se passer à bord durant celte matinée et des détails de la route parcourue par le Kiang-Y» de In Cliina Merehanl company.

Ds midi à quatre heures, nous avons fait escale devant U'ou-Hou, localité qui exporte chaque année une quantité considérable de nt. Nous en avons char<gc cinq ou six cents tonnes à destination du Hon-Xfin et du Hou-l'é où la dernière récolte a été fort m.invaisi".

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