‹ Le tour d'AsieChapitre 7 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

AUTOLH DK PKKING. PÊKIXG A TABÏK.

Une semaine passée à explorer les environs, cinquante à soixante lieues, par d'affreux chemins, au petit trot de rinfatigable poney mongol.

Je me suis tout d'abord, comme bien on pense, dirigé vers la Grande Muraille. C'est l'excursion classique, obligatoire et, pour beaucoup, le but du voyage. Si vous n'avez pas contemplé cette clôture fameuse, vous n'avez rien vu. " Quand partez-vous pour la Grande-Muraille? Ne manquez pas d'aller à la Grande Muraille! ^^ Cc.^ phrases reviennent tous les jours dans les conversations avec l'insistance d'unleit'moiiv. J'ai donc visité la Grande- Muraille et, au retour, les tombeaux des empereurs de la dynastie des Mings .

Une pluie de quarante-huit heures a transformé la plaine en un lac de boue ; la première étape^ forcément très courte, n'en est pas moins des plus laborieuses. C'est presque à la nage que nous faisions, mon mafou et moi, à la nuit tombante, notre entrée dans le village de Tcha-Ho, ^iiué à une trentaine de kilomètres seulement de la capitale, dans la direction du nord, à peu près à mi-roule entre Péking et les montagnes.

Le lendemain, par bonheur, le ciel s^esf dégagé. Une brise très fraîche a balayé les nuées. Le terrain peu à pea s'élève et s'assèche ; bientôt la piste devient pierreuse, nos bétes bronchent sur les cailloux roulants ; le soleil est déjà haut lorsque nous traversons la petite ville fortiGée de Nankou, bâtie à l'entrée du déûlé qui mène en Mongolie. Nous y reviendrons passer la nuit. Ce n'est point trop d'une demi-journée pour atteindre le col, faire les cent pas sur la Grande-Muraille et redescendre. La distance, aller et retour est de 72 lis (environ 36 kilomètres).

Nankou n'a d'une place forte que les vestiges. Le mur d'enceinte est crevé en maint endroit; les tours de guet plantées à droite et à gauche sur les rochers qui dominent la ville sont dans un état lamentable. Néanmoins, malgré les ruines pantelantes et les monceaux de décombres qui l'attristent, le site très âpre n'est pas sans grandeur. Le contraste est d'une soudaineté saisissante entre le monotone horizon, les lointains perdus de la plaine pékinoise et ces escarpements de roches brûlées. L'unique rue de Nankou est pavée de blocs énormes, disjoints, polis et rendus glissants comme la glace par le passage d'innombrables générations d'hommes et de bêtes. Les chevaux ont peine à s'y maintenir en équilibre, n'avancent qu'à pas comptes. Cette rue informe, ce couloir d'avalanche que bordent des masures en pierres sèches, c'est la route de Mongolie, la grande voie commerciale du Nord. Là se croisent en ûles interminables, les convois de chameaux, de chevaux et de mulets, les caravaniers pauvres poussant devant eux leurs bourriques et portant eux-mêmes un lourd fardeau. Là circulent d'un bout de l'année à l'autre, jour et nuit, les chargements déballes de laine et de pelleteries mongoles descendant vers Péking, de thés en brique expédiés de Tien-Tsin à destination de Kiakhta, sur la frontière sibérienne.

Inoubliables, ces trains de chameaux à deux bosses, à Tallure lente et cadencée, qui sillonnent toutes les routes. Partout on les retrouve; ils encombrent les rues dePéking, ils déroulent leurs capricieux festons dans les campagnes, à Tinûni, mettant une broderie mouvante et sombre aux reliefs des coteaux pelés, sur l'étendue fauve des plaines. Elles vont, les patientes bêtes, de taille plus élevée que le dromadaire saharien, elles vont par fractions de cinq ou six, une corde passée dans les naseaux, cheminant ainsi à la queue-leu-leu, toujours du même pas, sans que le sol résonne sous la foulée de leurs pieds mous. Aux heures crépusculaires, rien ne les révèle, si ce n*est le glas funèbre de la lourde campène suspendue au cou de l'animal qui marche en serre-flle. Si le tintement cesse, le conducteur est averti qu'une rupture vient de se produire dans le convoi, et Ton fait halte. A cela près, les grandes silhouettes se meuvent silencieuses, immatérielles, croirait-on, paraissant à peine effleurer la terre. La caravane approche, elle passe, elle est passée — comme une apparition de rêve.

Au sortir de Nankou, la route, de plus en plus montueuse, s'engage dans la gorge, tantôt à flanc de coteau, tantôt confondue avec le lit d'un torrent desséché. Ce paysage est la désolation même et rappelle les baiTancos de la Cordillère des Andes. Au bout d'une heure et demie, nous dépassons une autre petite place forte , Tchu-Yung- Kouan, également dévastée, mais où se dresse intact, parmi les débris, un morceau d'architecture remarquable, un arc de triomphe à voûte pentagonale dont les parois sont décorées de bas-reliefs et d'inscriptions en caractères chinois, mongols, thibétains et sanscrits. Puis, de nouveau, c'est le chaos, la montagne aux pentes érodées, crevassées, où pointent çà et là quelques touffes d'herbe grise. Vers midi enfin nous sommes sur le col au pied do la

Grande-Muraille, devant la porte de Pa-Ta-Lin. Le pas^ sage est aujourd'hui ouvert à tout venant. A-t-il jamais été gardé? La herse a disparu, les embrasures sont vides. Deux petits canons de fonte gisant en plusieurs morceaux dans l'herbe, sur la gauche du chemin, c'était là sans doute tout l'appareil de défense. Peut-être même n'ont-ils pas été mis en place.

De la plate-forme le regard embrasse un horizon très étendu. D'une part, un moutonnement de collines rousses dont les ondulations vont s'abaissant vers l'est jusqu'à la plaine de Péking, qui se déploie pareille à une mer sous le frisson des ondes lumineuses, avec la capitale figurée par une tache sombre, aux contours indécis, une petite ile là-bas, très loin. De l'autre côté, c'est la Mongolie ; la ligne des montagnes s'infléchit vers le nord-est : en face de nous, s'élargit la plaine, l'immense plateau qui s'étend, à travers les steppes de Gobi, vers Ourga, Kiakta, jusqu'à la Transbaïkalie. Bien que l'altitude du col soit de 300 mètres à peine, le froid est très vif même en plein midi. La pluie de ces jours derniers s'est changée en neige à ces hauteurs, toutes les crêtes sont poudrées. Sur ces cimes blanches, à perte de vue, la ligne brisée de la Muraille avec ses créneaux et ses tours carrées érigées de distance en distance se détache en vigueur, rampe, se tord, escalade les sommets, glisse dans les profondeurs pour reparaître au lointain, menue comme un fil.

La plate-forme a environ six mètres de large; le rempart est élevé d'une dizaine de mètres et, à peu de choses près, en aussi bon état qu'à l'époque oii il fut construit, sous l'empereur Tchi Wang Ti, il y a plus de deux mille ans, pour arrêter les hordes mongoles. Les Mongols ont passé tout de même, et après eux bien d'autres. La Grande- Muraille n'a jamais été et ne pouvait pas être une défense

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