I.F. TOUR D'AS
Dimaiiclte r>.
Au petit jour, sur rborizon morae, quelques hauteurf isolées se monlraiect cnDu. A nni:c heures, nous dèpi sions le • Petit Orphelin <v . un ilôt rocheux en forme de pain de sncre, surmonté d'une pagode pt d'une petite hftnzerie. iln peu après midi, nous étions par le travers du grand lac Po-Yang, dont l'entrée s'ouvre à noire gaudw; uappe immense, longue de 45 milles sur 15 de lar<[f D'un accès difficile à celle époque de l'année, elle 9d Iransforme, à la crue du printemps, en une véritable mn intérieure donl les eaux se confondenl avec celles Yang-Tsé débordé.
Vers quatre heures, unecourle escaleà Kiou-Kiang, port des plus animés, le plus impurlant marché du bas fleuve pour le commerce du tabac. Cette ville de 70,000 âmes n'est point mal à dislance : un long quai (le i- Biind ")■ nvec quelques maisons ù l'européenne; en arrière, étage si un coteau, un fouillis de bâtisses chinoises au-dessus di quelles des drapeaux bariolés s'agilenl dans le vent. A l'arrière-plan, dans le sud, se dresse un massif montagneux, élevé de l.OnOà 1,200 mètres, déployé en amphithéâtre, qui marque, croirail-on, la limite de l'un des grands sins lacustres formés jadis par le Yang-Tsé entre son issi des monts du Sé-Tchouen et la mer, bassins figurés dent jours encore par les dépressions du lac Ton-Tinj, dans Hou-Man, du lac Po-Yang dans le Kiang-Si et du lac Ti Ho. à 20 milles à l'ouest de Shanghaï.
A la nuit, la navigation devient très pénible, bien le lleuve s'étende encore sur une largeur de seize à di huit cents mètres. Mais les eaux sont fort basses, les bai de sable nombreux. On avance à toute petite vileSM) crainte des échnuaîies. Nous avons croisé tout k l'heui
sus LB TANG-TSE.
Un vapeur chinois qui venait sculcrticiil d'être remis 'lot, à grund'peîne, après élre demeuré trois cloué dans la vase. Il nous reste 150 milles à franchir pour atteindre Hankéou. De ce Irain-là, nous n'y serons •JU''''^^ (|ue demain dans la matinée.
Je ne sais pas de voyage plus mouotoae [|ue cette navigation sur les fleuves géants. Que le cours d'eau s'appelle l'Amazone, le Mississipi ou le Vau<g-Tsc, du moment où les dimensions eiitraordinaires de son lit ne permettent plus d'entrevoir les rivea, si ce n'est à l'état de bandes grisâtres, indistinctes, tloltantes, comme des ti vapeur à l'horizon, le paysage a la mélnncolie des mers boréales et brumeuses, mais nou la majesté du lar^je. C'est l'Océan, moins ses alertes, ses rumeurs, sa respiration de colosse endormi, l'Océan sans le clapotis du flot, les soudaines intumescences des values, je ne sais quoi d'inlîniment triste et morne d'où la vie semble absente. De temps à autre, un vol d'oiseaux Lianes, une flottille de jonques dérivant, leurs grandes voiles éployées, se détachent sur l'immense nappe grise. Puis, de nouveau, tout est solitude, la rivière aux berges invisibles -s'écoule sans un frisson, silencieuse.
HiiDkoU', limai 6 janvier.
Après avoir cheminé depuis hier soir avec une prudente lenteur entre les bas-fonds, dans une brume épaisse, le Kiang-¥u faisait, à dix heures, son entrée dans le port de Hankéou. Juste à ce moment la brise se levait, dispersant les vapeurs qui masquaient le fleuve, les rives et, du poulon où nous étions amarrés, j'apercevais en
eufilade toute la ville européenne : de coquettes villas alignées sur une berge haute de vingt-cinq mètres, on boulevard planté d^arbres, le « Bund n de Shanghaï en miniature. 11 n'y manque que les foules cosmopolites, le va-et-vient incessant des équipages et des charrettes. Haiikéou ne connaît d'autre véhicule que la brouette indigène : encore celle-ci ne se montre-t-elle guère que dans la cité chinoise. Dans les spacieuses avenues delà concession, on ne circule qu'à pied ou à poney.
Les distances, d'ailleurs, sont brèves. La ville nouvelle, très peu profonde, n'est en quelque sorte qu'une façade édifice le long du fleuve sur une longueur d'environ huit cents mètres. Dans les campagnes environnantes, inondées sept mois durant, il n'existe aucune route. La seule voiture qui se risque sur ces plaines de boue à peine séchée est le chariot du paysan, le char primitif à roues pleines, remorqué par un buffle.
Depuis l'ouverture de la rivière au commerce européen, c'est-à-dire depuis trente-cinq ans révolus, l'Angleterre est jusqu'ici la seule nation qui se soit établie à demeure à Haiikéou. Aussi l'aspect général ne diffère-t-il en rien de ce que l'on observe dans la plupart des seltlements du littoral. Mêmes cottages de briques enguirlandés de plantes <{rinipantes, mêmes pelouses soigneusement peignées, le sempiternel tennis-ground et le club oii, les affaires expédiées, on se réunit j)our commenter, autour du bar, entre deux cock-tails, les télégrammes du jour.
La France songe enGn à occuper sa concession dont l'emplacement n'est point encore définitivement arrêté, mais qui, selon toute apparence, se développera au bord du fleuve, en aval de la concession britannique. (1) Avant
(1) Peu de temps après mou passage à Hankéou, la Russie y créait à sou tour uu établisscmeut à la suite de la rétrocession conseutie par la Fraucc d'une partie de ses propres terraius.
qu il soit longtemps, le Himkéou modenie possédera un quoi qui pourra rivaliser, pour la longueur, avec ceux de Shanghai et de Tieu-TsÎD. Mais, inal<irÉ le inouiemeut d'affaires, plus important d'année en année, la colonie élrangère est el restera vraisemblablement longtemps encore rcduile & un très petit groupe. Le mécanisme du trafic avec l'Occident s'esl, en effet, quelque peu modifié en Chine depuis les premiers traités, au moins en ce qui concerne l'importation. Aujourd'hui, la création d'entrepôts de marchandises européennes dans l'inlérieur, dans les ports du Yong-Tsé notamment, ne parait plus destinée à donner les résultats espérés tout d'abord. De jour en jour, les grandes maisons chinoises tendent davantage soit à se passer d'intermédiaires dans leurs transactions avec l'Europe, soit à effectuer leurs commandes, sinon directement dans le pays de production, du moins dans les marchés établis de longue date sur la côte, tels que Hong-Kong et Shanghaï, délaissant de parti pris les emporta de moindre importance inaugurés plus récemment sur le Fleuve Bleu.
C'est ainsi que la plupart des commerçunls anglais de Shanghai quiavaieul installé des succursales à Chin-Kiang et à Kiou-Kiang se sont décidés à fermer leurs magasins de vente et à se faire représenter dans ces ports par de simples agents commissionnaires.
L'Européen, désormais, viendra surtout dans ces contrées moins pour s'adonner au négoce que pour y développer des industries encore à l'élat d'éhauches : filatures et lissages de colon, forges, fonderies. A cet égard, quelques tentatives ont été déjà faites par le remuant vice-roi de Nanking. Cfaing Clû Tong ; à l'aide de capitaux allemands, il a créé ici un arsenal et une manufacture de cotonnades. Mais si l'outillage est de premier ordre, l'administration laisse fort à désirer. Cela est mène à la chinoise, c'esl-à- -dire de façon tnnt soit peu lâche et décousue. Les tissus.
L sul.1t I
161 LE TOLII D'ASIE.
miilgré l'excellence de la niatûVre preimère, sont de qualité tout h fait inférieure. Les forges ont produit en tout et pour tout quelques tonnes de rails, de quoi poser les premiers kilomètres des fumeuses voies ferrées qui, dans In pensée vice-royale, devront être construites et exploitées uniquement par les Célestes. L'arsenal est activement occupé à confectionner des engins de destruction d'un modèle suranné, en particulier les Jolis petits fusils ô mèche dont vient d'être pourvue la garnison de Péking. J'ai vu de mes yeux, dans la capitale, il y a quelques semaines, déballer nombre de caisses contenant ces armes extraordinaires qui arrivaient en droite li^ne de Hankéou. Était-ce la peine de mettre en branle, à si grands frais, des machines iin-de-siècle et d'engager des inDéaieurs d'Essen pour leur faire fabriquer ces foudres de guerre d'opéra-bouffe?
Hankéou, pour les Européens, est avant tout le grand marché des thés. La saison s'ouvre en avril el dure à peine deux mois. /Hms la population de la concession est soudain doublée el atteint le chiffre imposant de !2&0 à 300 rimes. Dans ce décor britannique, le premier rôle appartient non point aux Anglo-Saxons mais aux Russes. Les dégustateurs arrivent de Pétersbourg el de Moscou. Les grandes usines où l'on prépare le tlié en briquettes qui doit être expédié par vapeurs sur Tien-Tsin, et, de là, par caravones, à travers la Sibérie, allument leurs fourneaux. Devant le Bund, des steamers de ti,000 tonnes viennent jeter l'ancre à mille kilomètres de l'Océan,
\ présent, c'est la saison morte, l'époque des basses eaux. Les usines sont muettes, la plupart des habitations ont leurs persiennes closes. 11 n'y a dans le port que les bateaux de rivière faisant la navette entre Shanghaï et Hankéou et une petite canonnière mouillée devant le conrilanique. 11 faut, si l'on leul retrouver le mouvc-
sua LE ÏA.\G-TSE. 1L3
ment et la vie, les cnibiircalious silliiiiiiunt le lleuvu. les niilliers de lourdes jonques pressées contre la berge, pousser une (leniMieue plus loin, jusqu'au ciBur de lu ville indigène, une des plus arfairées, des plus bruyantes, des plus malpropres el des plus admirablement situées du Céleste Empire,
Hankéou — la IraductioD littérale est n la bouche du Han " — est placé au coufluentde celle deruière rivière el du Yany-Tsé. Le Hun est lui-même un cours d'eau navii{able pour la batellerie sur une distance de prés de 1 ,000 milles. Il descend des montagnes du Chen-Si, traverse la province du Ho-N'an(l) et la partie nord du Hou-Pé.La viUe et ses faubourgs occupent le centre d'une immense plaine d'iTIluvions où pointent çà et là, comme des récifs sur l'Océan, quelques cimes rocheuses. De l'une de ces hauteurs, la colline de Han-Vang, on découvre uu panorama très étendu, la ville entière oii, plus exactement, trois \illes qui, sous des noms différents, n'en forment en fait qu'une seule et dont la situation respective rappelle d'assez près le trio figuré ù l'embouchure de l'Hudson pur les cités sœurs : New-York, Brooklyn et Jersey -tMty : d'abord, Hankéou proprement dit, puis Han-V'aug, sur lu rive droite du Han; juste en face, sur la berge sud du Vang- Taé, Ou-Tchang,Iu ville mandarine, capitale du Hou-Nun.
Lu population a été évaluée h 5 millions d'habitants. Il est bon d'ajouter que cette évaluation est celle du P. Hue et que celui-ci visitait ces régions avant qu'elles eussent été ravagées pur la rébellion des Taïpings. Aujourd'hui, les trois villes n'ont guère plus d'un million d'habitants, ce qui est déjà un chiffre respectable Elles constituent le plus important et le plus llorissunt marché de l'intérieur.
(1) Proïiiire KFtiifïc sur la rivn droite du Haang-Ho, enire le Chan-Tcing, ic^ Kmn-Suii el le llnii-Pé (qui lui-même esl nu nord du Hou-NflH el l'u est s,'.|)arr pur U Vang-T-é).
U4 1.E TOUK D'ASIE.
I.ù vtentieut s'accumuler non seulement les tbés, mais les cotons du Hou-Pé et Ju Hou-Nan, les soies, les peauï, les <;raines oléajiaeuses, la cire vé(|élal«, l'opium et les plantes mcdicinttles récoltés dans les montagnes du Sé-Tcbouen.
Les Chinois, jjens très pratiques, mais aussi, comme chacun sait, très experts en géomancie, attribuent la prospérité de Hanlicou non pas précisément à sn sitiiatioD exceptionnelle au centre d'une des plus vastes et des plus fertiles vallées du monde, sur les bords d'un Qeuve accessible aux plus grands navires, mais surtout à la conGguration de son sol dont les rares reliefs, parait-il, reproduirai en I à miracle les trois emblèmes dont la conjonction est . considérée comme indispensable pour un Féng-Shui de < première qualité, autrement dit pour présager Un heureux " sort : le dra<ion personnifiant la force, le serpent emblème de la longévité et la tortue qui symbolise la stabilité dans la puissance. Le coteau de Han-Yaog forme la carapace de la tortue ; la tète serait représentée par une petite roche à fleur d'eau, au point de réunion de la rivière et du Vang- Tsé. Sur ce rocher a été bâtie une mignonne pagode, aujourd'hui fort dégradée, qui devait avoir pour effet d'immobiliser le précieux animal. Sur l'autre rive, laligne sinueuse des collines que couronnent les remparts crénelés de Ou-Tchang, ne serait autre que le dragon couché. ; Quant au serpent, sa féie apparaît, parfaitenieut reconnaissable pour les initiés, à re\trémité d'un promontoire escarpé sur lequel, au temps des Mings, il fut jugé à propos de construire une grande pagode à quatre étages dont le poids s'opposerait à la fuite du reptile. Hélas! la pagode fut, il y a dix ans, complètement détruite par un incendie. Mais, par bonheur, rien n'a été troublé daas le ! l'i'ng-Sbui, le serpent eft demeuré à son poste. Affaire | d'habitude. '
De Hankéou, à l-Tcbang, les communications sont assu-
Sll« r,K VANC-TSH. ir.S
rces au luoysn de liiiq sleamers de iOO à (iOI) tonnes. Le service fonctionne de fuçon Irèa irrégulière, selon que le bâtiment a réussi pins on moins vite à compléter son fret. Mes bng<i<[ea .irrîmés à bord du S/ia-Sé, de la i^ China titeani Navigation conipany " , ma cabine retenue, le départ annoncé pour le 7 a été, par deux fois, retardé de i'în,^-qualre beures. J'ai donc eu tout loisir de flâner dans les trois villes à pied, en chiiise et en barque.
A part le mouvement qui rappelle les cnhues de Canton et de Tien-Tsin, Hankéou ressemble à la plupart des agglomérations chinoises. Un labyrinthe inextricable de ruelles et de passages dont les dalles disparaissent sous une couche de boue et d'immondices où il est malaisé de conserver son équilibre, tant celte pâte aux effluves empestés est rendue glissante par les allées et venues des porteurs d'eau, ie résidu des vaisselles et le suintement des latrines. C'est, comme pariout en Chine, l'ordure et l'incurie, les lèpres rongeant les visages et les façades, les boutiques avec leurs enseignes pendantes en forme de longues llclies, leurs ors et leurs enluminures maculés de crasse et de fumée; la gaieté aussi de cette vie commerciale qui, à l'inverse de la vie de famille hermétiquement murée, s'exhibe en plein air, de ces étalages débordant sur la rue, de ces écroulements de marchandises hélérogèDes, ferrailles et guenilles, de ces intérieurs de vingt pieds carrés otl, de l'autte un crépusinle, une population d'artisans et de commis rabote, cloue, taille, lamine, manipule les cuirs et les étoffes, au tintement des supèqucs de cui- \re, des piastres el des lingots d'argent.
D'édifices, peu ou point. Rien de monumental, si ce n'est quelques bâtiments tenant à la fois du temple et du club dans lesquels certaines corporatiooss'assemhlent pour discuter leurs affaires ou pour fcsloyer en pique-nique. -\ noter, dans le nombre, le Chen-Si-Mi».>, cV,st-ù-diie
le cercle des banquiers du Chen-Si qui constituent à Hankéou et dans les principaux marchés de Tintérieur une sorte de puissant syndicat. L^immeuble, qui date seulement d'une quinzaine d'années, avec ses pavillons étages, ses laques rouges, ses dorures, ses toits et ses frises en tuiles émaillées, ses jardinets à rocailles, est un spécimen assez plaisant de Tarchitecture chinoise.
Passé une journée entière, en compagnie du très aimable consul de France, M. Dautremer, sur la rive droite du Yang-Tsé, à visiter Ou-Tchang ou plutôt ce qui subsiste de cette capitale naguère populeuse, aujourd'hui presque aussi désertée et démolie que Nanking. Dans cette enceinte qui pouvait contenir deux millions d'habitants, c'est tout au plus si l'on en compte actuellement trois cent mille. Comparée à Hankéou, la ville est morte. Ou-Tchang est habité surtout par les mandarins, civils et militaires. Là s'étendent de spacieux yàmens, au-dessus desquels flottent des étendards bariolés. Aux alentours rôde une soldatesque en haillons, une valetaille fainéante et bruyante qui se divertit aux jongleries des bateleurs, des diseurs de bonne avenlure, et se dispute les mixtures élaborées par les restaurateurs en plein vent.
Déjeuné sur la colline qui se dresse au centre de la' ville et se prolonge en promontoire jusqu'au Yang-Tsé. De ce belvédère, la vue s'étend sur les trois cités, sur la majestueuse coulée du fleuve où se croisent les lourdes jonques, les canots à vapeur, les gabarres, les sampans et, au loin, sur la plaine alluviale déroulée à l'infini, miroitante, lumineuse et blonde, qui se confond à l'horizon avec le ciel empourpré. La journée était superbe, d'une douceur presque printanière. Le couvert avait été dressé dans un de ces jardins de plaisance entretenus à frais communs par des corporations marchandes ou. par des lettrés enrichis dans les fonctions publiques. Le même enclos ren-
SUR l,E yKVC-T8f! 157
ferme un petit temple dédié au mânes du patriote Tseng Kà Pan, le père du mnrquis Tseng, ancieD ministre de Chine à Paris. Ce Tseng KiV Fan s'est surtout signalé â l'admiration et à la reconnaissance de ses contemporains par sa haine farouclie de la civilisation occidentale. Le dernier mémoire que, près d'expirer, il adressait à l'emperftir, roulait sur ce thème : >> Mettons à profit nos relations forcées avec les barbares. Mais ne leur empruntons que leurs engins de guerre. Apprenons d'eux le moyen d'être les plus forts et de les chasser un jour. ■ Le pauvre Tseng Ko Fan doit bien souffrir, si du haut de l'autel où est plantée sa tablette, il lui est permis d'entrevoir le panorama des trois villes et du fleuve, les steamers au mouillage, les cheminées des usines empanachées de fumée. Les occidentaux ne paraissent point disposés à Ueher pied. Plus que jamais ils arrivent, ils se hâtent, de jour on jour plus encombrants et plus avides, sapant à qui mieux mieux l'édiliee vermoulu du vieil empire. Le patriote intransigeant dort, hélas! son dernier sommeil sous l'œil des iarbares.
Le 9 enfin le SchaSé se décidait à lever l'ancre, à deux heures de l'après-midi. Nous voici en route pour I-Tchang où nous arriverons. Dieu sait quand, dans trois jours ou dans huit, La distance n'est que de il2 milles, maïs il fnut compter avec les échouages. D'ailleurs, en amont de Hankéou, les difficultés du chenal ne permettent plus de ïoyaj{er In nuit. Trois heures après avoir quitté le port.
158 LE TOLR D'ASIE.
nous stoppions, dès les premières ombres du soir, non loin de la petite ville de Kiou-Kao.
Ensuite, quatre journées de marche lente, laborieuse, coupée par de fréquentes pauses sur les bas-fonds. Le fleuve, toujours très large, est encombré de sables mouvants. Plusieurs fois par jour la coque heurte contre quelque seuil vaseux. Un petit canot à vapeur est mis à Teau, s'en va en éclaireur explorer et jalonner le chenal. Après 'quoi Ton repart, pour renouveler l'opération une lieue plus loin. Pour comble d'ennui, le temps, magnifique depuis le départ de Shanghaï, s'est soudain gâté, la pluie est tombée à torrents pendant quarante-huit heures. Nous avançons péniblement, comme à tâtons, à travers la bruitic. La vaste nappe d'eau est a présent solitaire. C'est à peine si, de loin en loin, nous dépassons deux ou trois jonques à qui leur tirant d'eau ne permet pas d'emprunter la voie plus rapide des canaux et des lacs. La plupart des embarcations indigènes nous ont, en elTet, faussé cooipa gnie. Les unes ont disparu par une écbancrure de la rive gauche afin de couper au plus court par des passes étroites, peu profondes, mais évitant les innombrables méandres que le fleuve décrit entre Hankéou et Shasé. Les autres à destination du Hou-Nan, pénétraient dans le grand lac Toung-Ting qui se prolonge à plus de 50 milles dans le Sud -Ouest et dont l'entrée est commandée par la cité marchande de Yo-Tchéou.
Au delà, tout est silence et solitude. Çà et là seulement quelque groupe de huttes en torchis d'où s'élancent des bandes de vauriens dépenaillés courant sur la berge en vociférant des injures et qui, pour peu que le bâtiment rallie la terre, nous lancent à poignées des morceaux de brique et des mottes de boue, projectiles en général parfaitement inoffensifs, malgré les efforts désespérés de cette aimable jeunesse. Il semble que, les champs ensemencés
S|i|l I.B Vfl\G-TSK.
el la récolte faite à lu hâte, entre deux inondnlJons , les hahitnnts aient botlu en retraite vers les villes, édifiées sur les rares points plus élevés, comme autnnt de refuges. Devant ces plaines limoneuses, on croirait assister ù ré(!losiond'un continent lentement émerge des abîmes. On seni que cein n'est point encore le terrain solide, définitif, et qu'une portion consîdérnble de celte Chine si vieille dans l'histoire est, jjéoIogiqucmeDt, hien jeune. A une époque relativement récente, ce qui forme aujourd'hui le bassin du Vang-Tsé n'était qu'une vaste nappe liquide, une succession de lacs et de marais «'étendant des contreforts du grand plateau central d'Asie à l'océan l'ncilique. Six mois sur douze, l'immense vallée reprend encore M)n aspect lacustre. Au-dessus des eaux débordées, tourbillonnantes, les seuls points de repère sont ces villes murées, derniers vestiges d'un monde englouti.
Stoppé ce matin pendant une heure devant Shasé i> te
marrhc des sables -^ , jadis, à en juger par son nom, simple
agglomération d'abris temporaires, de paillotes où les
; trafiquants s'établissaient pour vaquer à leurs échanges,
1 chaque hiver, durant la saison sèche, sur les bancs laissés
I à découvert par le fleuve, aujourd'hui l'une des villes
\ commerçantes les plus affairées de la Chine centrale.
Shasé, situé au milieu des cultures cotonnîères qui ont
atteint, dans cette partie du Hou-Pé, un développement
considérable, est l'un des ports récemment ouverts aux
termes du traité de paix entre la (Ihine et le Japon. Les
Jnpnnaia ne perdent pas de temps pour mettre à profit
U convention nouvelle. Déjà ils sont là; de concert avec
les autorités chinoises, leur consul général, venu tout
exprès de Shanghaï, s'occupe à délimiter leur concession
sur laquelle, sans doute, ils auront installé avant peu
des filatures et des lissages. Les colonnades fabriquées
par la main-d'œuvre chinoise sous une direction japonaise
inO LE TOL'H D ASIE
Feroat bientôt, sur les marchés du Sé-Tchoiien, curreace redoutable aux artirles importés jusqu'ici de Manchester et de Bombay.
La délimitation cependant ne va pas toute seule. Les conimiasuirea sont en conrérence depuis bientôt trois semaines; ils ont élu domicile dans des jonques protégées contre les insultes de la plèbe par deux embarcalious chinoises bondées de soldats, et par les miliees du TaotHi montant lu garde sur la berge. Ils ne peuvent s'aventurer à terre que sous bonne escorte, dans des chaises bien closes. Ln population de Shasé n'est pas d'humeur accom- . modante et déleste cordialement l'étranger. Elle vit surtout de la batellerie et redoute que l'inauguration des services à vapeur sur le Vung-Tsé ne lui enlève son gagne-pain. Craintes au demeurant assez puériles, le mouvement des jonques n'ayant pas diuiiuuc de façon appréciable sur le cours inférieur du fleuve depuis l'apparition des nombreus steamers circulant entre i^hanghaï et Hankéoii.
Shasé est bàli sur la rive droite, sur une étroite levée, longue de quatre à cinq kilomètres et soutenue par un quai en partie écroulé. Avec les puissante^ assises de ce quai en ruine, une vieille pagode flanquée d'une tour à six étages, où foisonnent les herbes folles et la broussaîlle, témoigne de ce que fut la ville aux temps lointains de la splendeur chinoise.
MsTxti V*.
Hier enl n da !> l'après-midi, nous laissions derrière nous la pla ne n orne et grise. Le fleuve, maintenant, se ' déroile dins une nature plus riante, entre des collines aux ondulai i s noUes, piquées de blanches maisonnettes, de petites pa<fodes aux clochetons bistournés
Ce malin, les rives sont franchement escarpées. Xous
pénétrons dans le premier défilé du Yang-Tsé qui, à vrai dire, n'a rien de très menaçant en dépit de son nom : la u Dent du Tigre » . Le fleuve a encore plus d'un kilomètre de large, réiévation des parois calcaires ne dépasse guère cent mètres. Mais ces soulèvements affectent, surtout sur /a rive droite, des formes géométriques d'une régularité singulière, élancés en pyramides^ découpés en troncs de cône. A midi, nous jetions F ancre en face de I-Tchang, terminus de la navigation à vapeur sur le Yang-tsé-Kiang. Vide de trente à quarante mille ànics, sordide, puante, pittoresquement allongée à la base des collines rousses bossuées de tertres tumulaires ; d'un effet charmant a distance, avec sa plage où s'alignent des centaines de jonques et de sampans, ses remparts à créneaux, le faubourg accotant à la haute berge ses masures perchées sur pilotis ; avec ses petites pagodes plantées au loin sur les pentes, sa tour à cinq étages au bord de l'eau, le cadre de végétation semi-tropicale, les touffes de bambous, les bois d'orangers emplissant le creux des vais. A l'arrière-plan, dans l'Ouest, s'estompent en tons bleuâtres les hautes montagnes qui vont m'emprisonner pendant longtemps.
Me voici déjà à 1,600 kilomètres de la mer, à l'entrée
des gorges et des rapides du grand fleuve, de ce couloir
de roches long de deux cents lieues, par où l'on accède au
Sé-Tchoucn. Je ne retrouverai pour un moment les longs
horizons que dans six semaines, deux mois peut-ctre, en
atteignant la haute vallée du Min-Kiang et Tcheng-Tou,
l'ancienne capitale des monarques-soldats, des conquérants
mongols , des empereurs Kouang Yii et Liu Peï qui y
tenaient leur cour au deuxième et au troisième siècle de
notre ère, le lieu où naquit et où repose Li Lao Tchouen,
l'inventeur révéré du Taoïsme; Tcheng-Tou, la ville sainte, assise au pied dès montagnes thibétaines.