‹ Le tour d'AsieChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LA RLK. LES ODEURS DE PÉKING. CARAVANES KT COR- TÈGES. LES FUNÉRAILLES ET LES ÉPOUSAILLES. — HIS- TOIRE DE LA FIANCÉE PERDUE. LES ÉTRANGERS A PÉKING.

La principale curiosité, Foriginalité ^de Péking, c'est la rue. J^ai dit ce qu'elle était, sa saleté sans nom, ses monceaux d'ordures accumulées depuis des âges, ses boues putrides. Ce qu'il est bon d'ajouter, ce qui atteste la façon plus que fantaisiste dont fonctionnent ici les rouages administratifs, c'est l'importance des sommes affectées — sur le papier — à l'entretien de cette voirie. Le budget des travaux publics, pour la capitale seule, se chiffre par millions de taels. Péking est censé dépenser pour sa toilette à peu près autant que les plus coquettes des grandes villes européennes. Où va l'agent? Le fait suivant, absolument authentique, nous renseignera sur ce point délicat.

Il n'y a pas longtemps, l'empereur avait prélevé sur sa cassette 30,000 taels (environ 80,000 francs) , qui devaient être employés à réparer la rue des Légations. 30,000 taels, c'était beaucoup. La chaussée pouvait être mise en état à meilleur compte. Avec 10,000 taels on ferait la besogne. C'est apparemment ce que se dit le haut fonctionnaire préposé à la direction des travaux publics. Il concéda l'entreprise à un ami, lui confia le tiers de la somme

et empocha le surplus ; l'ami fit de même et repassa le marché à une connaissance qui, à son tour, le repassa à un voisin. Bref, en dcroier ressort, l'entreprise fut adJQ>|ée poar dûr-/iuit taels — un peu moins de HO francs! — à DD quidam qui. naturellement, dut se contenter d'encaisser la somme et ne mil en branle ni pelle ni pioche. La rue des Légations est demeurée ce qu'elle était avant les munificences impériales.

Presque tontes les artères se coupeut à an^le droit; lu ville ressemble à un damier dont les cases pourtant sont elles-mêmes sillonnées par un labyriuthe de passades et de couloirs, capricieux réseau qui corriye l'uniformité du plan général. Ma|i{ré l'absence de plaques indicatrices, chaque rue n'en a pas moins son appellation distincte, familière à tous les Pékinois. Ces noms imagés, on les croirait empruntés à l'Europe inoyenA^euse; nous les lisons encore sur les nmrs de nos vieilles villes : Hue de la Corne-de Hœuf, me de la Palte-de- Poule, rue de l'OEil-de-Poisson, rue de la Farine-Orillée, rue du Grand-Pied, rue du Thé, rue de l'Arc-et-la-Flèche, rue du Poinl-du-Jour . La plupart rappellent une profession, une anecdote ou une légende devenue populaire dans le quartier. Certains ont une saveur particulière, celui-ci entre autres : rue de ta Peaa-qm-pue.

An sujet des odeurs de Péking, je ne saurais micn<i faire que de reproduire l'opinion formulée, dans un élan de franchise, par un mandarin éminent, Tchong Tchao, aujourd'hui défunt, qui fut, il y a de cela une vingtaine d'années, accrédité en qualité de chargé d'affaires auprès du gouvernement français, et visita, aucoursdesamission, une bonne partie de l'Europe, Il avait pris goût à la civilisalion occidentale. Aussi, de retour dans sa patrie, ne put-il se défendre de quelques répugnances, surtout aux approches de Péking, dont la brise d'ouest lui apportait les terribles eiïluves. Alors, dit-on, se tournant vers son se-

crétaire, il lui montra du doigt la majestueuse et sordide capitale, et s'écria d'un ton navré : » Nous rentrons dans nos latrines ! »

Si les fonctionnaires préposés a Tentretien de la voirie cousidj^ront la charge comme une sinécure, ils n'en sont que plus résolus à défendre pied à pied leurs prérogatives, et no supportent pas que l'initiative privée se mêle de leurs affaires. Je n'en veux d'autre preuve que la mésaventure arrivée tout récemment à un Chinois de mes nniis, M. Hop Sing, homme Cort aimable, parlant admirnblemont notre langue, ayant habité Paris et qui a gardé, de son séjour dans l'atmosphère du boulevard, une liberté d'appréciation très rare chez ses compatriotes. Il cause volontiers et ne se gène nullement pour dire, en termes parfois assex vifs, ce qu'il pense des us et abus de son pays. C'est de lui^néme que je tiens l'histoire.

M« Hop Sing habite rue de la Farine-Grillée. S'il m'est permis devons donner un conseil» ne passez jamais par cette rue-là» à moins de nécessité urgente, (i'est une horreur. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à Tévidence qu'il ue pouvait sortir de chez lui à pied, à cheval ou en eharrt*tte sans s'eipti^i^er à des catastrophes, mou ami s'en alla pttrter ses doléances au manda riu du quartier, avec UH|uel d'ailleunit il était en très bons termes. Celui-ci )m>uùt tout ce qu'on voulut. Il allait donner des ordres; dans deu\ jour:^. la rue serait remise en bon état. Les th^il\ jours passt'reut. puis quatre, puis une semaine sans ameii^^r aucuu cluiii^^nieut . Xouvelle visite au yùcuen. lH^l\fv^^es prwuesses ac\>>aip*;5uêes dV\cu:>es. Ce Q*ét;iit qu'u» ^mbti. iii;iis la rvpamlioa an;ùt se foire, ^ajourti but itt<rtwe. «I^ijis quelques heures. Malgré ces boa ne s pan.>les. il n'tTii fui iti plus nt moias. l oe quiafoitie sVtjit êeoa- Wifs pas wtt lerrjssier tt';àv;jùt pam à rhk>rtit>a. Ea^ru j. btKtt <liè p^ttWttKnr. M. IWf Sùi$ puril te parti de Ifuire e\>rcfitifr

les travaux à ses frais. Il engagea des coolies, se procura des matériaux et, du matin au soir, tout était terminé. Il pouvait désormais se hasarder hors de sa maison sans risquer de se rompre le cou. Quelle ne fut pas sa stupeur lorsque, le lendemain matin, il aperçut une. autre équipe occupée non point à parfaire, mais à défaire Touvrage de la veille, enlevant les remblais, recreusant les trous et les ornières. 11 se précipita chez le mandarin et, très indigné, le mît au courant de ce qui se passait : » Comment? Je me charge, en votre lieu et place, d'entretenir la voie publique, et c'est ainsi que vous agissez !... Vous faites démolir mon ouvrage. Cela n'a pas le sens commun! » Mais l'autre, sans se déconcerter, de répondre : « Parfaitement. Ces hommes sont là par mon ordre. Ils bousculent vos remblais, rétablissent les trous. Ne vous fâchez poini. Que voulez-vous, mon bon ami, j'avais promis plus que je ne puis tenir. Décidément, c'est impossible. Réfléchissez un peu. Qu'allait il se passer? L'inspecteur de circuit n'aurait pas manqué de s'émerveiller devant votre rue magni- Gque. Vraiment, se fût-il dit, il faut qu'on ait beaucoup d'argent en caisse pour faire si grandement les choses. Et il n'eût pas manqué de demander ses comptes à l'inspecteur de district, lequel à son tour m'eût saigné aux quatre veines, moi pauvre chef de quartier qui ai déjà de la peine à vivre de maplace achetée bien cher. Voyons, vous ne désirez pas ma perte. N'insistez pas, ou je suis un homme ruiné. » M. Hop Sing s'inclina. Et voici comment il y a encore, comment il y aura toujours des fondrières et des cloaques dans la rue de la Farine-Grillée.

Ville chinoise, ville tartare ou mandchoue, ville impériale, ainsi se décompose la trinité pékinoise. Mais ces dénominations ne correspondent plus guère à des réalités. Avec le temps, chacune de ces cités a perdu peu à peu sa physionomie distincte. Ces populations naguère juxtapo-

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sées, mais eo quelque sorte étrangères Tane â Tantre, très difiCécenies de mœurs et de langage, d en forment plus qu'une à Theure actoeile. Les anciennes divisionf^ de Péking se réduisent à deux : d'une part ce qu'on pourrait appeler la ville des marchands, de l'antre , la ville officielle, la ville mandarine. Mais si le commerçant, en grande majorité, élit domicile dans ce qui fut la ville chi> noise, plusieurs de ces négociants appartiennent à la race mandchoue. Be même quelques-uns tiennent boutique dans la ville tartare et jusque dans l'enceinte recouverte en tuiles jaunes de la ville impériale. Seule , la cité défendue, comprenant les bâtiments et les vastes jardina du palais, est demeurée telle que par le passé, inviolable. M'y pénètrent que le personnel de la cour, les ministres et, à de rares occasions, lors des audiences solennelles, le^^ membres du corps diplomatique.

Les deux races toutrfois, bien que vivant aujourd'hui de la même eidstence, dans une iotiinité étroite, n'en ont pas moins conservé chacune leur caractère spécial, leur type prinjitif. Il y a rapprochement, mais non fusion complète. A cet égard, les rues de Féking présentent l'intérêt d'un musée ethnographique. Le Chinois, de moyenne taille, la démarche souple, le visage glabre, y coudoie le Mandchou barbu, de carrure solide, aux traits plus accusés, de mine pluii fière, le Thibétain épais, trapu, dont le visage anguleux, les pommettes très saillantes, les petits yeux noirs où passent des rellets étranges, disent l'homme façonné par une nature âpre, dans l'accoutumance des durs climats, dans la contemplation des horizons mornes.

Voici qu'avec les premiers froids commencent à arriver les Mongols, qui viennent prendre ici leurs quartiers d'hiver. Far Ich rues défilent, du matin au soir, les interminahles convois de chameaux chargés de ballots de laine, de lentes ployées, d'ustensiles bizarres , de femmes et d'en-

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fanis. Les chefs de famille ouvrent lu marche, le bi\ton à lamaÏD, velus de pelisses <jriiisgGuscs eu peau de inoutnn : des gaillards aux larges épaules, avec des encolures de taui'eaus, des mâchoires saillantes, des dcnls de carnivores. A pas comptes ils vont, chevelus, hirsutes, promenant des regards admiratifs sur celle ville croulante qui, pour eu\, représente la civilisnlion à son apogée, la capitale des capitales, la merveille dont on rêvait le soir, sous les tentes, dans le silence infini des plaines. I.a tribu va s'installer sur un terrain vague ou dans l'enceinle d'un temple ruiné et ce sera, reconstitué pour quelques semaines, un spécimen des agglomérations primitives, avec leurs ahris de toile et de peauï de bêles, la cité nomade et changeante campée dans la moins changeante des villes.

Dans les foules pékinoises, ce qui vous frappe tout d'abord, c'est que l'élément masculin y prédomine. La femme en l^hine ssrt peu et, même dans son intérieur, vit fort retirée. Lors des réceptions, les deux sexes ne se mêlent point. Monsieur se met à table avec ses amis : les dames dînent avec la maîtresse de maison, dans une pièce à part. Des hommes qui sont liés depuis des années n'ont jamais fait, entre eux, la moindre allusion à leurs moitiés. C'est là un sujet qu'on n'aborde pas. Il serait du plus mauvais goût de demander à un Chinois des nouvelles de sa femme. La politesse exige que ce mot ne soilpas prononcé : on doit user d'un détour et dire, par exemple : >■ Commeui se porte voirefamille? •> L'intention est comprise. C'est l'essentiel, on vous saura gré de ne point insister.

La femme, du moins dans la classe riche ou simplement aisée, se montre rarement en public, ne fréquente ni les magasins ni les théâtres. Si elle veut faire une emplette, elle dépêche un émissaire au marchand qui lui envoie aussitôt tout un assortiment d'articles à choisir. Lui plaît-il d'assister à une pièce en vogue? La représentation aura

lieu chez elle. Une femme comme il faut ne doit sortit^ qu'en chaise à porteurs ou en charrette fermée. Les jeunes personnes que Ton aperçoit, en groupes bariolés, devisant au seuil des boutiques, arrêtées devant les étalages, oubien dans une voiture aux rideaux relevés, étalant leurs falbalas à Tavant du véhicule, la tête penchée au dehors, bien en évidence, appartiennent au monde où Ton s'amuse.

Toutes les races, toutes les provinces sont représentées dans ces bandes joyeuses, le Sud et le Nord, l'intérieur, et le littoral : Cantonaises à petits pieds, au teint brun, fluettes, graciles ; Glles de Tientsin, de taille plus élancée, avec leur coiffure singulière, le chignon effilé, dressé en queue de pie : Mandchoues à la gorge opulente, les cheveux enroulés sur une planchette d'un pied de long, posée transversalement sur le crâne. Toutes parées comme des chasses, enrubannées, coiffées de fleurs artificielles, des touffes de roses aux tempes et, sur le front, des ornements en feuillages, en papier doré, une profusion de pompons et de pendeloques. Malgré cet attirail compliqué qui leur élargit la tête jusqu'aux dimensions d'un toit de pagode, il en est de vraiment jolies. Le malheur est qu'elles abusent du fard et des cosmétiques, empâtent leurs traits sous plusieurs couches de rouge et de carmin, à tel point qu'il devient parfois difficile de distinguer les contours du visage. On ne sait oij finissent les joues, où commencent les roses.

lia rue, avec son délabrement, son désordre, ses ignominies, est intéressante, en ce qu'elle permet de saisir sur le vif le contraste que l'on observe presque partout en

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Chine entre la théorie et le fait, le mot et la chose. En dépit des innombrables rites, édits et ordonnances qui sont censés régir les moindres manifestations de la vie sociale, le mécanisme administratif est, en réalité, des plus simples, ou, pour mieux dire, la machine existe mais est rarement mise en branle. L'autorité s'efface, n'intervient qu'à son corps défendant. Le Chinois est le plus indépendant des hommes ; la grande majorité de la nation, ceux qui vaquent sans tapage à leurs petites affaires, ou s'arrangent pour régler entre eux leurs différends, évitant d'appeler à leur aide le magistrat dont la justice est encombrante et ruineuse; ceux-là vivent dans une insouciance absolue du gouvernement et des lois. Ces mots mêmes n'ont pour eux aucune signiGcation précise. La liberté avec tous ses excès, une souveraine indifférence, le laisser-faire érigé en système, telles semblent être en substance les bases du régime, les relations de gouvernants à gouvernés.

La rue, à Péking, c'est l'image de l'anarchie triomphante. Chacun bâtit comme il lui plait, où il lui plaît, sans souci aucun de l'alignement, empiète le plus qu'il peut et impunément sur la voie publique. Les gens se mettent à l'aise, satisfont leurs besoins les plus intimes en plein air au vu et au su de tout le monde, avec une impudeur suprême. A chaque pas le passage est plus ou moins obstrué par des baraques, des campements improvisés, des rassemblements compacts autour d'un jongleur, d'un pitre, d'un diseur de bonne aventure. Nombre d'échoppes sont des repaires de receleurs, avec cette particularité que le traGc d'objets volés s'opère ici sans honte et sans mystère, au grand soleil. Aux étalages sont exhibés, au milieu des loques et des vieilles ferrailles, des porcelaines, des bronzes, des robes de soie richement ouvrées, des jades, des bijoux dérobés dans les yàmens et dans les temples. Les affiches aussi méritent une mention spéciale. A cet

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p^ard, une prumcDade de quelques heures en compagnie d'un bon leltré-interprèle est féconde en enseignenieuts et eu surprises. Les murailles sont illustrées de plarards de loules nuances préconisant des panacées extravagantes et des recettes qui, chez nous, conduiraient leurs inventeurs aux galères. L'un de ces boniments, tiré h des milliers d'exemplaires, et reproduit un peu partout dans les mes, sur les places, sur les clôtures des édifices publies, à l'endroit le plus en vue. est d'une éloquence plutôt raide. L'auteur, tin le voit, n'a point peur du mot propre, ou pour mieux dire du mot sale. La chose est, parait-il. en vers; elle s'adresse plus particulièrement aux jeunesses qui ont commis une faute lourde et, d'une manière générale, aux calculateurs qu'effare la perspective d'une postérité trop nombreuse... ■' Rien qu'une pilule, une seule pilule, une toute petite pilule, et le tour est joué! -i

La cohue est effroyable. C'est, par moments, un extraordinaire corps à corps, un grouillement confus de cavatiers et de piétons, de chariots et de brouettes, de cortèges de noces et de corbillards , une mêlée d'oripeaux, d'emblèmes et de bannières.

L'année a été bonne pour les entreprises de pompes funèbres Les statistiques les plus optimistes évaluent à quarante ou quarante-cinq mille, pour la seule ville de Péking, le nombi'c des personnes mortes du cboléra pendant l'été qui vient de finir. Des gens biens informés prétendent que ce chifTre, déjà respectable pour une population de six à sept cent mille âmes au plus, a été de beaucoup dépassé, /l cela rien d'étonnant. On a même lieu d'être surpris que la mortalité n'ait point été plus grande, étant donuc l'absolu mépris affiché par l'habitant, du haut eu bas de l'ccbelie sociale, pour les exigences les plus élémentaires de l'bygïène. Le fléau a perdu de son caractère épidémique dès les premières fraîcheurs d'automne. Il

semble cependant que Ton décède encore avec entrain, à en ju<{er par la quantité de convois de toute classe qui. cbaque jour, délitent dans les mes avec ou sans accompagaement de cymbales et de trompettes.

Il y en a de superbes qui se développent sur une distance de deux on trois kilomètres ; des catafalques grands comme des maisons, drapés de pourpre, étincelanis d'or et de verroteries ; quatre-vingt-dix porteurs ployant sous le faix sonliennent l'édilice qui avance lentement avec des soubresauts de navire ballotté par la houle. En tête, marchent des centaines de porte-drapeaux , de porte-lunternes, des joueurs de trompe, des batteurs de caisse, des pages trimballant sur des roussins la défroque du défunt, ses tuniques de conr brodées au petit point, sa toque ornée du bouton de corail, des tablettes où sont éaumérés ses litres et ses grades.

Tout cela aurait grand air, n'étaient l'accoutrement sordide, la démarche grotesque de ce personnel racolé an hasard parmi de pauvres diables trop heureux de gagner de la sorte quelques sapèques. Ils vont clopin-dopanl, . sans conviction, tenant leurs accessoires en ferblanterie et en carlon-pdte Dieu sait comment, causent entre eu\ ù vois haute, échangent avec la foule des grimaces et des quolibets, s'arrêtent pour se moucher du doigt ou pour bourrer leurs pipes. Derrière le cercueil viennent les membres de la famille, de blanc velus en signe de deuil; des palanquins, des chariots à la llle, où trônent des épouses à ligures poupines, nullement émues de leur veuvage; puis des cavaliers, des serviteurs encore qui portent des cartonnages peinturlurés représentant des chevaux, des armes de prix, des coffrets soi-disant bondés de monnaie d'or et d'argent, bref, toute la fortune laissée par le mort et que ses héritiers vont, pour attester leur désespoir, livrer ans flammes sur la tombe à peine refermée.

Il y a aussi le convoi du pauvre, la bière nue que quatre coolies enlèvent au pas gymnastique; enGnle plus sinistre des corbillards, un chariot attelé d'un buffle et dont la caisse» recouverte d'une vieille bâche, est marquée à Tarrière d'un énorme caractère noir. On le voit errer par la ville à certaines heures, le matin, entre six et huit, et le soir à la nuit tombante. C'est lo tombereau des miséreux, de ceux qui n'ont pu économiser de quoi s'acheter quatre planches. Mais ce qu'il emporte le plus souvent ce sont des cadavres de bébés que les parents, n'ayant pas de quoi payer les funérailles, si modestes soient-elles, déposent simplement sur le pas de la porte, roulés dans une natte. Nous l'avons surnommé « la charrette aux enfants ». Et c'est, par les clairs matins d'automne, une vision macabre, cette guimbarde promenant, dans l'animation joyeuse d'une ville qui s'éveille, son chargement de chair humaine ballotté au gré des cahots. La silhouette même du charretier, un lourdaud quelconque assis sur le bran- 4;ard, a, semble-t-il, je ne sais quoi de sinistre. Charrette aux enfants, charrette de l'ogre. Où donc les emportet-elle? Vers quelque trou creusé là-bas dans la plaine, pas assez profond pour que, sous les pelletées de terre, les chiens errants et les vautours ne puissent y trouver leur pâture. Quelquefois, après une tournée fructueuse, lorsque la boîte est pleine, un heurt violent fait jaillir par une déchirure de la bâche un bout de bras, une petite main qui s'agite dans un vague geste d'appel.

Cortèges de riches, chars de pauvres s'attardent dans les carrefours encombrés, péle-méle avec les chaises des mandarins à grosses besicles, avec les équipages des petites dames aux joues peintes, avec les bandes de poneys à demi sauvages et les troupeaux de moutons affolés que des bergers mongols chassent devant eux à grands coups de fouet. Pendant quelques minutes le tumulte est à son

comble, on se menace, on échange des bordées d'injures. De police, pas trace. C'est à croire que la bousculade va durer pendant des heures. Elle cesse pourtant, tout d'un coup, sans qu'on sache comment ni pourquoi. La masse, inopinément, se désagrège. Après de longs remous le courant se rétablit, s'épanche avec une impétuosité nouvelle, entraînant les vivants et les morts.

Si multipliés que soient les décès, leur chiffre semble insignifiant, comparé au nombre des hyménées. On convole beaucoup en ce moment. C'est la saison des grands mariages, l'époque de l'année la plus féconde en jours fastes, déclarés tels par l'expérience des aïeux et les dires des augures. Il ne se passe guère d'heures que je ne croise, dans mes promenades, une ou plusieurs processions nuptiales. Les mariages, je le constate à regret, sont infiniment moins décoratifs que les enterrements. Il y a moins de monde, moins de drapeaux et de banderoles ; la musique est plus discrète. C'est, en réalité, d'une mise en scène plus sobre, moins amusante pour les yeux. Enfin, que vous dirai-je? C'est moins gai, mais c'est encore très bien.

A citer d'abord le défilé des cadeaux de noces ; pièces de soie, meubles, bijoux, envoyés vl la fiancée. Le tout, agrémenté de flots de rubans, est disposé sur des brancards, à découvert, pour que nul n'en ignore. Les porteurs ont l'ordre de choisir le chemin le plus long, de se montrer avec leurs précieux fardeaux dans les quartiers les plus fréquentés et de ne pas épargner les haltes afin de mieux attirer rattention des passants. Ajoutons que, dans la plu-

ai LE TOUB D AgIE.

part des ca8, ces prodigalités ne sont que pour la montre. Neuf fois sur dix, les cadeaux sont loués, à tant la pièce, à quelque entrepreneur de fêtes, leqod, en générai, est le même pour les funérailles et les épousailles. L^effiel produit, les articles réintègrent le magasin processionneDement, comme ils sont venus. Chacun sait à quoi s^en tenir. Mais cela ne nuit en rien à la bonne renommée du futur; ses connaissances le félicitent et Ton murmure de groupe en groupe : u Un tel a bien fait les choses ! n

Purs simulacres aussi, les airs d'allégresse du jeune homme allant quérir chez ses beaux-parents et ramenant en triomphe celle qui va devenir Tange de son foyer. De quoi peut-il bien se réjouir? 11 ne la connaît points il ne Ta jamais vue. Le mariage a été décidé, préparé par les chefs des deux familles, sans que les parties directement intéressées aient donné leur avis. La mariée, dissimulée sous un épais voile rouge, attendait son seigneur et maître sur le seuil de la miiison paternelle. Elle a pris place dans une litière de couleur pourpre dont les rideaux ont été clos avec soin. Puis le cortège s'est remis en marche au son des tambourins et des flûtes, Tépoux en tête, radieux dans ses habits de gala, comme s'il s'applaudissait de sa conquête. Et pourtant, ce n'est pas avant une petite heure que, rentré chez lui, il en aura le cœur net, qu'il entreverra pour la première fois les traits de la figurine voilée de rouge; alors seulement, il saura si celle qu'on lui a choisie pour compagne est jeune ou mûre, déesse ou maritorne.

Toutefois, dans la plupart des cas, le fiancé, s'il n'a pu choisir sa promise, réussit du moins à se faire renseigner par des tiers sur les mérites, le caractère et la tournure de la jeune personne. Les mamans, les petites sœurs surtout, volontiers bavardes, sont ici d'un grand secours. Quoiqu'il en soit, la documentation demeure forcément très vague.

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