février
Le pays, depuis deux jours, est redevenu riant. Toujours pas de soleil, mais on le devine prêt à trouer le léger rideau de nuées. Une vapeur translucide et bleutée enveloppe toutes choses, traîne sur les eaux couleur de cendre, sur les berges rocheuses, sur les cimes lointaines. Pour la première fois, le Fleuve Bleu m'a paru mériter son nom. Le pays, à mesure que nous avançons dans le Se- Tchouen, est plus peuplé; les bourgades, les villages, les petites fermes à demi-cachées sous les bambous se succèdent à courts intervalles. Le paysage, dans ses grandes lignes, rappellerait d'assez près certaines vallées du versant méridional des Alpes, n'étaient les tours fuselées, les pagodes à toitures polychromes plantées ç à et là sur les coteaux .
Passé l'après-midi du 4 à Ouan-Sicn, la ville la plus importante que nous ayons rencontrée depuis I-Tchang. Cent mille âmes ou peu s'en faut ; commerce très actif. Des centaines de jonques se pressent dans le port, à l'embouchure du Si-Ho. Cette rivière, avant de mêler ses eaux à celles du Yang-Tsé, entaille la rive gauche en une gorge profonde qui sépare Ouan-Sien de ses faubourgs. Un très beau pont de pierre, d'une seule arche de trente
SUR LE YAi\G-TSE. 195
mètres d'ouverture, enjambe le précipice. Sur ce pont sont juchés de petits sanctuaires, des habitations, des boutiques qui semblent soutenues par un Gl, tant Touvrage a d'élégance et de légèreté.
Traversé la ville de bout en bout. Une bonne heure de marche par des ruelles où s'agite, dans la pénombre, une foule affairée, occupée à mille petits métiers, disposant sur les dalles boueuses des étalages de tout genre. In dédale d'escaliers, de couloirs, de passages couverts; dos voûtes surbaissées où luisent les feux des rôtisseries, où les bouchers exhibent à des crocs fichés dans la muraille des quartiers de viande pantelante. Quelques vieilles cités d'Europe recèlent encore de ces coins noirs où s'exercent de vagues trafics : il me semble avoir déjà vu cela dans telle bourgade de l'Italie moyenâgeuse, en Toscane ou en Ombrie. Mais ici le modernisme n'a point mis sa note. C'est la Chine d'il y a mille ans. Rien n'a changé, dans cette cité aux rues montueuses et fétides qu'emplit un bourdonnement de ruche.
Sur notre passage, la curiosité était des plus vives. Aucun Européen ne réside à Ouan-Sieii. La mission est desservie par un prêtre chinois. Nous avons visité sa chapelle et son jardinet. Mais le missionnaire était absent. Xous lui avons laissé nos cartes avec nos salutations en latin, seule langue d'Occident que le digue homme comprenne.
Un sampan nous a reconduits à notre jonque, le laopann ayant jugé prudent de s'amarrer sur l'autre rive, de crainte que Téq^uipage ne se dispersât jusqu'au lendemain pour courir les fumeries d'opium, les maisons de thé et les bayadères dans les prix doux. Un millier de spectateurs assistaient à noire embarquement . Pas une insulte.
11 n'en a pas été de même aujourd'hui, àTché-Pao-Tchaï, un très joli bourg étalé à la base d*un grand roc isolé au-
196 KB TOUl D'ASIE.
quel 8*accoie une pagode en boû à onse étages. La population entière, très intriguée, nous serrait de près, mais sans manifester d*abord aucune intention hostile. Tout à coup une voix cria : a Ce sont de mauvaises gens ! « Aussitôt les mottes de terre, les cailloux, les briques de pleuvoir, sans d'ailleurs nous atteindre, les spectateurs placés aux premiers rangs demeurant neutres. Les projectiles — quel^ ques-uns d'un calibre inquiétant — étaient lancés d^asse loin par des individus dispersés sur les pentes» en tirait leurs, et dissimulés derrière les buissons. La situatio n'était pas bien grave; elle avait même son côté comiqn à voir reffarement, la stupeur inénarrable de nos bpyi devant ce tir plongeant dont les éclats maculaient leu blouses neuves. Être lapidés par des compatriotes, cela passait leur entendement. De retour à bord, je les ai dépêchés, en leur adjoignant dix de nos haleurs les plus solides, au petit mandarin de Tendroit, àqui jefaisais demander de vouloir bien nous donner quelques explications au sujet des procédés au moins étranges de ses administrés envers des voyageurs inoffensifs.
Une demi-heure plus tard, un envoyé venait, avec force révérences, nous supplier d'agréer les regrets et les excuses du représentant de l'autorité. On découvrirait les coupables et ils seraient châtiés d'importance. Je n'en crois rien. Mais la démarche nous suffisait. Les très humbles courbettes exécutées devant une assez nombreuse assistance accourue sur la berge ne pouvait manquer de produire bon effet. Notre dignité était sauve.
8 février.
Les populations se suivent et ne se ressemblent point. Mal accueillis, avant-hier, à Tché-Pao-Tchaî, on nous reçoit aujourd'hui à Chang-Tchéou, avec un empressement
plutôt gênant. Nous avions atterri à quatre ou cinq kilomètres de cette sous-préfecture, plantée parmi les feuillages sur une hauteur formant promontoire, à Tun des coudes les plus accusés du fleuve. Le site est délicieux : des coteaux très verts où les essences d'Europe se mêlent à la végétation semi- tropicale, les érables aux l)anians et aux bambous. C'est la première fois que la <!arapagne chinoise, en général si dégarnie d'arbres, se montre à nous sous cet aspect. L'effet est imprévu et <;barmant. Il ne manque qu'un rayon de soleil. Le ciel, jpsLT malheur, est plus voilé que jamais ; un ciel du Nord ; ^jn paysage amusant du Japon entrevu dans l'atmosphère Ijlafarde de Londres ou des Pays-Bas.
A la porte de la ville, la foule qui guette notre arrivée ^2si tellement compacte que nous sommes contraints de ■nionter en chaises pour nous frayer un passage. Les por- ~t:eurs, qui ont reçu l'ordre de nous faire purement et simplement traverser la ville, se croient obligés de nous c^ronduire tout d'abord chez le mandarin, et les curieux que rien ne décourage se hâtent de suivre, pénètrent sans Façon dans le yâmen, envahissent les cours et les antichambres malgré les admonestations des gardes. Bien mal logé, le mandarin. Les bâtiments sont délabrés, les murs suintent ; la pièce où l'on nous introduit, à peine éclairée par des fenêtres à carreaux de papier huilé, est d'une humidité glaciale. Aussi la visite est-elle brève : exhibition des passeports, échanges de cartes, deux tasses de thé, après quoi nous prenons congé, cérémonieusement escortés jusqu'à la rivière par quatre soldats d'assez bonne mine, et deux argousins armés de triques qui nous ouvrent un chemin à travers la cohue. La foule, cependant, grossit de minute en minute, s'écrase au seuil des boutiques, sur le pas des portes. C'est à qui coulera un regard du fond de la boite dans laquelle on emporte l'étranger. Et l'on
198 LE Tout D'aSIK,
éprouve une sensation singulière i être de la sorte promené en cage, passée Tétat de phénomène, pour rémerveîllement des badauds.
Depuis Ouan-Sien, nous avons aperçu plusieurs fois par jour, sur les rives, quantité d*individus occupés i diluer à la battée^les sables aurifères. Le métier n'est pas preci-^ sèment rémunérateur; tout autre qu'un Chinois n']^ gagnerait pas sa vie. Les parcelles d'or recueillies par ces patients laveurs leur assurent, pour huit ou dix heures de travail, un revenu moyen de 100 sapèques, environ 25 centimes. Le Yang-Tsé n'offre, on le voit, qu'une analogie très imparfaite avec le Pactole.
FengloD-Sien, il férrier.
Une ville sainte qui ne vit que des pèlerins, où l*on vend surtout des prières et des amulettes. Pagodes et
monastères constituent une cité à part, étagée sur les pentes et coiffant la cime d'une colline isolée en forme de cône. Des tours ajourées, des clochetons se dressent parmi les frondaisons touffues, détachant sur le vert fonce des banians les tons vifs de leurs laques rouges et de leurs faïences; un arrière-plan de montagnes bleuâtres, aux lignes douces, la majestueuse rivière étalée en un lac que sillonnent les grandes jonques, voiles éployées. Hier soir, à Tarrivce, Fengtou-Sien nous a semblé charmant dans le crépuscule.
Traversé ce matin la ville, gravi la colline de Tien-Sou- Chan, visité temples et bonzeries. Déception : tout cela n'est que trompe-rœil, plâtras et gâchis. Les sanctuaires, comme toute la friperie chinoise, ne gagnent point à être vus de près. Il faut à ces frêles édifices, d'une grîice achevée parfois, toujours plantés au bon endroit avec un rare instinct du décor, mais prodigieusement décrépits, le coup
SUR LE YAIVG-TSK. 109
d'estompé de la pénombre et du lointain . Les murs ont donné c?oup, les terrasses croulent, les laques s'efTritent sur les charpentes vermoulues. A Tintérieur traîne un affreux f-elent de moisissure, d'encens et de graillon. Des bonzes n longue robe grise, le crâne rasé, aux allures louches, vniusent sous les péristyles et dans les chapelles, vaquent à 1 cur petit ménage, font leur cuisine et le reste sous le regard .f-ftpprobateur des divinités. Vn de ces temples est consacré au iabuleux empereur Yu qui, selon la croyance populaire, nfploya plus de cent ans à creuser dans le grand fleuve m YH chenal praticable, soulevant des montagnes, pulvérisant M ^s roches, pas toutes, malheureusement. Les écueils ne ^ont encore que trop nombreux. Il est regrettable que le ol ivin empereur, pendant qu'il y était, n'ait point parachevé 1^ déblayage.
Mais de toutes les pagodes édifiées sur la montagne Mainte, la plus vaste, la plus vénérée, celle où affluent cr- laque printemps des milliers de pèlerins venus de toutes l^s provinces, est consacrée au dieu des Enfers, à Yen Lo \Vang, le Pluton chinois et à sa femme Kouan Yin, déesse cle la miséricorde — la Kouanon des Japonais, — invoquée l>ar les malades, par les épouses stériles, la souriante déesse C|ue les vieux maîtres céramistes ont représentée, avec tant cl e bonheur parfois, dans une attitude de madone. Ici, l'artiste ne s'est point mis en frais. Les deux statues de bois qui Ornent le temple sont modelées de la façon la plus som- Mnaire, drapées de toiles d'araignée, noircies par la fumée des cierges de suif et les flammèches envolées du monceau de paperasses brûlées par les fidèles. Le seul joyau du sanctuaire, c'est une légende, vieille comme le monde, que, sous des noms divers, la plupart des mythologies ont contée, l'éternelle histoire d'un dieu épris d'une mortelle- Il était une fois, — il y a de cela douze cents ans, — sous la dynastie glorieuse des Tangs, dans la ville deTchoung-
KÎDg, une jeune fille merveilleusement belle. Ses parents étaient de riches marchands, estimés de tons parce qu'ils se plaisaient à alléger les misères, donnaient sans compter au pauvre peuple, aux pauvres bonzes, et craignaient les dieux. Or il advint que la famille s*en alla en pèlerinage à Fengton-Sien, comme elle avait coutume de le faire chaque année, pour rendre hommage et porter une offrande à Yen Lo Wang. Les dévotions terminées, au moment de sortir, Kouan-Yin, — c'était le nom de la jeune fille — s'aperçut qu'un de ses bijoux, une boucle d'oreille d'un grand prix, à laquelle elle tenait fort, avait disparu. Vol ou malechance, on ne savait. Elle en fut très chagrine. A tout hasard, on chercha. Les prêtres, penchés sur les dalles, promenèrent leurs torches et leurs balais dans les moindres recoins, fouillèrent les interstices des pierres, secouèrent les nattes; on ne trouva rien. Soudain, l'un d'eux, en se relevant, poussa un cri de surprise. Miracle! Le bijou perdu étincelait, non point à terre, mais au-dessus de l'autel, entre lès mains de l'idole. Le dieu manifestait ainsi sa volonté ; bientôt après, il daignait l'exprimer d'une façon plus explicite. Le soir même, le grand prêtre eût une vision. Yen Lo Wang lui apparaissait environné de flammes et lui signifiait qu'il avait jeté son dévolu sur la belle Kouan Yin. Elle serait sa femme. Le jour qui venait de finir avait éclairé leurs fiançailles. Elle devait se préparer à le rejoindre à bref délai. .
L'émoi fut grand. Cependant, en gens pieux, les parents s'inclinèrent, séchèrent leurs pleurs et, de retour chez eux, virent, sans révolte, mais non sans tristesse, s'écouler rapidement les derniers jours que la magnanimité divine leur laissait pour s'emplir les yeux à tout jamais de la chère image de l'enfant, espoir de leur vieillesse, lumière de la maison.
Et voici qu'un matin, très doucement, sans agonie,
Kouan-Yin expira. Au même instant, le ciel s'obscurcit, le
sol trembla, des abîmes s'ouvrirent, d'où jaillissaient des
fla.i:inmes. A peine remis de leur terreur, le père et la
mère se disposaient à ensevelir la morte. Mais, ô surprise,
la oouche était vide, le cadavre avait disparu. Tous deux
de se rendre en toute hâte à Fen«]tou-Sien pour raconter
au^c prêtres ce qui s'était passé. Et, comme ils entraient
dans le temple, ils aperçurent la trépassée, transportée là
^n ne sait comment, étendue devant l'autel, la figure sou-
''^^riie, ravie, semblait-il, dans l'extase d'un beau rêve.
Le corps fut enveloppé d'étoffes précieuses, puis déposé "îi.ns une chasse aux pieds de la statue de l'infernal époux. ^ï^ m'assure qu'il est toujours-là, que les siècles ne l'ont point altéré. J'ai demandé à voir la relique, mais me suis l^^tJrté à un refus formel. Cela ne se peut, cela ne s'est J^"Tiais fait. 11 est des choses que l'on ne doit voir qu'avec les yeux de la foi. Nous avons dû nous contenter de l'his- ^^i**e et nous retirer sans avoir pu contempler les traits de lî^ divine Kouan-Yin. Proserpine et Pluton ! Je ne m'attendais guère à rencontrer, au fond de l'Asie, chez cette hu- ^^^nîtési différente des autres races, d'aussi vieilles connaissances; à retrouver sous ce ciel chargé de brumes, ces ^™^V^hes familiers évoquant la Grèce lointaine et lumineuse.
13 février.
1"" jour de la 22* année de Koiiang-Soii.
Amarrés depuis hier devant le village de Tié-Sèn-Tchi, ^^Us ne repartirons que demain. Cette escale nous est imposée pour cause de nouvel an chinois. L'équipage a pro- ^^aé à sa toilette annuelle, a lessivé plus ou moins ses ^ï'des. Puis la paillote a été dressée et la jonque pavoisée ^ longues banderoles où sont inscrits des souhaits et de-
vises lie circonstanca. Enfin le cuisinier, l'homme le pins important du bord en un tel jour, a attisé ses fourneaiii, eninssé dnns ses chnudrons d«s qunrtiei-s de porc, de )a volaille et des pelletées de clioui. Les hommes, nonchalamment étendus, fumaient leurs pipes, loul en suivant (les yeux les moindres détails de res préparntifs arTriolanti. Avant le festin, les petites bon(jies furent allumées et chiciin II fait /Inmher des liasses de papier emblématiques eB l'honneur desnïcux, avec les «gcnufleiions de n<{ueyr. 0&^ a également offert aux ancêtres le sacrifice du coq, leqai ira rejoindre le porc aux choux, réjouira les morts et ré jgalera les vivants. Le lao-pnnn nous a présenté sa cari avec ses compliments de nouvelle année. De notre nous avons distribué aux mariniers une gratification & mille sapèques et plusieurs paquets de cigares. CtinSaH', les ijrosses lanternes peintes suspendues h tribord et A bj-i bord, il ne restait plus qu'à nous exliorterlun l'autre «la patience, à écouler nos gens jaser, la pluie ruisseler snrifl toit et il compter lentement les heures.
Aujourd'hui tout le monde se repose, festoie selon 9CC moyens, s'esbaudit et se congratule d'un bout à l'iiulre dtt vaste empire, et jusque dans ce pauvre hameau èa Sif Tclmuen. Nous redoutions celte balte forcée, le vacarme que ne devaient pas manquer de faire nos bateliers en gfr' guette, excités par de fréquentes rasades d'aleool de riï. Tout s'est passé de la façon la plus calme et la plus innocente. A peine, <à et lit, quelques pétards pour chasserlea mauvais esprits; puis le repas, suivi d'une partie de dés, A terre, la gaieté n'a pas été beaucoup plus bruyante. Pour ces paysans, le clou de la fêle a été notre présence. Jamais peut-être Kuropéens n'avaient mis le pied dans l( Aussi avons-nous été très entourés pendant nos promee&des Mais les gens ont de bonnes fi,Tnrcs. Cent cinquante k deux cents spectateurs sont demeurés jusqu'au soir sur la
berge, épiant et commentant nos mouvements : des enfants pour la plupart, dans leurs habits de fête, des cotonnades bleues à peu près immaculées ; des fillettes à petits pieds, très drôles avec leurs frimousses de chattes maigres, leurs chignons piqués de fleurs artificielles. Ce petit monde rit et s'amuse de nous, mais sans malice. \ous lui jetons quelques poignées de sapèques et cette munificence nous vaut une sérénade sur le gong et les cymbales.
Et demain, àTaube, nous poursuivrons notre route vers Tchoung-King. Toujours la montée morne du fleuve, sous un jour funèbre, cheminant comme hier à la cordelle, péniblement, sous le ciel gris, sur Teau grise.
Mardi, 18 féi^rier.
Aujourd'hui enfin, vers quatre heures de l'après-midi, nous distinguions, sur la droite, les deux promontoires à l'extrémité desquels les eaux claires de la rivière Kia-Ling se déversent dans le Yang-Tsé, que Ton désigne ici sous le nom de Kin-Tcha-Kiang, « Fleuve aux sables d'or » , et séparées par le Kia-Ling, les cités sœurs : Kiang-Pei et Tchoung-King-Fou .
La situation de Tchoung-King est incomparable. La métropole commerciale du Sé-Tchouen étage, sur les pentes d'une longue presqu'île en forme de croissant, ses bâtisses enchevêtrées, les capricieuses silhouettes de ses temples, ses yâmens aux murs blancs, ses u hongs » bondés de marchandises. Au sommet de Iji haute falaise se dressent de vieux remparts percés de portes à plein cintre d'où dévalent vers la grève des escaliers de quatre ou cinq cents marches. Sur ces degrés, se hâte et se bouscule tout un peuple de mariniers, de portefaix, de porte-chaises, tandis que des centaines de jonques dégorgent sur les galets le contenu de leurs coques, les balles de laine du Thibet, les
cotons du Hou-Pé, les caisses d'opium et de thé, les sacs de sel, les pains de cire de Kia-Ting. En face, sur la rive droite, des campagnes riantes, des cultures en terrasses, jardins, rizières, champs de blé et champs de pavots, maisonnettes blotties parmi les mandariniers, hameaux épars dans les verdures pâles. Plus loin enGn, vers le S.-O., se déploient en écran des montagnes élevées de 7 à 800 mètres ponctuées de tours -pagodes, d'oratoires, de monastères, de coquets édiGces moitié temples, moitié guinguettes. Tout cela, hélas! décoloré par la brume : sur ce p«aysage délicieusement cocasse, invraisemblable, qu'on dirait dessiné par un décorateur de potiches, pèse un ciel blafard; sur cette nature en fête, le brouillard du Nord.
Après de lentes et savantes manœuvres dans la mêlée des jonques et des sampans, le lao-pann parvient enGn à découvrir un point d'atterrissage. A la nuit tombante, nous nous amarrons déGnitivement non loin de la porte des Taïpings. Ily a un mois jour pourjour que nous avons quitté I-Tchang. Nous avons depuis lors parcouru, à la cordelleet à la rame, plus de 700 kilomètres. Sept semaines de voyage et 600 lieues de rivière nous séparent de Shanghaï.
Tchoiing-King, 18 février-4 mars.
On s'est^ depuis plusieurs mois, entretenu plus d'une fois en France de Tchoung-King et du Sé-Tchouen. On a, non sans quelque lyrisme, insisté sur le magniGque et imminent avenir de la contrée, sur la richesse de cette province, l'une des mieux cultivées, en effet, du Céleste-
Empire et doat la population est modestement évaluée à soiiaDte-dii millions d'habitants. Soiiante-dii millions, c'est peut-être beaucoup, étant donné qu'une portion con< sidérable de ce vaste territoire, surtout dans l'Ouest et le Sud-Ouest, est occupée par des peuplades presque îndépendiiDlcs au sujet desquelles les stntistiques ne peuvent fournir aucun renseignement précis. Mais, en Chine, quelques millions d'hommes de plus ou de moins importent peu ; ne chicanons point sur les chiffres. Reste à savoir si cette population, double de celle de la France, ou peu s'en faut, doit à bref délai, comme quelques-uns l'afGrmenl, saluer avec des transports d'allégresse l'apparition sur ses marches (les articles de provenance européenne, si les produits de nos manufactures, en particulier, y trouveront acheteurs, ce que valent, en fait, ces clients espérés.
Après une quinzaine passée à Tchouug-King, je n'ai pas. Dieu merci, la prétention de vaticiner avec autorité sur un sujet aussi complexe. Cependant, cinquante jours de voyage sur le Yang-tsé-Kiang nous ont permis d'observer, non pas seulement la belle nature et les petits bateaux qui vont sur l'eau, mais aussi ce que ces bateaux transportaient. Et de ce qu'il nous a été donné de voir, nous ne pouvons nous empêcher de conclure que les grandes espérances relatives à la progression constante et presque illimitée des importations européennes au Sé-Tchoueo par la grande voie commerciale du Fleuve Bleu sont quelque peu prématurées. De quoi se compose le fret que nous avons vu tour à tour embarquera Shanghai, transborder à Hankéou, décharger à I-Tchang pour être réparti dans les jonques du haut fleuve? Eu majeure partie de cotons bruts ou ouvrés. Il n'est pas sans înlcrct de rappeler que, dans ces dernières années, les apports de cotonnades étrangères ont plutôt diminué. Par contre, tandis que l'importation des tissus tendait à décroître ou demeurait stationnoire
les demandes de matière première augmentaient dans cf ^ proportions considérables. Or une grande quantité de ce^^'^ matière première ne vient plus de Textérieur : de jour ^^^^ jour, la culture du cotonnier s'étend davantage dans le^^ ^^ plaines du Hou-Pé occidental, surtout dans la vallée de IS- ^^ rivière Han et dans le district de Sha-Sc. Ces cotons d K:^<^ provenance chinoise montent au Sé-Tcbouen, jusqu'à 1^ K 1& capitale et même au delà, vers les frontières thibétaines ^^ -s* Les balles sont expédiées de Tchoung-King à Tcheng-ToLJr ^^" à dos d'hommes ; le prix de transport par 190 caltks (nrs ^^ peu plus de 100 kilogrammes) est seulement de deui^ ^^^ ligatures (environ 5 fr. 75 au change actuel). A coup sûcv ^-^J les cotonnades manufacturées par les tisserands du Se — ^^=3^ Tchouen sont loin de sufBre aux besoins d'une clientèle=^ ^^ aussi nombreuse. Leur prix de revient est plus élevé qucs::^ ^^ celui des tissus importés d'Europe ; elles ont moins bellc£=^ *^ apparence et trahissent, par leur rudesse, le procédé de ^^^^ '^ fabrication encore rudimentairc. Elles sont,, en revanche, ^ ^' autrement solides et, par cela même, plus estimées. Ces ^ ~" industries dans l'enfance se développeront, seront avant qu'il soit longtemps mieux outillées : d*annéc en année, *' la production locale s'accroîtra au détriment des imporl*- ^ tions ctrannères.
Kestent plusieurs catéjjories d'articles qu'il serait trop ^
lon^ d'cnumérer, entre autres tout ce qui est horlogerie, "
bijouterie, quincaillerie, passementerie, bonneterie. L?.s produits français et anglais avaient du céder la place à 1 1 camelote allemande. Voici que T Allemagne à son tour est dépossédée du marché par le Japon. Japonaises, les pendules, les montres, les lampes à pétrole; japonais, le» miroirs, les boutons de cuivre, les cuirs ouvrages cl, chose étrange, certains articles d'habillement, entre autres les caleçons et les chaussettes. Ils se remuent bcaucouji, les Japonai:^. Une mission composée d'une douzaine de
SLIl LE YANG-TSE. 23T
commerçants est montée au Sé-Tchouen, il y a deux mois. Des bruits sinistres avaient même couru à son sujet. Dc.^ feuilles de Shanghaï annonçaient, sous toutes rcserics il est vrai, qu'elle avait été mal reçut?, que cinq de ses membres avaient été massacrés par la populace. J'ai eu le plaisir de voir ces messieurs à I-Tchang, à leur retour : ils paraissaient enchantés de leur voyage et se portaient fort bien. Depuis bientôt deux mois, le consul général du Japon à Shanghaï est en déplacement sur le haut Yang-Tsé. Nous Tavons rencontré à Sha-Sé où, de concert avec les mandarins du lieu, il s'occupait de déterminer remplacement de la concession. Il est arrivé ici, il y a huit jours, et déjà les négociations sont près d'aboutir. Avant qu'il soit longienGips, en face de Tchoung-King, sur la rive droite du Yang-Tsé, s'élèvera un quartier neuf, ou l'on vendra mille objets d'utilité première dont la France peut-être aura Jadis fourni le modèle, fabriqués aujourd'hui à la grosse dans l'empire du Soleil-Levant où, comme chacun sait, le prix de la main-d'œuvre n'est guère plus élevé que dans le Céleste-Empire.
Ce sont là faits connus de quiconque a vécu, ne fût-ce que quelques mois, en Extrême-Orient. Ceux que ces choses intéressent les trouveront relatées, sinon tout au long, du moins en substance, dans les rapports publiés ehaque année par les Douanes Impériales. Ces volumes, a couverture jaune, sont en vente chez tous les libraires ^u littoral, de Tien-Tsin à Singapore, ainsi qu'à Londres, chez Kingandson, King street, Westminster. Le prix est de trois dollars. C'est moins cher qu'un voyage en Chine.
La vérité est qu'il y a, ou, plus exactement, qu'il y aura beaucoup à faire dans ces régions. Mais il ne faut pas oublier que, dans ce pays où la nature a multiplié ses rîchesseSy l'habitant est pauvre : je ne veux point dire misérable, mais simplement gagne-petit, sans besoins,
â08 LE TOUR D*A81^
accoutumé à vivre de peu. L'heure est-elle venue de lui apporter des objets de luxe? Nos produits, en effet, en raison même de leur qualité et, partant, de leur prix relativemeot élevé, ne sont pas autre chose à ses yeux. II sera donc nécessaire de lui créer au préalable des besoins, d'éveiller en lui des appétits, puis de le mettre en état de les satisfaire, d'augmenter son pouvoir d'achat en l'attelant à (les besognes mieux rémunérées, telles que l'exploitation intégrale des richesses du sol avec un outillage moins primitif, en renouvelant ses industries vieillies, que sais-jc? En sera-t-il plus heureux? Ceci est une autre affaire. Mais à quoi bon se payer de mots? Ce que désire le producteur, ce n'est point jouer les petits manteaux bleus et, sous le couvert des vocables sonores : civilisa* tion et progrès, travailler au bonheur des populations exotiques ; c'est, avant tout, s'assurer des u débouchés » . Un vilain mot, soit dit en passant, qui semble impliquât je ne sais quel état morbide, la gastralgie et la pléthore' Assurément, ces territoires pourront devenir pour n^^ iii^'jcnieurs, pour nos grandes industries, un admirahF^ chanip d'action, du jour où la Chine sera sérieusemef^ disposée à tirer parti de ses ressources naturelles en sul^ stituant à ses méthodes surannées les innovations de VOc ' cidenL Mais ce temps est encore éloigné. Je n'ignore pa que (les esprits ardents, mais enclins aux chimères, entrevoient, à courte échéance, une Chine régénérée, instruite par les désastres récents, prête à secouer ses vieilles routines, à opérer du jour au lendemain l'évolution accomplie par le Japon eu un quart de siècle ; une Chine transfigurée par la vapeur et l'électricité, une Chine enfin qui ne serait plus la Chine; ils la sillonnent de voies ferrées, unissent le Sé-Tchouen à la Mandchourie, le Fleuve Bleu au Fleuve Rouge. De beaux rêves, soit, — mais des rêves. Un consulat de France vient d'être établi à Tcîhoung-
King. La mesure s'imposait pour beaucoup de motifs sur lesquels il serait superflu d'insister. Il sufGt de rappeler que ces motifs étaient assez sérieux pour décider la Chambre à voter à l'unanimité les crédits nécessaires à la création des nouveaux postes consulaires dans le Céleste-Empire. Le consul M. Haas, est en route. Les derniers courriers annonçaient son arrivée à I-Tchang. Il doit, à l'heure qu'il est, remonter les rapides et ne sera point ici avant huit ou dix jours. Je ne pourrai donc le voir, à mon très vif regret. Car nous nous connaissons depuis longtemps, et je ne saurais oublier nos excellentes relations nouées aux Indes, puis en Birmanie.
Nous avons également des nouvelles de la mission d'études envoyée au Sé-Tchouen par les chambres de commerce françaises. La mission s'est divisée en deux groupes. L'un se rend ici par le Kouei-Tchéou, l'autre se trouve actuellement à Tcheng-Tou et gagnera Tchoung- King vers la Gn du mois. J'avais eu un instant l'espoir de croiser nos compatriotes sur le chemin de la capitale. Mais je viens d'apprendre que nos itinéraires diffèrent du tout au tout. Ils se rendront de Tcheng-Tou à Tchoung- King en passant par la vallée du Kia-Ling, tandis que nous décrirons un assez long détour dans le Sud-Ouest afin de visiter Tse-Liou-Tsin, ville célèbre par ses salines dont l'exploitation se poursuit avec les mêmes procédés depuis onze cents ans. Ces procédés sont rudimentaires mais plus économiques, le calorique nécessaire à l'évaporation des eaux-mères étant fourni par le gaz naturel, qui jaillit du col, comme à Pittsburg, en Pensylvanie.
Tchoung-King est une grande ville commerçante fort animée mais infiniment sale qui ne renferme aucun monument digne d'attention. On a évalué sa population à 400,000 âmes. Le chiffre me semble très exagéré, attendu que, si les rues avoisinant le fleuve sont densé-
ment habitées, les hauts quartiers, c'est-à-dire une bonno moitié de la ville, sont occupés en grande partie par des yàmens de mandarins, des temples, des jardins et des terrains vagues. Au dire des Chinois, Tchoung-King contiendrait tout au plus 200,000 habitants. Cette estimation me parait serrer de près la réalité.
Une quinzaine consacrée à cette chinoiserie sordide ef: nauséabonde, c'est beaucoup. C'est à peine suffisant pour procéder aux préparatifs du voyage de Tchoung-King à Tcheng-Tou. Deux moyens s'offrent à nous de gagner la capitale du Sé-Tchouen, éloignée d'environ 350 kilomètres à vol d'oiseau : le fleuve et la voie de terre. La voie fluviale est de beaucoup la plus longue, et nous commençons à être un peu las de cette vie sur l'eau. Nous procéderons par la route, tantôt à pied, tantôt en chaise. En Chine, il n'est pas admis qu'un homme comme il faut aille à pied. Toutefois, on peut, sans être déconsidéré, cheminer sur ses jambes, à la condition de se faire suivre (le sa chaise à porteurs. La chaise est indispensable : on jiig(* un honinie non sur sa mine, mais sur son équipage; il est traité avec plus ou moins d'égards suivant les apparences (le la chaise et le nombre des porteurs. Les chaises ne se font que sur commande ; leur confection, surtout au moment des fêtes du nouvel au chinois, pendant les- (|uelles tout travail est à peu près suspendu, exige de huit à dix jours.
Ces délais ne nous ont point paru longs. Chacun s'est ingénié à nous rendre le séjour agréable; nous quitterons Tchoung-King plutôt à regret, chagrinés de rompre si vite des relations qui, en quelques jours, avaient pris la valeur d'anciennes amitiés. La petite colonie européenne n'est composée que des missionnaires et des agents des Douanes. Les révérends pères des Missions Etrangères nous ont accueillis à bras ouverts et nous ont été d'un pré-
eî^ai secours. Grâce à eux, les préliminaires du voyage, ie^ achats, la confection des chaises, rengagement des pox'teurs et cent autres menus détails ont été expédiés le pi «:as rapidement possible en ce pays des atermoiements e^ des lenteurs. Avec eux nous avons parcouru la cité, les fa.i:a hourgs, la banlieue, visité leurs écoles, leurs orphelinats, lei:»T collège de Cbi-Pang-Pa, à 14 kilomètres de Tchoung- Kîi^^g. La maison et ses dépendances, de style strictement di-înois, appartenaient autrefois a une des plus influentes faïTàilles de Tchoung-King, les Tongs, lignée de marchands convertis au christianisme depuis plusieurs générations. L* ancienne et somptueuse villégiature est devenue sémina.ire. On y éduque pour la prêtrise de jeunes Célestes. Notre visite leur a valu un jour de congé, dont ils nous ont remercié par un grattas agimus vobis, parti du fond du <^®ur. Le commissaire des Douanes, un très aimable Améric^isa, M. Woodruff, nous a conduits dimanche dans la "ï^ontagne, au temple de Lao-Tsé. On a déjeuné en plein ^^^9 au milien des pins, et médité dans la caverne que ^ ^Uustre cénobite habitait il y a plus de deux mille ans. Les autorités locales n'ont pas été moins empressées. Le Préfet est venu nous voir deux fois à bord de notre jOQque et une troisième fois chez les missionnaires avec *^sqaels il est dans les meilleurs termes. Il voulait absolument se charger de nous procurer des porteurs; je Tai Pï*ié de ne point, se donner cette peine. Ces hauts fonctionnaires sont charmants, mais mieux vaut ne point se l^^ettre complètement entre leurs mains et conserver son J*^ dépendance. Il nous promet aussi deux soldats d'escorte '^'•^u'à Tcheng-Tou. J'ai accepté les militaires, attendu 1^^, ^ j'avais refusé, ils seraient venus tout de même. ^^ brav» homme savait que j'avais pris , le long r.^ fleuve, linéiques photographies. Dieu! que la po- ^^e est bien faite dans ce pays ! Il a désiré que je lisse
ÎI2 LE TOUR DASI.:.
son portrait. 11 est vena poser le lendemain, en ternie d'apparat ; pelisse foorrée, colliers, bouton de corail, pi orne de paon, accompagné de ses trois fils, très élégants dans leurs vestes de soie gris-perle et leurs robes de satin crème. Enfin, la plus baute personnalité du Tchoung-King officiel, le Taotaï, nous a invité à une fête donnée à Toccasion de la 2* lune de la nouvelle année. Les invitations, calligraphiées sur grand papier rouge, étaient ainsi libellées :
« Lumière ^ , — c'est autrement courtois que : Monsieur!
c: Le 17 du mois, au milieu du jour, on vous espère a pour un humble repas et pour la comédie. Chang Houa a Koué respectueusement vous salue, n
Le temps me manque pour parler de la fête, qui fut des plus réussies et dura de midi à neuf heures du soir. Au surplus, festin et comédie ne différaient pas sensiblement des divertissements du même genre auxquels j'ai eu Toccasion d'assister à Péking. A noter cependant l'arrivée et la sortie, la sortie surtout, aux lanternes, les cours encombrées de valetaille, soldats, pages, coureurs, portechaises, porte -torches, porte-pipes et, sur la place, devant le yâmen , la foule massée pour regarder défiler les hauts et puissants seigneurs. Une de ces scènes d'un autre âge^ une vague réminiscence du Paris d'antan ; la sortie d'une fête au vieux Louvre ou à l'hôtel Saint- Paul.
Cependant nous voici sur notre départ. Les chaises sont prêtes, les porteurs embauchés, les bagages ficelés. Il ne nous reste plus qu'à prendre congé de nos amis. Nous habitons encore notre jonque. Nous ne pouvions trouver meilleure auberge à Tchoung-King, où il n'existe aucune construction européenne et où chacun est logé très à l'étroit. Demain, au jour, nous lui dirons donc adieu, à
StIH LE VA.\C-TSë. 213
cette boQDe vieille coque qui nous porte depuis sept semaines; adieu à l'équipage, adieu au patron, à la petite Mme la lao-pann assise, immobile et méditative, sur le pas de sa porte, au-dessous de la niche où rêve le Bouddha peint et doré.