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Vous connaissez ces compositions des paysagistes chinois, d'une facture conventionnelle à l'extrême et il'un^ perspective tant soit peu déconcertaute; ces vieilles peintures sur soie ou sur papier représentant une montagne hiznrrc pareille à un cartonnage avec, çà et là, de petits plumeaux figurant les touffes de bambous, des passerelles jetées au-dessus de lorrcuts et île cascades d'une blauclieur de crème, des belvédères juchés sur toutes les cimes, des temples étages où des bonzes prennent le frais. Tout cela, relié par un système très compliqué d'escaliers et de sentiers en zigzags. Parfois, des profondeurs, un brouillard monte qui coupe un morceau du tableau, écorne un édifice, efface une foret, ne laissant apercevoir que des tronçons épars, une moitié d'arbre, un toil pointu. C'est l'incohérence même. Mal<|ré tout, cela es> décoratif et gai à l'mil.
Rien, micuE que ces chinoiseries, ne saurait donner une idée du chemin parcouru entre Ouan-Nièo-Zé et la cime d'Omei; une distance de 17 kilomètres franchie, presque de bout en bout, par un escalier taillé le long de l'arête principale et qui s'élève de 1,300 à 3,250 mètres. Déjeuné au petit temple de Kouaï-San-Tsé et, sur le coup de six heures, pris nos dispositions pour la nuit au monastère de Tai-Tzé-Pi, par un froid très vif. Nos hommes assurent que nous sommes encore fort loin de la cime. Je la crois pourtant très proche. Mais la nuit arrive, le chemin est devenu difficile : toute trace de dallage a disparu. On avance sur des pentes ravinées où le passage est obstrué à chaque instant par des racines, par des arbres tombés, par des amas de vieille neige. EniiD, l'orage menace. Mieux vaut s'arrêter.
Il était temps. Quelques instants plus tard la tempête
éclatait; jusqu'à trois heures du matin, le pauvre monastère de planches a été secoué par la rafale, à croire qu'il allait être détaché du roc et lancé dans Tespace. Au jour, Taverse avait cessé. Le ciel se déblayait vers TOuest où Ton distinguait un soulèvement confus de crêtes étagées jusqu'au lointain. Tout au fond de Thorizon brillaient les crêtes des montagnes thibétaines.
Du sommet, le lever du soleil a dû être assez beau. Ce sommet, comme je le supposais, n'était pas éloigné. Nous y sommes arrivés en une demi-heure, mais trop tard. Déjà les brumes montant des vallées avaient voilé tout. La journée s'est passée à attendre vainement une embellie. Les pagodes de la cime n'ont quoi que ce soit de monumental : bâtisses en bois, fort simples, destinées pour la plupart à servir de dortoirs aux pèlerins. Rien de remarquable, si ce n'est les débris d'une tour de bronze, malheureusement écroulée et aux trois quarts fondue, il y a six ans, dans un incendie.
L'hospitalité des bonzes est parfaite. Ces bonnes gens ne se montrent ni indiscrets, ni encombrants. Il font de leur mieux les honneurs de leur logis et nous offrent des gâteaux point mauvais, confectionnés dans les cuisines monacales. Néanmoins ces friandises n'empêchent point que les heures ne semblent un peu mornes, dans cette brume impitoyable. J'ai passé maintes fois dans les Alpes, des journées semblables , à maugréer contre l'orage et le brouillard. Il me semble par moments que je suis, non point aux confins de la Chine et du Thibet, mais dans quelque hôtellerie à touristes, à l'Oberalp ou au Grimsel. Mais que tout cela est loin, mon Dieu! Ici, pas de caravanes joyeuses, de dames en toilettes claires; point de Perrichons ni de Tartarins. Des êtres à face glabre, vêtus de grosses cotonnades, de pelisses en peaux de mouton, portant au côté, dans un bissac, tout leur bagage et qui, leur
%^ LE TOUH D'ASIE.
bàtoo de roule, pose devant eux, balieat du fionl le plincher, en implorant l'idole. Plusieurs atlcudenf depuis longtemps celte minute. En voici un qui arrive en droilc ligne... de Péking! Il esl en route depuis près de cinq mois. Mais tous les maux endurés ne pèsent pas loii'rd dans soQ souvenir. Il est tout ù la joie du moment. Ses voeux sont exaucés. Il a pu, sur la cime sacrée, se proslerner, brûler quelques bâtonnets d'encens dans la pagode vermoulue où leâ prêtres stimulent les oITraudes en Trappant à conps de maillet des vieilles cloches de bronze.
U »vril.
La nuit dernière, il a <(elD asseï; fort; le temps s'es> édairci. Ce matin, pas un nuage au ciel : le chef ùff bonites s'est fuit un plaisir de venir nous annoncer celle bonne nouvelle longtemps ovanl le jour.
A six heures, le soleil est apparu au-dessus des plaines de Kia-Ting nnyées dans la vapeur. Le fond des vallées esl presque entièrement caché, mais les hauteurs, dans l'Ouest, se détachent très nettes. Au fond de cet horizon tumultueux se dresse l'imposant massif du Cban-Si-Sùn. Le vieux prêtre, désignant les montagnes dont les glaciers et les neiges prennent des teintes dechair, médit : ^ Elles sont dans le Thibet, à trente jours de marche d'ici. ' Trente jours! Et cependant c'est àpeinesi, à vold'oiseau, la distancées! de cent kilomètres. Mais le trajet est quadruplé par les reliefs du sol. De même pour atteindre la contrée de Ta-Tsién-Lou, que nous apercevons à moins de vingt lieues en ligne directe, il faudrait, au bas mol, cinq ou six jours.
Ce panorama est l'un des plus étendus qu'il m'ait été donné de contempler; je ne dirai pas l'un des plus beaux. Les premiers plans sont médiocres. Vers l'est, l'immensité des plaines du Sé-Tchouen noyées dans la brume; à
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l'ouest, jusqu'aux radieuses cimes Ihibirlaines.ua moutonnement de croupes grisâtres. Cependant l'impression éprouvée est très forte, peut-être parce que l'imaginaiion en l'ait, à elle seule, presque tous les frais. Ce qu'on a sous les yeux, c'est après tout un panorama de Righi quelconque. Mais des bonzes à tête raséfi \ous environnent et, dans l'air vif du malin montent des fumées d'encen». un lapUf^e de gongs et declochettes. Puis, on se dit que ces collines grises, toute proches, sont situées en pays presque inconnu, dans la contrée des Lolos indépendants, que nous sommes à l'extrême limite, sinon du Cèles te- Empire, du nioins de la Chine proprement dite. Au delà commence la terre des Lamaseries, des peuples-pasteurs Jalousement fermée à l'Kuropcen. Par delà ces cimes neigeuses s'étale ce mystérieux Thibet qu^ si peu de vojageurs ont parcouru. Ces sommets, qui se dressent à l'occident, se continuent jusqu'aux Pamirs, jusqu'aux plaines de l'Oxns. Nous avons traversé de part en part la Chine cultivée, populeuse. Devant nous, maintenant, c'est la nature fipre, les hauts pâturages plaqués de neige, le domaine du no- ' made qui vit sous la tente au milieu de ses troupeaux de yaks. Ce qui nous fait face, c'est la muraille Est du grand ' plateau asiatique, d'où s'épanchent ces Heuves géants apl pelés le Brahmapoutre. ITraouaddy, le Mékong, le Vang- Tsé-Kiang, d'oii le bouddhisme est descendu vers la Chine, il y a deux mille ans. Le charme du panorama d'Omei est dans ces songeries quelque peu chaotiques, non ailleurs. A mesure que le soleil monte, l'ombre de la montagne se projette en ligueur sur les brunies blanches des vallées comme sur un écran ; peu à peu, sous la poussée de la lumière, elle grandit, paraît envahir tout le ciel. C'est le phénomène, analogue au spectre du Broken.dans les montagnes du Harz, que les indigènes appellent la iGloire de Bouddha " . Alors l'enthousiasme des pèlerins ne connaît
plus de bornes. Parfois même des csaltés s'élancent, ks bras Icndnf;, vers l'apparilinn céleste el vont s'écraser, quatre mille, pieds plus l)ns. contre les roches. C'est en vain que les moines, désireuï de prévenir ces accidents, ont établi une barrière entre la pa^fode el le précipice. La fascination de l'espace el l'allirance de la " Glaire " est telle pour certains dévots, en particulier pour les Thihétatns (jui, pendant les mois d'hiver, fréquentent la ciinc sainte, ijue ces suicides sont encore fréquenta.
Vers ueuf heures, les nuages s'épaississent; tout se voile. Nous prenons congé des bonzes et je remets à leur chef une globule d'argent de cinq taels.Le grand-prétreà l'air rai'i. Il me prie d'accepter en échange une estampe qui prétend représenter la montagne avec tontes .ses pagodes, Su générosité va même plus loin : je lui suis redevable d'un document bien autrement précieux, qui n'esl autre qu'un passeport, mais un passeport comme on n'en voit peu, — un passeport pour le ciel! Mon nom, mon signalement y sont inscrits d'un joli coup de pinceau, en caractères énormes : le tout est dûment scellé et paraphé par le pontife. Avec cela je suis en règle, assuré, paraît-il, de ne point faire antichambre. C'est là une pièce à con-' server avec soin pour la produire en temps utile, le: plus tard possible. Après quoi, nous entreprenons la deS"" cente, les dix-huit kilomètres d'escaliers rendus glissant» par les dernières averses. La nuit nous retrouvait au joli monastère de Ouan-Niën-Sé où gazouillent les eaux vives, dans le cloître égayé par les touffes de pivoines et les camélias roses.
La montagne sainte, les monastères aériens d'Omei sont déjà loin. Le courant du Min-Kiang, très rapide an
delà de Kia-Ting, nous a fait franchir en quinze heureS près de cent soixante kilomètres. Et maintenant nous voici amarrés dans le port de Soui-Fou, au pied du rempart, à Textrémité du promontoire où les eaux du Min-rKiang se mêlent à celles du Yang-Tsé.
11 est nuit. Les deux fleuves se choquent avec un bruit de mer furieuse. Des montagnes élevées nous entourent; les crêtes, seules visibles, barrent le ciel étoile. Par-dessus ces escarpements entrevus sur la rive droite du Yang-Tsé, passe notre route de demain, le sentier de montagne qui, par les hauts plateaux du Vun-Nan, nous conduira jusqu'au Tonkin, du Fleuve Bleu au Fleuve Rouge.