i I.E TOUB D-ASIK
Cunibien durera le voyage? I,'h(ilelier vous répoQiJrn mcontinent que les modes de transport soal multiple», sipon très conforlables. On n'a que l'embarras du choix. Si vous n'êtes point las de voguer, il n'y a qu'à prendre un house boal et à vous faire halcr à la cordelle. vous et vos bagages, à travers les méandres du Peï-Ho jusqu'il Tung-Cho. C'est l'affaire de deux ou trois jours, suivant les caprices des bateliers, la direction du vent, la fréquence et la durée des échouages. De Tung-Cho à Péking il n'y a pins que quatre ou cinq lieues, c'est-à-dire, par le canal ou eu charrette, une dcmi-iournci' ; à cheval deux heures et demie.
Préférez-vous la voie de terre? Un ce cas, vous en avez pour trente el quelques heures de roulage, dans la guimbarde à deux roues el dont U caisse, posée directement sur l'essieu, est recouverte de toiles qui abritent du aoleil. ne laissent pas arriver l'air, mais laissent libre accès aux parfums el à lu poussière; trente heures d'uu supplice spécial rappelant les horreurs de ces cages de fer où le patient ne pouvait demeurer ni debout ni couché de son long, ni même assis, mais était contraint d'adopter une position hizarre et serpentine. :ljoutez que, par nn raffinement de torture, la cage est ici incessamment agitée, secouée, ballottée en tous sens comme une bouée sur la mer en furie. Le moins qu'il puisse vous échoir, c'est quelque plaie contuse, une bosse au front, un poignet foulé; bienlieuieux si l'on vous en extrait sans que voDS vous soyez fendu le crâne contre les parois du véhicule. A ces périls nullement imaginaires, ni vous ni moi n'hésiicrons à préférer vingt-quatre heures de chevauchée.
Les dispositions sont vite prises, le marché conclu avec un mafou (palefrenier); les petits poneys mongols, à tous crins, ardents, rageurs, piaffent sous mes fenêtres Le chariot aux bagages, expédié sur le coup de minuit.
est déjù loia : avaal une heure il fera jour. Eu roule!
Laroutc ! Elle n'eiistc pas ou, pour mieux dire, elle est partout. Une fois sorti delà ville, ce qui est moins aisé à foire qu'à dire, étant donnés les encombrements des ruelles, même à cette heure matinale, les ponts flottants à franchir dans l'ombre, ponts de barques pourries, passerelles de mndrîers assujetties à la diable, nous suivons au galop pendant une petite lieue une façon de levée qui a la prétention de protéger la campagne riveraine contre l'inondution, mais qui ne protège quoi que ce soit. lia digue est rompue, crevée en maint endroit depuis un temps immémorial, si l'on en juge par les flaques d'eau qui luisent ni et là sous le clair de Inné, marécages qui se transforment en lacs immenses à marée haute.
Bientôt toutes traces de terrassement ont disparu. La route s'étale à travers la plaine, en pistes capricieuses qui, elles-mêmes, se subdivisent à l'iuGni, se rroisent, s'emmélcnt au point ilc figurer un inste champ labouré et relahouré dans tous les seus par un agriculteur fantaisiste. De-ci de-là, (tans ces sîllous. des voitures, pesamment chargées, avancent péniblement, le conducteur, assis sur le brancard, jambes pendantes, excitant ses mules de la voix et du Fouet, un mince fouet de bambou aussi long qu'une canne à pêche; puis, un peu partout, dispersés en tirailleurs, des cavaliers, des bourgeois bedonnants, l'ombrelle déployée, trottinant à dos de bourrique, des femmes à petits pieds, la face eninmiriée de carmin, vêtues d'étoffes voyantes, trinihallant leur proigéniture, un marmot sur les bras, l'autre cramponné au pommeau de la selle, tandis qu'un domestique, houssine au poing, suit à grandes enjambées. Au loin, dans les replis du feï-Ho, des barques s'attardent, dont on ne distingue par dessus les berges que la mâture, les grands voiles de nattes dorées par je soleil levant. Rt c'est, à distance, un singulier
spectacle, ce mouvement de batellerie sur un fleuve invisible, ces flottilles éparses qui semblent glisser, on ne sait par quel miracle, sur la terre ferme.
Arrivé à la nuit close à Yo-shi-Wo, grosse bourgade, remplie de soldats. Ces troupes avaient été cantonnées là, il y a quelques mois, derrière des retranchements élevés en toute hâte, dans la prévision d'un raid des Japonais sur Péking. On les y a oubliées et elles y vivent du mieux qu'elles peuvent, les officiers ayant vendu leurs montures, les soldats échangé contre quelques piastres leurs fusils et leurs munitions. Une élite cependant a conservé ses armes et en use. Des coups de feu partent de tous côtés dans la nuit. Rien d'une alerte ou d'une petite guerre, simplement une façon à eux qu'ont les factionnaires Célestes de crier très haut : « Je ne dors pas, je fais bonne garde! » Avertissement qui, en campagne, aux avant-postes, ne doit pas tomber dans l'oreille d'un sourd et ne peut manquer d'être fort utile à l'adversaire.
Mon boy et le chariot aux bagages étaient arrivés à l'étape depuis une heure. La chambre était prête, le couvert mis. L'hôtellerie était une manière de caravansérail : deux rangées de cellules donnant sur une cour où les bêtes errent en liberté au milieu des tas de harnachements et des voitures abandonnées, brancards en l'air. Le gîte est moins mauvais que je ne l'aurais cru. La pièce est divisée en deux par une cloison : le premier compartiment contient une petite table et deux escabelles, le second est une sorte d'alcôve presqu'entièrement occupée par un lit de camp en briques recouvert d'une natte et qui, par les grands froids se transforme en poêle. Une ouverture est ménagée au ras du sol pour introduire le combustible. Quant à la fumée, elle sort par où elle peut; un architecte chinois ne s'inquiète pas de ces détails. Ici, comme au Japon, les vitriers ne feraient pas fortune ; les fenêtres sont en pa-
pier. Lorsqu'on a, en quelques minutes, remplacé les carreaux béants, donné un coup de balai, battu les nattes, installé la literie de voyage, la place devient présentable et Ton doit dormir d'un sommeil sans rêves, surtout après une trotte de quatre-vingts kilomètres sur le dos d'un poney mongol.
Hélas! je venais à peine de me fau61er sous les couvertures, quand le boy me rappelait que la charrette devrait partir de très bon matin afin d'arriver à Péking avant la fermeture des portes. Renseignements pris, « de bon maiin » voulait dire entre minuit et une heure. A minuit donc, j'étais sur pied et voyais, non sans déplaisir, mon lit s'en aller en avant avec les malles, dans la nuit noire. Trois ou quatre heures à attendre, couché sur la dure, le moment de se remettre en selle, heures d'insomnie plutôt fraîche et de réflexions maussades sur les imperfections des moyens de transport dans le Céleste-Empire.
Une longue journée encore de petit trot dans la poussière, au milieu des terrains défoncés. Et toujours le même horizon, la même plaine indéfiniment déroulée , les mêmes villages aux maisons de terre battue rappelant les cases soudaniennes. De loin en loin, une halte brève, au bord d'une mare pour rafraîchir les chevaux, ou dans une auberge isolée, le temps d'avaler une tasse de thé saupoudré de mouches. Puis de nouveau en route, trotte-menu.
Les heures passent, le soleil est déjà très bas ; rien ne fait prévoir l'arrivée prochaine, lorsqu'enfin, dans l'ouest, des montagnes se lèvent que, de prime abord, on prendrait pour ces nuées d'un gris de perle précédant parfois la tombée du jour, mais qui, peu à peu, se précisent en arêtes vives, en durs reliefs sur le bleu velouté du ciel : ce que l'on nomme communément ici, je ne sais trop pourquoi, les Collines — des collines hautes de 1,200 à 1,600 mètres — les cimes abruptes au delà desquelles
s''éteTi(l la plaine des Herbes, le vaste plateau de Mon<|olie, Alors mon mafou, jusque-là silencieux, piquait des deux pour me rejoindre et le bras étendu, la face illuminée d'un sourire, me jetait ce mot si longtemps attendu, ce mol magique :
- Pékinjj!
Au débouolié d'un chemin creux, une haute muraille crénelée, un fossé à demi comblé qu'enjambe un pont de pierre en ruines, les dalles branlantes ; une voAle k plein cintre d'où se précipite et où s'engouffre une foule guenilleiise et hurlante.
La porte franchie, c'est à peine si je pai'viens à me diriger à travers le nuage de poussière opaque uniformément épandu, où les êtres et les objets apparaissent à l'état de masse indéterminée, changeante, multiforme, comme des images de rêve. Où j'ai cru distinguer une rangée de maisons basses, une échoppe, un pan de mur, je sois se mouvoir tout à coup des silhouettes étranges, toute une caravane, vingt ou trente chameaux cheminant à la file avec des ballots de laine apportés des plaines mongoles, des sacs de bouille amenés des collines, d'autres qui repartent avec un chargement de thé pour la fontière sibérienne. Par instants, la poussière soulevée par leurs piétinements est si épaisse qu'on n'aperçoit plus que les longs cous, les grotesques petites tètes dodelinant en cadence, l'air dédaigneux et grognon . Nous avançons lentement, traversons des marchés, des ventes à l'encan, d'où montent des rumeurs de bataille. C'est la ville chinoise, la ville des marchands. Pendant près d'une heure nous déGlous dans ses avenues et ses carrefours, dans un dédale de rues et de ruelles, parmi les écroulements, les vétustés. les fondrières et les cloaques. Puis, brusquement, unautre fossé, une deuxième enceinte, une porte de dimensions colossales que surmonte une tour carrée à six étages. Et, du coup, on oublie les
l.\ CHINE I)TJ NOBII, 3;i
fiLti[)iies de la rotile, les deux longues jouroées passées sur la morne plaine à cpcronner un cheval exténué; on esl vraiment à Péhîog, dans la plus délabrée peut-être et la plus étonnante des capitales, sur l' emplacement où compaieat le Grand Khan el .spa hordes, dans le Cambaluc de Rubi-ui|iiis et de Marro Polo, nu seuil de la cité lartare.
Nous y pénélroDS par la porte de Ratàmen, dans une furieuse poussée, n'avanranl plus pour ainsi dire de notre propre mouvement, mais siiivont l'impulsion de la cohue qui s'engajie en vociférant sous la sombre voûte, entraînés, nous et nos montures, à la merci du flot, sans volonté, sans résistance, nbandounés àla dérive. Fuis, de nouveau, c'est la lumière, un immense boulevard, large de 60 mètres, qui file en li'gne droite à perte de vue; au milieu, un haut talus édifié par l'apport plusieurs fois séculaire des immondices, par des décombres, par la fiente des générations. De cbaquecôté, en contrebas, un passage au niveau de ce qui fut primitivement la chaussée, un passage rempli d'ostncles de toute nature : tas de briques et de plâtras, {ra^ments de trottoirs, de vieilles charpentes avec, par places, des excavations béantes, d'antiques égouls effondrés, des fumiers, des dépotoirs, des mares, des trous fangeux oii des porcs se prélassent enfouis jusqu'au groin; une double rangée de maisons composées d'un simple rez-dechanssée, en planches et en torchis, auxquelles s'appuient, en façade, des plaquages de bois découpé, jadis badigeonnés de couleur vives, égayés de dorures maintenant rangées. Tout cela vermoulu, branlant, maintenu debout on ne sait comment, aligné à la six-quatre-deux. Puis, empiétant sans façon sur la voie publique, des hangars de perches. des échoppes, des domiciles édifiés avec des débris de caisses d'emballage, de nattes rapiécées, de vieilles peaux, des branchages et des roseaux que recouvre un crépissage de boue coagulée. Des tenfes aussi, plantées çà et là.
assemblage de loques multicolores. Et, dans cette confusion de formes et de nuances, parmi les amoncellements d^ordures, les écueils et les gouffres, la circulation s'établit au petit bonheur, chariots et brouettes, cavaliers et piétons titubant, tressautant, touràtour disparus dans des abîmes, puis réapparus sur des crêtes, emportés dans un vague balancement de montagnes russes, tandis que la splendeur du soir met un poudroiement rose sur les foules en haillons, sur les bâtisses en ruines.
A cent pas de la porte de Ratàmen, nous tournons à gauche et quittons la grande avenue pour entrer dans la rue des Légations que les Chinois désignent sous le nom de « rue des Nations-Etrangères » : cette artère d'ailleurs, quoique moins fréquentée, est aussi malpropre que la précédente, également défoncée, sillonnée d'ornières, jonchée de détritus de toutes sortes. Là sont échelonnées dans l'ordre suivant sur une distance de près d'un kilomètre, les légations d'Italie, de France, d'Allemagne, du Japon et de Russie. Les ministres d'Angleterre et de Belgique habitent un peu plus loin, le premier, au bord d'un canal à demi comblé, maintenant égout à ciel ouvert, qui draine les impuretés de la Ville Jaune (ville impériale) ; le second, sur l'avenue de Ratàmen, au centre de Péking.
Les locaux occupés par les représentants des puissances, anciens yàmens de mandarins, sont situés au milieu de jardins assez vastes. L'habitation comme toutes les autres demeures chinoises, ne se compose pas d'un corps de logis unique, mais d'un certain nombre de pavillons reliés par une enûlade de cours dallées et une série de portiques à lourds piliers laqués de rouge. L'intérieur a été aménagé tant bien que mal à l'européenne. Rien ne les distingue des constructions voisines si ce n'est le màt de pavillon, et deux lions de pierre placés de chaque côté du portail,
Dans la rue des Légations se trouve également Thôtel. lin hôtel à Péking? Parfaitement. Et un hôtel français, s'il vous plaît, installé depuis cinq ou six ans dans un local chinois, lui aussi ; où l'on est fort bien traité, inOniment mieux, par parenthèse, que dans les somptueux caravansérails de style anglo-américain de Hong Kong et de Yokohama. Mais son apparition en un tel milieu, dans un pareil décor, est d'un imprévu exquis. J'ai ressenti, à contempler dans cette rue bizarre, d'une saleté immonde où les costumes et les architectures ne rappellent en rien l'Europe lointaine, ces mots en lettres d'or : « Hôtel de Péking n une surprise au moins égale à celle qu'éprouverait un explorateur en apercevant tout à coup dans quelque ville noire de l'Afrique centrale une case ornée de cette inscription : « Buffet » .
La nécessité première, au début d'un séjour à Péking est de congédier le méchant cheval de louage qui vous a amené de Tien-Tsin et de faire emplette d'une monture fraîche. Ici, les distances sont énormes, les chaises à porteurs rares, les fiacres inconnus; aucun véhicule suspendu ne pourrait rouler sur un terrain pareil, pas même le robuste huggy de provenance américaine qui, cependant, défie les cahots sur les trails du Far West, pas même la légère et résistante djinrikisha japonaise. On ne circule guère qu'à cheval ou à pied et, dans ce dernier cas, après avoir pris soin de chausser des brodequins de chasse avec des guêtres montant jusqu'aux genoux. De la redoutable charrette chinoise, nous ne parlerons que pour mémoire.
Pour toutes ces raisons, Tachât d'une écurie s'impose : deux poneys, dont un pour le inafou, à raison de 40 à 50 dollars la paire. Ce n'est pas ruineux.
En cet équipage, vous battrez la ville chinoise, la ville tartare, la ville impériale, la petite et la grande banlieue, sans incident regrettable. S'il fallait en croire les récits (le quelques globe-trotters prompts à s'exagérer les périls encourus, on ne pourrait se promener dans Péking sans courir le risque d'être lapidé à coup de briques ou jeté dans une mare. En réalité, l'étranger n'est point exposé ici aux avanies qu'on ne se fait pas faute de lui prodiguer dans le Sud, à Canton et même à Shanghaï dans la cité chinoise. Ces populations du Nord sont d^humeur beaucoup plus douce. Pas une seule fois, au plus épais des foules, il ne m'est arrivé d'être insulté ou molesté. Une ou deux fois peut-être, de petits enfants, occupés à jouer sur le pas des portes , m'ont salué du cri de : Kouéi-dzou î » — tt Diable ! » accompagné d'un éclat de rire. Mais cela n'est pas sérieux. A part ces manifestations enfantines, pas un geste de menace, pas une injure. Et cependant je passe chaque jour des heures entières dans les quartiers les plus populeux, dans les foires, dans les marchés. Partout une curiosité très vive, rien de plus. Cinquante ou soixante personnes vous suivent; on palpe vos vêtements, on rit, mais d'un rire qui n'a quoi que ce soit de blessant ni d'agressif. Un Céleste qui s'aventurerait de la sorte dans certains quartiers de nos grandes villes ou traverserait nos campagnes serait, à n'en pas douter, l'objet d'une attention plus indiscrète. Le regard s'accoutumant très vite aux formes et aux physionomies nouvelles, j'en arrive même, par moments, à oublier le lieu oii je suis, la race qui m'environne, à considérer ces gens sans plus de surprise que ne m'en causerait la vue du public allant et venant dans nos rues.
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r Péking est bâti en terrain plat. Les seuls reJîefs du
I sol soDt les collines artificielles élevées duu.s les jardins
impériaux où l'on n'accède point. Ponr obtenir une vue d'ensemble de la capitale, il n'existe d'autre belvédère que ses remparts, baiils de vingt mètres, en parlictilipr le bastion au sommet dnquel est le fameux observatoire fondé parles Jésuites en ]*1H8, sntisladiret^tion du P. Verbiest. Les appareils inutilisés depuis deux siècles et plus sont encore en parfait état ; les moindres rouages fonctionnent aussi aisément que par le passé, sans un accroc, sans un grincement, avec la régularité d'un mouvement d'horlogerie soigneusement huilé. Il semble que ces pièces de bronze, ouvragées à miracle, soient assemblées d'hier, à peine sorties des mains du ciseleur, ^u pied de la rampe qui conduit à la plate-forme, dans une petite cour dallée entourée d'arbres grêles, sont les restes de l'observatoire primitif, des appareîlsautrement vénérables, d'une précision moins rigoureuse à coup sur, mais d'un art exquis ; le sextant, le globe, la sphère armillaire construits au treizième siècle par les astronomes de Kublaikhan. Est-ce la pureté de l'atmosphère ou la qualité supérieure du métal? Toujours est-il que sous leur patine incomparable, les détails d'ornementation et les figures ont gardé toute leur délicatesse. Tels nous les voyon.s, ces bronzes superbes, tels ils étaient lorsque, il y a de cela six cent vingt-six ans, l'artiste y donnait le dernier coup de burin; tels ils apparurent aux regards émerveillés du firand Khan.
Vu du haut de la muraille, h vol d'oiseau, Péking se montre à son avantage. Il est vrai qu'il se montre si peu! Ce que l'on en distingue, ce sont des toitures de temples, les murs recouverts en toiles jaunes de la ville impériale, l'enceinte et les pavillons du palais, un très petit nombre de ronstructions disséminées dans les arbres, à demi noyées
4i LE TOUR D'ASIE.
dans un océan de feuillages d'un vert pâle. La ville, dont un tiers au moins n'est que jardins ou terrains vagues, a plutôt Tair d'une forêt, d'un immense parc entouré de murs crénelés avec, çà et là, quelques clairières, des villages épars. Cet horizon, tout en demi-teintes, est d'un effet très doux à certaines heures, le matin ou lorsque le soleil est près de disparaître vers la Mongolie, derrière les crêtes tourmentées des collines. Le réseau serré des verdures masque les décombres et les lèpres. A ces hauteurs n'arrive aucun bruit de la ville, aucune des poussières, aucun des effluves empestés. L'atmosphère est d'une transparence extrême, l'air léger. Et l'on s'oublie, dans le silence et la fraîcheur, à considérer ce décor immuable depuis des siècles.
Voici, à quelques pas du rempart, le cœur même du vaste empire, le grand ressort de son gouvernement et de sa politique, l'usine à diplômes, l'emplacement réservé aux examens solennels, aux concours triennaux; une cité en miniature avec son avenue centrale, ses centaines de ruelles parallèles, ses milliers de cellules de quatre pieds carrés. Là, les jeunes bacheliers des provinces viennent peiner, deux semaines durant, à commenter une phrase des Classiques, à limer une pièce de vers, dans l'espoir de conquérir le grade envié qui leur vaudra, avec un peu de chance et d'entregent, un emploi lucratif, civil ou militaire, les bénédictions de leurs familles, une triomphale rentrée dans la ville natale. Beaucoup d'appelés et peu d'élus. Sur les 6,896 candidats qui se présentaient à la dernière session, en juin 1894, 320 seulement furent déclarés admis. Il y a vraiment de quoi décourager les vocations littéraires les plus tenaces. Mais nous sommes en Chine, 011 il n'est point rare de voir des bacheliers septuagénaires qui, depuis un quart de siècle, bûchent leur licence. Rien ne les rebute; ni les insuccès, ni les horreurs du régime
cellulaire en pleine canicule, ni les passe-droits éhontés. A chaque session, plusieurs succombent à la peine, expirent, le pinceau à la main, devant la dissertation commencée. Mais la vue des cadavres que les appariteurs emportent ne fait que stimuler Tardeur des survivants. Autant de concurrents de moins! Toutes les ambitions, tous les rêves, d'un bout à Tautre de l'empire, tendent vers ce yâmen délabré où un héraut proclame les noms des heureux vainqueurs. Les illustres et les puissants, tous ceux que leur haute situation désigne à l'admiration jalouse de la foule, ont, à peu d'exceptions près, passé de longues heures dans ces logettes fétides, combiné des logogriphes à l'ombre de ces tristes murailles, devant ces ruelles actuellement désertes , envahies par l'herbe , servant d'asile aux chiens perdus, de parloir aux moineaux francs. Et il en était déjà ainsi sous l'empereur Tai-Tsung, de la dynastie des Tangs, en l'an 600 de notre ère : et cela durera sans doute autant que la Chine elle-même. De toutes les religions de ce peuple, l'omnipotente, la seule qui ne trouve point d'incrédules, c'est l'écriture, le culte de la lettre, de la lettre seule, et il en meurt. Du petit au grand, tous sont hypnotisées par elle. Des monarques même ont voulu prendre part à ces joules littéraires. La tradition rapporte que l'empereur Kien-Long, dont le monogramme, au dire des marchands, figure plus ou moins authentique, sur tant de vases et de potiches, ne dédaigna pas de concourir, envoya sa copie, et fut reçu le premier, — comme par hasard.
Si Péking n'est devenue la capitale des empereurs qu'à une date relativement récente, — cinq cents années sont peu de chose dans l'histoire d'une civilisation si vieille, et Ton vous cite ici, tels événements arrivés sous le règne de Yung-Lo comme des épisodes d'histoire moderne, comme on parle chez nous de la Restauration ou de
I faominc
Louis-Philippe, — la ville, en revanche, d'après les Chiriuis, seruit fort ancienne. Elle aurait, sous des aotiis dilféreuls, existé de temps iminémurial ; ses origines se perdraient dans la nuit des âges. Ce qu'il y a de sûr. c'est que l'aspect du terrain autour de l'enceinte actuelle atteste que d'innombrables générations se sont succédé sur ces plaines Le sol profondément remué, les vestiges très apparents encore de murailles de terre effritées et fondues sous l'action (les vents et des pluies, les traces de chaussées, de terre-pleins, de redoutes, révèlent la place occupée par les agglomérations disparues. Et l'on ne considère pas sans une sorte d'effarement ces restes du Péking préhistorique, de ce qui était déjà une ville populeuse, alors que d'autres cités antiques et célèbres n'étaient point encore nées, avant que fussent sorties de terre les premières assises de Rome et d'Athènes.
Les siècles ont passé sans modifier sensiblement les formes et les usages. \ quelques pas de moi, dans la campagne, des soldats manœuvrent, si cela peut s'appeler manœuvrer : cavaliers et fantassins péle-mèle, chacun opérant pour son propre compte, allant, venant ou faisant halte suivant sa fantaisie. Et les armes! Une récente et pénible expérience uyaut montré que les engins de guerre soi-disant perfectionnés, fournis par les Barbares d'Occident, ne pouvaient donner In victoire aux phalanges du Fils du Ciel, on en est revenu à l'outillageet h la tactique consacrés par la tradition, ayant fait leurs preuves dans les combats d'antan, au bon vieil armement des ancêtres, à i'espingole, à la bombarde. On a enlevé aux troupiers les mausers, les snyders, les martinis : la garnison pékinoise est maintenant armée du fusil à mèche de la dimension d'un jouet d'eufanl, et aussi du lourd fusil de rempart, non moins à mèche qui nécessite le concours de trois hommes. L'un sert d'alïùt et, ycrioii en terre, maintient
Tarnie sur sou épaule; Tautre poiute, le troisièuie, au signal douué, fait feu en appliquant la mèche sur le bassinet. La détonation a pour effet de projeter les trois artilleurs à plat ventre dans la poussière.
Au pied du rempart, au soleil, dans un angle abrité du vent, de futurs mandarins militaires préparent leurs examens, s'exercent au tir à Tare et à Tarbalète. Ludus pro patria.
Extraordinaire , cette ville : cloaques et puanteurs , immondices et décrépitudes. De la vermine, des haillons, des ulcères, un délabrement et une incurie qui navrent, le mouvement désordonné d'un camp de barbares; des incohérences, des hideurs qui contrastent avec les lignes régulières et la majesté du plan. Des édiûces en ruines, des foules en loques dans un décor grandiose.
Il ne me parait pas que les récits des touristes peu nombreux qui ont poussé jusqu'à Péking nous en rendent la physionomie exacte. Tous ou presque tous ne semblent y avoir vu que Tordure et la guenille. Il y a autre chose. D'abord Toriginalité, un imprévu dont les mots ne sauraient donner une idée. Cela ne ressemble à rien, et c'est déjà là un mérite rare.
liC globe-trotter se contente de passer un jour ou deux dans la capitale , en faisant l'excursion classique de la Grande Muraille et des tombeaux des Mings. De vieux résidents de Chine eux-mêmes en parlent avec un dédain suprême. L'un d'eux, devant qui je projetais d'y séjourner au moins une quinzaine, levait les bras au ciel en s'écriant :
tt Quinze jours à Péking, bonté divine ! Mais vous en aurez par-dessus la tête au bout de quarante-huit heures ! » Une semaine d'écoulée déjà, et je n'en ai pas assez. Je commence pourtant à savoir par cœur mon plan de Péking. Dieu sait si j'ai vagabondé dans tous les quartiers, à pied, à cheval et à bourrique. Mais en Orient, rien ne se fait vite. Péking, pas plus que tant d'autres vilFes d'Asie, ne s'accommode de nos hâtes flévreuses et ne se révèle en quelques heures. Il faut y demeurer plusieurs semaines, se remuer, fureter en tous sens, se mêler à ses foules pour se rendre tant soit peu compte de leur genre de vie, je n'oserais dire de leur état d'àme. Car, ici plus que partout ailleurs, l'àmc asiatique est impénétrable. On ne peut qu'observer l'aspect extérieur des choses et juger du reste par conjectures.
Effondrement et ruine, telle est l'impression première. Et cependant l'impression est profonde , la ruine imposante. On foule, que dis-je? on respire — et la saveur en est parfois bien acre — la poussière des siècles morts, la cendre des générations éteintes.
A Péking, il est vrai, point de somptueux monuments, reliques précieuses du passé, poèmes de marbre ou de pierre racontant l'histoire d'un peuple; aucun de ces pèlerinages qui s'imposent au nouveau venu. Ne pensez pas à parcourir des musées, à vous extasier devant des architectures. Que citer en ce genre? Le palais ou plutôt les édifices éparpillés qui constituent la résidence impériale? Impossible d'en franchir l'enceinte; autant qu'il est permis d'en juger à distance, les bâtiments, d'apparence assez minable, ne doivent pas receler des splendeurs. Interdite aussi l'entrée du temple du Ciel, vaste édifice circulaire, à triple toiture, qui se dresse au centre d'un parc immense, à l'extrémité sud de la ville chinoise. Défendu également, l'accès du sanctuaire voisin, le Sien- Nu ng-Tan, consacré à Shi-Nunh, l'inventeur présumé de
r l'agricnltu
l'a^ricnlturc. Chaque année, aux premiers jours du printemps, l'empereur s'y rend en ^iraad apparat. Dans le parc, une charrue attend, (oui attelée ; Je monarque s'en empare et creuse devant le temple deux ou trois sillons emblématiques, alignés tant bien que mal, à seule fin de donner ù entendre qu'il n'est que le premier des labnureui-s de son empire.
Quoi donc encore? Quelques monastères ou lamaseries dans lesquelles des centaines de prêtres thibétains et mongols sont censés étudier les do<|meti du bouddhisme souh In sainte direction d'un Rouddba vivant, mais en réalité passent une partie de leur temps à dormir, l'autre à ne rien faire. Il semblerait que, de par leur recèle, il leur soit interdit de se débarbouiller et de jamais changer de linge. Parmi ces supérieurs de bonzeries, bouddhas vivants — il y en a trois, à ma connaissance, reconnus pour tels à certains signes irrécusables et passés à l'état d'idoles — le plus sympathique est un enfant de douze a treize ans, d'origine mongole, d'assez bonne mine, de manières simples et d'humeur enjouée, lequel ne parait nullement se douter qu'en lui se réincarne une personnalité si haute, l'immortel Çakya-Muuni. Ses collègues sont moins bons garçons : avec quelques dollars habilement répartis, on se crée sans trop de peine des intelligences dans leur entourage; on peut pénétrer dans la place. Le diflicile parfois est d'en sortir.
Par contre, le temple de l'onfucius nous est ouvert, et vaut qu'on le visite. 11 se dissimule dans un petit bois de cyprès, au nord de la ville, près du rempart, dans un des quartiers les plus tranquilles, à côté de la grande lamaserie de la Paix éternelle. L'édifice est simple : un pavillon, une grande salle dont le plafond est soutenu par d'énormes piliers de bois de quarante pieds de haut, d'un seul bloc. Autour de la salle, dans des niches, sont éri-
gées los dix tablettes des disciples favoris du maître. Luimême a la sieaae, à la place d'honneur, au centre, sur un petit autel ; une pancarte en laque rouge avec cette inscription en chinois et en mandchou : u La tablette de Tàme du très saint maître et ancêtre Koung-Fou-Tseu. ?? Hien de plus : point d'ornementation tapageuse, point d'oripeaux. Cependant, Taspect plus soigné, une propreté relative mais très remarquable si on la compare au délabrement et à Tair d'abandon qui caractérisent la plupart des temples pékinois attestent que celui-ci est tenu pour un lieu sacré entre tous. C'est bien une retraite propice au recueillement et aux pensées graves; le monument, dans sa simplicité voulue, témoigne mieux que ne sauraient le faire le bronze et le marbre de l'honimage (ilial rendu par un peuple au plus illustre de ses éducateurs.
On me montre, devant le péristyle, dix morceaux de granit grossièrement façonnés en forme de tambours, reliques révérées de temps très lointains. Les inscriptions déchiffrées sur ces pierres sont des stances destinées à commémorer une grande partie de chasse donnée par le roi Suen-Wang. Ce laisser-courre avait lieu l'an 827 avant notre ère, plus d'un demi-sièrle avant que Ronuihis fiit mis en nourrice chez une louve sur le mont Palatin.
En résumé, temples, pagodes ou monastères, palais, yàmens de mandarins, tout cela affecte, à peu de détails près, les mêmes formes, la même ordonnance. De tout cela se dégage la même impression d'abandon, d'irrémissible décadence. Des fragments de-ci de-là, une arcade, un bout de toiture d'une ornementation curieuse, dans un état de conservation suffisant pour permettre de juger de ce qu'ils étaient en leur nouveauté. L'ensemble n'est que débris; il convient de le voir à distance, dans un recul avantageux qui répare les brèches, efface les souiN
lures, remet d'aplomb les parements et les assises. Le tableau alors a sa beauté, beauté toute spéciale, due surtout à la lumière très douce, à la sérénité d'un ciel limpide comme les ciels de Grèce. C'est une grisaille, mais de proportions gigantesques.