‹ Le tour d'AsieChapitre 33 sur 39 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

— - et jamais les prophéties n'ont été plus affirmatives que dans ces dernières années, surtout après la facile victoire des armées japonaises, — la Chine, instruite par la défaite va sortir de sa léthargie^ regarder au delà de sa Grande- Muraille, du côté de TOccident, mander à son chevet les docteurs européens, les représentants d'une civilisation longtemps redoutée, en réalité féconde et réparatrice. Eh bien, la vérité est que la Chine, ou pour mieux dire, ce qui lui tient lieu de gouvernement, ne songe nullement à modifier sa ligne de conduite, à faire tomber ses antiques barrières. Elle s'efforcerait au contraire d'en élever de nouvelles. Son premier mouvement oppose à toutes les suggestions un non possumus obstiné. Cependant, objectera-t-on, la construction prochaine de chemins de fer, au nord comme au sud, semblerait prouver qu'elle entre enfin, et franchement cette fois, dans la voie du progrès. A peine est-il besoin de faire remarquer qu'il s'agit, en l'espèce, non d'un effort spontané mais d'une nécessité subie , de concessions inévitables qu'une diplomatie a la fois énergique et subtile ne lui a point arrachées sans douleur. Eu revanche, à Péking comme dans les provinces, il est aisé de reconnaître que l'opposition systématique aux idées et aux entreprises européennes n'a pas désarmé. Ces résistances sont surtout appréciables dans l'intérieur. La Chine n'a rien appris, ne veut rien apprendre. Si parfois, et d'une façon vague, elle perçoit que peut-être il y aurait quelque chose à faire, qu'il conviendrait de perfectionner son outillage, d'améliorer ses voies de communication, de tirer meilleur parti de ses richesses naturelles, que sais-je encore, les procédés extravagants préconisés pour réaliser ces grandes choses permettent d'affirmer que, sans le concours des étrangers, jamais on ne passerait de la parole aux actes.

11 n'est pas sans intérêt, surtout en ce moment où, de

su

joDrenjoiir, OU pourrait dire d'heure en licurc. le problème des destinées du vieil empire s'impose dnvanlage à Tnl- IcntîAn des ihfincclleries, de lechercher, d'après les conditions de lu Chine ncliiellt?, ce que noua réserve !a Chiiii' de demain sous riniliiencc des innov.ilirms européennes. Car c'est en \flin qu'elle proteste contre In brutale poussée d'une ci vilisuliuD enviihissuiitt, impitoyable, bien faite piMit, effrayer nii peuple passionnément épris des idées et dt£ Gonlumes d'anlan, et donton a pu dire, non sans raîsotii qu'il a les pieds dans le présent, la tâtc dons le passé. I4 temps est proche oit elle devra se résigner àrincvitalitc,, rénoDCcr pour jamais au rlier isolement d'autrefois. A son tour, qu'elle \n veuille on non, elle va élre entraînée daiu le mouvement universel.

Fsut-il s'en réjouir ou s'en alarmer? Kn d'autres termes la Chine sera-t-elle uniquement un immense ehatnp d'action ouvert à l'industrie européenne? Ou bien l'Europe aurait-elle à redouter je ne sais quel chor en retour, ce péril jnunc prophétisé par nombre de publicistes et que, selon eux, rendrait imminent la concurrence de cette race pullulante, laborieuse mise en possession d'un outillage perfectionné, servie qui plus est par l'abondance et le bus prix de la main d'œuvre? Antant de questions qu'il serait assurément puéril de vouloir élucider en quelques mots, mais au sujet desquelles la simple observation de la vie chinoise — ou du moins de ce qu'il est permis d'en voir c'est-à-dire la vie extérieure, les habitudes et les procédés de travail — nous fournirait cependant des données 3uriisammenl explicites.

On a beaucoup écrit sur la Chine et sur les Chinois, Mais en dépit de la quantité d'ouvrages de haute valeur publiés dans toutes les langues, nous sommes, dans la pratique, assez mal renseignés. Ou plutôt il semble que la multiplicité même des documents, lorsque nous voudrions

en dégager quelque idée générale, loin de nnus y iiidcr. nous déconcerte et nous écrase. Il est à remarquer, soit dit en passant, que In majorité àes observaletirs s't-st attachée do préférence à mettre en relief les singularités de la vie chinoise, tout ce qui paraît en opposition parfois lilessantc avec les coutumes et les biensénuces européennes. De là des peintures, souvent très lldéteR quant au Iraîl, mais tout en premier plan, trop en vi'jueur, séparées de leur atmosphère et de leur milieu et, par suite, donnant un peu l'impression d'une caricature. Nous trouierons il est vrai chez les orientalistes, chez les historiens, des appréciations autrement pondérées, plus équitables. Ceux-ci rendent pleine justice aux qualités de. \a race, font valoir le degré relativement élevé de sa civilisation et de son art, les chefsd'œuvre de SCS moralistes et de ses poètes. Encore n'estce point par les travaux de ces érudits que nous paririendrons à connaître lt> Chinois tel qu'il se manifeste dans la vie réelle. Juycr un peuple sur sa littérature, c'est le voir non tel qu'il est, mais tel qu'il voudrait être, connaitre ses aspirations, son idéal plutôt que ses faits et gestes.

La vérité est que, pour savoir à quoi nous en tenir, le plus simple est encore d'observer l'élément populaire, celui qui fait nombre et court les rues, le Chinois en déshabillé. N'ous serons vite au courant, sinon de ce qu'il pense, du moins de ce qu'il fait et, pur ses actes, il sera facile de nous rendre compte, dans une certaine mesure, de ce qu'il vaut. Le meilleur moyen de nous en former une idée exacte sera de considérer tout d'abord non pas les étrangetés, ce par quoi ces gens différent de nous, mais ce par quoi ils nous ressemblent, autrement dit les qualités et les défauts dont nous conslalons l'exislcnce, à des degrés divers, chez l'européen comme chez l'asiatique.

Que voyons nous? Vne race Jndustrieuite au premier chef, âpre au travail, prête a toutes les besognes, sans

pourtant travailler en esclave, marcbande avant tout, ven- I dant son labeur comme un article de commerce; i cela *• près, disposée à s'employer avec une égale énergie où que I ce soit, s'ucclimiitant indiiTéremment aux frimas du Nord

et un soleil du Tropique ; d'une frugalité proverliiule, snns f pour cela faire (i d'un bon morceau s'il lui lomlie snug In

Ident, mais sachant vivre de peu; avec cela, d'humeur accommodante, docile, insouciante du confort, d'une résistance à toute épreuve et, rait non moins remarquable,

[ témoignant d'une parfaite égalité d'âme dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Malgré les misères inhérentes à toute collectivilé humaine et les calamités locales : révolutions, famines, inondations ou sécheresses, la Chine dau-î son ensemble donne l'impression d'un peuple heureux, en ce sens que la qualité maîtresse du Célcxle paruît être d'envisnyer

I toujours le bon coté des choses. Bonheur relatif, mais qui suffit à son ambition. Son rêve n'est pas précisémeni d'être heureux, mais aussi peu malheureux que possible dans les diverses circonstances de la vie. Il y arrive, prenant le temps comme il vient, jouissant de ce qui lui échoit sans se tourmenter de ce qui lui mauquc. Est-ce de sa part fatalisme ou philosophie? Ni l'un ni l'autre, lin don de nature tout simplement : l'absence de nerfs. Il est manifeste que son système nerveux est moins éprouvé que celui d'un homme d'Occident. Le Chinois est, par rapport à nous, qui vivons tous, plus ou moins, à l'état de surmenage, de surexcitation, de fièvre, dans une condition analogue à celle de nos aïeux, lesquels n'avaient pas à compter avec les bienfaits et les menus inconvénients de la vapeur, de l'clectricitc, de la presse quotidienne, et dont l'existence se déroulait non point bruyante et fuyante à une allure de train-éclair, mais avec la douce lenteur des coches.

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