FLEUVE ROUGE
Dimanche, 3 mai.
Quitté hier Tchao-Toung avec un train assez imposant^ savoir : six poneys pour les bagages, avec leurs conducteurs, deux ma-Jous (palefreniers) pour les bêtes de selle, huit porte-chaises, soit, y compris nos boys, une quinzaine d'hommes et dix chevaux. Ces derniers, il est vrai, sont bien petits et ne portent point de lourds fardeaux. Le départ devait avoir lieu de bon matin. A cinq heures tout le monde était sur pied et Ton se mettait en route. . . à midi moins un quart. 11 avait fallu près de sept heures pour peser, arrimer, équilibrer les charges sur les bats, échanger des taëls d'argent contre du billon, distribuer des avances, raccommoder ceci, rajuster cela. C'est la règle. Dans les premiers temps ces retards vous exaspèrent. On se fâche, on intervient ; les choses n'en vont pas plus vite. Maintenant notre éducation est faite, nous contemplons la scène avec indifférence, à la chinoise, comme si ces misères ne nous concernaient point.
[.K TOUU D'ASIE.
Chetninê toul l'iiprèa-inidi, sans iiiic balte et d'un asaei lion pas; 28 kilomètres de plaine. Le terraia pourtant s'èI6ve insensiblement, A lu nuit louibaote, ù Tao-VueD, l'altitude était de 2,360 mètres. A défaut d'iiotellerie , noua prenions possession d'une grange assez confortable, u'étaient les risques d'incendie. Kotre doi-toir était rempli de paille de riz, ce qui n'a pas empêché les hommes de s'endormir la pi|ie à lii bouche.
Aujourd'hui, de nouveau c'est la montagne. Sur plusieurs points la bouille affleure, (giscmenls très considérables selon toute apparence. Un petit nombre sont exploitêt en galeries, mais ces galeries ressemblent plutôt à des 4 trous de mulots qu'à un travail de mineur. .A pari CM j indices d'une richesse latente, inexploitée, la contrée n'est qu'un chaos de rochers. Aucune trace de végétation, sauf quelques bouquets de pins rabougris. Aussi les villages, font-ils pciae à voir, impossible de r^ver spectacle plus navrant que les trente ou quarante guenilleuxformaui la population de Ta-C.boui-Tchi, le seul 'jroupe de cases que l'on rencontre sur un parcours de huit à neuf lieues. Pourtant, au milieu de ces figures spectrales, une silhouette se dctaclie tout à fait charmante. Tandis que, debout sur le seuil d'une cabane moins malpropre que les taudis voisins, nous procédons à un lunch rapide, la femme et la Hlle de l'hote sontoccupéesàtournerla meule, broyant les fèves pour la pâtée du soir. La fillette est tout à fait jolie en dépit de ses pieds mutilés et de ses haillons : une tête étrange, un peu sauvage mais qu'éclairent des yeux superbes.
Immédiatement au sortir du village, situé à 3,600 mètres, un abime s'ouvre, la profonde vallée de Kian-Ti. Quatre heures de descente, scabreuse, dans là pierraille. Devant nous se déroule un panorama immense, très tourmenté, »a chaos de montagnes aux arêtes vives. De la
roche, de Tlierbe brûlée, pas un arbre. Mais sur cet horizon farouche le jour tombant met des tons très doux couleur de chair. A mi-côte, nous avons croisé uneGle de piétons avec de grands paniers soigneusement protégés par une double enveloppe de cotonnade et de papier huilé. Ces hommes s'en vont vers le Sé-Tchouen, hâtant le pas. Leur charge n'est pas lourde. Ce qu'ils emportent, ce sont les œufs de l'insecte à cire originaire de cette partie du Vun-Nan, mais utilisé plus avantageusement dans la région de Kia-Ting. J'ai eu l'occasion de signaler cette industrie un peu singulière, lors de notre expédition aux sanctuaires du mont 0-Mci. Ils effectuent ce dur trajet de cent cinquante lieues en moins de deux semaines moyennant un salaire de six à huit taëls (25 à 30 francs) .