‹ Le tour d'AsieChapitre 17 sur 39 · DB LA BBLLB KOUAN-VIN. TCHOLNG-KING · texte numérisé non relu

DB LA BBLLB KOUAN-VIN. TCHOLNG-KING

Dans ce lent voyage, Timpétuosiié da coarani n^est point Fn nique cause du retard. II faut souvent stopper plusieurs heures aux approches des rapides par suite de l'encombrement occasionné par les jonques qui nous précèdent. Point de passe-droit , ni de coupe-file. On doit faire queue , comme au théâtre, trop heureux si Ton en est quitte pour une demi-journée d'attente. Il convient de cemptcr encore avec les bourrasques aussi violentes que soudaines. C'est tout au plus si nous avons, ajijourd^hui, avancé de trois lieues. Nous avions eu cependant un beau départ, ce matin; la mousson de nord-est nous faisait, sans autre aide que la voile, filer près de huit kilomètres à l'heure. Tout à coup une saute de vent nous arrête court, une véritable tempête qui soulève le sable des berges en tourbillons aveuglants. Force est d'atterrir et de demeurer, sous cette averse pulvérulente, à l'attache durant six heures.

Dans l'après-midi, heureusement, tout s'apaise. On

franchit sans accident le rapide, puis le défllé de Tong- Ling que dominent des escarpements de 1,200 mètres. La nuit nous a surpris en face des rapides de Sin-Tann , dont on entend les mugissements répercutés au loin par les échos des gorges. Le fleuve, à peine remis de sa course folle, a des sursauts, des soulèvements houleux qui, toute la nuit, au mouillage, au fond d'une anse très abritée pourtant, imprimeront à notre bateau tirant sur ses amarres les oscillations d'un navire au large*

Lundi 27 janvier.

Parcouru, hier, moins d'une lieue. Mais que d'émotions ^ans ces trois kilomètres si péniblement conquis ! La montée des deux rapides situés en aval du pittoresque village de Sin-Tann a exigé six heures pleines elles efforts de soixante hommes. On a remis au lendemain l'attaque <iu troisième rapide, de beaucoup le plus violent. Nos Jialeurs avaient bien droit au repos. Le chenal, au surplus, était obstrué par une dizaine de grosses jonques qui j>eiiiaient depuis l'aube. Nous nous sommes, les amarres doublées, accotés aux rochers, sur la rive droite, à quelques mètres de la formidable coulée Le bruit des eaux ^tait presque assourdissant et nous étions secoués aussi :^udement que sur une mer en furie.

Ce matin, à dix heures, le passage est libre; 50 mètres

«\ franchir, pas davantage, et cela nous prend une heure

^t demie — qui paraît un siècle. On avance de façon

imperceptible, centimètre par centimètre. Les soixante

liommes tirent en désespérés, rampent cramponnés des

mains et des pieds aux aspérités du sol. Le Yang-Tsé, au

sortir des gorges de Mi-Tann, se heurte contre un barrage

formé de débris d'avalanches ; de chaque rive, d'énormes

escarpements ont glissé dans le fleuve, déterminant moins

un rapide qu'une véritable chute ; la dénivellation est au moins d'un mètre. Ce sera Tobstatle le plus sérieux pour les vapeurs qui tenteront un jour le voyage entre I-Tchang et Tchoung-King. Peut-être même, suivant Topimon que j'ai entendu soutenir, il y a peu de jours, par le plus expérimenté des capitaines au service de la u China Merchant Company » , est-il insurmontable. Les difficultés seraient moindres lors des grandes crues d'été où les eaux s'élèvent à 15 ou 20 mètres au-dessus de l'étiage, noyant tous les brisants. Encore l'expérience, pour avoir chance de réussir, exigerait-elle des bâtiments d'un type spécial qu'il s'agit de créer. Mais, selon toutes probabilité, on devrait, six mois sur douze, recourir à un transbordement. Et je crois qu'il en sera de même sur d'autres points. Longtemps encore la question servira de thème à des conférences éloquentes, sera l'objet d'ardentes controverses ; des années s'écouleront avant que les steamers accèdent au Sé-Tchouen sans rompre charge.

11 existe deux passages : le chenal de montée longe la rive droite, serpente parmi les rochers qui permettent de s'aider de la perche et de la gaffe. Le chenal de descente est le milieu du fleuve, le glissoir où l'eau se précipite en vagues gigantesques. Les grandes jonques manœuvrées par cinquante rameurs, leur mât abattu, y déGlent avec la rapidité d'un express. Et c'est un spectacle émouvant de les voir s'engager dans ce passage où la rencontre du moindre écueil les réduirait en miettes. Les accidents sont fréquents. Ce matin même une d'elles a fait naufrage. Elle a réussi cependant à aller s'échouer deux cent mètres plus bas sur les galets où elle gît couchée sur le flanc, la quille rompue. Ce qu'on a pu sauver de la cargaison est entassé pêle-mêle sous une tente; l'équipage très philosophe, a formé le cercle, se réchauffe au soleil, fait sécher ses hardcs et fume ses pipes.

Siru LE VA\C-TSÉ. 187

Dca linrijues de sauvetage, peinles en rouge el b.illiinl Vavillon impérial, craiscot en amont et eu uvul des ra- Vides. On les rencontre aux approches de toutes les passes dangerenses du Vnng-Tsé. facile flottille a été orjjanisce, il y a quelques années, par les soins lie l'nmi- *al Ho. C'est, dans ce pays du luisser-faîre el des vains simulacres, l'un des tr^s rares service» fonclionnant avec ■■é;)ii!anlé.

Ce même soir, entre six el sept, nous abordions le Teli-Tann, terrible seulement aux liautes eaux, bien qu'en «:e moment la vitesse du courant y suit encore en moyenne <lc six à huit nœuds à l'heure. \ous l'avons franchi sans siecroc grâce ù l'entrain de nos mariniers qui, pendant «;e(te rude journée, ont fait preuve d'une endurance rare.

Ce mode de transport a ceci de bon qu'il permet au

vuyiigeur de combiner, à son ^ré, les douceurs, un peu

Tiiorofs, de la navigation et le plaisir de la promenade.

Tous les Jours, dfis que le terrain parait propice, la rive

«lodérément escarpée, nous prenons terre et parcourons

à pied trois ou quatre lieues, C'est une joie d'échapper

pendant quelques heures à l'emprisonnement du bord.

Par malheur, c'est toute une affaire d'obtenir qu'on veuille

liien nous débarquer. Notre équipage ne peut se faire à

l'idée que des gens comme il faut aient besoin d'user leurs

jambes. Ce sont, chaque fois, de nouvelles difBcuItcs, des

palabres interminables. L'accostage est malaisé, le sentier

à peine praticable; on va, dans uti instant, passer sur

l'autre rive. Que sais-je encore? J'insiste el, à force de

patience, finis généralement par avoir le dernier mot.

Traversé de la sorte hier plusieurs hameaux accrochés à la montagne : Niang-Ko, liuo Lnung-To, dont les lialii-

lants exploitent « d'une manière très primitive, les gise — ' uients de houille qui abondent sur les deux rives. \\^ n'extraient bien entendu que les couches supérieures, uir combustible de mauvaise qualité, mélangé de terre et de pierrailles. Ils le pulvérisent, le triturent, y ajoutent une certaine quantité de glaise, de charbon de bois et, de cette pâte, confectionnent des briquettes. Les autorités se sont jusqu'ici refusées à permettre l'emploi des procédés européens. Mlles préférenf attendre, avec l'espoir chimérique de réussir un jour à faire exploiter les mines par (les moyens plus perfectionnés, mnis a leur profit, sons aucune ingérence étrangère. Vers midi, laissé sur la gauche Pa-Toung, chef-lieu de district, ville de cinq à six mille âmes, d'aspect misérable. Les habitants attribuent le peu de prospérité de la place, non pas à l'exploitation trop superficielle d'un sous- sol fort riche, mais à de fâcheuses influences résultant d'un feng-shui déplorable. Le bourg est exposé au nord, d'où descendent les génies nialfaisanls; la nionlagne lui dérobe les ftivorables brises soufflant (le l'oiiesl cl du sud. Afin d'atténuer le mal, on a édifié au bord du fleuic, à Ires grands frais, une élégante lour-pagode à six étages. Mais les gens n'en sont pas devenus plus riches.

Devant Pa-Touug, la joncjue est accostée par un grand sampan (pii m'apportait la carte et les compliments du mandarin. Ce fonctionnaire me faisait savoir que la barque contenait (juatre nnlitair(?s de son yainen : ils avaient pour consigne de nous escorter jusqu'à ()u-Chan-Sien où nous devions arriver le jour suivant. Je lui ai fait passer nos cartes rouges avec nos remerciements. Vous sommes très touchés de la prévenance, mais jious nous serions bien volontiers passés de l'escorte. Deux heures plus tard, au rapide de Moudhou, un incident : la cordelle casse. Mais nous en sommes (juitte pour une petite émotion

et pour une pause d'une heure. La nuit nous a trouvés dans la gorge de Kouan-Lou-Kéou, longue de 32 kilomètres, une des brèches les plus grandioses pratiquées dans ces massifs calcaires par Teffort combiné des eaux et des siècles.

Aujourd'hui, sur le tard, au sortir de ce couloir sombre, nous apercevions à notre droite, à mi-coteau, la petite ville de Ou-Chan-Sien. iVous pénétrons dans le Sé- Tchouen au jour tombant. A défaut des caractères gravés sur le rocher au milieu dudéfilé de Kouan-Lou-Kéou,raspcct du ciel, subitement voilé de nuées, sufBrait à nous avertir que nous sommes dans la province réputée à juste litre la plus brumeuse de tout TEmpire.

La chaloupe mandarine qui nous escortait depuis Pa- Toung a fait demi-tour. En revanche, tandis que nos lionimes s'épuisent en vains efforts pour remonter, la nuit presque faite, les deux rapides situés juste en face de Ou-Chan-Sien, un émissaire du magistrat accoste avec un canot et demande : l*" à nous saluer; 2° à prendre copie de nos prsseports. La transcription de ces documents volumineux a pris une bonne heure, pendant laquelle la jonque a continué, ou plutôt essayé de continuer sa route. Par deux fois la cordelle s'est rompue. A la troisième tentative, le cable de bambou a tenu bon, mais les haleurs ont fléchi. La secousse fut si violente que tous ensemble ont été renversés, traînés sur les pierres; l'un d'eux, même, a été assez sérieusement contusionné. La jonque est partie en dérive, reperdant en quelques minutes la dislance franchie en une heure de halage forcené. Ingouvernable, tournoyant sur elle-même, elle s'en allait comme un cheval qui a cassé sa longe, nous emportait dans les ténèbres, parmi roches, au petit bonheur. Et pendant ce temps-là, dans la cabine, à la douce lueur de la lampe, le scribe copiait paisiblement nos passeports, insoucieux des péripéties de

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la navigation, des dangers de cette descente vertigineuse à pareille heure. Enfin nous réussîmes à gagner la rive sans avarie. On s^est amarré tant bien que mal, le batelier meurtri a été rccooCorté par une friction et de bounc paroles, et la quatrième épreuve fut renvoyée au lendemain.

30 jaiv'cr.

Escaladé ce matin les deux rapides qui, hier soir, son.» avaient pris tant de temps en pure perte et, après ces deux là, une demi-douzaines d'autres à la file, pas bien effrayants, mais quijont suffi pour nous empêcher de dépa^sser, du petit jour jusqu'à midi, une allure moyenne de deux kilomètres à Theure. J'en ai profité pour flâner à ferre, sur un joli sentier taillé à flanc de coteau, à une centaine de mètres au-dessus du fleuve ; un sentier des mieux entretenus avec, de loio en loin, des travaux d'art, un mur de soutènement, des poals de pierre. Sur les pentes, nombre de fermes, quelques hamefiiix assez propres, rappelant les villages du Nippon.

Depuis hier la vallée est plus large; toujours les grands massifs calcaires avec leurs rochers posés en diadème sur les crêtes, mais assez loin, à l'arrière-plan. Le pays esi déboisé. Seulement, des touffes de bambous grêles autour des villages, quelques bouquets de pins. Terres bien cultivées : des champs de blé, de fèves; peu de rizières. La population a l'aspect rude mais l'humeur pacifique. On nous dévisage avec étonnement, on chuchote, les enfants nous saluent — à distance prudente — de l'éternel yang^ koiicî'dzu! appuyé d'un éclat de Vire. Mais c'est plutôt de leur part une plaisanterie qu'une injure haineuse à l'adresse des « diables étrangers » .

Le soir, en approchant des gorges de Feng-Chien, le

paysage est redevenu sévère. La vallée se rétrécit de nouveau, sinueuse : le YangTsé gronde, coupé de grands bancs de roches. Des hameaux encore, mais de plus en plus rares, perchés comme des nids, en encorbellement sur Tabîme; puis plus rien que des cimetières, des tombes par centaines, très anciennes pour la plupart, très oubliées, envahies par Therbe, toutes placées de biais, regardant le sud-ouest d'où viennent les vent tièdes et les bienfaisants génies. Près de ces sépultures, une vieille paysanne et un bambin agenouillés pleuraient à chaudes larmes. C'était la première manifestation de douleur sincère à laquelle j'assistais depuis mon arrivée en Chine oùles fiuàéraiUes sont célébrées presque an» gùement que les noces. Et, dans ce nteaosfère, dans cette fin de jour, c'était d'une inexprimable mélancolie, ce groupe de l'aïeule et de l'enfant mêlant leurs plaintes à la rumeur profonde du fleuve.

1" févricp.

Passé la journée d'hier à Koueï-Tchéou Fou. Les mariniers ont coutume de s'y arrcler à la montée pour s'y reposer après une semaine et plus de durs labeurs dans les rapides et les défilés. Nous avons, en huit jours, franchi seulement cent soixante-dix-sept kilomètres; ce sont, il est vrai, les plus accidentés du long voyage fluvial; désormais nous avancerons de façon moins irrégulière, la moyenne de vitesse restant toujours bien inférieure à celle du pas accéléré.

Koueï-Tchéou Fou est une préfecture de 40,000 âmes, d*un assez bel effet à distance, derrière ses remparts. Mais le mouvement commercial y est presque nul. Les habitants vivent surtout de l'exportation du sel extrait des eaux-mères. Les puits et les fours évaporatoires sont situés sur un banc de sable à un kilomètre en aval. Letra-

vail n'est possible qu'en hiver. Dès les premières crues du printemps, l'orifice des puits est clos, recouvert de béton ; on démonte hangars et paillotes, et l'exploitation est suspendue pour cinq ou six mois. Somme toute, un marché sans grande importance mais agréablement situé et pas trop malpropre. Beaucoup de temples, pagodes et bonzeries qui ne sortent pas de l'ordinaire. La banlieue n'est qu'une vaste nécropole; la montagne à laquelle s'adosse la cité est, de la base à la cime, bossuée de tombes. En Chine, les défunts sont très encombrants.

Le seul Européen résidant à Koueï-Tchéou est un missionnaire français. Nous l'avons trouvé grelottant la fièvre, au fond d'une antique bâtisse chinoise qui menace ruine. En y pénétrant, je n'ai pu m'empécher de songer aux belles églises, aux procures, aux séminaires de certaines villes du litoral, et le contraste m'a été pénible. Jamais je n'oublierai la physionomie de l'homme : il a soixante ans à peine, on lui en donnerait quatre vingts. Dans la chambre humide, étroite et sombre, le sol battu tient lieu de plancher; cloués contre le mur lézardé, un crucifix, des images de piété, quelques souvenirs de France, un képi de soldat. Mous sommes sortis de là le cœur serré

Il a plu toute la nuit : pluie dans la vallée, neige sur les hauteurs. Ce matin, les cimes environnantes étaient poudrées à frimas. Nos hommes, hier, ont fait la fête dans les maisons de thé et ne sont rentrés à bord que très tard, ce qui' ne les a pas empêchés d'être debout au premier chant du coq, un coq attaché sur le toit de la cabine, et dont les heures sont comptées.

3 février.

Vent contraire, temps maussade et gris paysage embrumé, et c'est vraiment dommage, car il mériterait le

plein jour. Au delà de Koueî-Tchéou Fou, la vallée est plus ouverte, le fleuve s'étale, créant des sortes de lacs larges parfois d'un quart de lieue. Hier, dans la journée, une courte embellie, le temps d'apercevoir, sur la droite, les pagodes peintes de Yun-Yang-Sien, simple chef-lieu de district, mais plus populeux et autrement animé que la préfecture, avec son port encombré de jonques, ses villages de mariniers, installations temporaires, hangars et paillotes qui disparaîtront dès les premières crues.

Ensuite, des rives presque désertes, des cultures, mais un très petit nombre d'habitations. Le long du Yang-Tsé- Kiang, dans la région montagneuse comme dans les plaines alluviales du Hou-Pé, la campagne .donne souvent l'impression d'une solitude. De loin en loin seulement, quelque ville murée où toute la population semble chercher un abri contre les maraudeurs. Depuis hier, sur les plus hautes cimes, commencent à apparaître les chai-iséy C3nceintes fortifiées édifiées du temps des Mings. Quelquesunes sont encore habitées ; plusieurs sont de dimensions imposantes; des centaines de familles y pourraient tenir à l'aise. Ces cités de refuge ont rendu de réels services penc]ant la rébellion des Taï-Pings et paraissent assez bien entretenues. Ces vieilles murailles ont leur éloquence : elles en disent long sur les mœurs du peuple, sur la paix intérieure, la sécurité douteuse des routes. On croirait que les gens sont toujours sur lequi-vive, hantés par la crainte des bandes pillardes. C'est le moyen âge.

Nous n'avons abattu aujourd'hui que 29 kilomètres. Un grand rapide, Chang-Chan-Loung, formé par un archipel de roches où les vagues brisaient avec fureur, nous a fait perdre beaucoup de temps. Les haleurs sont restés attelés à la cordelle pendant dix heures ; aussi leur lassitude est extrême. Les bols de riz avalés, ils ont déroulé leurs nattes et repV)sent maintenant d'un lourd sommeil. Les ^{rosses

lanternes en papier huilé projettent sur ces corps tassés pôle-méle une lueur funèbre. On se représente ainsi le pont d'un bâtiment de guerre après Tac lion, jonché de morts. Pour la première fois depuis bientôt une semaine, la soirée est belle, le ciel plein d'étoiles.

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