SÉJOUR A SOUI FOU. ROUTES DU SÉ-TCHOUEN AU YUN-NAN
DK SOUI-FOU A LAO-VA-TANN ET A TCHAO-TOUNG. — LE YUN- NA\ SEPTENTRIONAL.
Pour passer du Sé-Tchouen au Yun-Nan, le voyageur a le choix entre plusieurs routes, également mauvaises, cela va sans dire. Dans la grande et montagneuse province du Sud-Ouest, les communications sont encore plus difficiles, les moyens de transport plus précaires que dans la Chine du Nord. La nature est âpre, le sol étrangement bouleversé par les soulèvements et les érosions, le climat brutal par suite des fréquentes variations d'altitude et des brusques changements de température dans la même journée, parfois dans la même heure. D'un bout de Tannée à l'autre, quelle que soit la mousson, de violentes bourrasques battent ces hautes régions entièrement déboisées, achèvent d'effriter les arêtes dont les débris roulent au fond des gorges, obstruent les passages et obligent les caravanes à
Ab Ioti<{i' détours. Il n'est pus rare que ces avalanches ilr pierres emportent tout ou partie d'un convoi.
[)e route, aucune au sens précis du mot; mais de méchanis sentiers de nioDta<|ne dont le tracé peut varier d'une siiison à l'autre, suiviint les dégdts occasionnés par les orn<]cs. Ou passe ou l'on peut, romme un peut ; plus d'une fois, au cours d'une étape, force est de rompre charge pour franchir un mauvais pas. Les porteurs enlèveul. les colis un à un, les conducteurs encouraient à <)ruud'peîne de la voix et du geste les mules déharnacliées (jui bronchent, hésitent longtemps avant de s'aventurer sur quelque corniche étroite, glissante, surplombant un nbime.
Dans ces cuudilions, lu distance parcourue de l'aube à la nuit n'est jamais considérable, et l'on n'a pas lieu de se plaindre ai l'on proci^de à une vitesse moyenne de vingt -cinq à trente kilomètres par vingt -quatre heores.
Trois routes relient le Sé-Tchouen au Vun-Nan. La première part de Tcbeng-Tou, la capitale, incline vers l'ouest, contourne le massif d'Omei, s'engage dans la grande boucle décrite au sud par le Pleuve Bleu, passe par Ning-Vuen- Tchéou, Houei-Li-Tchéou, traverse le fleuve pour atteindre Vun-Nan-Sen par Ou-Ting-Tchéou et Fou-Min-Sien. Autrefois assez suivie, elle a été peu à peu délaissée en raison des déprédations commises par les tribus semi-indépendantes (Lolos) dont elle emprunte le territoire. Ces peuplades, sans reconnattre plus que par le passé les autorités chinoises, montrent aujourd'hui, paraît-il, des dispositions moins agressives. Des missionnaires résident dans le pays sans être trop inquiétés; les chemins, dit-on, sont devenus plus sûrs. Quoi qu'il en soit, le commerce adopte de préférence les deus autres voies. L'une se détache de la vallée du Yang-Tsé-Kiang en amont de la préfecture
Sé-Tchoiiennaise de Lou-Tchéou, coupe l'angle nord-oucsl de la prodnee du Kouei-Tchéou, entre Young-Nin-Sin et Ouei-Lin-Tchéou et se dirige sur la capitale du Vuii-Naa p«r Souan-Ouei-Tchéou, Kiou-Tsin-Fou et Yang-Lin. L'autre a pour point de départ Soui-Fou, préfecture et citadelle dont les vénérables bastions sont censés commander le conllueiit du Min-Kiang et du Fleuve Bleu. Elle ]>énètre au Yun-X'nu pur Lao-Vu-Tann, touche Tcliao- Toung, Toung-Tchounn et rejoint la route précédente à Yang-Lin, c'est-à-dire à un jour de marche de Yun-Non- Sen. C'est le chemin le plus fréquenté des caravanes, le plus direct surtout pour le voyageur qui, comme nous, descend de Tcheng-Tou par Kia-Ting et la vallée du Min- Kiaug. Il n'y avait donc aucune hésitation possible. Au bout de trois jours, nos dispositions étaient prises pour le départ.
Trois jours pleins, cela peut ici s'appeler aller vile en besogne. On ne saurait en vérité se faire une idée des pertes de temps qu'entraine en ce pays la préparation du moindre déplacement. \ pins forte raison en est-il ainsi lorsqu'il s'agit d'un voyage de plusieurs semaines dans une région très accidentée. En pareil cas, la prévoyance la plus -minutieuse est de rigueur, un oubli, un détail insignifmDt en apparence pouvant avoir des conséquences infiniment regrettables, d'autant qu'il serait de toute impossibilité de le réparer en cours de route. Encore cette élaboration pénible serait-elle peu de chose si, les précautions prises, personnel et matériel au complet, on avait la certitude que la caravane est organisée une fois pour toutes. Le malheur est que, du jour au lendemain, des modiScatioDS imprévues s'imposenf. D'un jour à l'autre, souvent même dans un rayon de quelques lieues, les modes de transports diffèrent. Exemple : jusqu'ici nos bagages ont été conliés à des porlefai\. En revanche, dans la province
où nous allons eiilrer, le coolie est remplacé par la bêle de tomme.
li n'y avait donc, semblait-il, (ju'à traiter avec de* i-oiivuyeurs pour le trajet de Soui-Fou ù Vuii-Nao-Sen. l'irreur ; les caravanes venant du Vun-Nan à destination du Sé-Tehouen ne dépassent pas I.no-Va-Tann, De ce point, les marchandises sont amenées en barques par le Houang' Kiang, affluent torrentiel du Vang-Tsé, qui se jette dans le Heuve 11 une dizaine de lienes en amont de Soui-Fou. Lu dislance totale e.st d'environ 150 kilomètres; la descente, étant donnée la rapidité du courant, s'opère en un jour et demi. La montée, à Incordelle, exige une semaine au bas mot. Aussi nvais-je décidé d'employer la voie de terre et d'engager des porteurs jusqu'à I.ao-Va-Tann. Mais on m'a immédiatement fait observer qu'agir ainsi c'était nous exposer à être Immobilisés dans cette bourgade, faute d'y trouver des animaux de bat disponibles. La circulation, en liffet, n'est jjas Iri's active; les roiivnis de mules ri de chevaux, employés presque exclusivement au transport du minerai, se succÈdont à intervalles fort irréguliers. Le plus prudent était d'engager les porteurs jusqu'à Tcbao-Toung, la première localité yunnanaise de réelle importance que l'on rencontre en se dirigeant de Soui-Fou sur Vun-Nan- Sen. Le trajet, environ (JOfl li (300 kilomètres), s'accomplit d'ordinaire en huit ou dix jours. Là, nous devrions, de toute nécessité, réorganiser notre petite troupe. L'opération, toutefois, serait des plus aisées. Le plateau de Tchao-Toung est à la fois pays minier et terre d'élevage; les bétes de bât ne manquent pas sur la place.
Je passe sous silence les formalités acconlumécs du contrat conclu avec un entrepreneur pour l'embauchage des coolies, portefaix et porte- eh ai ses. Désormais nos chaises iront le plus souvent à vide. Dans les sentiers scabreux où nous allons nous engager, le mieux est, suivant la nature
et les obstacles du terrain, de cheminer partie à pied, partie à cheval. La chaise ne sert plus que de porte-respect, dans la traversée des villes et bourgades. Alors, il est vrai, elle suffit, aux yeux des autorités et du populaire, à témoigner que le voyageur n'est pas le premier venu, mais un tà'jen (grand homme), quand bien même le grand homme s'en irait sans apparat, le bâton à la main, la pipe aux lèvres, vêtu comme on peut l'être après des mois passés sur les grand'routes et dans les hôtelleries du Céleste- Empire. C'est également, en cas d'accident ou de maladie, un meuble précieux. Enfin si le gite est par trop mauvais ou même fait absolument défaut, à supposer que la nuit vous surprenne au milieu d'une trop rude étape, la chaise à porteurs est un abri tout indiqué. C'est l'ambulance, et c'est l'hôtel. A ce titre, je la conserve, mais en lui adjoignant une modeste cavalerie, quatre poneys vigoureux et une excellente petite mule qui devront suffire au transport des maîtres et des serviteurs pendant toute la dernière partie du voyage. Les bêtes sont de premier ordre, en parfait état. Pour peu qu'on les ménage et que l'on en prenne soin, ce à quoi je veillerai, elles franchiront allègrement les 1,200 kilomètres qui séparent Soui-Fou de Man-Hao, le Fleuve Bleu du Fleuve Rouge.
Tous ces préparatifs qui, suivant la méthode chinoise, ne sauraient d'ordinaire être menés à bien qu'après de longs et orageux palabres, furent rapidement expédiés grâce à l'obligeant concours du R. P. Moutot, des Missions étrangères, en résidence à Soui-Fou. Ici comme à Tcheng- Tou, nous avons trouvé chez nos compatriotes missionnaires l'hospitalité la plus affectueuse et la plus large. Trois jours durant, ce fut, dans le préau de la mission, un va-et-vient de maquignons, de harnacheurs, de coolies occupés à empaqueter, ficeler et soupeser les charges. Et j'étais vraiment confus du trouble que notre présence eau-
snit dans cel iDlérieur paisible. Mais notre hôte déployail, puiir nous mettre à l'aise, un entrain, une gaieté de nature à dissiper tout aerupule. 11 semblait qu'il fût notre obligé, qu'il nous sut gré d'euvabir, avec nos gens et nos bêles. sa retraite bier si calme, où montaient maintenant des appels de toîï glapissantes, des bcnnissementa, les mille rumeurs d'une rue chinoise un Jour de foire.
[.a mission de Soiii-Fou fut l'nn des rares établissements éparijnés bors des émeutes qui, il y a moins d'un an, éclatèrent simultanément à Tcheng-Tou et sur divers points de la province. La population de Soui-rou ne prit aucune pari à ces violences. \'on par sympathie pour les étrangers, mais plutôt par indifférence, parce qu'elle est, de sa nature, peu turbulente. Souî-Fou, en effet, est loin de présenter l'aspect animé et bruyant qiù caraetèrisc la plupart des agglomérations du Sé-Tchouen. La ville et ses faubourgs occupent, sur la rive gaucbe du Vang-Tsé et sur la rive droite dn Min-Kiang, la presqu'île découpée par le confluent des deuï puissants cours d'eau. Sa position est, ù peu de cliose près, identique à celle de Tchoung-King. Mais là se borne la ressemblance. Tchoung-King renferme de deux à trois cent mille habitants. Soui-Fou en compte au plus cinquante à soixante mille. Malgré sa belle situation, la place ne saurait être considérée comme un grand entrepôt commercial. Les marchandises provenant du Sé- Tchuueu occidental sont, suivant les saisons, acheminées vers Tchoung-King et le bas lleuve, soit par jonques, soit par voie de terre; Kia-Ting est, avec Tcbeujj-Tou le marché le plus actif de la vallée du Min-Kiang. Soui-Fou n'est qu'un port de transit, une simple escale. Les relations avec le Vun-Nan, bien que suivies, n'y uppurleni qu'une animation très relative ; rien de l'impétueuse poussée des foules, des corps-à-corps d'une multitude ufTairée. En trois jours, je n'ai vu arriver de l.ao-Va-Tann que deux embnr-
A TRAVERS LE YLN-MAIV. 319
cations jaugeant ensemble une quinzaine de tonnes, chargées (le saumons d'étain, représentant l'apport de plusieurs caravanes, le traflc d'une semaine entre le plateau de Toung-Tchouan et la vallée du Yang-T&é.
Le seul quartier un peu vivant c'est, sur la haute berge du Min, le faubourg habité par la population marinière. Mais nous sommes à l'époque des basses eaux, le port en ce moment n'est guère encombré : tout au plus une vingtaine de jonques de faible tonnage au repos, une moitié de la coque hors de l'eau, le nez en l'air avec, dans les yeux, les gros yeux ronds peints sur la proue, des regards mornes de baleines échouées.
Dans la ville proprement dite, derrière les hauts remparts de brique aux créneaux desquels s'enroule une végétation broussailleuse, c'est la tristesse des murs suintants, des galetas enfumés. Seule une rue marchande et ses échoppes aux enseignes multicolores, en longues Gches de bois laqué, mettent une note claire dans cette grisaille. Le reste n'est qu'un dédale : ruelles obscures, escaliers moussus donnant accès à des yàmens délabrés, à d'anciennes pagodes que l'on croirait abandonnées depuis des âges, n'était que, de loin en loin, leur silence de ruines est troublé par un tintement de clochette, par la psalmodie nasillarde d'un bonze. Par moments, une bande de pigeons s'enlève, fuitéperdument et laisse dans l'air, comme un sillage sonore, la modulation du pipeau de bambou que chaque oiseau porte attaché sous l'aile ; seule musique chinoise qui n'égratigue point l'oreille, lamento singulier qui, depuis Péking jusqu'au Thibet, chante au-dessus des villes et des villages et fait songer à des accords plaqués sur des orgues lointaines.
Le caractère grandiose, mais tant soit peu sévère, de la contrée environnante étonne, par la soudaineté du contraste, alors qu'on a, depuis quelques heures a peine,
l.E TOL'fl D.ÎSIE.
Je vue les larges horizons, les riaDtes el grasscf campagnes du Sc-Tchouea otddental, les pluinca bariolées de pavots en fleur, les coteaux chargés de mûriers. les villa[{cs qui se ioucbent, les fermes, les maisons de plaisance dont le moindre rayon de soleil fait, dans le frisson des bambous ijrèles. étinceler les tuiles vernissées, les tcrra.sses décorées de faïences. Ici, la roche de tons fauves, des pentes incultes bossuée^ de tertres funéraires; l'herbe rare, flétrie au contact des grèves pulvérulentes bulayées par le vent. Face à lu ville, sur la rive droite <lir grand fleuuc, la montagne est plus escarpée encore el plus it[ire. il semble qu'on arrive aux couGns de doux momies entièrement distincts. On sent que, cette vallée franchie, on va pénétrer dans un pays où le climat, laconitgurattoa du sol, les êtres et les choses, rien ne rapellera plus les contrées parconruca depuis plusieurs mois Devant nous s'ouvre une autre Chine, moins populeuse, moins fécond?, riche aussi sans doute, mah d'une richesse spéciale, irrévélée, en trésors improductifs, que garde la terre et qu'arrachera quelque jour le coup de pic du mineur.
Le 31, au petit jour, nous quittons Soui-t'on et commençons par remonter la vallée pendant trente-cinq kilomètres jusqu'au village de Gan-Uièn où des barques nous transportaient de l'autre coté du fleuve. Un dernier regard au Vang-Tsé toujours majestueux mais à peu près innavigablc au-dessus de Gan-lîiôn, et nous pénétrons dans l'clioite et profonde yorge où brulsseut les eaux du llouuu-
Kîang, rivière au courant très rapide, qui descend de Lao- Va-Tann et du massif yunnanais.
A mesure que Ton avance, le paysage devient de plus en plus abrupt et désolé. De loin en loin seulement apparaissent de pauvres cultures, quelques parcelles de terre végétale péniblement recueillies, disposées en petites terrasses parmi les éboulis. Des heures se passent sans que Ton rencontre une habitation. Sur un parcours de quarante lieues, traversé en tout quatre villages assez misérables : Pong-Hièn, Sin-Tsan, Pou-Lou-T'o et Kouang- Lien, les deux derniers blottis en nids d'aigles contre des parois presque verticales. Peu à peu la vallée se transforme en un véritable canon, la rivière est encaissée entre des escarpements de 1,500 à 2,000 mètres. Au sortir de Pou- Lou-T'o, grande est notre surprise en apercevant, jetée sur un ravin, une passerelle suspendue, enfdde fer. L'ouvrage est d'une structure bien frêle, mais assez hardi et à coup sûr inattendu en pareil lieu, sur cet effroyable sentier qui tantôt emprunte le lit du torrent, serpente au milieu des énormes blocs éboulés, tantôt se redresse, entaille la roche en escaliers vertigineux. Quelquefois le passage est tellement étroit que les animaux ne s'y meuvent qu'à grand'peine et non sans péril.
Le soir du quatrième jour, nous arrivions à Lao-Va- Tann. Arrivée maussade. La petite ville a été, la veille, ravagée par un incendie qui, le vent aidant, en a rasé les deux tiers. L'auberge où nous comptions passer la nuit n'est qu'un monceau de décombres encore fumants. Après de longs pourparlers, nous obtenions permission de camper dans l'enceinte d'une vieille pagode. Une foule curieuse s'y engouffrait à notre suite. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, tandis qu'un forgeron et ses aides travaillaient à referrer nos bêtes, dont la chaussure neuve était déjà fort maltraitée après ces 150 premiers kilomètres, notre
hàtdieril! improvisée fut cnvaliic par des ccDlainca de viaitcura qui allaient, venaient, •)(!sticulanl, vociréraiit à In clurté iJes Tulots et îles torches.
Au sortir de Lao-Va-Tann, nous passions le Houang- KiBn^. Kncore un pont suspendu, le second depuis deu\ jijurs. Celui-ci est de dimension.^ plus imposantes entore (jue le préfédent. Il n'a pas moins de quarante mètres de portée. A première vue, il semble hors de doute qu'un semblable travail n'ti pu être exéeuLé que d'après les plans et sons la direction d'ingénieurs européens. Mais, en y re<|aidant de plus près, on reconnaît qu'il n'en est rien. La façon dont les pièces ont été forgées, ajustées, les câbles reliés au\ poutrelles, trahit la main-d'œuvre imlifjène, les procédés d'une métallurgie dans l'enfance. Tels quels, ces ouvrages étonnent dans ce site perdu, bu fin fond de la Chine, si près des territoires occupés par des peuplades pour qui le véritable représentant du pouvoir sujirénie est, non plus le Fils du Ciel, mais le pontife-rai du Thihel, le mystérieux Dalaï-Lama de Lhassa.
Le sentier, qui jusqu'ici suivait la rive droite du Houang- Kiang, tourne à angle droit, incline pendant quelques heures du sud à l'ouest. Tandis que la rivière décrit une boucle très accentuée, il coupe au plus court, s'enfonce dans une vallée latérale aboutissant à un vaste cirque de montagnes aux crêtes déchiquetées. Bientôt la pente devient excessivement rapide; en 3 kilomètres, qui ont exige près de quatre heures , nous passons de 800 à 1,550 mètres et faisons halte dans le vent pour déjeuner, au seuil d'une toute petite maison de thé perchée, en équilibre instable, sur l'aréte. Après quoi on dévale, sur l'autre versant, de 7 à 800 mètres. Vers cinq heures du soir, réapparait le Houang-Kiang de plus en plus encaissé. Un long banc de roche taillé à pic supporte le bourg de Ti-Sa-Kouang où nous allons passer la nuit, après une
étape assez pénible. Pas bien longue pourtant; le trajet n'a été que de 20 kilomètres, mais par de très mauvais chemins, par un temps orageux et lourd.
La présence de plusieurs caravanes nous crée de sérieux embarras pour la recherche d'un logis. Depuis hier matin, nous sommes dans le Yun-Nan : l'auberge où nous parvenons enfln à nous caser a déjà l'aspect d'un de ces bâtiments à plusieurs fins bien connus de quiconque a voyagé sur les routes d'Asie, sortes d'écuries-hôtels où logent pêle-mêle conducteurs et bêtes de somme. Des hennissements, des bruits de batailles montent dans la fraîcheur du soir. L'établissement contient déjà nombreuse clientèle : une trentaine de chevaux et de mules, autant de porcs, quelques chiens galeux, un singe.
Très sale, mais joli à distance, Ti-Sa-Kouang. Par extraordinaire, cette portion de la vallée n'est pas absolument dénuée de végétation ; les pentes sont couvertes de pâturages, et cela est un repos pour les yeux. C'est comme un rappel d'impressions anciennes. J'ai vu des sites analogues dans les Alpes de France et aussi dans la Suisse bernoise. Cette verdure, ces eaux claires rayant les prairies, ces chalets à toiture immense chargée de gros cailloux roulés pour mieux résister au vent; l'air vif qui, aux approches de la nuit, tombe des cols, les clochettes des troupeaux regagnant l'étable, c'est la nature alpestre et sa gravité douce, un coin de l'Oberland... chinois!
26 avril.
Toujours la gorge du Houang-Kiang. Etape de 28 kilomètres; près de neuf heures employées à escalader des épaulements de roc, à contourner des promontoires sur des corniches étroites et branlantes, où la mule elle-même n'avançait qu'à pas comptés. Il a plu dans la matinée; le
I chemin at Iri's <;lissanl. C'est luut au plus si l'on progresse de deux kilomèlrea à l'heure. Vers midi, halle d'une heure ans cabanes de Kouî-Long-Tchî. Deiiï lieues plus loin, au sommet d'une côte fort rnidc, nous voici à Tclii- Li-Po , bourgade bruynutc et nauséabonde. Nos jjens insistaient pour s'y arrêter, quoiqu'il fût encore de bonne heure. Le souvenir de In nuit dernitTe A Ti-Sa-Kouang, où nous n'aions pu fermer l'œil, me décide ù chercher ' un campement moins sordide et plus tranquille. Les port leurs ont obéi, mais en rechi<{nant; l'orage menaçait el le prochain village était, disaient-ils, à plus de 50 Ij (25 kilomètres). Cependant, moins d'une heure après, nous trouvions un hameau , Sé-Ki-Lo, quatre maisons accotées à l'enceinte d'un hloekhaus édifié jadis pour servir de reruge aux voyageurs en cas d'attaque des tribus pillardes (Mantzcsj. Aujourd'hui refoulées vers l'ouest, dans la grande boucle du Vau;g-Tsé, ces bandes tiennent rarement rôder de ce côfé-ci du fleuve.
Comme nous arrivons, l'orage éclate, la pluie tombe en cataractes. Dans la première maison, la moins délabrée des quatre, impossible de pénétrer. Les propiîétaires ne veulent de nous à aucun prix. Jamais, déclarent-ils, ils n'ont reçu d'étrangers, ce dont ils se félicitent. Les voisins sont d'Iiumenr plus hospitalière et nous accueillent sans trop se faire prier. Lo logis n'est pas luxueux : une espèce de hangar; le toit dégradé laisse passer l'eau qtii, çà et là, forme de larges flaques sur le sol de notre chambre à coucher. Mais, par la brèche ouvrant sur le chemin, on aperçoit la vallée, la montagne, le torrent qui se précipite avec un bruit de tonnerre et des bouillonnements laiteux parmi les débris d'avalanche. Nous reposerons bien ici, dans le fracas des éléments, dans le silence des hommes. Si modeste que soit le local, cette soirée paisible, en pleine campagne, loin des importuns, nous parait exquise.
Nos chevaux ont, par faveur spéciale, reçu Thospitalité dans la première maison dont les habitants nous faisaient tout à l'heure mauvais visage. Cela s'explique. Les pauvres bêtes ne sauraient, en toute justice, encourir les mêmes déGances. Si leurs maîtres sont des étrangers odieux, elles, du moins, sont des compatriotes. Elles sont de la famille.
28 avril.
Abandonnant hier le canon du Houang-Kiang, qui tourne brusquement à Test, nous pénétrions dans le défilé creusé par la rivière de Tchao-Toung que bientôt nous passions à gué pour suivre un de ses affluents de droite, le torrent de Sin-Tsan. Suivre n'est pas précisément le mot, car le sentier à peine tracé procède par bonds, se perd ici dans les profondeurs et reparaît, un peu plus loin, sur les cimes. On s'élève de 900 à 1,300 mètres pour redescendre presque aussitôt à 1,000. Le sol est de plus en plus tourmenté, l'horizon plus sauvage. Je ne sais ce que nous réserve le Yun-IVan méridional, mais l'entrée de la province, du côté nord, est une désolation. Si le sous-sol est riche, quelle- misère à la surface! Le pays est désert. En une journée de marche, on traverse un ou deux villages, trois au plus, si l'on peut appeler village une demi-douzaine de masures en cailloux roulés et en torchis. Des heures s'écoulent sans que l'on rencontre un passant. Plus de cultures, plus de bétail. De loin en loin, dans ce paysage mort, quelques moutons tondant l'herbe rousse, une file de poneys transportant du fer ou de l'étain. Toutes les vingt-quatre heures en moyenne, nous croisons un de ces convois miniers, quelquefois deux. Quant aux caravanes venant du Sé-Tchouen, nous en avons, depuis Lao-Va- Tann, dépassé trois à destination de Tchao-Toung. Leurs
Sae LE TOIR I) ISIB.
char^cmeata ranleiinient fort peu de marchandises d'importation étrangère, si ce n'est des caisses de pétrole et des ballots de coloaaades. Encore une bonne moitié de ces tissus étaient-ils de manufacture indigène. Le surplus consistait en articles d'utilité première exclusivement chinois ; ustensiles de ménage, laques communes, parapluies en papier huilé, lanternes peintes.
Aujourd'hui le parcours a été plus accidenté que jamais. A dix heures, nous avions atteint une altitude de 1,500 mètres. A midi, nous n'étions plus qu'à !,200. Ce soir, le baromètre accuse l,5G0. La vallée n'est plus qu'un couloir. A S(iu-Pa, où nous nous arrêtons, le soleil couché, le paysage est sinistre. Le hameau ne compte que cinq maisons, et quelles demeures! Nous arrivons, non sans peine, à trouver place dans une de ces tanières enfumées. Nos bêtes passeront la nuit dehors. J'ai ruremcnl vu lignres plus minables que celles de nos hôtes, hâves, décharnés, grelottants. On en est à se demander ce qu'ils font là, comment ils vivent dans ce lieu maudit, entre le torrent et la montagne. J'ai peine à me persuader que je suis tout au plus à une soixantaine de lieues du llorissant Sé- Tcliouen. Quel changement, depuis huit jours! On se croirait à des milliers de lieues d'ici, dans quelque quebrada de la Cordillère andine. Quand donc atteindrons-nous les plateaux, ces fameux plateaux du Vun-Nan que nous supposions tout proches?
Aujourd'hui enfin, vers midi, après une ascension très rude sous la pluie, nous étions en terrain plat, à une altitude de 2,000 mètres. Ce n'est pas positivement un plateau, mais une haute vallée, assez ouverte, bordée de collines aux pentes douces. Stérile d'ailleurs, un lit de torrent desséché, de la tourbe, de maigres herbages couleur de rouille: puis le ruisseau reparait ; au lieu de tomber en cascade le long des parois du cirque que nous venons de
gravir, il fuit sous terre au moment d'atteindre le rebord du plateau et ressort 600 mètres plus bas pour former la rivière de Sin-Tsan.
Arrêt d'une heure à Ou-Tann. Sous l'averse, dans le brouillard glacé, il est lugubre, ce hameau. On est surpris de trouver ces hauteurs habitées. Il semble que l'on se dirige, non vers le tropique, mais vers le pôle. J'ai vu naguère, sous le ciel de Laponie, des vallons morts comme celui-ci, des huttes préférables aux cabanes de Siao-Ngai où nous allons passer une nuit très fraîche. La brume s'épaissit, la pluie redouble, mélangée de neige et de grésil.
Jeudi, 30 avril.
De Siao-IVgai, en trois heures de marche, nous avons atteint l'extrémité supérieure delà vallée. Puis, deux kilomètres de rampe très dure nous amènent à un col (2,420 mètres) . Alors se déroule à nos yeux ce qui paraît être le grand plateau du Yun-Nan. C'est en réalité la plaine de Tchao-Toung encerclée de tous côtés par les montagnes. A six ou huit lieues dans l'ouest, se dressent les crêtes derrière lesquelles coule le Yang-Tsé-Kiang ; à l'est, au sud, très loin, d'autres sommets que l'on devine plutôt qu'on ne les distingue nettement, arêtes grises émergeant à peine de la brume épandue à l'horizon. Mais on a, pour la première fois, la sensation très vive de l'espace; on se sent très haut, dans l'air plus léger, tout près du ciel. Par malheur, le temps est maussade, il pleut toujours, le vent souffle en tempête. Cependant la campagne devient plus peuplée, le chemin plus fréquenté, élargi maintenant aux dimensions d'une voie charretière, où circulent, avec de terribles grincements d'essieux, des tombereaux à roues pleines traînés par des buffles. A quatre heures nous faisions
aS8 LE TOtn D'ASIS.
notre entrée à Tchao-Toung par la porle du Nord. Je compte m'y arrêter un jour, peul-dtre deux, bref le temps de laisser reposer nos cheviiui, de solder et cougédier les pnrternii et de Imiter avec de^ muletiers pour le traesport des baga^ies jusqu'à Yun-Nan-Sen
Tcliao-Touna contient mains d 'habit it lions que de décfliiihres. La ville est, ou peu s'en faut, dans le mpnii? èlal qu'au lendemain de lii grande rébellion musulmane de 1871, si durement réprimée, l'ille compte à l'heure actuelle de 70 à 80,01)0 âmes, tout au plus et devait être autrefois beaucoup plus populeuse, si l'on en juge par te périmètre des remparts, par l'étendue des terrains vagues. Point de commerce, aucune industrie, sauf un peu d'élc vagi' et l'exploitation trùs rudimeulairc des filons de cuivre et d'étain dans les montagnes voisines. Il y a quelques années encore, la population bénénciait du passage de nombreuses caravanes. Alors, les marchandises h destination du sud de la province et de Vun-Nan-Sen, la capitale, arrivaîeri! par le Vang-Tsé et le Sé-Tchouen. Aujourd'hui, le Vun-Nan méridional s'approvisionne, partie par le Kouang-Toung et le Kouang-Si, partie par la voie tonkinoise, le Fleuve Itouge. Jadis, nous déclare le I>. (iaudu, qui réside ici depuis dix ans, le transit entre Tchao-Toung et Vun-Nan- Seu occupait en moyenne 3,000 cbevaun. A présent, c'est tout au plus s'il en emploie 2 ou ItOO.
Les terres environnantes sont assez bien cultivées : des céréales, des champs de pavots. Somme toute, en raison de l'altitude et de la fréquence des intempéries, végétation rien moins que luxuriante. Quand à la ville elle-même, ou plutôt ce qu'il en reste, elle est triste à mourir. C'est la ruine, la ruine piteuse, sans earaclâre et sans grandeur.