ÉPILOGUE
bouché » , en d'autres termes, trois à quatre cents millions de consommateurs disposes a adopter, sinon nos usages et nos costumes, du moins la plupart de nos produits manufacturés. Il semble qu'il y ait ici un malentendu. On envisage la Chine non pas telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait être, telle qu'elle sera le jour où elle voudra sérieusement mettre en valeur les innombrables ressources de ses territoires. Pour le moment, la richesse de ce pays pourrait se comparer à ces grandes fortunes quil serait difficile de réaliser du jour au lendemain. Le sol est riche; la population, prise dans son ensemble, est pauvre, ce qui ne veut point dire misérable. Mais l'habitant gagne sa vie, rien de plus. Ses besoins sont très limités; l'article de provenance européenne, si bon marché soit-il, équivaut pour lui à un objet de luxe. Pour que la Chine devienne la grande cliente dont révent les fabricants d'Europe, il faut (nous avons eu déjà l'occasion de le faire observer en parlant du Sé-Tchouen) qu'elle augmente au préalable son pouvoir d'achat, qu'elle amasse davantage avant de songer à étendre ses dépenses au delà des nécessités de la vie courante. Celte évolution économique ne s'accomplira pas en un jour, mais elle aura lieu fatalement. Ce qu'il i'aut avant tout à la Chine, ce sont des moyens de transport plus faciles et plus rapides, l'ouverture et l'exploitation régulière des mines, la création d'industries nouvelles. Ces résultats ne pourront être obtenus que par l'initiative européenne, avec la collaboration et sous la direction des « diables d'Occident » .
Abandonné à lui-même, ce monde en léthargie serait-il capable d'un brusque réveil ? L'affirmative a été soutenue. On a cité à ce propos l'exemple du Japon. La Chine, a-t-on dit, ne pourrait-elle pas, un jour ou l'autre, éclairée par ses désastres, imiter son voisin? Le Japon, si longtemps isolé, lui aussi, des autres peuples, rivé, semblait-il, à
s«s in»litutioria xuraimées, ne s'est-il pus ériiancipé on un quart He siècle?
L'orgument serait sans réplique s'il était permis d'établir In moindre comparaison entre deux contrées où tout diffère : le caractère des Iiabitanls, les traditions hrstoriijues, l'éducatiim nationale; entre la Chine démocrate jusqu'aux moelles et le Japon issu, comme nous, de le féodalité. Qu'est-co, en délinitivc, que le Céleste Empire, sous ses apparences de monarchie absolue, sinon une vaste démocratie et, si étrange que cela paraisse, la moins gouvernée de» démocraties, de beaucoup la plus libre, au point que la liberté y confine à l'anarchie, il n'est pas de contrée au monde où l'action du poiiioir central sur la vie de la nation soil moins sensible. Aucune noblesse héridilnire; desfonctionnaircs toujours étran<jers à la province qu'ils administrent, n'ayant qu'un but, édifier, per fus el nefaa leur fortune el dont le mot d'ordre peut se traduire par le dicton trivial : -^ plumer la poule sans la faire crier. ' On y arrive, avec un peu de doigté, un bon fonctionnaire étant tenu de savoir lu limite précise qu'il ne saurait franchir sans provoquer les récriminations, les placards, les émeutes et autres incidents non moins filcheux. Tout ce qu'on exige de son honnêteté, c'est de doser ses exactions de manière ù ménager l'opinion publique qui est en fait lu véritable souveraine el a toujours le dernier mot.
Delà, entre les gouvernants et les gouvernés, peu ou point de relations, aucune confiance ; absence absolue d'esprit public, indifférence profonde de lu nation pour toutes les ulfaires politiques du moment qu'elles n'affectent point immédiatement les intérêts de l'individu ou de la famille.
11 en va tout autrement au Japon. Ici le système féodal d'autrefois ovuit créé entre les chefs et le peuple ces liens d'assistance mutuelle et de conliance réciproque, celle