‹ Le tour d'AsieChapitre 31 sur 39 · mai · texte numérisé non relu

mai

Redescendus de 2,680 à 1,580 mètres au fond du canon du Kian-Ti, nous avons vite regagné l'altitude atteinte les jours précédents. Le torrent franchi, l'escalade recommençait de plus belle, malgré un orage violent qui diluait les terres et rendait la marche très difGcile. Le 4, nous étions à 2,250 mètres; dans l'après-midi du 5, le baromètre marquait 2,800, la cote la plus élevée depuis le départ deSoui-Fou. Horizons très vastes mais tumultueux. Jusqu'ici, leYun-IVan septentrional m'apparaît surtout comme un massif montagneux, très crevassé, très boursouflé; un plateau si l'on veut, mais à la façon dont une mer agitée donne, à distance, l'impression d'une surface plane. En réalité, c'est le désert d'érosion, le désert avec ses oasis. Une oasis, la haute vallée de Tchao-Toung; oasis également, la plaine de Toung-Tchouan tellement abritée des vents que les rayons solaires réverbérés sur les parois rocheuses y maintiennent une température d'une

douceur esceptionnelie, une iié5c(alion semi-lrnpkale : le laurior-rose, le llgiiier, voire quelques palmiers que je ne m'atieudaig fjuerre à reocontrer dans une régioD aussi élevée (2,420 mètres) .

Toun([-Tcliouaii est un quadrilatère mure enferinani une population de quinze k vîn;|t mille âmes. Cette vieille cité de refu<je, aujnurd'bui fort démolie, mériterait à peioe une mctilioQ aï elle n'évoquait le soiiveuir d'une expédition qui fi<[ure parmi les plus fameuses dans les annales de l'exploratiuii française, la première mission du Mékong, t^est là que mourut son chef, l'amiral de Lagrée. Sur un ipiartier de roc amené de la montagne voisine, a étégravé le nom de l'illustre explorateur enlevé en plein sucres. C'est, dans ^n nidc simplicité, le monument qui convient à nn voyageur et à un soldat.

La ville, malgré son délabrement, a meilleur air que Tchao-Toung; la plaine qui l'entoure est mieux cultivée. Mais on rentre bientôt dans les solitudes. Partis hier i midi, la nuit nous surprenait occupés à gravir des pentes ravinées, coupées de fondrières. Force est de mettre pied à terre et de reconnaître le chemin aus lanternes. On s'égare, les chevaux s'abattent, les fardeaux roulent, éparpillés dans les ténèbres; les conducteurs furieux, chacun rejetant sur le voisin la responsabilité de l'erreur commise, s'injurient, prêts à en venir aux mains. Il était prés de dix heures lorsque nous arrivions à l'étape, au hameau de Tchc-Ky (2,(J00 mètres).

Le a, à quatre heures de marche de Tché-Ky, nous franchissons le point culminant de la route (3, 180 mètres). Parcouru ensuite CI) kilomètres sur un haut plateau ondulé dont l'altitude varie de 2,800 à 3,000 mètres. Plus un village mais seulement des huttes en branchages recouverte de terre battue que de pauvres gens ont installées sur les points les plus abrités, pour héberger, moyennant quel-

ques sapèques, les rares voyageurs. Pour toute végétation, ça et là, dans les fonds, un bouquet de pins rachitîques. Route solitaire : en deux jours rencontré 3 mulets et 2 bourriquots. Terrains rougeàtres, crevassés, érodés sous Faction des pluies et des neiges. L'atmosphère est d'une limpidité parfaite, la lumière intense. Tout cela a le coloris puissant des paysages africains, la mélancolie du désert. Bourrasques violentes du Sud-Ouest.

Ce matin, au départ, un incident. Les porteurs de chaise menaçaient de se mettre en grève. L'avant-dernière nuit, à Tché-Ky, deux d'entre eux ont déjà décampé — avec les avances touchées la veille à Toung-Tchouan. Impossible d'en embaucher d'autres, dans ce hameau perdu. J'ai tourné la difGculté en leur substituant nos mafous; ceux-ci devaient momentanément cumuler les emplois de palefrenier et de porteur ; la combinaison leur agréait d'autant plus qu'elle leur assurait, pendant deux ou trois jours, une double paye.

J'avais réussi, hier soir, à Lay-To-Po, à remplacer les fuyards par deux paysans de bonne volonté. Ils n'ont jamais fait ce métier, et la chaise, entre leurs mains, en verra de dures. Peu importe, puisque, désormais, elle demeure inoccupée. Mais voici qu'au réveil j'étais averti que d'autres défections étaient à craindre. Le reste de la bande parlait de refuser ses services si nous ne souscrivions à ses exigences. Ces six hommes avaient touché, au départ de Toung-Tchouan, les deux tiers de leur solde; il était convenu que le surplus leur serait payé en arrivant à Yun-Nan-Sen. Ils prétendaient le recevoir immédiatement et même quelques taëls par dessus le marché aGn, très probablement, de lever pied et de disparaître, comme leurs camarades, une fois l'avance empochée.

L'instigateur du mouvement était le plus âgé de la troupe, un gaillard à mine patibulaire. Avisé par mon boy-

33* LE TOUR DASIB.

interprèfe, je me dirigeai aussitôt vers le groupe au milieu ilitquel pérorait le leader. Celui-ci le prend de très baul déclarant qu'il n'a paa peur de moi. Je lui fais obserwer que je n'ai proféré aucune menace. Mon intention n'est nullement de lui faire peur : je désire seulement savoir si oui ou non, il cousent à partir. Refus très net. . C'est bien, lui dis-jc, lu peux rester. On se passera de toi. n Kl je lui tourne le dos, tandis que le boy s'en va de case en catie, en rrieur public, offrent à quiconque désirerait nous accompagner comme porteur de chaise jusqu'à Kong- Sann, petite ville située à trois beures de là, la forte somme d'un taël.

La proposition produit sou effet; plusieurs individus se présentent. Ce que voyant, l'équipe, jusqu'alors hésitante, se déclare prêle à partir, renie son chef. Vainement ce dernier se met en frais d'éloquence : les cinq autres affirment avec un bel aplomb que l'idée ne leur est jamais venue de nous planter là, que, s'il prêtaient l'oreille aux discours de cet imbécile, c'était par passe-temps, histoire de rire. Et la colonne s'organisait.

Cependant le meneur, stupéfait de son échec, exaspéré de voir sa démission acceptée et sa place prise par un homme du village, revenait à la charge, essayait de souffler la discorde. Il allait, venait de l'un à l'autre, tour à tour invectivant ou raillant ses camarades. Et, comme il était venu se camper devant moi, les poings sur les hanches, goguenard, la pipe aux dents, je (is, d'un coup de canne, tomber celte insolente bouffarde.

Alors ce fut une fureur. L'homme bondit, mais, saisi à bras-le-corps et maintenu par les boys, il alla rouler de l'autre côté du chemin, hurlant de rage, jurant de se venger avant peu. Comment? De la façon la plus simple du monde et, remis sur pied, il voulut bien, joignant le geste à la parole, nous conlier ses projets. Il prendrait les

devants, s'embusquerait dans la montagne, au-dessus du sentier, et gare les pierres ! Cela dit, il s'esquivait.

Ainsi prévenus, nous ne courions pas grand danger; il n'y avait qu'à passer outre. Nos gens néanmoins, prenant au sérieux ces rodomontades, hésitaient à se mettre en route.

A ce moment, je me rappelai avoir remarqué, la veille au soir, séchant sur des perches à l'entrée d'une case, deux de ces blouses écarlates soutachées de noir dont s'affublent en Chine les représentants de la force armée. Renseignements pris, ces guenilles voyantes appartenaient à deux satellites du mandarin de Kong-Sann ; ceux-ci, après avoir escorté jusqu'à Tcha-Toung je ne sais quel fonctionnaire des Lihin (douanes provinciales), regagnaient leur résidence à petites journées. Je me fis conduire au logis occupé par ces braves ; l'un deux étaitsorti, depuis l'aube, chercher du bois mort pour faire bouillir la marmite. Son camarade, allongé sur un morceau de natte, tuait le temps en préparent sa pipe d'opium à la flamme d'une petite lampe. Je lui promis un taël s'il voulait se mettre à la poursuite de l'énergumène et le conduire en lieu sûr. L'offre était tentante : mais il y avait la pipe, séduisante, elle aussi ; ensuite il ne pouvait partir sans son frère d'armes. Cependant tout s'arrangea. Il déléguerait à qui voudrait les prendre ses pouvoirs et son uniforme ; on partagerait la récompense.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Un amateur se présenta, endossa la casaque rouge, s'empara de l'arme, — un trident — et enfila le sentier au pas accéléré. Une demiheure plus tard il avait rattrapé le rebelle, qui n'opposa pas la moindre résistance. Le soir même, il était confié aux bons soins du petit mandarin de Kong-Sann. Il en sera quitte pour une séance de bambou et pour une admonestation paternelle.

LB TUIH U AS

Deiis jours encore sur tes hauteurs, une succession de cotcauK arrondis sàpnrés par des dépressions en forme de cuvctlcs. Cependant, itiscnsiblcment, le Icrraio s'abaisse. Le sentier devient assez bon, du moins pour une pisie cavalière. La vé<|élation reparaît, une vé<|ctatioD d'Kurope : des noyers, des pruniers sont plantes aitx abords des villaj[es, (jiii se font inuins rares, quuj<]uc toujours bien pauvres. Le II, l'altitude n'est plus que de :2, 300 mètres. Le 12, à Vnng-Lin, nous tombons il !2,(tOO mètres. Alors brusquement le pays cliaiige d'aspect, des eaux vives jailliijsctil, bientôt captées en canaux d'irrigation. La plaine se couvre de rizières. :1ii sentier succède une yrande route, une vieille voie pavée à la romaine, longue de quarante kilomètres, mais dont les blocs énormes et disjoints, sur lesquels les bétes trébuchent h chaque pas, ne permettent point d'nccélèrerrultnre.

Dans l'après midi du 13, au delà du village de Ta- Pann-Tsiao, le grand lac de Vun-Nan-Sen apparaissait au loin, dans le sud-ouest, comme une coulée de plomb. Au même moment, un orage épouvantable crevait sur la vallée, et c'est par une pluie diluvienne, sous un ciel d'encre, que se révèle à nous la capitale du Yun-Nun, dans une plaine assez fertile, entourée de montagnes de 3,000 à 3,500 mètres. Le paysage pourtant manque de grandeur, malgré ce )ac d'une superiicie au moins égale à celle du Léman, maigre les hautes cimes. Le temps est pour beaucoup, sans doute, dans celle impression maussade. L'altitude aussi contribue à amoindrir les proportions. A cette hauteur (1,900 mètres), les sommets environnants semblent de simples collines.

11 était presque nuit close lorsque nous arrivions à l'auberge, bouge infect, après avoir traversé sous t'averse une

bonne demi-lieue de faubourgs désoles. Jamais depuis Nanking, je n'avais observé décrépitude aussi navrante. Tout est démoli, saccagé. Yun-Nan-Sen n'est qu'une vasic ruine. Plus encore que ses temples croulants, que ses remparts aux brècbes béantes, sa banlieue funèbre, les innombrables sépultures dont la plaine est joncbée lui donnent ces apparences de cité morte. Fie ciel est noir, la ville immonde. A peine arrivé, on songe à fuir.

Cette ville qui compte aujourd'hui de quatre-vingt à cent mille habitants, a dû jadis, si Ton en juge par le périmètre de sa vieille enceinte, renfermer une population deux ou trois fois plus nombreuse. Elle doit son importance à sa situation au point d'intersection des routes de caravanes rayonnant vers le Sé-Tchouen, la Birmanie, le Tonkin, le Quang-Si, et le Kouéi-Tchéou . Mais, comme l'ensemble de la province, la capitale se trouve à l'heure actuelle et, selon toute probabilité, demeurera longtemps encore dans le même état qu'au lendemain de la grande rébellion musulmane qui bouleversa ces régions durant dix-sept ans, de 18 5G à 1873. Les efforts du Gouvernement central pour déterminer dans les provinces trop densément peuplées, notamment au Sé-Tchouen, un courant d'émigration vers le Yun-Nan, eurent peu de succès. Le Chinois en effet hésite à s'établir sur les domaines abandonnés. La crainte de voir reparaître quelque jour les anciens propriétaires ou leurs (l<»scendanls empoisonn(^rait sa vie. Il s'imaginerait posséder seulement à titre précaire. Ce sentiment, très répandu dans tout l'Empire, n'a certes pas peu contribué à enrayer le mouvement réparateur. Ce sera, pendant des siècles peut-être, l'obstacle le plus sérieux au repeuplement de la grande province du sud-ouest.

Le voyage de Soui-Fou à Yun-Nan-Sen aura duré vingtquatre jours, dont vingt-deux de marche effective. Nous

91 j'en doiu les inilkalions du pudromùlrc i?t nioii leiù Ae lu ruule à in boussole, porcouiii (i50 kiliiuiùtres.

Le terme du voyage est proche. Cent lieues ù peme nous séparent de la frontière loukînoide. La route de Yua- Nao-Sen au Fleuve Rouge par Mong-Tsé et Mau-Hao est, parmi les voies qui mcileni en communication Tladch Chine française et l'Empire du Milieu, l'une des micni connues. Un mn saura <}ré de forcer nn peu les étapes, de tourner plus rapidement les feuillets d'un dirnet d? route, intéressant pcul-éirc pour le voyji<]eur (|ui se complaît à évoquer ses souvenirs, mais dont, à la loDgue, la lecture paraitrail à bon droit monotoiie à qui voyage dans son fauteuil.

Lu distance de Yun-SJan-Sen ù Mong-Tsé est d'cuviion 300 kilomùtrea : nous l'aurions franchie 1res facïleuiciil en huit jours si, le surlendemain du départ, au crépuscule, par la faute d'un des muletiers, une partie de notre convoi ne s'était égarée. Nous avons dû dépêcher des émissaires à sa recherche dans toutes les directions et l'attendre, h Houa-I.o-Tsen, pendant vingt-quatre heures, le temps de fixer à jamais dans notre mémoire les moindres détails de ce site agreste : un très petit village dans uu amphithéâtre de collines couvertes d'une menue broussaille à traiers laquelle le terrain ocreux prend des ton» rusés. Roses, 1rs penles; roses, les champs fratchemênt tondus iiô traîni'nt encore des blés en jjivelles. Devant les maisons, sur les aires, des batteurs jouant du fléau. L'animation d'une campagne du midi de la France, au temj» des moissons.

A partir de Yun-\'an-Seu. la ditTéreuce du climat est très saisissaute. La contrée et tes habitants, tout n pris

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un autre aspect. Désormais, le paysage est franchement méridional sans, pour cela, devenir très riant. Des ifs, des pins, des haies de cactus et de figuiers de Barbarie; maisonslasses dont, à distance, la brique crue se confond avec le sol. Les villages, en revanche, se succèdent plus rapprochés. La population est plus robuste; très pauvre, toujours, mais ce n'est plus le dénuement, la misère grelottante et douleureuse. Dans Tair attiédi, le haillon est moins attristant : c'est déjà la guenille pittoresque, la pauvreté sans hideur des pays ensoleillés.

De loin en loin, quelque ville murée : Tching-Kong- Hien , Kiang , Tong-Hay , rappelle les mauvais jours de la rébellion. Cependant, même dans ces cités en ruines, certains détails témoignent d'un passé fastueux. A Kiang, aujourd'hui simple bourgade, j'ai remarqué, enclavé dans I;\s masures en torchis, un paï-lou (arc de triomphe) de lîiarbre, d'un style très pur et d'une ornementation très (ine. Aux portes de Mong-Tsé , plusieurs monuments du même genre peuvent, malgré leur délabrement, soutenir la comparaison avec les plus délicats morceaux d'architecture qu'il m'ait été donné de voir en Chine, notamment aux environs de Péking.

Des traces nombreuses d'anciennes cultures attestent également que la région a connu des temps meilleurs. Los sillons nouvellement creusés dans ces friches montrent qu'elle se repeuple. L'honïïiie, peu à peu, reprend possession de la terre abandonnée ; la prospérité n chance de renaître. Il n'en est pas de même dans le nord de la province. A part les vallées de 1Vhao-Toun«{ et de Toung- Tchouan , deux points perdus dans cet énorme massif montagneux de 150 lieues d'épaisseur, d'une altitude moyenne de 2,700 mètres, tout est solitude; rien n'autorise à croire qu'à une époque quelconque une population tant soit peu dense ait réussi à s'implanter sur ces

I hauteurs,

I Duraot f

I Naii-Scn et

hauteurs, i fécouder ce sol mélallifèrc, mais ingratM Duraot toute la journée du 16, le {{raud lac de VuH' Naii-Scn est resté visible, à deux lieues sur la droite, d'un bleu que rend plus intense le contraste des falaises pelées cl des crêtes biuluioes striées de nci'ges. Le 19. dnns l'après-midi, longe pendant trois heures le lac de Kay-Min- Kiao, vaste cratère entouré de pentes boisées. ViaD<quatre heures plus tard, la belle nappe de Tong-Haj, frissonnante sous le vent d'ouest, nous donnait l'illusiaQ de la mer retrouvée, des saines brises sonHlant du large. Knsuite, deux étapes en terrain montueux, raviné, avant d'atteindre la plaine calcinée de Sin-Fang. lin dèeor saharien, Sîn-Fan^ : une centaine de cases, de petits cubes en adobe, des enfants nus courant daus la poussière, des ménu^èies qui jasent autour des puits en emplissanl leurs jarres de forme antique. Dans les cours, au milieu des ballots empilés, des muletiers distribuent à leuri bêles la provende de fèves et de paille hachée; d'autres surveillent la marmite suspendue à trois piquets, la marmite (fuc l'hôtelier n'a point fournie, mais que les cara* vanicrs, musulmans p(mr la plupart , transportent avec eux afin de ne point s'exposer à se servir d'un récipient souillé de la graisse de porc dont usent les inlîdèlcs. Plusieurs procèdent à leurs dévotions, à genoux sur un morceau de natte, la face tournée vers la patrie du 1*10phcte , c'est-à-dire vers l'ouest , murmurant dans no idiome étranger quelque formule de prière dont le sens exact leur échappe. La nuit tombée, sur le toit en terrassc où nous avons dressé nos couchettes, nous goûtons, pour la première fois dsp smdds mois, un repos complet, l'absolu silence, la paix des soirs au désert

Le 24, un peu avant le coucher du soleil, nous voyons des cavaliers se diriger de notre côté, au petit galop, agitant leurs coiffures. Les Européens de Mong-Tsé nous

souhaitent la bienvenue. A leur tête est un de nos compatriotes, le commis de résidence chargé momentanément du consulat, M. Durand. Le titulaire du poste, M. Dejean de la Bâtie, qui m'avait si gracieusement accueilli il y a un an à Long-Tchéou, dans le Kouang-Si, est en congé. Mais nous étions signalés depuis plusieurs semaines, et il avait bien voulu laisser des instructions afin que^ lui absent, sa maison nous fût néanmoins ouverte comme à des amis longtemps espérés.

La colonie européenne de Mong-Tsé se composait, lors de mon passage, de sept personnes : le gérant du consulat, deux missionnaires, un sous -commissaire des Douanes impériales, M. Hancock, deux assistants et un médecin français, le docteur Michou. Je tiens à leur exprimer une fois de plus toute ma gratitude pour leur réception si empressée et si cordiale. Les marques de sympathie qui nous furent prodiguées faisaient de cette arrivée comme une fête, un retour joyeux à la civilisation occidentale perdue de vue depuis longtemps. Je garderai très vif le souvenir des cinq journées passées au milieu de ces aimables hôtes. Ce sont là, pour le voyageur, des heures très douces qui ne sont point payées trop cher au prix de quelques fatigues. Elles font vite oublier les difficultés de la route, les mauvais gîtes, les nuits sans sommeil.

La ville est plutôt morne. Quinze à vingt mille habitants, tout au plus; rues peu bruyantes. Le seul endroit qui présente un peu d'animation, à certaines heures, c'est, en dehors de l'enceinte, l'espace compris entre le consulat et les bâtiments de la douane chinoise. Là, chaque jour, les convois s'arrêtent, plusieurs heures parfois, pour faire visiter leurs chargements. Ces marchandises, destinées aux marchés de Yun-Nan-Sen ou de Ta-li, arrivent de la côte, les unes à travers le Kouang-Toung et le Kouang-Si

LR TOIB D ISI

par la rivièn; de l'rtucsl el l*p-S^l.ing. les autres par le TouUn. TiiuleToii. en celle saisoa. les eau\ son! lellemenl baïu^ii i\ue le (rafir. par le Fleuve Rou,^e, est très rcdiiit. Des reti»ei>[iieiDenls recueillis à ia Douane il résullerail itit-mc qop. d'une faron générale, le iinnsit par le terri- Inire tnokinois aurdl, depuis uu an. diminué quelque pen. Les ntarchaiids auraient cutisLalê t|ue les colis, après nitiir siihi la visite de la iluiiuneù leur passage A Huiphon<|, n'élaienl point rèemballés a*ec soin. Des caisses de ferblanc renfernianl des alhinietles on l«l autre artirle cniignaut rhuiiiiililê n'auraient pas été ressoudées. Par suilp, beuncimp it'cavoîs seraient uvuriês pendant le trajet ila littoral niiK plateaux. J-'ti^nore jrisqn'» quel point res plainte» «ont fAudées. Il nVii est pns moins ccidentque, ei l'uH veut détourner dans l'avenir, sttr la voie ferrée ili.' Iiung-Son et son prolongement en construction uers l« Kouang-Si, fin l.on^Tchéuu, l«>ul ou partie des transports opérés aciuelleuient pur la rivière de l'Ouest, il fnnl veiller à ce que les avantages d'une voie plus rapide ne soient pas annulés par les lenteurs et les complicnlions des formalités douanières.

La vallée de Mung-Tsc est assez fertile, bien cultivée, égayée pur nombre de fermes et de hameaux. La majeure partie de lu popnbiLion rurale n'est pas d'origine cbinoise. Le type prédominant est le I.oh, proche parent des tribus semi-indé|H.'ndiintes de l'Ouest, Itien dans l'attilnde de ces cultivateurs ne rappelle les instincts pillards de leurs turbulents congénères refoulés sur les confins du Thibet. Trapus, râblés, plus solidement musclés que les Célestes, aussi laborieux et moins tapageurs : la douceur même. Les femmes avec leur vêtements de cotonnade bleu-foncé, leurs serre-tètc blancs, ressemblent aux paysaimes japonaises, mais la démarche est autrement élégante el liie que eliez lus campagnardes du Nippon, plusieurs ne maii-

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quent pas de grâce; il en est même de vraiment jolies.

Le climat est parfait, Talmosphère d'une pureté extrême ; la chaleur, même eu plein midi, n'a rien d'accablant. Sans doute, à qui vient de parcourir les provinces vraiment fécondes, telles que le Sé-Tchouen ou le Hou-Pé , Mong- Tsé paraît un site agréable, non pas un Eden. Mais je m'explique fort bien la sensation exquise que doit éprouver sur ces hauteurs, devant cet horizon large, le voyageur arrivant de la profonde et brûlante vallée du Fleuve Rouge.

De là probablement l'optimisme de certaines descriptions très sincères mais quelque peu flattées qui nous ont été données de ces régions.

Les avis sont très partagés en ce qui concerne le Yun- Nan. Célébré par ceux-ci, décrié par ceux-là, il est tour à tour représenté comme une contrée d'une richesse exceptionnelle, et comme une terre de désolation. La contradiction toutefois n'est qu'apparente ; les deux appréciations s'inspirent également de la réalité. Tout dépend du point de vue auquel se place l'observateur. A ne parler que des ressources latentes, des gisements métallifères, leYun-Nan à cet égard est, à n'en pas douter, l'un des plus riches territoires de tout l'Empire. Encore convient-il de remarquer que cette richesse naturelle exigera, pour être mise en valem*, de sérieux efforts et des capitaux considérables. En revanche, sous le rapport du développement de l'agriculture et du mouvement commercial, le Vun-Nan est avec le Quang Se et le Kouci-Tchéou, l'une des provinces les plus stériles, les moins peuplées. Le sol, d'une fertilité relative dans le Sud, est, nous l'avons déjà dit, dans la partie Nord, à peu près improductif. Entre Soui-Fou et Yun-\'an-Sen, nos hommes ont pu bien rarement se procurer les deux éléments essentiels de l'alimcntalion chinoise : le riz et le thé. Les habitants de ces hauts plateaux se nourrissent de maïs, de pois cbiches, de bouillie de fèves.

3(( l,E TOrn D'ASIE.

ot rnnsnmrDCnt snus \e nom de Ûié. une infusion de hois morl et d'herhea siVclies. En fait, le Y'un-Nnn n'aurail par lui-même qu'une médiocre valeur, u'éUit qu'il convienl do voir en lui la roule, 1res accidentée d'ailleurs, mais du moins la plus directe et la plus praticable pour arriver du Tonbin ou de la Birmanie au Sé-Trbouen.

liC Sé-Tchoucn, tel est en effet le but ik atteindre. Tout le reste ext pur accessiiirc. Celle merveilleuse province, le joyau de rRmpire, avec sa population double de celle (le In France, son sol d'une fccondilé inouie; ce pays qui prudnit en abondance la soie, le lin, la cire, le tabac, l'opium, le riz, le thé, est appelé à jouer, dans les relations économiques et poHliqrtes de la Chine avec l'Europe, le rôle prépondérant. C'est au Sé-Tcbouen, non ailleurs, que se décidera la question d'influence sirr la Chine du Centrée! du Siid-Ouesl. C'est là une vérité qui saute aux veux et qu'an surplus il nous esl permis d'envignger avec calme. Si, à l'heure actuelle, et commercialement parlant. lu civilisation européenne n'a point encore entame le Sé- Teboucn; s'il n'est pas une nation, pas plus l'Angleterre que r.'\IIcma;|ne ou l'Amérique qui puisse se flatter d'avoir, sur ce point, distance ses concurrentes, il ne faut pas oublier que, dans un autre domaine, le domaine des idéeset des croyances, noire pays a depuis longtemps pris position. Il y estreprcsentc par une association florissante, la Société des Missions htran<|ères dont l'action s'étend sur une population chrétienne de plus de cent mille âmes; population qui n'est point composée seulement de pauvres hères mais, en <]rande partie, de familles appartenant à la classe aisée. Dans le nombre fl<[urent quelques-uns des notables marchands de la province. Le Vicaire apostolique du Sé-Tclioucn occidental, Mgr Dunan, m'affirmait que dans chacune des soixante paroisses de son Vicariat il se faisait fort de procurer, le cas échéant, à nos compa-

; ■TLS-XAN.

triotes, non pus un, mais plusieurs corres|ii)iidunls solides. dont il pouvait répondre comme de lui-même. Cela, on l'avouera, constitue im poini d'appui sérieus. Dans quelle mesure nous sera l-il douné d'en profiter? C'est le secret de l'avenir. Toujours est-il qu'il existe.

Je n'ignore pas que, pour atteindre le Sé-Tchouen, nous avons hésité entre plusieurs voies. Lors de mon second séjour à Pokinij, en 18îl6, notre diplomatie venait d'obtenir de la Chine, pour une Compagnie française, lu Concession d'une ligne qui eill été le prolongement de celle de I.angson vers Long-Tcliéou, avec faculté de la poursuivre jusqu'à l'c-Sé sur le You-fiinng. Vaille que vaille, cela pouvaità la rigueurnous mener, avec le temps. nu Sc-Tchouen par le Kouéi-Tchéou . A mon retour en France, au moment de publier ce journal de mute, je devais apprendre que tout est changé. Du projet primttir il n'est plus question. On a fini pur oîi, peut-être, l'on eût dû commencer; le tracé adopté emprunte la vallée du Fleuve ftou({e et pénètre en Chine par le Vun-Nan. La ligne nous est concédée de Lao-Kai à Vun-Xan-Sen. Il est vrai que de son côté l'Angleterre s'est mise à l'œuvre et pousse oclivemenl sa ligne birmane vers K ou 1 ou n- Ferry, sur le Salouén, avec l'intention de gagner Tali-Fou, puis Vun-Nan-Sen et, au delà, à travers le Yun-Nan septen- Irioual, ta vallée du Yang-Tsé, vers Soui-Fou. Certes l'élnhlisscment d'une telle ligne n'est point facile, mais que no fait-on pas à coups de millions? Sans chercher à prévoir d'aussi loin quand, comment et par qui l'œuvre s'accomplira, il nous suivra de répeter, — ce qu'il n'est plus permis d'ignorer désormais, — que la question de prépondérance dans la Chine Occidentale et Méridionale ue sera pas résolue sur la Rivière de l'Ouest, mais sur le Fleuve Bleu, non pos au Vun-Nan, mais au Sé- Tchouen.

I Aller

I I.P, TOLIt D'-igli;. ^M

AHer de Monfj-Tsc à Maa-Hno, c'est passer en quelques heures du printemps de IViince à l'ètc tropical. On commence par s'élever de 1,600 à 2,100 mètres, pour toinbt?r soudain ù 600. Les treize derniers kilomètres de rampe sans palier sont connus sous le nom de « Chemin des ilW mille marches ■ . Le sentier est affreux ; il en est pourtant de pires. Maïs je sais peu de parcours aussi pénibles, taut est brutale la transition enlre la fraîcheur du plateau et l'atmosphère pesante du canon du Tleuve Rouge. Le trajet est coupé d'ordinaire en dei étapes. (ïràce à la vigueur de oos moutures, nous avous réussi, partis de Mong-Tsé au petit jour, A atteindre Man-ilao le soir même; il va sans dire que la descente finale a dû être affcctuée à pied et Qon sans glissades. De ma vie je n'oubl e a es t mortelles heures de marches à tâtons, dan I 1 nèb par une température écrasante. Il était prés d d I quand, épuisés, les jambes meurtries, nous a v on enf aux masures de !Uan-Hao plantées en déso I e de-c 1 là, dans les anfractuosités du roc, à vingt m t d fleuve.

Les muletiers, aussitôt leur solde reçue, tournaient bride, préférant, malgré la fatigue, se remettre en route plutiit que de dormir au fond de cette gorge réputée très malsaine. Les caravaniers ne s'y arrêtent que juste le temps nécessaire pour prendre leurs chargements, et n'y passent jamais la nuit, crainte des lièvres. Les chaises à porteurs ont été laissées au consulat ; j'y renvoie également nos chevaux et mules de selle. Je me refuse à rédcr à vil prix à des inconntis ces pauvres animaux qui nous ont portés pendant trois cents lieues. Puisqu'il leur faut changer de maîtres, mieux vaut qu'ils restent aux mains d'Kuropécns qui les traiteront avec les égards dus aux fidèles ser-

viteurs. Seule, ma petite mule sé-tchouennaise, Tou-Ti, ne paraît pas satisfaite de ces arrangements. Elle m'a suivi jusqu'à la grève, elle veut à toute force prendre place dans la jonque et ne se laisse emmener qu'après une résistance assez vive. Fendant près d'une heure elle n'a cessé de protester à voix haute, tandis qu'on l'entraînait dans la nuit vers Mong-Tsé.

La mousson pluvieuse se fait attendre cette année. Les eaux sont au plus bas. La jonque qui me porte n'est en réalité qu'une barque non pontée, recouverte aux deux tiers par une pailfotte. Malgré son faible tirant d'eau, elle échoue plusieurs fois par heure. Le Fleuve Rouge, dans celte partie de son cours et dans celte saison, n'est guère mieux qu'un ruisseau. Le seul rapide un peu sérieux, Vinh-Ray, a élé franchi sans difficulté. Sauf dans ce passage encombré de roches, les courants, plutôt modérés, sont séparés j)ar de longs biefs oii les progrès seraient presque imperceptibles si les bateliers ne s'escrimaient vigoureusement de la gaffe et de l'aviron. Aussi ai-je employé deux jours et demi pour descendre de Man-Hao à Lao-Kay. C'est, à tout prendre, une assez bonne allure; le directeur des télégraphes du Yun-Nan, qui regagnait son poste par le Tonkin et que j'ai rencontré à Mong-Tsé, n'avait pas mis, à la montée il est vrai, moins de onze jours pour parcourir ces vingt-cinq lieues.

Le 4 juin au soir, je saluais avec joie les couleurs françaises hissées, sur la rive droite, devant le premier postefrontière, Bà-Xat, où je trouvai, à peine est-il besoin de le dire, l'hospitalité la meilleure. Le lendemain, dans la matinée, Lao-Kay apparaissait sur la gauche, au confluent du F'ieuve Rouge el de la petite rivière de Kay-Hua : d'un pittoresque achevé, sur son promontoire verdoyant, avec ses bâtiments tout ballant neufs, ses entrepôts, ses maisonnettes blanches entourées de jardinets fleuris. En face

348 LE TOliB D'ASIE.

s'élalc la ||uenillt> ehiuoise, celle B<]<|lnnicr(itioD de puillolUi que les Célesles iiommenl Kok-Héuu t'I Ica Annsmite!) Sor- Fong.

Depuis SGpl mois, pas une chaloupe n'avait pu remonter jusqu'à Lao-Kay. Les petits vapeurs des Correspondances fluviales ne dépassent point Yéa-Bay , faute d'eou. Il ne me restai! doac qu'A poursuivre ma route en jonque, Â petites journées, d'échouafje en échouage, dans le leni déroulement des verdures riveraines. Brousse iinpénélrnttl» et mauvaise, où le regard clicrclie en vain les magnificences de la végélnlion tropicale. C'est la mélancolie, mnis non la majesté des jungles sud- américaines ou des foréla de la Guinée, lie loin en loin une éclaircie, un groupe d'Iiabilalions palissndées, ud blockhaus où Holte le pavillon tricolore; des appels de voix amies, une halte brève, un serrement de mains et l'on repart.

Ainsi défilent Bao-Ha, Ven-Bay, où j'ai le regret d'apprendre que la chaloupe bebdomad.iire vient de démarrer il y a deux heures à peine, puis Màn-Bà, Câm-Khé. Celle navigation paraît interminable. Pourtant, le chenal devenant plus facile et la lune aidant, mon équipage est pris d'un beau zèle; nous continuons d'avancer toute la nuit. A l'auhe, nous dépassions le confluent du Fleuve Rouge el de la rivière Noire; désormais c'était l'espace, le Delta superbe el lumineux. Quelques heures encore et nous laissions à gauche la Rivière Claire, Vieiri sur sa berge ombragée de beaux arbres, La nnit nous surprenait en amonl de Son-Tay, et le 10, au lever du soleil, cinq jours après avoir quitté Lao-Kay, je touchais la berge d'Hanoï, d'où j'étais parti il y avait de cela treize mois, pour entreprendre mon tour de Chine.

i'ai retrouvé Hanoi encore embelli depuis un an. Des avenues ont été ouvertes, de vastes espaces entièrement transformés. Où j'avais laissé des terrains vagues, je vois

d'élégantes et spacieuses villas, tout un quartier neuf, une débauche d'architecture. Mais voici la saison pluvieuse, les ciels blafards, les jours sans brise, les nuits pires que les journées. L'an dernier, à pareille époque, la chaleur, quoique déjà très forte, me semblait supportable. J'étais acclimaté. Après ces longs mois de voyage dans des régions plutôt fraîches, ce brusque passage de l'hiver à la canicule me déconcerte. Je sens la 6èvre qui me guette; le moment est venu de gagner la mer, la mer réconfortante et berceuse.

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