‹ Le tour d'AsieChapitre 16 sur 39 · I-Tchang, 14-22 janvier · texte numérisé non relu

I-Tchang, 14-22 janvier

Aux gens d'humeur patiente et contemplative, amis de la locomotion lente, enclins à déplorer la disparition des modes de transport d'autrefois, estimant qu'on ne saurait bien voir un pays, si ce n'est posément, à petites journées, je ne saurais trop recommander la route fluviale du Sé- Tchouen, le cours sinueux du Yang-Tsé, de I-Tchang à Tchoung-King. Us auront, de la sorte, tout loisir de goûter le charme des somnolentes allures, l'illusion des déplacements féconds en surprises, en vicissitudes tragi-comiques, tels que les pratiquaient les rares touristes du bon vieux temps. Ils apprécieront, très magnifiés, les agréments du coche d'eau cher à nos pères.

La distance entre les deux villes est, à vol d'oiseau, d'un peu plus de cent lieues, de près du double, en tenant compte des méandres décrits par le fleuve. Le trajet, accompli dans les conditions les plus favorables, à la saison des basses eaux et des courants atténués, c'est-à-dire en plein hiver, n'exige pas moins de quatre semaines. En cas de mésaventures, toujours à prévoir % échouages, fausses

manœuvres, rupture d'amarres, avaries survenues au passage des rapides, mauvais temps, vents contraires, que sais-je encore, Texcursion occupera facilement deux mois entiers, peut-être même davantage. Il faut, pour se rendre du littoral dans le Far- West chinois, à peu près autant de temps que pour venir de Marseille à Shanghaï. C'est, on le voit, un train plutôt modéré.

Il semble que la location d'un bateau, sur les bords d'un aussi grand fleuve, dans une ville de trente à quarante mille âmes comme I-Tchang, qui vit presque uniquement de la batellerie, soit l'entreprise la plus aisée du monde. Plus de cent jonques sont alignées le long de la grève et, dans le nombre, une douzaine d'embarcations spécialement construites pour le transport des passagers. On n'a donc que l'embarras du choix. Mais, en ce pays, les choses en apparence les plus simples sont, en fait, extraordinairement compliquées. Le Chinois professe une sainte horreur pour la ligne droite et les transactions hâtives. Il lui est doux de biaiser, de ruser, de causer, d'employer des heures et des jours en prolégomènes. Il en coûte moins de démarches et de paroles pour noliser, dans un port d'Europe, un navire de 3,000 tonnes que pour s'assurer, contre argent comptant, la jouissance paisible et indiscutée d'une jonque dans les eaux du Fleuve Bleu.

Grâce à l'obligeance du personnel européen des Douanes dont l'intervention active nous a épargné bien des difficultés, les négociations ont été relativement brèves. Elles n'ont pris, en tout, que huit jours, ce qui, paraît-il, est aller vite en besogne. Nous avons dû, au préalable, visiter toutes les jonques disponibles ; notre choix fait, les pourparlers furent aussitôt entamés avec le patron. Celui-ci demandait la bagatelle de 280 taëls (environ 1,100 francs, au cours actuel). Mais ce n'était là qu'une entrée en matière, une façon d'engager la conversation plutôt qu'un

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chiffre à discuter. Dans une première enirevneronneJ^^ cute jamais; on se borne à parler vaguement de l'affii^

comme d*un projet enTair. Le patron, incidemment, cule ses prétentions du ton d^Babomme qui, luinonplQ---^' ne prend pas la chose au sérieux. Sur ces bonnes parole^^' le client se retire, après avoir avalé une tasse de thé. L'ar"^ cord ne s'est point fait, ce qui ne veut pas dire que too^^ soit rompu. On en recausera demain, plus tard, un joor ou l'autre. Le lendemain, les conditions du naatonûr étaient beaucoup moins dures. 11 se contenterait de 200 taëls. Nous en offrons 100, et là*dessus il s*esquiveai souriant comme quelqu'un qui trouve laplaisaoterieexcdlente. De vingt-quatre heures notre homme ne reparut pu* 11 réfléchissait et le surlendemain dans Taprès-dlner, w décidait à nous faire connaître le résultat de ses méditations. La jonque était à nous pour 160 taêlst : c'était son dernier prix. — Klettons lâO. — Impossible !... Cette fois nous entrions dans le vif de la discussion. Après une argumentation des plus serrées, de part et d'autre, au bout d'une petite heure, le marché était conclu à raison de 140 taëls.

Après quoi la prudence la plus vulgaire voulait qu'on examinât à nouveau et très attentivement l'esquif, que l'on procédât à une inspection rigoureuse de la coque à l'effet de s'assurer si, suivant une habitude malheureusement trop fréquente, de fâcheuses fissures n'avaient point été dissimulées sous une couche de terre glaise badigeonnée au noir de fumée. 11 convenait de vérifier si les agrès étaient neufs, les cordes de hàlage et les amarres en bon état. Cette enquête terminée, il était nécessaire que les conventions fussent constatées par un contrat en bonne et due forme, que le propriétaire de la jonque obtint, qui plus est, la signature de quelque négociant honorablement connu sur la place , qui lui servirait de caution . Le

contrat libellé par les soins de la Douane une fois paraphé, il s^ agissait de solder le prix, ce qui est encore toute une affaire. Le payement s'effectue en trois termes : moitié lors de la signature du contrai, vingt taëls en arrivant à ^ouéi-Fou, soit au tiers de la route, et le reliquat en débarquant à Tcboung-King. Ici la piastre n'a plus cours : le ^^e\ représente non point une monnaie, mais un poids ; ^^ prix doit être payé en lingots d'argent marqués à Tes- ^ï^mpille d'une bonne banque chinoise. Afin d'éviter, par ^a suite, toute contestation, il est indispensable que l'argent soit pesé devant témoins, en présence du maître de la jonque. Le montant des termes à régler, l'un en cours de route, l'autre à l'arrivée, est enfermé à part dans deux paquets cachetés, et le patron le timbre de son sceau, c'est-à-dire de son pouce appliqué sur la cire chaude. Cela lui suffit. Il reconnaîtrait son coup de pouce entre mille. J'ai peine à le croire. Mais c'est son affaire.

Vous pensez que ce qui précède ne s'est pas accompli en une séance. Nous voici en possession de la nef qui nous tiendra lieu de domicile pendant plusieurs semaines. Il ne reste donc qu'à larguer l'amarre. Erreur. Un petit délai supplémentaire s'impose, le temps d'embaucher une équipe de haleurs, de permettre à l'équipage de vaquer à ses derniers préparatifs, d'acheter sa provision de porc salé, de riz et de fèves, de prendre congé des amis et connaissances. La voile aussi exige quelques coutures, le gouvernail a besoin d'être mieux assujetti. Les rames tiennent bon; toutefois, il serait plus prudent de les consolider. Puis, ne faut-il pas aménager le logement, mettre en place les cloisons mobiles qui, de la salle oblongue édifiée à l'arrière, feront trois chambres très habitables et surtout parfaitement ventilées ; faire préparer deux grosses lanternes en papier huilé portant les noms des voyageurs et que, le soir, on appendra à tribord et à bâbord pour

r édification des populations riveraines en général et des mandarins en particulier; inscrire sur une longue banderole que Ton hissera au mât je ne sais quelle phraséologie pompeuse, en caractères multicolores, attestant que la jonque véhicule des voyageurs de marque? Rien à répondre. C'est Tusage. Ci, deux jours, trois peut-être, et nous aurons complété la semaine.

Ces retards, au surplus, ne sont point pour m'exaspérer. . En voyage, il faut savoir attendre. D'ailleurs, le plusimportant est fait. Me voici installé dans ma maison flottante, en situation de voir, sans trop d'impatience, filer les heures alors même que je m*y trouverais seul avec mes pensées. Tel n'est point le cas. J'ai la chance en effet de posséder un agréable compagnon de route en la personne de M. Henri Bleton, fils d'un notable commerçant de Haïphong qui m'avait fait l'accueil le plus cordial, il y a quelques mois, lors de mon séjour au Tonkin. Ce jeune homme m*avait, à plusieurs reprises, témoigné un très vif désir de m'accompagner pendant mon voyage projeté à travers la Chine, de Shanghaï à Hanoï par le Sé-Tchouen et le Yun-Nan, ce à quoi j'ai consenti de grand cœur. Au commencement de décembre, il débarquait à Shanghaï et prenait les devants jusqu'à Hankéou où je le retrouvais il y a quelques jours. Mon camarade est un garçon charmant, de belle humeur, d'allures décidées et, ce qui ne gâte rien, quelque peu familiai'iiii avec la langue mandarine. Un collaborateur lettré, précieux à tous égards.

A propos de lettré, j'ai été forcé de congédier mon interprète linguiste, ce joli petit mandarin à bouton bleu qui devait nous aider de son expérience et de ses lumières. H professait au sujet du tien et du mien des idées par trop larges, dépassant de beaucoup la mesure des escamotages tolérés couramment en pays jaune de la part de MM. les interprètes indigènes, compradores et serviteurs de tout

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'genre. En outre, très bavard de sa nature, aimant à singer l'homme d'importance, nes'étiiit-il pas avisé de répandre !par la ville les histoires les plus fantaisistes. 11 se donnait ipoiir attaché n la personne d'un Français envoyé au Sé- Tchoueo pour y procéder à une enquête relative aux derniers troubles. Un beau moyen vraiment de nous préparer partout bon accueil! Je n'avais que faire de ce compromettant et encombrant personnage. S'il parlait l'anglais couramment, en rcvancbe, il m'avait semblé n'avoir, sur U littérature et l'histoire de son pays, que des notions nesez rudimentaires. Nous visitions il y a trois jours une vénérable pagode , très démolie , très moussue , mais iidniîrablement située sur un des coteaux qui dominent la vallée d'I-Tcbaug. Mes regards furent attirés par des caractères gravés en plein roc nu bord du sentier, à quelques pas du temple. Qu'eat-cc que cela? demandai-je à mon lettré. Celui-ci s'arrêta, assujettit ses besicles, considéra longuement Tinscription d'un air entendu, et répondit : u Oh! rien d'intéressant ; ^ des mots écrits sur la pierre ". On ne saurait être mieux renseigné. Ln peu plus loin, sur le seuil même de la pagode, nous faisions halte devant une stèle de dimensions colossales dont je le priai de vouloir bien nous déchiffrer très sommairement les hiéroglyphes. ■■ Voilà qui est curieux, déclara-l-il après avoir considéré le texte, tout à fait curieux. Cela ne date pas d'hier. " — " Mais qu'est-ce que cela veut diie? •■ — ' Je ne sais pas. Peut-être ceux qui l'ont écrit le savaient. > J'étais Gxé. Il avait reçu, sur ses honoraires, un mois d'avance; j'y ai ajouté le prix de son vogage de retour à Shanghai, et la séparation s'est opérée sans douleur. Mon boy A Kim, qui a passé quelques mois à l'école des interprètes, baragouine le français d'une façon très intelligible affecte, sous ses habits neufs, les manières d'un gentleman, remplacera, le cas échéant, avec avantage, )e

pseudo-savant a lunettes d^ccaille. La seule idée d'un avancement aussi rapide Templit de fierté.

Mon compagnon n'a pas été plus heureux avec son boy O Mo qu'il a du remercier avant-hier. Les missionnaires d'I-Tchang qui ont mis tout en œuvre pour nous rendre le séjour agréable, lui ont, séance tenante, procuré un autre serviteur, un chrétien. Ce Chinois ne sait ni le français ni l'anglais : ses études ont porté sur les langues mortes. A défaut de Xocl et Chapsal et de Robertson, il a pioché son Lhomond et parle latin comme vous et moi, c'est-à-dire un latin qui n'a rien de commun avec celui des Tusculanes. Telquel, il n'est certainement pas banal. Il répond au nom musical de Petrolo, — Pelrus, prononcé à la chinoise, — et n'aurait, si la propreté figurait au nomhrc des vertus cardinales, que peu de chances d'entrer jamais en paradis. Mais nul n'est parfait et le soleil luimême a des taches. Au demeurant, le meilleur garçon du monde.

(les occupations et exécutions ont pris une bonne part de notre temps, mais non la meilleure : nous avons pu explorer tout à notre aise la ville et les alentours. La ville est un cloaque. Les alentours sont exquis : un paysage méridional, un horizon de collines fauves et, vers l'ouest, dans un lointain perdu, de hautes crêtes calcaires décou|)ées en dents de scie. Un peu partout, couronnant les cimes, des petits sanctuaires, des pagodes détachent en vigueur sur le ciel leurs tours fuselées, leurs enceintes lavées au lait de chaux. Blotties au creux des vallons, des cahanes montrent leurs chaumes parmi les plantations d'orangers et de citronniers. Devant ces campagnes de teintes très douces, dans la température quasi printanière, on a peine à se croire sous la même latitude que Shanghaï, où, à pareille époque, soufflent en tempête les froides bises airivant de la Mongolie lointaine.

SUR LK YAMG-TSE. lOy

I-Tchang compte à peine une vingtaine d'Européens : les missionnaires, le personnel des Douanes, un consul de ija Majesté britannique, Tétat-major et l'équipage d'une cannonièrc anglaise l'^^A*, ancrée au milieu du fleuve pour tout l'hiver. La mission catholique , en même temps siège d'un évéché, est desservie par des prêtres belges. La France est représentée à 1-Tchang par des femmes, cinq bonnes Sœurs franciscaines qui dirigent une école et un orphelinat. Elle est charmante leur maison, avec son jardinet plein de rosiers, ses salles claires et son préau où s'ébat la marmaille. C'est le sourire de cette ville noire. Les pauvres filles, bien que n'appartenant pas à un ordre cloitré, ne sortent pas de chez elles, fût-ce pour se rendre à l'église, distante seulement de deux à trois cents mètres. Cette existence murée leur est imposée depuis des émeutes assez graves durant lesquelles, il y a cinq ans, les différentes missions, catholiques ou protesiantes furent assez malmenées. Elles nous accompagnèrent jusqu'à la porte donnant sur l'étroit passage dallé qui longe la berge et, quand nous l'ouvrîmes, s'éloignèrent de quelques pas, dissimulées contre la muraille, crainte de s'exposer, en se montrant, aux injures de quelque butor. Mais, sur le seuil, nous nous étions arrêtés, saisis par la beauté du paysage inopinément révélé à cette heure si douce de la tombée du jour. La puissante rivière, à peine issue des gorges, s'épanouissait reposée, égayée par le va-et-vient des sampans, par la flottille des jonques butées contre la grève, leurs oriflammes bariolées frissonnant au vent; elle descendait doucement, sans une ride à la surface, léchant la base des collines en forme de cônes, la terrasse d'où s'élance la tour-pagode à six étages, gagnait la plaine infinie et semblait se perdre à l'horizon, dans les vapeurs bleues, confondue avec le ciel.

Nous ne pûmes retenir un cri : « Dieu quec'cstbeau ! »

Alors les reli.iieusesi^e r^ipproclièrent, teDtées ; l'une dît : " Si noua regardions. Lorsque nous sommes arrivées, il y a quatre uti9, c'était la nuit, il pleuvait. Nous n'nvons |)as encore su tout cela . » Elles pouvaient re<jar(ler : le quai, par grand hasard, était désert. Timidemeut, elles avancèrent. Et, dans rencadremenl de la porte eusoleillée par le couchant, ces jeunes visages, penchés dans une curiosité émue, s'éclairaient d'un sourire à la vue de l'espace, des coteaux étages, du vaste lleuve coulant sans bruit dans la paix du soir. Une minute à peine de contemplation muette, et elles disparurent. La petite porte dui Jardin claustral se referma sur cette escapade.

En nombre inCme, au milieu d'une cité populeuse, les Européens sont coustamment sur le qui-vive. La paix dont ils jouissent n'est jamais qu'une trêve. Non point que la situation soit menaçante et que l'hostilité des foules se manifeste à tout propos. Mais, ici comme partout ailleurs en Chine, l'émeute se produit soudaine, imprévue) alors que la tranquillité parait assurée pour longtemps. L< coup de tonnerre éclate dans un ciel serein sans qu'il *oâ possible de reconnaître à quelque indice avanl-conreitCi que le temps va se mettre à l'orage. C'est ainsi qu'il fi trois semaines, après quatre années de calme absolu, tBI événement regrettable a failli causer des désastres. Il a'a est fallu de bien peu que l-Tchang ne vit se renouveler Uf scènes de pillage et les incendies de 1801. L'alerte s'eri produite à l'occasion d'un tir a la carabine auquel proc^ dait l'équipage de la canonnière anglaise. En dépit dei précautions prises pour tenir les curieux à distance, qn^ ques imprudents réussirent à se rapprocher des cibles l'un d'eux fut atteint en plein visage par une balle perdu qui le tua raide. La victime était un Chinois employé de douanes impériales, fort brave homme estimé de tous. Le coup de feu avait été tiré non parun Anglais, mais parua

^^WÊÊÊÊ

SUR LE YÂNG-TSK. 171

Céleste au service de T Angleterre. Le bruit ne s'en répandit pas moins par la ville que le meurtrier était un Européen. Aussitôt la population se précipita furieuse, hurlant des cris de mort, assiégeant et criblant de pierres les missions, s'efforçant d'enfoncer les portes, qui par bonheur tinrent bon. Le consul d'Angleterre, assailli en pleine rue, fut blessé. C'est à grand'peine que l'on parvint à faire embarquer les femmes et les enfants, tant sur VEsk que sur un steamer arrivant de Hankéoufort à propos. Cependant, grâce à Tinterveniion des autorités et surtout à la présence de la troupe de débarquement, le tumulte s'apaisa. Mais les esprits étaient très excités, la bagarre pouvait recommencer d'un moment à l'autre. Bientôt, des placards s'étalaient sur tous les inurs et conviaient le peuple à des représailles sanglantes.

Le danger était accru par les agissements d'une jeunesse turbulente accourue dans la ville à l'occasion des concours annuels: quatre mille étudiants qui, pour la plupart, avaient amené avec eux des parents, des amis tout prêts à leur prêter main-forte. Un télégramme de Péking imposa silence à ces enragés. Le gouvernement, déjà aux prises avec tant de questions épineuses, n'entendait pas qu'on lui créât de nouvelles diffîcultés. Le moyen auquel il recourait pour prévenir les troubles est au moins original et bien chinois. On avisait messieurs les aspirants lettrés que, si tout ne rentrait pas immédiatement dans Tordre à I-Tchang, le concours serait annulé. La paix, sinon point de diplômes. La ville et les faubourgs sont calmes.

Hier enfin tout était paré; à midi, la grande voile hissée, nos vingt rameurs penchés sur les avirons et chantant à plein gossier, nous gagnions la rive droite du Yang-Tsé, où le halage est plus facile. Malgré la rapidité du courant, la mousson de N.-Ë., qui soufflait dur, nous appuyait et

permettait d'atterrir sans trop de dérive. Mais ce n'était là qu'un faux départ : une demi-heure encore fut employée par notre équipage aux cérémonies propitiatoires de rigueur au début d'une navigation longue et hasardeuse. De petites bougies furent allumées; on immola aux bons génies du fleuve un coq dont le sang fut répandu sur la proue. Ensuite quantité de pétards furent tirés pour effrayer et mettre en fuite les esprits malfaisants : le tout accompagné de génuflexions et d'adjurations à voix basse, et exécuté avec un tel sérieux que l'évidente bonne foi de ces pauvres gens en eût imposé au plus sceptique. D'ailleurs, pour peu que l'on réfléchisse à la somme d'énergie, au superbe sang-froid nécessaires à ces mariniers qui vont, un mois durant, plusieurs fois par jour, accomplir de véritables tours de force dans les conditions les plus périlleuses, on n'a nulle envie de rire. Votre existence est désormais entre leurs mains ; c'est gravement, non sans quelque émotion, que l'on assiste à ces pratiques enfantines qui les tranquillisent et leur mettent l'espoir au cœur.

' Notre première étape n'aura pas été longue : quatre lieues à peine et, la nuit tombante, nous pénétrions dans la gorge d'I-Tchang. Le fleuve resserré entre de grands escarpements calcaires a tout aw plus 200 mètres de large. Chose singulière, dans ce déGlé, le courant perd de sa force et, le vent aidant, nous glissons rapidement sur des eaux dormantes.

Mouillé pour la nuit devant Ping-Chang-Pa, station douanière occupée par un seul agent que l'on relève tous les trois mois. Celui-ci habite une grande jonque qu'il est parvenu à aménager avec le confort et la propreté d'un cottage de la banlieue londonienne. C'est peut-être le •dernier visage européen que nous rencontrerons d'ici Tchoung-King; aussi sommes-nous allés faire visite à cet

isolé avec Tintention de Tinviter à venir à bord partager

notre frugal souper. Mais, avisé de notre passage, depuis

quelques jours, c'est lui qui nous retient à sa table. La

veillée s'est prolongée tard : dans la cabine bien close, à

la chaleur enveloppante du poêle, tout en conversant avec

notre aimable hôte nullement affecté de sa solitude, nous

oublions très vite le site sauvage, le lieu où nous sommes,

si loin d'Europe, entre la montagne aux parois verticales

et Teau profonde.

De grand matin nous repartions. Mais il est écrit qu'aujourd'hui encore nous ne parcourrons pas beaucoup de chemin. Nous avions à peine pris notre élan qu'une jonque ctait signalée, descendant le fleuve, une jonque battant pavillon français ! Elle aussi avait reconnu nos couleurs et faisait force de rames pour nous joindre. En quelques xninutes les deux embarcations étaient liées bord à bord et nous avions le plaisir de serrer la main d'un compatriote, <l'un parisien, M. Maderolle. Nous allons au Tonkin, lui ^n arrive. Son itinéraire ne sera point tout à fait le nôtre. IMais, néanmoins, nous recueillons de précieux rcnseigne- :ments, tandis que, tout en déjeunant, il nous conte ses •SLventures et mésaventures au Yun-Nan, au pays des Lolos ^t dans les hôtelleries du Sé-Tchouen. Ce n'est d'ailleurs j)as la première fois que nous nous voyons. La physiono- ^mnie de notre visiteur ne m'est point inconnue. De son ^2Ôté, avant même que sa barque eut accosté la mienne, il s'était écrié : « Mais je vous ai déjà rencontré. — En ^ffet! — Où donc était-ce? — A la Société de Géographie, peut-être? — Oui, mais ailleurs encore... avec Binger et M. le lieutenant Braulot, aujourd'hui capitaine... Vous reveniez d'Afrique... Eh! parbleu î Au théâtre, au Gymnase, à l'orchestre! — Oh! parfaitement! »

Et de bavarder pendant des heures. C'était si plaisant : des Français, race si peu voyageuse, comme chacun sait.

se croiser en pareil endroit ; s'être serré la main dans les couloirs du Gymnase, et se retrouver dans les défilés du Feuve Bleu ! . . . Aussi la journée tirait-elle à sa fin lorsque, les derniers souhaits cordialement échangés, on se décida, non sans peine, à se remettre en route, lui versTEst, nous vers rOuest.

25 janvier.

Si la lecture d'un journal de bord, des feuillets détachés du carnet de route, peut offrir quelque intérêt, c'est surtout pour le voyageur. Il se plaît, en les parcourant, à revivre les heures écoulées, à évoquer dans sa netteté première, l'image estompée parle temps. Ils lui rappellent les moindres péripéties de la route, mille détails insignifiants, mais qui, dans un cadre étroit, dans la monotone poussée des jours ramenant avec une régularité implacable les mêmes actes accomplis à la même minute par les mêmes êtres, ont pris par contraste une importance capitale. Au lecteur, ce récit haché, mémorandum d'impressions notées au jour le jour, semblerait à bon droit tant soit peu futile et diffus. Aussi n'entreprendrai-je point de lui décrire une à une les passes difficiles du Yangtsé-Kiang, entre I-Tchang et Tchoung-King. On en compte plus de cent, de quoi fournir la matière d'un volume ; l'espace me manquerait pour reproduire ici, fût-ce en abrégé, le copieux travail dû au pinceau d'un très éminent mandarin, M. Ho, naguère grand amiral et historiographe du Yang-Tsé. Son ouvrage imprimé à la diable sur papier pelure, est agrémenté de dessins où les proportions et la

StiH LE YANG-TSÉ. IIS

jjeispective sonl tiuitées avec un sans-façon iiiagîsiral. Il «-ontient en revanche les renseignements les plus précis concernant la navigation du liant fleuve, énumèrc les ^eueils, les courants, les tourbillons daagcreus, les meîlilears points d'atterrissage. Le livre, qui est entre les mains «le ions les mariniers a pour tilrc : Hin-Trliotmn Pi Vao, «7e qnî pourrait se traduire par le » Manuel du parlait "jjilole sur le Fleuve Bleu " . Ce leste est de ceux qui n'ont ]|)as besoin de commentaires.

Le nombre et l'importance des rapides varient considés'ablement suivant les snisons. Tel, redoutable à l'époque «les crues d'été, ue présente aucun danger sérieux pendant I les basses eaux. A l'inverse, tel autre se manifeste dans I "ftoute sa force, en hiver. Pour le moment, celui qui nous «donnera le plus de mal est le Sln-Tann, devant lequel nous .arrivons le soir du quatrième jour, après avoir parcouru I ~Cout au plus une quinzaine de lieues. En effet, à trente-six lieures d'I-Tehang, les difficultés commençaient. L'appaix-itioQ d'un ^ros village de paillotes, Ouan-Liug-Miao, Siabité par des fabricants de cordages en libres de bambou jpour la batellerie, et par des haleurs de renfort, annonçaient l'approche des premiers rapides : Paï-Toung et "^ang-Pei, déjà très sérieux. Le chenal, encaissé entre «fl'énormes bancs de roche est réduit aux dimensions d'un «vouloir large de vingt-cinq mètres à peine où le fleiue tumultueux se précipite avec un bruit de tempête.

Le passage d'un rapide est toujours cmonvaul. Rien «^ue la manœuvre, à peu de chose près la même, se répète «i:haque jour plusieurs fois, on ue laisse pas d'en suivre toutes les phases avec un intérêt soutenu. C'est là une de ces minutes excitantes, où le cœur bat plus vite, où l'on se sent bien vivre.

Les préparatifs sont assez longs : les dispositions sont prises, les postes distribués comme à la veille d'une bataille

no LE TOUR D'ASIE.

0(1 (l*un assaut. L'embarcation rallie la rive, s'amarre à Tabri de quelque rocber formant brise-lames. Puisses baleurs prennent leurs distances, déroulent un câble snpplé» mentaire, s'assurent que les cordclles sont en parfait étai; le maître de manœuvre vérifie la solidité du point d'attacbe, veille à ce que le mat soit bien assujetti, passe avec un soin minutieux Tinspection du gouvernail et des rames.

Lorsque tout est prêt pour Tattaque, l'équipage se recueille pendant quelques secondes. S'agit-il d'un passage vraiment scabreux? En ce cas, aux précautions matérielles on ajoute une courte conjuration à l'adresse des puiiisancés invisibles. Le patron allume deux ou trois baguettes d'en^ cens, fait (lamber une liasse de petits papiers jaunes d les éparpille en offrande aux génies des eaux, aux bons comnies aux mécbanis esprits qui hantent les passages dangereux du fleuve. S'assurer la neutralité de ceux-ci, l'appui de ceux-là, est d'un homme avisé. Cela fait, le si;{nal est donné, l'action s'entjage.

Les anjarres déiachées, la jonque s'écarte, très doucement d'abord, (julUe son refuge momentané, la proue dirigée vers le chenal blanc d'écume; quelques mètres encore et elle aura doublé le bec de roche qui la protège, se trouvera brutalement, sans transition, aux prises avec les vagues. L'instant a quelque chose de solennel. Les vingt hal(Mirs, aux(|uels est venue s'adjoindre une équipa (le renfort empruntée au village voisin, sont attelés aui cordelles tendues à si» rompre et déroulées souvent -sur une longueur de plusieurs centaines de mètres. A grand'peine ils avancent, plies en deux, arrêtés net par moments, contraints de piétiner sur place, réussissant tout juste à ne pas reperdre du terrain, sur le point d'être renversés, enlcr vés comme des poissons au bout de la ligne. Mais ils repartent d'un élan plus vigoureux, sautant de bloc en

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bloc, tantôt enfoncés dans le sable jusqu'à mi-jambe, tantôt cheminant sur les pierres coupantes, scandant leurs efforts par un chant entonné par les deux chefs d'équipe, repris ensuite à T unisson par toute la bande avec, tour à tour, des cris de rage ou des clameurs de triomphe.

Ils vont, les deux chefs élus, un bout de corde à la main ; ils courent d'une extrémité à Tautre de la longue Ole, stimulant les zèles, invectivant les défaillances, le martinet haut, mais s'emportant seulement en gestes et en paroles, ne frappant jamais. Deux hommes les secondent, chargés ceux-là d'une tache particulièrement délicate et périlleuse. Leur besogne consiste à dégager, sans perdre de temps, la cordelle lorsque celle-ci est accrochée par 'une aspérité de roc. L'embarcation alors, brusquement tirée par le travers, donne de la bande prête à chavirer ou, ce qui ne vaut guère mieux, à présenter le flanc au courant. Une minute de retard pourrait être fatale. Et Thomme s'élance, bondit avec une agilité de singe, s'égratigne les pieds, se met les mains eu .««aug, mais arrive à tomps pour conjurer le désastre.

Parfois c'est la portion submergée de la cordelle qui se prend dans un écueil. L'homme en ce cas se précipite dans l'eau glacée, plonge à plusieurs reprises et, la corde dégagée, regagne la terre, haletant, meurtri, la peau plaquée de taches rouges et reprend sa course de plus belle. 11 fera ce métier avec entrain, un mois durant, pour un salaire de trois ligatures (moins de 10 francs). Tandis que haleurs et repécheurs de cordelles se démènent sur la rive, à bord, les mariniers, cramponnés au long aviron fixé à la proue, s'efforcent de maintenir le bateau debout au courant.

Le personnel de notre jonque comprend : le patron (laO'pafin)y deux pilotes, le pilote de l'avant (laï-koung)

qui est également maître de manœuvres et, en fait, le véritable capitaine. Le pilote d'arrière n'est autre que le barreur. Ce petit état-major est complété par un maître d'équipage [lao-kim-koung) ^ dont la principale fonction est de transmettre aux haleurs les commandements du pilote. Les signaux consistent en un certain nombre de coups frappés sur un tambour. Trois coups largement espacés signifient : a Halte ! « Six coups : « En route ! » Un roulement prolongé : «* Tenez bon, tirez ferme, le plus vite possible! » Enfin, trois matelots et un cuisinier. Ce dernier a établi son officine dans un trou qui s'ouvre au milieu du gaillard d'avant. 11 a les pieds à fond de cale, la tétc au niveau du pont, auréolée par les vapeurs du riz bouillant. C'est dans cet antre que ce maitre-queux, d'une maigreur spectrale, coiffé de la loque graisseuse dont il essuie les vaisselles, drapé d'autres loques qui n'ont jamais connu la lessive, prépare de ses mains négligées d'étranges brouets et aussi les doses d'opium nécessaires à la pipette du soir. En tout huit hommes constituant le personnel embarqué, ne quittant jamais le bord. Les vingt haleurs opèrent, suivant les circonstances, sur terre ou sur eau. Quand le vent est favorable, et dans les paliers où le courant se ralentit, ils empoignent les rames. La nuit venue, une paillote est dressée au-dessus du pont. Après le repas, rapidement expédié, ils s'allongent cote à côte, serrés comme des harengs. Un bout de causette ponctuée de gros rires; une pipe ou deux, et l'on s'endort.

Tous ces bateliers sont originaires de Sé-Tchouen : ils portent la coiffure particulière aux indigènes de cette province : la natte roulée sur le crâne et un turban blanc ou soi-disant tel. Leur adresse et leur sang -froid tiennent du prodige. Très différents des Chinois de l'Est. Là-bas, toute réunion de travailleurs est la parfaite image de

Tanarchie. La besogne s'exécute à grands fracas, au milieu des glapissements et des disputes. Tout le monde veut commander; on s'invective Dieu sait comme. Ici, en dépit des allures très libres, règne une vraie discipline. \otre équipage, lui aussi, dans les heures de répit, quand la brise gonQe la voile, fait un assez beau vacarme, crie, chante, hulule des onomatopées étranges pour appeler le vent. Très bons enfants, mais un peu rudes, ces gaillardslà en usent familièrement avec le patron et les passagers. Cependant, au moment critique. Tordre se rétablit. Chacun est à son poste, sans hésitation ni bousculade, attentif au commandement du pilote. Celui-ci, debout sur Tavant, surveille le fleuve, indique la manœuvre d'un ton bref, parfois même d'un simple geste aussitôt obéi.

A vivre au milieu de ces gens, on s'explique leur attachement pour un genre d'existence qui, si rude soit-il, a cependant de quoi les séduire, je ne sais quel attrait mystérieux fait de la tyrannie des vieilles habitudes et de rentraineiueut inné vers les aventures. On conçoit mieux leurs répugnances entêtées pour toute innovation tendant à bouleverser les coutumes établies, le mode de travail auquel, de père en fils, ils ont été façonnés depuis des siècles; leur haine farouche pour ceux qui prétendent substituer la vapeur à Tniiron, l'hélice à la cordellc, et ouvrir aux steamers la haute vallée du Yaug-Tsc. Ce qu'ils défendent en réalité, c'est non seulement le métier dont ils vivent, mais aussi le patrimoine de traditions et de légendes légué par les aïeux, augmenté chaque jour de quelque exploit nouveau que Ton aime, après des heures de luttes et de fatigues, conter aux camarades étendus sous la paillotte, dans ces causeries du soir oh la voix cîu narrateur est souvent couverte par le grondement des eaux.

Ils sont trop prompts à s'émouvoir. A supposer, ce

190 ^ LE TOUR D*AglK.

dont je doute, que des vapeurs d^on modèle spéciil ptTlienncnt à reinouter au delà d*I*Tchang (1) et à effectaer hi descente sans catastrophe, d*icî longtemps, ces bàfinients ne seront pas assez nombreux pour faire une concurrence victorieuse aux moyens de transport actaels. Les cinq steamers qui, depuis quatre ans, ont été lancés entre Hankéou et I-Tchang, n*ont point affecté de façon appréciable le mouvement de la batellerie. Il en serait certainement de même un jour sur le haut fleuve. Les nouveaux bateaux coûteraient cher, leur mise en service serait fort onéreuse. Ils devraient être de dimensions restreintes, pourvus d'une machine très puissante qui oceoruperait une place considérable, à Texclusion du fret. Ils jaugeraient au plus 250 ou 300 tonneaux. Or, les (jraudes jonques transportent aisément 150 tonnes de marchandises et naviguent à très bas prix. Nous en croisons tous les jours quinze ou vingt chargées des produits (lu Sé-Tclioiion, de caisses d'opium, de cire, de plantes médicinales. La plupart sont manœuvrées par trente ou ([uarante rameurs. Ces équipages, à la descente, ne touchent aucune paye et n'ont droit qu'à la nourriture. A la montée, chaque homme reçoit comme solde 3,000 sapé- ((ues (environ francs) pour un voyage de cinq à sept semaines. Etant donné le bon marché inouï de la niain-

[i) Au printemps L898, M. Arcliibald LiUle, l'un des doyens do la colonie européenne de Shanghai, a réussi, après des années d'efforts infructueux, à amener un petit vapeur jusqu'à Tchouog- King. Mais il s'en faut que le problème soit résolu. Ce steamer a franchi les rapides du Yang-Tsc comme les chaloupes de Cochiiichioe sont arrivées aux biefs supérieurs du Mé-Kong, en remontant les chutes de Khône rt de Kemmerat, moitié sur terre, moitié sur l'eau, halé et traîné tour à tour. La descente serait des plus hasardeuses. Ce vapeur, selon toute probabilité, sera mis en service sur le haut fleuve, lequel, en amont de Tchoung-King, est libre d'obstacles sur un parcours d uuc ceutaim* de lieues.

JIUR LE YANG-TSK 181

d œuvre, les barques, selon toute vraisemblance, ne sont pas près de céder la place aux vapeurs. Elles vont moins vite» mais les Chinois ne sont point pressés. Longtemps, bien longtemps encore, les coups de gaffe résonneront le long des parois rocheuses et les files de haleurs tireront la cordelle en jetant leurs mélopées monotones aux échos des gorges.

C'est peut-être ce qu'il serait utile de faire comprendre aux populations marinières du Yang-Tsé. Mais la plupart de ceux qui, soit dans leurs entretiens, soit dans leurs brochures abordent ce sujet, raisonnent de tout autre sorte, et leurs paroles consolantes sont plutôt faites pour exaspérer les colères. « Parfaitement, disent-ils, les jonques seront avant peu remplacées par des engins moins primitifs : elles disparaîtront, c'est là, bonnes gens, une nécessité inéluctable, sachez-le. Mais où est le mal? Vous n'en serez pas plus à plaindre. Vous gagnerez votre vie aussi bien, beaucoup mieux même que par le passé. La vapeur aidant, des industries nouvelles vont éclore; les mines seront exploitées comme il convient, la contrée sera égayée par des usines. Vous peiniez le long du fleuve. Eh bien, vous travaillerez à terre. A la place de l'aviron, vous manœuvrerez le pic et le marteau. N'est-ce point une honte que des êtres humains soient attelés de la sorte au bout d'une corde? il nous appartient de vous arracher à ce métier do bêtes de somme. Bénissez-nous comme des bienfaiteurs. - Ainsi pensent nombre de personnes, entre autres un Américain, M. Virgil-C. Hart, de la ' China Inland Mission « , qui, dans le remarquable volume où il relaie son voyage dans la Chine occidentale, signale à l'indignation du monde civilisé la besogne dégradante à laquelle s'assujettissent les tireurs de jonques du Yang-lsé-Kiang, et appelle de tous ses vœux la vapeur libératrice. Les braves mariniers ne

ISt LE TOUI D'ASIE.

sont point de cet avis ; ila- n'ont pas honte de haler, la corde à l'épaule, leurs pesantei barqoea. lU n'estiment point que piquer le cbarbon on battre le fer soit une cai^ rière beaucoup plus libérale que la lotte de chaque jour contre les rapides du terrible fleuve. Us nViiti<ii(li'iit point besogner sous terre, mais dans la plein air. un igraDil jour, comme leurs pères ont véco.

Notre jonque est assez ¥aste. Elle a, de bout en boni, â;i mMrcs 50 cl i inètres 50 de large, au iiiiiili-f'-rouph!,la partie antérienre est fort basse, ciilii^remenl décov vcrlc, le plat-bord arrêté au ras du pont, qui se Imun seulement à un mètre au-dessus de l'eau. Pnr contre, l'arrière est surélevé à la façon des galères antiques. L«) deux tiers de l'espace compris entre le màt et In poupt sont occupés par le logement réservé aux pasKagcrs. Il se compose d'une salle oblongue subdivisée en quatre compartiments au mûfen de cloisons mobiles. Les domestiques s'installent dans l'arrière- chambre communiquant avec la cuisine : celle-ci est traversée diagonalement par 1.1 longue barre du <{onvernail que manœuvre un timonier juché sur le toit. Cette disposition, soit dit en passant, nVst pas des plus commodes pour le service; elle met à l'épreuve l'ingéniosité de notre chef, obligé de protégeri ù chaque minute, contre les heurts de la lourde pièce dt bois, son petit brasero et sa casserole.

L'embarcation est d'une propreté rigoureuse. Les batfr lirrs du Vang-Tsé, négliges dans leur accoutrement, aflicheut une véritable coquetterie dans la tenue de lenn jonques. Ils les lavent, les astiquent plusieurs fois pê jour. Pas un détritus ne tratnc sur le pont. Les cobîmi sont badigeonnées de tons vifs, décorées de peintures oà la fantaisie de l'artiste a entremêlé Icx motifs champétréÉ el les scènes guerrières, les démons et les dieux. Trots panneaux ctalenl en beaux caractères dorés des souhaits

ù Tadresse de rËmpcrcur, ainsi que des passages empruntés aux Classiques. Sur le premier, on lit : « Que le fils du Ciel vive dix mille années! » Les deux autres ne contiennent que ces formules d'une concision énigmatique : :< Radieux chemin des étoiles !» — « Onde limpide et brise fraîche! » Les Chinois appellent cela un poème.

Dans ce logis gai, quelques petits détails laissent à désirer. Les portes ne ferment point, les fenêtres guillochées laissent passer la bise : çà et la, par une fente de la toiture, un pan de ciel apparaît. Cependant, avec le secours d'un petit poêle assujetti tant bien que mal dans la pièce qui tient lieu d'antichambre et de salon, on peut vivre là-dedans avec un réel confort en dépit des courants d'air.

Derrière la cuisine , sur la poupe , est ménagée une

soupente où habitent le patron et sa famille. L'entrée

ressemble à un portail de pagode sculpté à jour, chargé

de festons et de dorures. Un Bouddha y trône sur son

lotus au fond d'une niche devant laquelle bnilent des

baguettes parfumées. C'est au seuil de ce temple, dans ce

cadre étincelant que se présente à nous l'épouse du lao-

pann^ la ménagère aux très petits pieds. Elle fait peu de

bruh, Mme la lao-pann, et pas beaucoup d'ouvrage. Elle

passe la majeure partie de son temps assise devant sa

porte, à respirer le frais, immobile et contemplative. A la

voir ainsi, de bleu vêtue, les bras croisés, froide et calme

comme une figure de porcelaine, on se demande laquelle

des deux idoles a la primauté, dans ce sanctuaire, du

Bouddha ventripotent ou de la petite femme aux yeux

fendus en amandes.

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