‹ Le tour d'AsieChapitre 19 sur 39 · KING-FOU ET TSE-LIOU-TSIN · texte numérisé non relu

KING-FOU ET TSE-LIOU-TSIN

Mercredi 5 mars.

Ce matin enfin, nous quittions notre jonque, amarrée depuis quinze jours au pied du rempart, devant la porte des Tai-pings, et sortions de Tchoung-King nous dirigeant vers Tcheng-Tou. Cent lieues nous séparent delà capitale du Sé-Tchouen. Mais, notre intention étant de traverser le très curieux district de Tse-Liou-Tsin, le pays des grandes salines, des puits de pétrole et de gaz, exploités par une population considérable suivant des procédés qui n'ont point varié depuis dix à douze siècles, nous devrons, pendant deux ou trois jours, abandonner la grande route et décrire un assez long crochet dans Touest. Dans ces conditions, le trajet sera de cinq cents kilomètres ou peu s'en faut.

Notre caravane compte treute personnes, savoir : mon compagnon et moi, les deux boys-interprètes et le cuisinier, interprète aussi à l'occasion, bien que moins teinté de littérature et que la pauvreté de son vocabulaire ne permet guère d'utiliser comme truchement si ce n'est dans les négociations intéressant de près ou de loin les victuailles et la marmite; plus 25 coolies, dont 13 portefaix et 12 porteurs de chaise, chaque chaise à quatre disposant de deux hommes de rechange. C'est un imposant défile. Au balancement de nos chaises neuves, drapées de bleu et de rouge, avec leurs rideaux de foulard feuille morte, recouvertes d'une sorte de grande résille noire à larges mailles autour de laquelle des filés de soie de même nuance flottent au vent, agrémentées de pompons, de longs glands de la dimension des passementeries dont on décore les dais ou les bannières, nous procédons solennellement à travers la ville sordide, les ruelles escarpées, les escaliers interminables, les marches, les faubourgs, sous le regard approbateur des multitudes.

Nos porteurs sont gars robustes, bien découplés, fort sales, affublés de guenilles. Mais ils ont le chapeau, le couvre-chef officiel à bords relevés, la calotte frangée de soie cramoisie. Le chapeau, tout est là. Ces toques défraichics, achetées chez le fripier quatre ou cinq cents sapèqucs, équivalent à une livrée somptueuse; elles en imposent au populaire, leur premier effet étant d'inspirer aux loqueteux qui s'en parent, l'aplomb superbe et Tinsolence des laquais de grande maison. Us vont d'un pas soutenu, la tête haute, fendant la foule compacte, interpellant brutalement les gens, donnant à peine aux infortunés le temps d'éviter les heurts, de s'effacer dans une encoignure, sur un seuil, ou dans quelque boutique hospitalière, bousculant tout et tous ; il font choir les enseignes peintes, les étalages, terrifient les gargotiers en plein

LE SE-TCHOLEN. 217

vent, renversent la poêle à frire, évcntrent d'un coup de brancard les paniers de fèves et les sacs de riz, multiplient les accrocs, les horions, insoucieux de Tàge et du sexe, dans un emportement de projectiles.

Maintes fois déjà, dans mes promenades, j'avais assisté à pareilles scènes, épiant non sans inquiétude Tallure et les gestes de mes hommes, craignant toujours d'être pris à partie par les passants malmenés. Cependant, nul ne proteste. La rue n'est point aux badauds, mais aux portechaises, aux portefaix, aux bêtes de somme. Le piéton qui s'y hasarde en curieux doit avoir l'échiné souple, l'œil aux aguets. En cas de mésaventure, il n'a garde de maugréer. L'incident était prévu. L'impassibilité, qui constitue l'un des traits essentiels de la race, apparaît ici dans sa gloire. On accepte sans regimber, avec une philosophie sereine, contusions et déchirures ; et la chaise continue sa trouée dans la foule avec une impétuosité d'ouragan, puissance incontestée, irrésistible, irresponsable comme le coup de vent froissant les herbes.

En tête marchent deux satellites du Préfet, pauvres diables plus dépenaillés que le reste de la bande. Ils sont censés éclairer la route, éloigner les importuns. En réalité, leur présence ne nous défend en aucune façon contre les manifestations d'une curiosité enfiévrée, très explicable, somme toute, et nullement blessante. A chaque halte nous devons nous attendre à voir nos boîtes entourées, examinées de très près, avec force commentaires, comme des cages qu'un montreur de phénomènes promènerait de foire en foire. Après de vaines tentatives pour maintenir le public à distance respectueuse, de guerre lasse les deux argousins se mêlent aux spectateurs, allument leurs pipes et se prêtent à une interview en règle. Ils fournissent à notre sujet les renseignements les plus circonstanciés, expliquant que les individus conGés à leur garde sont de

u grands hommes » , des u barbares n extraordinaires, mais point méchants.

D'étape en étape, nous serons de la sorte gratifiés, bon gré mal gré, de cette avant-garde par les mandarins échelonnés sur le parcours. Je ne sais rien de plus misérable que la condition de ces coureurs de yâmens, créatures louches, ni policiers ni soldats, gens à tout faire, très méprisés, maigrement payés, et trop heureux d'empocher, après un jour de marche, une gratification de 50 sapèques (environ 15 centimes). En Chine, où pourtant on n'est point difficile sur le choix d'une profession, c'est, à en croire un dicton populaire, le dernier des métiers. Ces hommes ne portent point l'uniforme : ils n'ont même pas le chapeau ! Leur seul insigne est une sorte de palette en bois autour de laquelle est enroulé un grimoire timbré du sceau du mandarin, le tout enfermé dans une gaine de cuir. Le satellite porte cela en bandoulière, avec son parapluie et sa pipe à opium. Dans les villages et les marchés, quand la cohue devient par trop épaisse, il brandit son joujou en prononçant de grandes paroles. Il n'en faut pas plus. On se gausse de l'homme et de son verbiage, mais on s'écarte devant l'amulette officielle.

Nous devions partir au petit jour. Il était plus de neuf heures quand on s'est mis en route. Tous ceux qui ont eu roccasion de voyager, aux pays jaunes comme aux pays noirs, avec un personnel indigène, savent combien les départs sont laborieux. Ce sont des discussions à perte de vue, des réclamations sans nombre : deux hommes sur trois manquent à l'appel ; celui-ci a oublié ses bardes, celui-là ses sandales, tel autre sa pipe. Plusieurs dorment encore au fond des bouges ou vautrés depuis la veille dans les fumeries d'opium. La troupe rassemblée à grand'peine, il s'agit de procéder à la répartition des bagages. Toute une affaire. La charge d'un coolie est de

SO livres chinoises (près de 45 kilogrammes), un joli poids, surtout si Ton réfléchit que le malheureux doit ■f: rimballer par surcroit sa petite fortune, quelques milliers c3e sapèques. Le salaire d*un porteur, dans les longs x/oyages, est de 400 sapèques par jour, soit, en chiffres ï^onds, un total de 5,000 sapèques ou 5 ligatures (à peu près 15 francs) pour le trajet de Tchoung-King à Tcheng- Tou. Chaque homme a, suivant la coutume, touché d'avance la moitié du prix convenu et emporte roulés à sa e?einture ses chapelets de numéraire. Une ligature pesant Ci livres chinoises, notre équipe charrie donc, indépenciiamment des colis, un peu moins de 20 kilos de billon! Les mauvaises routes, les modes de transport surannés, 1 es tracasseries des autorités et Timportunité des foules ne sont rien auprès des complications résultant d'un pareil système monétaire. C'est là, sans contredit, ce qui fait, c3u moindre déplacement à l'intérieur, une œuvre de patience et de longue haleine. Terrible corvée que le C3hange en ce pays. Presque chaque jour, une heure, sinon cJavantage, est consacrée à discuter le titre du métal, à soupeser et à rogner des lingots, à éliminer les sapèques xjsées, que les marchands refusent et que les changeurs xnsinuent perfidement, à raison de 20 à 30 pour 100, dans les ligatures. Nous emportons notre viatique sous la forme cJe petits sabots d'argent de cinq à dix taëls et de globules, i-eprésentant l'un dans l'autre un taël, un peu plus, un jieu moins. On trouve, dans tous les villages, à les échanger aisément contre du cuivre. La pesée est effectuée sur les balances municipales moyennant un droit fixe de 20 sapèques.

Au sortir de Tchoung-King on suit un instant l'étroite arête qui sépare la vallée du Yang-Tsé-Kiang de celle du Kia-Ling. La route dallée, la mieux entretenue qui soit en Chine, est large d'un mètre et demi. Elle se déroule

ySO LE TOUR D'ASIE.

tantôt lilaiit à llaDC de coteau, tantôt dressée ea ûclielle, Bïcc les caprices et les incohérences d'un ciieniin de fourmis. Dans uu ruyou de trois à quulre kilumMres, tujte cette banlieue est occupée par les morts ; ce ne sont que cippes, stèles funéruireB, monuments de tout genre, depuis les tombes prétentieuses aux lourdes assises, disposées en hémicycle, jusqu'à l'humble tei-lie empanaché d'Iierhïi folles. Puis le puysHJie se fait de moins en moins austère: des rizières, des champs de pavots bariolés, les colzas eu Heur purcils à des draperies or. Partout le niuiivemenl et la vie; dans les marchés .,ui se succèdent à courts intervalles, l'animation est pr ili^icuse. A chaque détour c'est, dans un cadre de bambous grêles, une maison de thé iiondèc de monde ou bien quelque halte couverte oii des porte-balles, leurs fardeaux à terre, reprennent haleine k l'ombre du vuste hangar de chaume jeté eu travers de la l'onle. Sur le pas des portes^ dans les hameaux, dans les fermes, se monlreut des groupes de femmes et d'enfnuls vêtus de cotonnades à ramages. De loin en loin, au-dessus de la chaussée, se découpe dans le ciel la fine silhouette d'un pailou, portique de pierre, de marbre ou de brique émaillée. Ces monuments, que décorent des inscriptions en caractères d'un pied de haut, sont dus à la généreuse initiative de quelque particulier, désireux d'exalter publiquement sa vertu préférée, le respect des ancêtres, l'amour maternel, la fidélité conjugale, que sais-je encore? Plusieurs ont été construits sur l'ordre exprès du souverain, a^ ^ frais de la cassette impériale, à l'effet de commémorer sm^/^ une belle action , soit les talents d'un artiste ou d'un poètet^^ La légende , en pareil cas , s'étale en caractères doréa*^'^

A dix-huit kilomètres de Tchoung-King , la route £raib- r^ chit une double chaîne de coteaux et , par une série d'esesr licrs fort raides, s'élève à 790 mètres, pour redescendre immédiatement à i50 dans les plaines de Ché-Kia-Pouo.

LE SE-TCHOXJEX. 221

A sîx heures et demie du soir, nous étions au bourg de Tchéou-Ma-Kang, terme de la première étape, après avoir parcouru, moitié à pied, moitié en chaise, 80 lis (environ 32 kilomètres) .

Le gîte n'est pas engageant, à Tchéou-Ma-Kang. Il y eut sur le seuil une minute pénible d'effarement, de délibération muette. Ce ne fut pas sans un sérieux effort de volonté que je me décidai, guidé par l'hôte porteur d'un énorme falot en papier huilé, à m'aventurer, je ne dirai pas dans la salle, mais dans la fosse où nous devions passer la nuit. Qui n'a point fréquenté les auberges chinoises ignore jusqu'où peuvent atteindre, chez ce peuple, l'insoucianco de tout confort, l'endurance sereine, la résignation aux promiscuités les plus inattendues. Les hôtelleries du So- Tchouen sont réputées les meilleures de tout l'Empire, ce qui ne veut point dire les plus propres, mais les plus grandes, les mieux décorées. Leur ornementation d'ailleurs, souvent prétentieuse, masque des décrépitudes et gagne à être considérée de loin. Plusieurs ont leur façade curieusèment guillochée, enluminée, leurs chambres puantes égayées par une profusion de devises polychromes et propitiatoires tirées des Classiques. Il n'en faut pas davantage pour satisfaire une clientèle chez qui l'imagination paraît être la faculté maîtresse. Peu lui importe que les boiseries soient vermoulues, les ors éteints. Elle ne s'émeut point si, d'aventure, les toiles d'araignée remplacent, aux fenêtres, les carreaux de papier, si l'un des battants de la porte a disparu ou si parfois, lorsque des légions de rats bataillent dans les combles, une fraction de l'armée en déroute se laisse choir par une Assure du plafond, s'abat au milieu de la table, culbutant les soucoupes et les bols de riz. Bagatelles, cela : l'auberge est bonne, l'auberge est belle. Elle apparaît non telle qu'elle est, mais telle qu'elle fut, il y a Dieu sait combien d'années, dans

224 LE TOLR DASIE.

culte de dédoublement qui permet de se soustraire, par le rêve, à l'obsession des réalités. Les premières nuits se passent, infiniment lentes, dans une attente fiévreuse de Taube, cependant que dans les tanières voisines où se vautre la valetaille, pipe aux lèvres, les conversations criardes vont leur train, ponctuées par des exclamations de joueurs se chamaillant autour d'un tas de sapèques et que, dans la cour où les derniers arrivés procèdent à leurs ablutions, la vapeur de Teau savonneuse se mêle aux fumées de Topium. Oripeaux défraîchis, suaves devises sur des murailles lépreuses, de la vermine, des immondices, des vociférations, des bousculades, des poussées de meute réintégrant le chenil, voilà Thôtellerie chinoise telle qu'elle nous apparut le premier soir à Tchcou-Ma-Kang, dans le froid crépuscule d'hiver. Nous ne trouverons pas mieux d'ici quatre ou cinq mois.

Notre arrivée avait fait sensation. Dans la rue étroite et bondée de monde, nos chaises avançaient avec peine tanguant et roulant. Et, sur notre passage, comme par enchantement, les boutiques se vidaient. Les marchés, les maisons de thé, les baraques de bateleurs voyaient s'évanouir leur clientèle. Les affaires étaient suspendues, les badauds se ruaient vers des divertissements plus rares que leur présageait l'apparition de ce phénomène : l'étranger.

Trois ou quatre cents personnes avaient envahi l'auberge malgré les protestations de l'hôte qui se démenait comme un diable. Les injonctions bégayées par nos deux prétoriens furent également vaines : notre garde débordée, rudoyée, n'insista pas, attendit les événements avec une douce philosophie. Rien à redouter d'ailleurs de cette assistance, quelque peu gouailleuse peut-être, mais nullement agressive.

L'installation néanmoins fut laborieuse. Enlevé avec un rare brio par nos deux boys et par le cuisinier, le gros

LE SE-TCHOUEX. 225

de nos forces se porta en avant, troua la cohue et réussit enfin à déposer les bagages en lieu sûr . Sur le coup de onze heures, le dîner fut servi et , quelques minutes avant minuit, nous prenions possession de nos couchettes.

Alors seulement le public, qui tenait bon depuis cinq heures, opéra sa retraite lentement, comme à regret. Chose étrange, Taubergiste, si furibond au début de la soirée, était rayonnant. On Teût pris pour un imprésario tout joyeux du succès obtenu par sa troupe. Et le fait est que nous avions bel et bien fait recette. La cour une fois remplie par la populace, Tidée géniale lui était venue de disposer, sur les petites galeries latérales, des sièges réstMvcs aux représentants des classes dirigeantes, au mandarinat, à la bourgeoisie, au clergé, bref au u tout Tchéou- >Ia-Kang des premières » . Nous avions vu s'installer là , précédés de leurs porte-pipes et de leurs porte-lanternes, de petits messieurs en fourrures et tuniques de soie, des marchands bedonnants, un bonze. J'ignore ce que .coûtaient ces places de luxe. Ce dont je suis sûr, c'est que, eu haut comme en bas, aux fauteuils de balcon comme au parterre gratuit, on s'amusait fort. Grands et petits paraissaient prendre un plaisir extrême à contempler tout à leur aise l'emménagement, la toilette et le repas des u barbares n .

7 mars.

Les routes chinoises sont détestables. Ceci constaté, il faut reconnaître que le Sé-Tchouen est, de toutes les provinces, celle où le voyageur peut s'accommoder le plus

aisément des lenteurs et des vicissitudes inhérentes aux modes de transport par de tels chemins.

Le seul moment vraiment pénible c'est, à la nuit tombante, l'arrivée dans le bouge humide, nauséabond qui tient lieu d'auberge. Minute redoutable dont la seule perspective sufBt à assombrir les Gns de journée les plus riantes. En revanche, le départ au petit jour est une fête. rétape est un délassement. Porte-chaise et portefaix détalent bon train, Tallure dégagée, effleurant à peine le sol du bout de leurs sandales de paille. La caravane procède sinueuse, onduleuse, tour à tour proGlée sur les crêtes et disparue aux plis des ravins. Une courte panse, d'heure en heure, devant une maison de thé ou dans un marché grouillant de monde ; le temps de fumer une petite pipe, d'échanger avec les badauds quelques joyeusetés dont, selon toute apparences, nous faisons les frais, et l'on repart.

A mesure que la matinée avance, la route est de plus en plus animée. Le Chinois, frileux de sa nature, ne sort guère de chez lui avant que le soleil ou la brise ait dissipé les brumes glacées qui montent des rizières à l'aube. Alors seulement l'interminable défllé commence : campagnards, le fléau de bambou sur l'épaule, courbés sous le double fardeau, allant vendre leurs denrées au marché le plus proche ; portefaix qui trottinent et rythment chaque foulée d'un appel guttural jeté à plein gosier; cavaliers emmitoufflés dans plusieurs pelisses, le bonnet fourré rabattu sur les yeux, capitonnés, matelassés, énormes et difformes, juchés sur des poneys à longs poils ou des bourriquots maigrelets; puis des chaises de louage où se prélassent des mamans joufflues avec leurs bébés, de petits fonenaires à besicles, très graves, parfois des clients plus modestes, soldats guenilleux ou simples paysans qui se payent, pendant quelques lis, le luxe d'un équipage.

LE SE-TCHOLE\. 227

Dans chaque marché, dans les moindres villages échelonnés le long de cette chaussée impériale, sont établis des relais. Des bétes toutes sellées, des chaises à porteurs alignées devant Tauberge attendent le piéton fatigué. Celui-ci, assailli aussitôt par la bande des loueurs glapissant leurs oiïrei de service, n'a même pas le temps de se reconnaître, de faire un choix, devient la proie du plus hardi et, en moins de rien, se trouve emballé, enlevé au pas gymnastique au milieu des quolibets et des rires. Les montures sont des haridelles, les chaises ont leurs caisses écornées, les rideaux en loques, la toiture bossuée. Mais le tarif est bien modique : 5 sapèques par /* — le li corespondant à 500 mètres — soit, pour un parcours de dix kilomètres , une centaine de sapèques, représentant moins de cinquante centimes de notre monnaie. A ce prix-ln, on aurait mauvaise grâce à chicaner sur les aplombs douteux de l'animal ou la vétusté du véhicule,

\ Tinverse de ce qui a lieu dans la Chine du Nord, lu coutume au Sé-Tchouen n'est pas de voyager à cheval, du moins pour les grandes distances. Les routes sont tri's accidentées, coupées d'escaliers souvent fortraides; leur dallage branlant, poli depuis des siècles par le sabot dos mules et le frottement des sandales, est glissant commo le verglas. Ën6n, la largeur de la plate-forme ne dépasse guère 1™. 50, parfois 80 centimètres. Dans ces conditions, il arrive que la rencontre de deux porte-balles nécessite de longs pourparlers et des manœuvres inGniment délicates. En pays chinois, les actes de la vie sont régis par des rites immuables : il ne viendrait à l'esprit de personne de s'insurger contre les lois, écrites ou non, relatives aux rangs et préséances. L'usage, au Sé-Tchouen, est que le piéton cède la route au cavalier : celui-ci, par contre, doit faire place à la chaise. Neuve ou défraîchie, mandarine ou bourgeoise, la chaise à porteurs est

le mode de transport privilégié. Elle va, sans jamais dévier pour livrer passage aux gens et aux bêtes. Aux coolies de se garer comme ils peuvent. L^homme à cheval, lui, n'a d'autre ressource que de pousser à travers champs, trop heureux si le champ n*est point une rizière inondée où Ton s'enlise jusqu'à mi-corps. Ceci explique pourquoi les personnages de distinction, soucieux de ne pas compromettre leur dignité dans des aventures, de ne pas s'exposer à « perdre la face » , doivent renoncer au plaisir de courir la poste a franc étrier.

De ce que la chaise est considérée comme l'équipage le plus correct, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse être employée à transporter des voyageurs de toutes catégories. Aujourd'hui même, en sortant de Taï-Ping-Tchèn, gros marché où nous venions de déjeuner pour la plus grande joie d'une assistance aussi nombreuse que peu choisie, j'ai croisé une chaise contenant un porc de belle taille parresseusement vautré sur la paille fraîche. Le fermier suivait à pied, venant de loin, semblait-il, un peu las, traînant la jambe, mais avec la mine satisfaite de l'éleveur qui n'a pas épargijé ses peines pour s'assurer, au concours régional, les suffrages flatteurs du jury et la médaille.

Mais le meilleur instant de la journée, c'est celui où nous quittons notre prison mouvante, heureux d'échapper pendant quelques heures au voisinage importun de notre personnel, à la tyrannie des bbys et des porteurs. Il n'est peut-être pas, en voyage, de plus grand plaisir que de marcher de la sorte en avant-garde, à la découverte, d'explorer par le menu les bourgs et les villages, mêlé aux foules; flânant devant les boutiques, donnant un coup d'œil aux baraques où gesticulent les bateleurs, les conteurs d'histoires, les diseurs de bonne aventure. Je n'ignore pas qu'agir ainsi, c'est rompre en visière avec le

LE S£-TGHOIJEN. 229

code du savoir-vivre chinois, provoquer les commentaires les plus désobligeants des Célestes, toujours enclins à reprocher à Tétranger son manque de tenue. Les plus indulgents ne peuvent réprimer un sourire apitoyé en nous voyant faire halte au seuil d'une guinguette pour goûter à quelque friture ou sabler une tasse de thé. Notre costume européen, si étriqué, les met en verve : rien qu'à Texpression du regard, aux hochements de tête, -nous saisissons le sel des propos tenus sur notre compte : (' De pauvres diables, s*écrient ces hommes enjuponnés, des barbares qui n*ont même pas le moyen de s'acheter des vêtements longs ! ^ Cependant, dès que nos chaises apparaissent dans tout Téclat de leur peinture neuve, avec leurs glands et leurs pompons, le silence se fait; le public, redevenu grave, nous considère, je ne dirai pas avec respect, mais plutôt avec stupeur, ne pouvant comprendre par quelle étrange fantaisie, des gens qui peuvent se faire porter, préfèrent user leurs jambes. Cet étonnement est, d'ailleurs, partagé par nos hommes qui, loin de nous savoir gré d'alléger leur charge, affectent des airs tant soit peu méprisants, ralentissent le pas, semblent voyager pour leur propre compte, en amateurs. Mais qu'importe ! On va de l'avant, sourd aux plaisanteries du populaire, oubliant tout et tous, le pays, les hommes, les quatre mille lieues qui vous séparent de la patrie, dans une exquise sensation de plein air et d'indépendance reconquise.

8 mars.

La campagne est magnifique. Je ne me souviens pas avoir vu cultures plus soignées. Aucune terre en friche; les plus petites parcelles sont mises en valeur. Du creux des vallons jusqu'aux crêtes, les champs s'étagent, bizar-

230 LE TOUa D'ASIE.

renient découpés, décrivant sur les pentes de caprideases arabesques. Et ce n'est plus, comme dansle'sud, la rizière éternelle, la verte plaine déroulée à TinGni, sans un arbre, sans un toit pointant sur Thorizon. Des bouquets de bois ménagés sur les hauteurs et dans les fonds signalent remplacement d*une ferme, d*une pagode dont le badigeon, les tuiles vernissées mettent une tache claire dans la pénombre des feuillage».

Tout cela, disposé, croirait-on, pour le plaisir des yeux par un maître paysagiste. Nature un peu trop peignée pcnt->étre, artificielle comme un décor de potiche, et pourtant plantureuse, étalant une variété de produits que Ton ne s'attend guère à trouver réunis sous le même climat, lic pavot à opium domine , mais le riz abonde ainsi que le froment, Torge, le seigle et le maïs. Autour des habitations croissent pcle-mêle Toranger, le pommier, le noyer. La pèche et la cerise mûrissent derrière une haie de bananiers. Le long des cours d'eau les saules et les bambous mêlent leurs brandies. Ces essences particulières aux contrées semi-iropicalcs étonnent dans cette lumière blafarde, sons ce ciel gris, ce ciel d'hiver où traînent des lîiiécs aussi épaisses que les brouillards de Londres.

L'humidité même de ces régions où il pleut deux jours sur trois, où ce que Ton est convenu d'appeler le beau loiupsest nue brume un peu moins dense, traversée rà et là d'un rayon de soleil, explique la prodigieuse fécondité du sol. Celui-ci, par lui-même, n'est pas précisément riche : terrain calcaire où la couche végétale est souvent fort inincc. 11 y a là un phénomène rappelant le procédé des fleuristes qui, à l'ébaliissement des badauds, font pousser de superbes tulipes dans du verre pilé, en remplaçant simplement les substances fécondantes du terreau par de l'eau pure.

Kt cepeudanl, dans ce pays si fertile, où les efforts du

SE-TCHniiB\.

cultivateur scmblenl tirer de la terre tout ce qu'elk' pciil donner, la misère est <]ruu(le. Des baades d'alTaiiKS, les cheocuK en brousaËÎlle, la face terreuse, rôdent par les chemins, exhibant, au milieu decetie nature en fêle, leur nudité greluttanle et leurs ulcères. Les uns demandent l'aumône avec des gcmissemenis de bètes blessées, des battements rte front sur la pierre. D'antres, mendianis plus discrets, s'impro<jisent cantonniers, font semblant de réparer lu roule, de repiquer les dalles usées. Devant eux est placée uue corbeille dans laquelle le voya,^eur dépose quelques sapèques. Beaucoup, par les nuits fraîches, réfugiés dans les encoignures des portes, succombent d'épuisement : quelques-uns expirent sur la route et les oiseaux de proie se cborgent des funérailles. Ou a conscience que, dans cette riche province, le peuple est pauvre. La terre est travaillée à miracle, la propriété divisée il l'inlini. .Mais les faniîtles sont tr^s nombreuses, les villages se toucbent, il y a trop de monde pour que chacun puisse trouver de quoi «ivre.

Avant-hier matin, j'avais rais pied à terre et marchais bon pas pour me réchauffer. Il avait gelé pendant la nuit, le vent de nord-ouest cin,>|lait dur. On peu avant d'arriver à Lay-Fong-V, je manquai buter contre un mort. L'homme avait encore son bâton i\ tu main et, près de lui, un petit paquet de bardes roulées dans un vieux linge. Le corps était déjà rigide, la mort devait remonter s plusieurs heures. Mul parmi les geus. — des centaines peut-être, — qui depuis l'aube étaient passés la, se rendant au marché, n'avait pris garde au pauvre hère, si ce n'est pour repousser du pied le cadavre encombrant. Il restait là oublié, la bouche tordue d'un rictus, pendant que défilaient à pas pressés des marchands de légumes ninsi que des individus colportant des galettes à la farine "le riz (litn-j>in(/-l:é) dont ou fait d'excellents potages en

les délayant dans Teau bouillante. La plupart se contentaient de jeter sur le malheureux un regard indifférent. L'un d'eux risqua une remarque qui devait être fort plaisante, car les camarades s'esclaffèrent.

Aujourd'hui encore, entre Li-Si-Tchi et Long-Tcbang, dans un site d'opéra-comique, j'ai aperçu un cadavre au bord de la route. Celle-ci, pendant vingt kilomètres, serpente au flanc des collines; elle est jalonnée d'élégants arcs triomphaux en pierre rougeâtre, de construction récente, encadrés par les tiges flexibles des bambous et d'un effet charmant dans les verdures pâles. Le défunt paraissait très jeune, presque un enfant. Le corps avait glissé en contre-bas du chemin; la tête, déjà meurtrie par le sabot des mules, reposait sur les dalles. Et c'était d'une ironie sinistre, cette guenille humaine gisant à quelques pas d'un édiGce au fronton duquel un verset des Classiques célébrait des vertus : le respect des morts, le dévouement — la charité peut-être — en lettres d'or d'un pied de haut.

10 mars.

Nous avons, à Long-Tchang, quitté 4a. grande route et, depuis hier matin, inclinons vers le sud-est dans la direction de Tse-Liou-Tsin . Vingt à vingt-cinq lieues assez pénibles, sur un sentier tortueux, large de "cinquante centimètres, dont le dallage est en partie arraché et sur lequel, en maint endroit, on avance avec des précautions d'équilibriste sur la corde raide. La circulation y est, par malheur, très active. Nous croisons à chaque instant des files de coolies chargés de blocs de sel : les garages, de plus en plus compliqués, prennent beaucoup de temps. Nos porteurs doivent, plusieurs fois par heure, acromplir de véritables tours de force. On se demande

LE SÉ-TCHUUKN. 233

par momeiils s'il n'est pas urgent de rétrograder devant ces énormes fardeaux suspeadus en plateaux de balance, sous peine de voir la chaise embrochée sinon renversée dans la rizière. Cependant tout finit par s'arranger, saus invectives et sans horions. On parlemente; les portefiiix déposent à terre leurs charjies, s'allan<[ent à plat vcnlic et l'on passe.

Au delà de Long-Tehang, l'aspect du pays clianjfe brusquement. Les cultures ont disparu; les terres excavées, les monceaux de débris, les hautes charpentes ijui se dressent uu-dessu8 des puits de mine, la vapeur qui monte des hangars abritant les cuves où s'évaporent les eaux-mères, les émanations du pétrole et du gaz, les longues conduites dont les sections sont composées de gros bambous soudes avec de la glaise, qui enjambent les ravins, rampent sur les croupes pierreuses, les fumées, les poussières, tout révèle le labeur industriel. Les localités que nous traversons ; Houang-Kia-Tchaug, Niéou- Fou-Tô, sont autant d'agglomérations ouvrières. Bientôt, les habitations se louchent, la roule n'est plus qu'un couloir bordé de maisons basses, de magasins, d'entrepôts ou les pains desel empilésjuaqu'autoitonl des blancheurs el des scintillements de neige fraîche.

Une bonne heure de marche à travers les faubourgs, cl nous arrivions à Tse-Liou-Tsin comme la unit tombait. La ville, située au milieu des collines, occupe les deux rives du Lob, tributaire du Vang-Tsé, qui se jette dans le grand llcuve en aval de Lou-Tchéou. Elle a été bâtie à la diable : ses ruelles reptiliformes se tordent et s'enchevêtrent comme les tentacules d'une gigantesque pieuvre. Partout des échafaudages, des machines en mouvement, des câbles glissant sur des poulies, des chaufferies où le gaz jaillit du sol en fusées, de blanches vapeurs qu'emporte le vent

984 LE.TOUft JD'ASIJB^

L*h6tellerie, très sombre, très sale» où nous sommes descendus est assiégée par les curieux. Tandis que nous procédons tant bien que mal à notre installation, un homme jouant des coudes fend la presse et vient à nous les mains tendues. 11 est presque nuit close et-c*e8t a peine si Ton peut distinguer ses traits. Tout d^abord, à son costume, à ses grosses besicles, nous Tavions pris pour un Chinois. L'erreur fut bien vite dissipée. Le visiteur se nomme. C'est le R. P. Bouchère, .des Missions Etrangères. Avisé de notre présence dont la nouvelle s'était répandue rapidement par la ville, il accourait, avec l'espoir de trouver, dans les nouveaux venus, des compatriotes, d'entendre des voix françaises, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Cela dit d'une voix un peu émue, il insistait pour nous faire replier bagage séance tenante et nous emmener chex lui, à la Mission. \ous y serions mieux qu'à l'auberge ; on pourrait causer lon(|uemcnt, cœur à cœur, à l'abri des fâcheux.

Xoiis avons suivi l'excellent homme. La Mission n'est point vaste : maison chinoise au fond d'un jardin que se partajjent les plantes potagères, les fleurs et les rocailles. A rentoiir, les communs où sont installées Técole et rintinnerie. Le missionnaire ne s'est réservé, avec une chainhrotte, qu'une pièce servant de bureau et de salle à manger. La meilleure part du corps de logis principal est ])rise par la chapelle, bien modeste mais que le desservant a trouvé moyen de décorer avec infiniment de goût, d'un pinceau discret, sans une note criarde, dans le style polychrome des temples indigènes.

Le P. Bouchère est en Chine depuis près de trente années : il va sans dire qu'il n'a jamais revu la France. Il y a plus de vingt ans qu'il réside à Tse-Liou-Tsin, seul Européen au milieu de 300,000 Célestes. Et tel est sur les foules l'irrésistible pouvoir d'une ame d'élite,, le res-

pcct instinctif qu'inspirent le courage tranquille, le renoncement d'un cœur simple uniquement préoccupe de faire le bien, que ce vieillard isolé, à la merci d'une populace réputée l'une des plus turbulentes et des plus dangereuses (le l'Kmpire, vit en paix, circule librement. C'est désorntais une physionomie familière, un homme considéré. C^ctte considération ne lui est pas témoignée seulement (liins le groupe restreint de ses catéchumènes. Chrétiens et I aïens manifestent à son égard les mêmes sentiments. Nombreux sont ceux qu'il a vus grandir, qu'il a recueillis cl nourris, ceux dont il a pansé les plaies, séché les lartr.es. La reconnaissance n'est point monnaie courante en c^e pays. Cependant, à l'occasion, on sait se souvenir.

11 y a huit mois, lors des troubles de Tcheng-Tou, la ^?%i(uation était grave. Un vent d'orage abattait la plupart cil os missions du Sé-Tchouen occidental. Le mouvement, |)rcparé de longue date par la classe mandarine et lettrée, X isait surtout, dans les missionnaires de toutes confessai jns, l'influence étrangère qui gagnait de proche en l^roche, à la suite du conflit sino-japonais et menaçait de s'rlendre avant peu sur la plus riche province de l'Ouest. I)iirant cette période d'agitation et de violences, la maison cîii P. Bouchère fut une des rares missions épargnées par lv3 démolisseurs. Il y eut pourtant des moments difficiles. C Iliaque jour, pendant une semaine, une foule houleuse ontourait la place, commentant les nouvelles qui, d'heure cil Iieure, arrivaientde la capitale. La canaille de Tse-Liou- Tbiii, l'armée du pillage et de l'incendie, qui attend son licnre dans les bas-fonds de toutes les grandes cités, était là, prête à donner l'assaut, proférant des cris de riiort. Alors l'assiégé exécutait une sortie et, debout devant la porte, haranguait la multitude. Que lui voulait-on? Si (|uelqu'un avait à se plaindre, que ne formulait-il ses griefs? On pouvait s'expliquer sans tant de tapage. Pour-

S36 LB TOUft D A81K.

quoi ces clameurs, ces volées d*iiijures dirigées contre un homme seul et sans armes? L*accalmie se faisait pendant quelques minutes» et les notables, les gens paisibles profitaient de ce court répit pour intervenir : « Ne touchez pas à cet étranger. Nous le connaissons tous ; il y a des années qu*il vit au milieu de nous» que nous le voyons secourir les pauvres, assister les malades. Que chacun de vous retourne à ses affaires et le laisse en repos. C*est un brave homme ! » Ces sages paroles obtenaient Tapprobation du plus grand nombre, Tattroupement se dispersait; le péril était conjuré... jusqu*au lendemain.

Le vieillard conte cela très simplement, avec bonne humeur, comme un fait divers de peu d^importance. Et, malgré la fatigue d*une longue étape, le repas du soir terminé, nous restons là fort tard à converser et à rêver sous la lueur mourante de la lampe, dans Tapaisement de la grande ville endormie.

Page 1