ÉPILOGUE
qu'il peut, le plus souvent très mal, par un mensonge puéril. C'est ainsi que les étrangers accusent parfois le Céleste de ne pas savoir le prix du temps, de manquer de parole. Ce en quoi ils ont tort parce qu'ils attribuent à la négligence et au sans-géne ce qui, en fait, résulte le plus souvent d'un cas de force majeure. L'homme ne demanderait peut-être pas mieux que de tenir son engagement. Peut-être est-il la ponctualité même. Mais il rC est pas libre. 11 se débat dans l'inextricable réseau de ses superstitions comme une pauvre mouche dans une toile d'araignée (1).
Fait qui peut sembler extraordinaire, le nombre de ces superstitions, loin de décroître s'est multiplié à mesure que la Chine avançait en âge. Le phénomène pourtant s'explique par Tisolement profond dans lequel elle a si longtemps vécu. A l'inverse de ce qui s'est passé chez les nations occidentales où tant de causes : mélange parfois brutal de races, guerres, commotions sociales et politiques, ont déchiré le tissu d'inventions naïves dont s'enveloppent les peuples enfants, la Chine, repliée sur elle-même, a vu chaque génération s'atteler au métier, augmenter de jour en jour la trame et la chaîne. De ces apports successifs rien ne s'est perdu. Avec le temps, l'étoffe, jadis translucide et souple, s'est épaissie au point de devenir une carapace résistante, opaque, où la nation est emprisonnée, comme la chrysalide dans le cocon. Son univers, désormais, lient dans cette coquille. Elle vit murée dans son rêve qui, pour elle, est la réalité.
Dans CCS conditions, comment attendre d'elle qu'elle entreprenne, qu'elle innove! Vainement alléguera-t-on que les Chinois furent, en leur temps, des novateurs, qu'ils ont, bien avant nous, connu la poudre et l'imprimerie, il
(1) J'ai eu l'occasion de dérelopper ces idées dans la prëTace du remarquable ouvrage de mon excellent ami M. leD'' J.-J. Matignon : Superstitions, crime et misère en Chine.
suffit de remarquer que ces iaveations dont od leur fait honneur étaient demeurées chez eux à l'état rudimeDlaire. L'explosif n'était point utilisé pour briser les écueils. ouvrir des routes à travers la montagne, mais hier comme aujourd'hui, servait surtout 'a « eiïrajer le Dragon > au moyen de pétards et de feux d'artifae. Quant à l'imprimerie telle que la pratiquaient les Chinois, elle n'eut jamais vulijarisé la pensée ni révolutionné le monde. L'imprimerie en réalité ne date que du jour où furent inventés et fondu»: les caractères mobiles ; ces caractères, la Chine ne li!s a connus que par les Européens, h une époque relativement récente. Aujourd'hui encore, ils ne sont guère usités, dans l'Knipire du Milieu, que par les ■ Diables d'Occident ■.
Il y a même je ne sais quoi de pathétique dans le spcc* tacle de ce peuple si bien doué, paciGque et prolifique, laborieu3(, sobre, dur à la peine, d'une probité comnicr' cialc que l'on rencontre rarement chex l'Asiatique — cl qui se meurt d'immobilité. Absorbé dans la contemplation d'un passé qui eut ses glaires, il semble avoir épuisé la faculté créatrice. Il ne pense plus. A quoi bon ! puisque SCS ancêtres ont pensé pour lui '. Il n'invente plus, il copie. Il en est de lui, senible-l-il, comme de certaines espèces animales, relativement très développées, — telle la fourmi, l'abeille, le castor, parvenucsjusqu'aus rudiments d'une véritable nrtianisatiau sociale, dont le fonctionne' ment nous étonne, mais qui n'iront pas au delà, dont le minuscule cerveau a donné toute sa mesure sans qu'il y reste une cellule libre pourlogerdésormaisune impression nouvelle. Présentez a l'abeille un gâteau de cire dont les cnses affecteront les combinaisons de forme les plus imprévues. Elle y coulera son miel. Puis, après avoir poursuivi longtemps l'expérience, abandonnez l'insecte à son instinct. Vous le verrez aussitôt disposer le moule à sa façon, sui-
vant sa. géomëlrie parlii lecture traditionnelle, aux petites cloisons en forme de prisme. Un pliénomènG analo<|uc a lieu pour Ib Chinois. Il peut devenir, aux mains de l'Européen, un merveilleux outil, un instrument de précision. D'un modèle donne il e\éculcra le double avec une adresse telle que vous aurez pi;inc à distinguer la reproduction de l'original. N'espérez pas qu'il modilie, qu'il corrige. Tout y sera, les qualités et les dérauts, avec l'inflexible rigueur d'un travail mécanique. Abandonné à lui-même, il retournera bientôt aui formes surannées, aux procédés du bon vieux temps. C'est une force qui, pour produire tout son effet, a besoin d'être dirigée par un maître. Il possède les éléments nécessaires pour accomplir de très grandes choses, ninis en soua-ordrc.
Assurément un jour viendra où la Chine, enlîn décidée à tirer parti de ses ressources naturelles, appellera sérieusement à son aide les méthodes et les ingénieurs d'Kurope. niais supposer, comme certains esprits ardents rroient l'entrevoir à brève échéance, nne Chine réjiénérée, prête à la lutte, qui, non contenLe de se suffire désormais n ellemême, son<jerait à envahir les marchés d'occident, une Chine enfin qui ne serait plus la Chine, il semble bien que ce soit un rêve.
On objectera il est vrai, que, ce dont le» Chinois ne seraient point capables, des Kuropcens peuvent l'entreprendre et, séduits par le bas prix de la main-d'œuvre indigène, venir manufacturer vn Chine des articles à noire usage auxquels les fahricduls demeurés attachés an sol natal ne sauraient faire concurrence, en dépit des tarifs de douane les plus prolecicurs. On oublie seulement qu<i cet afQui de capitaux, d'indusirics nouvelles, aurait précisément pour effet de modifier les conditions de la vie chinoise et de provoquer, de la part du travailleur jaune,
des exigences qu'il ne se ferait pas faute de formuler de façou à être entendu. Il ne faut point perdre de vue que les Chinois sont passés maîtres dans l'art d'organiser et de prolonger les grèves. Un eo a eu plus d'uue fois U preuve à Singapore et n Hong-Kong, à Shanghaï comme à Tieotsin. Il se passerait en llhine ce qui s'est produit au Japon où le prix de la vie eu général et, par suite, le prit de la main d'œuvre ont quadruplé depuis dix ans.
A snpposer même que, par impossible, le Chinois se résignât indéliaimeot à louer ses bras à vil prix, il resterait peu d'espoir, pour le manufacturier installe eu Extrême- Orient, de satisfaire de si loin aux demandes d'une clientèle européenne dont les goilts changent d'un jour à l'autre suivant les caprices de la mode. D'ailleurs l'industrie, de nos jours, De peut prospérer qu'à la condition de renouveler presque incessamment ses méthodes, de remanier à chaque instant tout nu partie de son outillage. Ce qui est aujourd'hui le dernier mot du progés, demain purniira vieillerie, sera relégué dans l'ombre par quelque découverte nouvelle. Ce contact entre le producteur elle consommateur, cette constante mise au point du matériel, seront irréalisables pour le fabricant immigré en Chine. Alors même qu'il aurait à son service des voies de communication plus rapides, aucun Transsibérien n'empêchera qu'il ne soit à quinze ou vingt journées de sa clientèle; soit pour recevoir le modèle, exécuter la commande et l'expédier, un délai de deux à trois mois, c'est-à-dire plus qu'il n'en faut pour que l'article ait passé de mode.
La Chine, d'autre part, est considérée, non sans r.iison, comme l'un des plus riches marchés du monde. Encore faut-il, à cet égard, faire quelques réserves et ne pas prendre la phrase dans un sens trop absolu. L'erreur serait de voir surtout dans la Chine, — j'entends In Chine actuelle, — ce que l'on est convenu d'appeler un " dé-