I^KIM
rlK
Ritff'
Ri
Ni
Pi
^^?fi '
SB
yjs'' -
Dans la préparation de semblables hyménées, Timaginalion peut se donner carrière; le cœur n'intervient jamais.
Jamais?... C'est beaucoup dire. Tout arrive; mémeeo ce pays de traditions et de rites immuables, il y a place pour l'imprévu. Ici comme ailleurs, le hasard, ce merveilleux metteur en scène, amène des rencontres d'un romanesque assez piquant. Je n'en veux pour preuve que l'histoire suivante, scrupuleusement exacte, et dont j'ai connu les héros.
Le fait s'est passé pendant mon second séjour dans la Chine du Nord (1). Si je le mentionne, c'est qu'il met en relief certains traits du caractère national et nous fait assister à l'une de ces péripéties de la vie de famille, d'ordinaire si jalousement murée. A Dieu ne plaise que j'abuse de confidences amicales. Aussi tairai-je les noms, bien qu'à pareille distance l'indiscrétion soit péché véniel. Mais vous n'ignorez pas combien la susceptibilité de l'homme jaune est, sur ce point, chatouilleuse; une vraie sensitive. Si nous pénétrons dans sa vie privée, que ce soit à pas légers, sans préciser le lieu, ni les êtres. Il vous suffira de savoir que la scène est non pas à Péking, mais dans une ville voisine. Les acteurs se nommeront comme il vous plaira : ou plutôt, sans recourir à des noms de terminologie vraiment chinoise, que je serais fort en peine d'imaginer et qu'il vous serait malaisé de retenir, le plus simple est de désigner nos personnages par des termes algébriques. Ce sera moins couleur locale, mais tout aussi clair et surtout moins compromettant.
Donc il advînt que l'honorable banquier X..., chef d'une famille nombreuse, heureux père de deux garçons et père
(1) Les notes dont le rdsumc forme la première partie de ce volume ont été recueillies au cours de plusieurs voyages dans la régioii Pékinoise, notamment durant les automnes de 1895 et 1896.
moins glorieux de trois filles, s'était engagé, depuis nombre de lunes, à réserver au fils de son vieil ami Y... le marchand de thé, la main de Taînée, la petite Z...
Bien entendu, les futurs conjoints ne se connaissaient que de nom. Du moins ne s'étaient-ils pas revus depuis leur tendre enfance, la coutume voulant que, même dans les réceptions entre intimes, les représentants des deux sexes soient traités à part. Madame a ses invitées, monsieur les siens. Ici Ton fume tout en causant de la pluie et du beau temps, littérature et, surtout, affaires. Là-bas on parle chiffons en grignotant des friandises et tout le monde est content. C'est moins gai que chez nous, mais si correct !
Les deux familles d'accord, les cadeaux de noces loués dans le meilleur magasin d'accessoires, il ne restait plus qu'à prendre date pour la cérémonie. Sur ces entrefaites, le banquier fut obligé de se rendre à Péking. Son absence devait durer deux jours, trois au plus, le temps de régler je ne sais quelle affaire urgente. Le voici donc chevauchant de bon matin vers la capitale après avoir confié à sa femme le soin de veiller sur la maison et sur la turbulente jeunesse que mettait en verve la perspective des noces prochaines.
Or le malheur voulut que, ce jour-là, la ville fiit favorisée par la venue d'une troupe de baladins et de jongleurs. Mais non pas une troupe quelconque, des artistes de choix; tels qu'on n'en vit jamais, tels qu'on n'en reverrait plus et dont l'imposant défilé avait mis les populations en liesse. On ne parlait pas d'autre chose dans les hôtelleries et dans les maisons de thé, chez les boutiquiers comme chez les bourgeois. La nouvelle, bientôt connue chez les X..., causait dans te respectable intérieur, en particulier parmi les plus jeunes membres de la famille, une émotion bien légitime et, qui plus est, des curiosités
coupables. L'occasion était bien tentante. » Papa n'est pas là... Si Ton pouvait!... « La maman se récria : « Mes enfants, vous n'y pensez pas! » Ils ne pensaient qu'à cela, très excités, les jeunes gens et les Cllettes, et ils insistaient. Pourquoi n'irait-ou pas à la comédie? Tout le monde y serait. — u Mais ce n'est pas possible. Votre sœur, qui est fianc;/ée, se montrer ainsi au dehors! " — C'était très possible. Xul n'en saurait rien. Ces dames iraient voilées, dans leur chariot. Une fois au théâtre, on choisirait une loge, une bonne petite boite protégée par un grillage de bambou.
Ainsi fut fait. Le théâtre, un vaste bâti recouvert de nattes, s'élevait en pleine campagne, à un quart de lieue de la ville. L'assistance était nombreuse, comme en témoignait l'encombrement des véhicules et des montures, la cohue des serviteurs, palefreniers, porte-chaises, porteflambeaux, et des restaurateurs ambulants, tout un peuple «'agitant à la lueur des lampions de papier huilé.
Ce que valait le spectacle, je l'ignore. Toujours est-il qu'il finit tard, au moment précis où éclatait un furieux orage. La sortie fut un sauve-qui-peut. Vainement la famille X..., entraînée et refoulée tour à tour comme une épave par le flot, tenta d'opérer sa retraite en bon ordre. Une poussée irrésistible désagrégea le groupe dont les débris partirent en dérive. Et brusquement, la petite Z... se vit séparée des siens, emportée par la multitude houleuse. Que devenir? Comment retrouver ses grands frères, sa mère et ses sœurs, les domestiques et le chariot? La pluie tombait, le vent faisait rage; la pauvre enfant, à chaque pas, trébuchail dans la boue glissante, au risque d'être piciinée par la foule, par les chevaux, par les bourriques, broyée sous les charrettes, sous les énormes brouettesomnibus, chargées de clients. Appeler à l'aide? C'était se faire connaître.. Une jeune fille comme il faut, une fiancée.
égarée en pareil lieu, à pareille heure. Quel scandale! Mieux vaudrait mourir. Et grelottante, éclaboussée, la tête cnfoQcée dans son capuchon, serrant son voile, elle allait. Peut-être apercevrait-elle au passage le char familial. On devait être à sa recherche. D'ailleurs, au pis aller, elle savait la route et le logis n'était pas loin.
Mais peu à peu la foule s'écoulait, les véhicules, les piétons devenaient plus rares. Une chaise à porteurs passa dans un flamboiement de torches, puis quelques groupes encore brandissant des lanternes. Et ce fut tout. Elle restait là, seule dans le noir, sous Taverse, n'osant faire un pas. De route il n'y avait plus trace. Autour d'elle, rien que la nuit, Torageuse nuit pleine de rumeurs et d'épouvantes. Une rafale la renversa. Alors, sanglotante mais résignée, elle ne remua plus. C'en était fait! Jamais, jamais elle ne reverrait la maison !
Depuis combien de temps est-elle ainsi? Un instant?... Des heures?... Elle ne sait. Tout à coup une lueur brille dans la nuit. Elle perçoit un bruit de voix, des hennissements. Les voix se rapprochent et, plus morte que vive, elle se sent saisir, enlevée soudain par deux bras vigoureux. Des voleurs!... \'on. De braves gens, le maître et le serviteur; un jeune marchand qui revient de voyage avec son mafou précédant en éclaireur, un falot de corne pendu à l'étricr. La mule du palefrenier venait de faire un violent écart cl de s'arrêter court sur un obstacle, sans doute quelque branche cassée ou quelque fagotin tombé d'une charrette. Mais le fagotin s'agite; un sanglot le secoue. Une femme! Le cavalier a mis pied à terre et, à la clarté de la lanterne, s'apprête à dévisager l'inconnue que le valet vient de relever. Les vêtements ne sont point ceux d'une fille du peuple, encore moins d'une courtisane. C'est la mise décente d'une personne bien née. Le voile écarté, non sans peine, il n'a plus de doute.
■MTK'^r'^*'--'.-^!';^
L'expression du visage, ces yeux d'enfant encore gonflés de larmes attestent qu'en dépit des circonstances , plutôt étranges, de la rencontre, l'abandonnée n'a rien d'une aventurière.
La petite cependant, après bien des hésitations, conte son histoire, sans se nommer, tant elle a honte. On la rassure. Elle n'a rien à craindre, la ville est à deux pas. Qu'elle dise seulement où demeurent ses parents, on va la reconduire au logis.
Mais les sanglots redoublent. Non! Non! cela ne se peut. Rentrer ainsi, ramenée par un étranger; être vue des voisins, raillée par eux, devenir peut-être la fable du quartier, un objet d'opprobre pour sa famille; une fiancée!... Car elle est fiancée, voilà le terrible!
Certes!... Le bon jeune homme est très ému de cet aveu. Il a, lui aussi, une fiancée. Penser qu'elle aurait pu se trouver dans une situation pareille. Ce serait affreux! te Assurément, explique-t-il, ce n'est point de cette façon, en si piètre équipage, en compagnie du premier venu, que vous devez regagner votre maison. Nous irons d'abord chez mes parents qui habitent près d'ici. Ma mère aura soin de vous; elle vous donnera des vêtements secs, puis vous fera reconduire dans sa chaise, à l'abri de la curiosité des passants et des voisins. Vous pouvez vous fier à moi. Ma famille est honnêlement connue. Mon père est Y... le marchand de thé. »
Ces paroles rassurantes, loin de calmer la jeune fille, augmentent son trouble. Maintenant c'est un vrai désespoir. Qu'on la laisse ; elle n'a besoin de personne ; elle est bien malheureuse !
Et, comme l'autre s'étonne, insiste, alors tout bas, toute confuse, elle balbutie :
tt Mon père est X. . . , le banquier. . .
— Ma promise !
— Je l'étais, oui. Mais à présent, tout est fini!... Partez.
Sa fiancée! Le jeune Y... e^ut un moment de stupeur;
— rien qu'une minute. Pourquoi donc tout serait-il fini? Elle était gentille, cette petite Z... malgré son visage ruisselant de pleurs et ses vêtements trempés de pluie ; gentille tout à fait! Et légère comme une alouette, pensat-il, tandis qu'il l'enlevait dans ses bras et l'installait sur la mule. Puis, se plaçant auprès d'elle, il saisissait les rênes et continuait paisiblement sa route, précédé du mafou et de la lanterne. Peut-être même — que sait-on?
— éprouvait-il alors, le jeune Céleste, cette satisfaction inconnue à ceux de sa race, de faire ce qui ne se fait pas tous les jours. A coup siir, ce n'était point banal, ce n'était pas vieux jeu, cette première entrevue, ces accordailles un soir d'orage, sur un cliemin désert.
Il est toutefois moins certain que les parents aient, dans le premier moment goiUé comme il convenait le romanesque de l'aventure. Le couple, j'incline à le croire, fut accueilli sans enthousiasme; sans doute s'en fallut-il de bien peu que la petite Z..., rendue à sa famille, eût à chercher un autre épouseur. (lomment elle obtint gain de cause, par quel miracle? Je ne saurais dire. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une demi-heure plus tard , réconfortée et consolée, elle prenait place dans la chaise pour retourner auprès des siens sous la conduite de son futur beaupère.
Il était temps qu'elle arrivât. Dans la maison X... la situation tournait au tragique. Le banquier ayant expédié vivement l'affaire qui l'appelait à Péking, était de retour le soir-même, un jour plus tôt qu'on ne l'espérait. On conçoit sa stupéfaction en trouvant la maison vide, et son emportement lorsque, peu après, il voyait apparaître, et dans quel état ! — sa trop faible épouse et leur fils aîné; en-
suite le cadet remorquant deux de ses sœurs. Mais la troisième, la fiancée? Egarée, hélas! Introuvable!
Le premier choc fut terrible. L'autorité paternelle méconnue, bafouée le déshonneur jeté sur la famille, c'était là plus qu'il n'en fallait pour transmuer en un justicier implacable le financier le plus débonnaire. Les coupables, front contre terre, attendaient, croyant leur dernière heure venue. Mais bientôt la fureur du père tomba. A quoi bon se livrer à d'inutiles massacres? Le malheur n'en serait pas moins le fait accompli, l'irréparable. Non. C'était à lui de disparaître, de ne pas survivre à cette honte. Et subitement calmé, très digne, il avait tout préparé pour un suicide décent, libellé en beaux caractères ses volontés suprêmes ; déjà il se disposait à ingurgiter les trois ou quatre boulettes d'opium qui devaient lui procurer la mort sans agonie, lorsqu'une rumeur confuse arriva de la rue ; des appels de voix, des heurts pour demander la porte. Deux chaises flanquées de coureurs brandissant des torches pénétraient dans la cour et s'arrêtaient devant le péristyle. De la première descendait un vieux bonhomme portant besicles, de la seconde, une petite femme voilée. Le vieillard la prit par la main, cette petite femme et, souriant, la conduisit vers le maître du logis. Celui-ci, accouru sur le seuil pour saluer le visiteur, murmurait non sans embarras • r — L'excellent Y. . . Le prince de nos marchands de thé ! . . . — Lui-même, le boutiquier infime et toujours ton très humble ami : il te ramène l'enfant perdue,... et ne reprend pas sa parole !
Les deux amis doucement émus se congratulèrent; la soirée qui menaçait de si mal finir s'acheva d.ins les vapciirs du thé bouillant et la fumée des longues pipes.
Quelques jours après, un cortège de noce parcourait les rues de la ville au son des flûtes et des cymbales. Rarement on vit fête mieux ordonnée, défilé plus joyeux.
L*époux, dans sa chaise mandarine, attirait tous les regards : les passants ne pouvaient s'empêcher de remarquer sa mine rayonnante où s'épanouissait la certitude de la félicité parfaite. Plus heureux que ses pareils, ce marié-là savait à quoi s'en tenir sur les mystères du palanquin rouge aux draperies closes. Pour la première fois peut-être depuis que la Chine est est au monde on ne s'y mariait point à l'aveuglette.
Il est pour la femme chinoise, dont l'existence s'écoule si monotone, si terre à terre, une minute de gloire, l'instant où elle prend place dans la marche nuptiale. Alors, elle est la souveraine, elle est l'idole. La chaise de la mariée a le pas sur toutes les autres, sur celles des plus hauts mandarins civils ou militaires. Le grand personnage et son escorte feront halte ou s'effaceront pour livrer passage à la litière voilée qui emporte l'humble bourgeoise vers la maison de l'époux. Cette heure triomphale ne sonne qu'une fois pour elle. La veuve qui se remarie n'a pins droit à ces égards, aux étoffes de pourpre, au pompeux cortège qu'accompagnent les gongs et les fifres. Cette royauté d'un jour, la fuite rapide des bonheurs humains, de la jeunesse sitôt fanée, tout cela est exprimé, avec quelque mélancolie, par le dicton populaire : On ne monte qu'une fois dans la chaise rouge !
L'animation de la rue, vivante et bruyante, ne révèle point ici, comme dans les autres villes de l'Empire, une activité commerciale très intense. Péking est avant tout un centre politique. Le mouvement d'affaires est peu de
chose; le grand marché estTien-Tsin. La capitale n'étant point ouverte an commerce étranger, la petite colonie européenne comprend seulement les membres du corps diplomatique et les missionnaires. Une centaine de personnes, pas davantage ; un groupe infime perdu dans une immensité. Mais j'en sais peu d'aussi accueillant, où les relations acquièrent en aussi peu de temps ce caractère d'intimité quasi familiale. 11 n'y a pas encore un mois que je suis arrivé et déjà j'ai la sensation très imprévue et très douce de vivre environné d'amitiés anciennes. Dans les hospitalières légations de France et de Russie l'impression est parfois si aiguë que j'ai peine à ne pas me croire à des milliers de lieues d'ici, rajeuni de plus d'une année, au milieu des miens, réfléchissant, non sans un peu de mélancolie, à la fuite de plus en plus rapide des heures, à l'instant de la séparation prochaine.
Aux Missions, l'accueil n'est pas moins affectueux. On en connaît vite le chemin ; on s'oublie volontiers des heures entières à converser avec des hommes qui, depuis leur jeunesse, vivent dans le contact de ce peuple étrange, se sont approprié sa langue, son genre de vie, ont étudié sa littérature, son art, fouillé ses volumineuses annales, possèdent le don si rare d'évoquer dans leurs causeries, en quelques touches d'un coloris saisissant, les événements et les êtres; qui, enfin, sous le costume chinois, ont gardé l'àme bien française, l'esprit alerte et, sans trop se payer d'illusions, convaincus dès longtemps qu'ils labourent une terre ingrate, n'ont rien perdu de leur ténacité de pionniers, de leur ardeur presque joyeuse, complètement heureux dans les difficultés de la tache librement acceptée.
Ceg Missions, qu'on aurait tort de considérer uniquement comme des foyers de propagande, au sens étroit du terme, car leur activité se manifeste sous des fermes très
diverses, se trouvent à une assez grande distance du quartier des légations,, en pleine ville tartare, fort éloignées les unes des autres et désignées d'après leurs positions aux quatre points cardinaux : Pei-Tang, Nan-Tang, Ibnr Tang, et SirTang (église du Nord, église du Sud, église de TKst et église de TOuest). Autour de ces chapeliâ sont groupés non seulement les logements des Pères, les séminaires, les noviciats, mais aussi les écoles, les oat*' vroirs, les ateliers où toute une jeunesse s'exerce à tri|p vailler le bois et le métal ; Timprimerie enGn dont iè pep* Honnel manie avec une égale dextérité le caractère chinois et la lettre latine. Près du Ton-Tang est Thôpital où les Sœurs, assistées du médecin de la légation, donnent leurs soins à la plus effrayante des clientèles. Cette humanité souffrante exhibe des ulcères et des phénomènes pathologiques, tels qu'on en voit rarement dans les cliniques européennes. L'établissemeut est le seul de ce genre à Péking, aussi est-il toujours rempli. Des foules l'assiègent. A certains jours, il y a devant la porte des centaines de malades guettant l'arrivée du docteur. Ceux qui ne peuvent trouver place dans les salles passent au dispensaire^ font panser leurs plaies, reçoivent un bol de riz et vont conter leur aubaine aux camarades. C'est, dans le voisinage de cette mission, la plus ancienne de toutes, b&tie il y a près de deux siècles par les jésuites portugais, un continuel va-et-vient de figures spectrales, une animation de cour des miracles, et mieux encore que l'édit impérial gravé en lettres d'or au fronton de l'église, cette armée de la misère la protège.
Le quartier général des Missions est le Pei-Tang, situé dans la ville jaune, non loin du palais. A l'entrée, deux pavillons ornés du dragon emblématique abritent des stèles de marbre où sont reproduites les ordonnances aux termes desquelles la France obtenait, il y a un peu plus
de cent ans, la concession d'un terrain dans la ville impériale. A la demande de la cour qui désirait agrandir le palais et les jardins de l'impératrice douairière, une nouvelle convention a été conclue, il y a quelques années, réglant la rétrocession de remplacement primitif en échange d'un autre terrain d'une superGcie plus étendue. L'église et ses dépendances ont été reconstruites aux frais de l'Empereur. Le fait est relaté en gros caractères sur un cartouche au-dessus du portail. Le Pei-Tang est la résidence du Vicaire apostolique et d'un homme dont le nom est familier, le souvenir cher à tous ceux qui, depuis un quart de siècle, ont passé par Péking, le R.P. Favier, vicaire général, procureur des Missions Lazaristes, aujourd'hui Mgr Favier, évéque coadjuteur de Péking et mandarin du premier degré, à bouton rouge.
A noter encore, à un kilomètre hors des murs, près de l'ancien cimetière français, au hameau de Cha-La-Ëul, la très intéressante école tenue par les Frères. Elle compte une centaine d'élèves qui, pour la plupart, écrivent et parlent couramment notre langue. Cet établissement jouit ici d'une considération marquée, attendu que quelquesuns des bambios qui y Grent leurs études se sont, par la suite, poussés fort agréablement dans le monde. L'un des plus récents titulaires de la Légation de Chine à Paris, le ministre Tsing, était un ancien élève de Cha-La-Eul.
Dans la petite colonie du quartier des légations, — laquelle comprend, outre le corps diplomatique, les agents européens des douanes impériales, l'état-major de sir Robert Hart, — on se voit beaucoup, on aime à voisiner. Les rivalités de nation font trêve pendant une heure ou deux, la fâcheuse politique est bannie, rien ne trouble la cordialité de ces réunions intimes. On se fait donc visite, sans tapage et sans apparat. On se réunit de cinq à sept, à l'heure du thé, on s'entretient de menues choses
qui, dans ce cercle étroit, acquièrent une importance capitale. On apprend que celui-ci a congédié son boy, que tel autre est allé chasser le faisan aux Collines, que le ménage X... a reçu de Shanghaï ses approvisionnements pour l'hiver, que Mme Y... a fait emplette d'une fourrure, que M. Z... a mis la main sur un bibelot rare. Cela a quelque chose du charme de la vie de province au bon vieux temps, une existence que nous ne connaissons plus guère depuis le développement des voies ferrées, de la télégraphie et des téléphones. Faut-il donc, pour la retrouver, venir si loin?
Péking, qui plus est, possède en ce moment une population flottante et polyglotte d'ingénieurs et d'hommes d^affaires accourus, aussitôt la paix conclue, pour faire leurs offres au gouvernement chinois et lui arracher des concessions diverses : mines, fournitures d'armes ou chemins de fer. La Chine les attend, la Chine les appelle. Elle ne peut manquer de s'ouvrir après cette rude secousse. « La Chine va s'ouvrir, n telle est, en effet, la nouvelle qui vole de bouche en bouche au lendemain de tout événement de nature à ébranler l'édiGce vermoulu du vieil empire. Elle a pris son essor après la guerre du Tonkin. La Chine allait s'ouvrir, la Chine s'ouvrait. Là Chine est demeurée close. Aujourd'hui enfin, à en croire les bruits qui courent, la prédiction va s'accomplir. 11 faut qu'une Chine soit ouverte ou fermée. C'est pour cette fois, la brèche est faite, on entrera. Et les intéressés arrivent à la file avec leurs plans, leurs devis. Autour de la table d'hôte, d'ordinaire moins encombrée, ils sont déjà une quinzaine. Oh! cette petite salle à manger de 1' a hôtel de Péking » , que d'ambitions elle abrite, que d'impatiences, que d'amertumes aussi! Toutes les puissances y sont représentées, les petites comme les grandes. La Suisse a ses hommes, ainsi que le Danemark, les Pays-
Bas et la Belgique : on attend un Norvégien. J'ai passé là quelques bons moments. Ces messieurs se dévorent des yeux. Bien entendu , ils commencent par se présenter comme de simples touristes.
Plusieurs ont amené leurs femmes. Ils ne parlent d'abord que d'un petit séjour, si peu que rien, le temps de voir la ville et les alentours, la Grande Muraille, les tombeaux des Mings. Puis les jours passent; en fait d'excursions, les nouveaux venus se bornent à faire la navette entre l'hôtel et leurs légations respectives d'où ils reviennent avec des airs navrés. Cela ne marche pas, décidément; il y a du tirage. On ne veut pas entendre parler du chemin de fer ni de la mine . Pas commodes à placer non plus, le canon à air comprimé, le fusil nouveau modèle, le ballon captif. IVos gens attendent, ne parlent plus du départ qu'incidemment, et déjà se résignent à passer l'hiver dans ces murs. De jour en jour les visages se font plus renfrognés, les voix plus aigres, et, l'avouerai-je? je me sens un peu décontenancé sous les regards scrutateurs de mes compagnons de table. Etre le seul à ne pas proposer son petit canon ou sa locomotive, le seul à ne rien demander , c'est très gênant. D'autant que nul n'en croit rien ; je lis nettement sur les figures des expressions interrogatives de ce genre : « Qu'estce que ce particulier-là? Un voyageur, un vrai? Allons donc, ce n'est pas naturel; il doit y avoir quelque chose là-dessous! " J'en éprouve quelque honte.
Parfois cependant une détente se produit. A l'approche d'un nouveau concurrent, les rivalités s'apaisent, les intérêts menacés se coalisent pour faire tête à l'ennemi. Il y eut, avant-hier, après le déjeuner, un instant de vive émotion. Un gentleman flanqué de deux boys et d'un nombre respectable de valises, venait d'entrer dans la cour, — un gentleman coiffé d'un fez. Alors ce fut un effarement.
une rumeur iodiguée. « L'a Turc à présent ! 11 ne manquait plus que cela. Si les Turcs s'en mêlent ! Pourquoi ce Turc? Que veut ce Turc?"
Informations prises, celui qui causait cet émoi, n'avait d'un Osmanli que la coiffure. L'étranger était un Américain, un banquier arrivant en droite ligne de Chicago, atin de constater de visu si la Chine était, oui ou non, ouverte et s'il y avait pour lui quelque chose à faire. Son enquête n'aura pas été longue. Au bout de vingt-quatre heures, après avoir déjeuné chez son ministre, parcouru la ville, acheté fort cher trois ou quatre potiches de nuances criardes, il a jugé qu'il perdait son temps. Il a plié bagage, rechaussé ses grandes bottes, remis son fez et s'en est allé. C'est un sage.