‹ Le tour d'AsieChapitre 8 sur 39 · I.A CHINE nr NOK · texte numérisé non relu

I.A CHINE nr NOK

sérieuse. Elle n'a m^tne à première vue, quoi que ce soit d'imposant. Il faut un elTort de léllexioD pour peiceBoir i'ênormité de ecUe entreprise folle. Ce n'est qu'un mur, êcîdeinnient, un mur ni plus haut ni plus lar,ije que benU' coup d'autres. Mais lorsqu'on songe qu'il s'étend depuis le golfe de Petchili jusqu'au fond dn Kan-Sou, sur une longueur de près de 4,000 kilomètres, — le dixième du méridien terrestre — qu'il traverse des déserts, des régions tourmentées, tour à tour perdu dans les abîmes cl ([rimpanl sur des escarpements en apparence inaccessibles; quand on rélléchit que chacune de ses briques pesant près de uÎDgl kilogrammes a dû élre amenée à dos de coolie, on est pris d'une sorte de vertige devant celle œuvre, lu plus vaine peut-être, mais la plus colossale qui soit sortie des mains des hommes.

Les sépultures des Mings sont situées à une vingtaine de kilomètres au nord-esl de Mankou et disposées en amphithéâtre au pied des collines. Les tombeaux, au nombre rie treize, ne gagnent point h élre vus de près. J'ai ïisité le plus vaste de ces édifices, la dernière demeure — naguère le palais d'été — de l'empereur Vung-Lo qui ■ y tint sa cour en lill. A distance, l'endroit est charmant : des pavillons, des kiosques couverts en tuile jaune, des charpentes laquées de rouge, des terrasses plantées de pins et de sycomores; un grand silence, aucune tristesse. mais seulement une pais souveraine, le recueillement dans la lumière. L'enceinte franchie, c'est la ruine, l'abandon, le gâchis. L'herbe folle envahit les cours et les portiques, la broussaille croit aux interstices des salles, les perrons fléchissent, les rampes s'éuiiettent, les toitures affaissées laissent passer le vent et la pluie. Une lèpre verdàtre a rongé les fresques, les laques s'écaillent; des mousses pendent en longues grappes au plafond de la salle d'honneur. Autour des colonnes, des superbes colonnes

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en bois de teck de quarante pieds de haut, arbres géants apportés jadis, Dieu sait par quels moyens, des forêts de Siam ou de Birmanie, des milliers de chauves-souris s'ébattent, maculant de leurs flentes la tablette funéraire du « Très parfait ancêtre et empereur Yung Lo « . C'est, pire que la déchéance, Toubli profond des dynasties tombées.

Une magniGque route dallée conduisait à ces nécropoles. On peut encore la suivre pendant un quart de lieue, après quoi tout vestige de chemin disparait , les pierres ellesmêmes ont été pulvérisées ou bien enlevées par la dynastie présente, pour servir à des constructions nouvelles. Du grand pont jeté sur le torrent, deux arches sur dix sont encore debout. Dans ce désastre, il ne reste d'intact que la longue avenue où des figures de granit font la haie ; courtisans, guerriers, dragons rampants ou dressés, chevaux, éléphants et chameaux plus grands que nature, monolithes stupéfiants transportés Là on ne sait d'où ni comment; puis, à un quart de lieue de la petite ville de Tchung-Ping-Cho, le Païlou, l'arc triomphal à cinq portes, une merveille de marbre immaculé qui, à l'issue d'un ravin, près d'un bouquet de saules, profilant ses blancheurs sur le feuillage d'un vert cendré et sur l'azur profond du ciel, m'a rappelé certains coins exquis de banlieue atiiénienne.

Les campagnes de l'Attique, le ciel de Grèce, cette lumière incomparable qui dore les vieilles pierres, fait la splendeur des ruines, tout cela, si étrange que le rapprochement paraisse, m'est revenu bien des fois à la mémoire dans mes longues promenades d'automne, autour de Péking,sur laroute duPaLiis d'Eté, et surtout dans ce pli des collines où est blotti Pi-Youn-Sé (le temple du Nuage bleu). Un véritable bijou, ce petit temple de marbre, édifié au dix-septième siècle par des artistes venus de l'Inde.

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De la terrasse où le Bouddha rêve, on aperçoit à ses pieds, dans les arbres, le monastère, — un monastère presque propre, ce qui, en Chine, tient du miracle, — les maisonnettes du village étagées en gradins au milieu des jardins et des vignes, puis, au fond du vallon, l'ancien parc de chasse où les empereurs n'ont pas chasse depuis des siècles, où les cerfs et les daims quittent sans peur l'ombre des futaies, viennent errer autour des kiosques vides, folâtrent sur les marches du palais abandonné. Un peu plus loin, dans la plaine, les bâtiments du Palais d'Eté, récemment restaurés pour l'impératrice douairière, montrent les ors de leurs toitures par-dessus l'enceinte, au milieu des bois et des eaux vives. Au fond de l'horizon, les grandes poussières qui montent de Péking, enveloppent la ville d'une gloire.

Aperçu le cortège impérial et Sa Majesté elle-même qui revenait de faire sa visite hebdomadaire à la vieille impératrice installée, pour quelques jours encore, au Palais d'Été.

Quand l'empereur sort, et cela lui arrive plus qu'on ne (Toit, son itinéraire a été fixé longtemps à l'avance et les gens domiciliés sur le parcours sont prévenus d'avou- à rester chez eux, portes et devantures closes, tel jour, à telle heure. La rue doit être vide. On l'a, bien entendu, remise à neuf pour la circonstance ; elle est nettoyée, nivelée et recouverte d'une fine couche de sable jaune — la couleur impériale. Un système de barrières, de cordes, ainsi que des avis imprimés sur des banderoles déployées de distance en distance, interdisent au public l'accès de la chaussée. Il doit se contenter des bas côtés. Quand le cortège approche, des hérauts d'armes accourent au triple galop, criant à la foule de faire place nette. Alors, c'est un sauve-qui-peut général. Les attelages embourbés font un suprême effort et s'esquivent. Les boutiques se ferment

coin nie par enchantement. A l'entrée des rues latérales ainsi qu'aux angles des carrefours, des draperies noires sont tendues afin d'empêcher que la foule massée dans les coulisses ne voie Tempereur, ou que l'empereur ne voie les badauds. Mais la mesure n'est pas très efficace. On voit fort bien, et nul ne se gêne pour regarder par les déchirures.

Je revenais du Pei-Tang cet après-midi quand j'ai failli cire renversé par une bande de cavaliers qui arrivaient au train de charge en criant que la tête du cortège franchissait la porte de Fou-Tseng-Min. Je n'eus que le temps de me faufiler dans une cour. Mais, comme, au milieu de cette cour, il y avait naturellement un tas d'ordures, il m'a suffi de faire grimper mon cheval sur cette éminence pour apercevoir, par-dessus le portail refermé, la plus grande parlie de la rue. Ce que j'ai vu passer ressemble fort aux défilés de noces et d'enterrements, avec cette seule différence que la friperie est un peu moins sale, l'allure plus accélérée : des cavaliers à longues tuniques, des hallobardiers dont la pique est ornée d'une crinière, des oriflammes, des étendards, puis, à la place du catafalque, une chaise à quatre porteurs, une toute petite chaise drapée de satin jaune broché or et, derrière les glaces claires, le proGl de S. M. Kouangsu, Fils du Ciel, un visage d'enfant, immobile, le regard perdu, pareil à une figure de cire. Ensuite venaient encore des soldats, des eunuques escortant les chariots des princesses, des chariots comme en ont les premiers venus, mais recouverts de soie et rechampis aux couleurs impériales. Une vision d'un autre monde, cette procession qui se hâtait dans l'avenue immense et solitaire, devant les maisons cadenassées, barricadées, voilées d'étoffes noires, ce silencieux cortège , ce fantôme d'empereur traversant une cité morte !

Ce soir, grand diner à la légation de France. Au nombre des convives se trouvaient Li Hung Chang et la plupart des membres du Tsong-li-Yamen. Le fait a été remarqué, ces hauts personnages, Li Hung Chang en particulier, n'ayant point coutume de dîner en ville et s'excusant d'ordinaire sous des prétextes plus ou moins heureux. Dans ce milieu spécial, où le plus peth détail a sa valeur, on voit là une marque de déférence très courtoise, une preuve manifeste de bon vouloir et d'amitié, le résultat d'une politique heureuse qui vaut actuellement au représentant de la France une influence prépondérante dans les conseils de l'empire. Cette influence était déjà affirmée, après les derniers troubles du Sé-Tchouén, par les satisfactions complètes, décisives, obtenues en quelques jours, bien avant que l'Angleterre se fut décidée à faire une démonstration comminatoire sur le Yang-Tzé, trois mois avant que les commissaires américains fussent arrivés à Tchéng-Tou. Elle s'est, plus récemment, traduite par l'intervention directe de la cour de Péking auprès des autorités du Kouang-Tong et du Kouang-Si, au sujet de la piraterie chinoise sur la frontière du Tonkin, et par la délivrance de la famille Lyaudet, mise en liberté sans rançon. Toujours est-il que le Tsong-li-Yamen s'humanise et que Li Hung Chang est venu dîner.

Dépouillé de sa vice-royauté après les désastres de la guerre sino-japonaise, privé de la jaquette jaune et de la plume de paon, Li Hung Chang commence à regagner les bonnes grâces du maître. Le voici min'stre d'Etat, remis

en possession de tous ses insignes. Dernièrement, après une audience de Tcmpcreur, il a reconquis sa plume et remporté sa veste, ce qui est considéré ici comme un triomphe.

La physionomie de l'ancien vice-roi est bien connue : le portrait, tiré à des milliers d'exemplaires, a été reproduit dans la plupart des journaux illustrés, (ihacun peut se représenter cet homme de taille élevée, de carrure puissante, la tète énergique et fine tout ensemble. Ce que l'image ne rend pas, c'est le geste tour à tour caressant et dominateur; ce sont les yeux, d'une mobilité extrême, de très bons yeux qui, à Toccasion, risquent un regard aigu par- dessus les besicles. Le personnage n'est point banal, certes, quoiqu'au total il donne l'impression moins cï'unc grande figure que d'une haute fortune, (^e remueur d'affaires, dont les capitaux sont évalués au bas mot, ù (jnalrc-vingts ou cent millions de (a<*ls (de trois cent à quatre cent millions de francs), est évidemnjen( quelqu'un de très bien doué, surtout si, ce donl je doulc, il a réussi à amasser ladite épargne sapètjnc par sapècjue sur sa solde plutôt modeste. Les plus hautes charges sont fort mal payées en Chine : quelque chose comuje de \ingt à vingt-cinq niille francs par au, au maximum. Si les fonctionnaires chinois n'avaient, pour pr()S|)érer, que leurs a|)pointements fixes, ils seraient fort à plaindre. Ils ne se plaignent point.

Li liung Chang était accompagné de son lils Li, qu'il ne ïi\[\{ pas «onfondre av«M' son lils adoptif, (jui ])o*rte le même nom et que les ?]uiopccns appellent, je ne sais pourquoi. Lord Li. Celui-ci tigurait, pendant les pourparlers relatifs au traité de Simonoseki, à coté de son père comme deuxième plénipotentiaire. Quant au jeune Li, c'est un garçon de vingt ans, fort bien tourné, mis à la dernière mode pékinoise, qui parle couramment l'anglais et

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affecte volontiers les allures américaines. Il est d'humeur joviale et communicative. Son rêve, m'a-t-il dit, est d'aller en Europe, surtout à Paris. Je m'imagine qu'il y obtiendra quelques succès et que ses frais de séjour entameront fortement les économies paternelles.

Le père et le fils ne se sont retirés qu'après onze heures. Li Hung Chang eût même désiré rester davantage, mais il devait se trouver au palais dès six heures pour « manger les viandes du sacrifice '^ . Ceci demande explication. Demain, suivant le calendrier chinois, commence l'hiver, et les rites veulent que l'empereur emploie toute cette nuit à de pieux exercices dont voici l'ordre et la marche : Il se retire d'abord dans ce qu'on nomme « le pavillon du Jeu lie '' , où il consulte longuement les tablettes de ses ancotres. De là il passe dans un autre édifice, qui contient le portrait de son père, afin de méditer devant la sainte image. delà fait, le monarque se rend„ entre cinq et six heures du matin, dans un troisième sanctuaire , où il offre un sacrifice aux mânes des aïeux. Après la cérémonie, les« viandes î' , c'est-à-dire les offrandes comestibles de toute nature, sont distribuées aux grands dignitaires de l'empire, lui nombre desquels est Li Hung (Ihang. Voilà pourquoi, rentré dans son yamen, vers minuit, il devra se trouver sur pied et en tenue de cour avant l'aube pour manger le beefsteak des ancêtres.

Ici, comme à la cour d'Annam, la coutume est de s'occuper des affaires d'Etat à l'heure où les honnêtes gens reposent dans leurs lits. Confucius ayant écrit que le souverain devait veiller nuit et jour sur son peuple, le précepte est suivi à la lettre. L'empereur se lève donc à minuit. Peu après, arrivent les ministres : quelques-uns, qui demeurent fort loin, sont en route depuis plus d'une heure. Aussitôt la séance est ouverte. Seul, l'oncle de l'empereur, le prince Kong, âgé de quatre-vingts ans et Li Hung Chang

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qui court sur ses soixauie-quinjEe, sont, par faveur spéciale, autorisés à faire la grasse matinée. Us paraissent seuleineut eutre cinq et six heures.

Tout ici u'est qu'invraisemblance; c'est la \ie â rebours. Ou vient de célébrer le soixantième anniversaire de J'jfijpératrice douairière. Ces réjouissances devaient avoir lieu Tan passé, uiais il a fallu les ajourner jusqu^à lu (ju de la <^uerre. Elles ont débuté par une revue de 30,<KK) hommes (:^>,()00 sur le papier, 3,000 sur le (crraiiij : neuf régiments d'archers et un de tirailleurs armés de fusils à mèche. La revue Onie, les fnsilîers ont déposé leurs armes dans... les monts-de-piété, jusqu^aux procliaines manœuvres. Quant aux cavaliers, qui, depuis longtifuips, avaient réalisé leurs montures, ils s^étaient procuré des chevaux de louage à raison de 3 tia-os ( envirou uu franc cinquante) par tête.

Mais on s'est surtout réjoui en famille, au Palais, pendant trois jours. Les fêles n'eurent d'autres témoins que jrs jirinces et prifHUîsscs et les jjrands dignitaires. Au pro- «{rainnu; figurait une représentation théâtrale qui a dure ii\\iv{ii\)\o\\i trente-six heures; c'est beaucoup, même pour h* phis rohn.s((; amateur de théâtre. Mais impossible de s'estpiiver. Quitter le Palais avant la fin des fêtes, c'était la disgrâce; on entêté signalé conmie un mauvais esprit nlleclanl de ne point prendre plaisir aux divertissements oITerIs par Sa Majesté, dépendant, nie dircz-vous, il faut bien vivre! Sans doute. Aussi des buffets abondamment pourvus contenaient-ils de (|uoi restaurer les estomacs creusés par les émolions du spectacle. Seulement, pour y prendre place il fallait, au préalable, verser entre les nuûus du grand-maître i\(}\> cérémonies une somme assez rondelette, calculée d'après le rang et la fortune de l'invité. \u début, on s'est serré le ventre, mais la faim fait sortir le loup du bois et la mouuaie des escarcelles. Force fut de

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s'exécuter. Li Hung Ghang, pour sa part, en a été de 20,000 taëls. Quatre-vingt mille francs! C'est payer cher un sandwich. Le fait, bien entendu, ne m*a point été rapporté par lui, mais par une personne que son emploi au Palais met à même de connaître exactement ce qui s'y passe. De vous à moi, celui qui me contait Thistoire est un eunuque, je ne vois pas pourquoi j'en ferais mystère; il y a des centaines d'eunuques dans la demeure impériale et l'individu coupable de cette indiscrétion a toute chance de n'être jamais inquiété. Comme je m'exclamais à son récit : u Ce n'est pas possible ! Vous plaisantez ! La chose serait vite découverte; qu'en penseraient l'empereur, l'impératrice douairière?. . . »

— L'impératrice? Mais la recette est pour elle. Je veux dire qu'elle et le grand-maître partagent.

— Oh ! alors ! . . .

Puisque nous parlons des eunuques, il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'ils occupent à la cour une place considérable et à la ville sont fort considérés. Eux seuls composent la domesticité haute et basse ; eux seuls pénètrent dans les appartements privés. Ils sont craints et très enviés. La position a ses ennuis, mais est lucrative. On ne saurait tout avoir. D'ordinaire, on les recrute enfants. Il en est pourtant à qui la vocation est venue sur le tard. Dernièrement, une Chinoise chrétienne se présentait chez un missionnaire et lui demandait de vouloir bien l'aider à faire entendre raison à son (ils, depuis longtemps en âge de prendre femme, qu'elle eût bien voulu marier, mais qui s'obstinait à rester garçon. Le Père éconduisit la bonne dame en lui répliquant que ces choses-là ne le regardaient point, qu'au surplus elle eût à réfléchir qu'il n'est pas facile de décider les gens à convoler contre leur gré. Elle se retira. Mais, il y a trois jours, elle revenait, consternée. C'est en vain qu'elle avait parlé à son flls. Celui-

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ci ne voulait rien entendre et, presse d'expliquer son're* fus, avait fini par dire qu'on lui promettait je ne sais quel poste au Palais et qu'il voulait être en état de Fobtenir : o Malheureux! tu ne feras pas cela! — « C'est fait! » Et le pire, ajoutait-elle, c'est que l'imbécile n'a rien obtenu 'dii tout. La place avait été donnée à un autre candidat. Il;eA était pour ses peines. Maintenant, il pouvait attendis lonjitemps, toujours pout-otre. C'est à dégoûter d*étï«-eH^ nuque! ' ' •

u Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » Ainsi rnisonnenl quelques gourmands. S'il fallait juger un peuple sur sa cuisine, les Chinois seraient une nation bien ronîarqual)le. J'ai été invité avant-hier, par un aimable inlerprcte de la légation de Russie, M. Kolésof, à déjeuner dans le rcslanranl le plus renommé de Péking. Ce temple (le la bonne chère se cache au fond du plus sordide quartier de la ville chinoise, dans une ruelle abominable. Mais si les abords sont vilains, rédilîcc n'est point mal; un peu vermoulu, voilà tout : on y pénètre par la cuisine. Ici, encore une fois, tout est au rebours de chez nous. La cuisine est immense, une de ces cuisines comme en montrent les toiles des vieux maîtres (lamands : la pièce est ce qu'elle doit être, remplie d'un beau désordre, mais non malpropre. Une vingtaine de marmitons, le torse nu, s'agitent autour des fourneaux, d'où montent d'agréables effluves. Ensuite, s'ouvre une petite cour aux dalles moussues, avec une rocaille au centre et, tout autour, une série de pavillons à deux étages dont les galeries et les frises de

bois délicatement ajourées amusent le regard, bien que les peintures en soient depuis longtemps effacées, bien que, de la toiture dégradée, pendent en lourdes draperies les lichens et les mousses.

Mais le contenant importe peu. Parlons du contenu. Nous étions six convives. Les plats de résistance apportés en une seule fois et maintenus à une température convenable dans des récipients d'étain remplis d'eau bouillante, les plats , dis-je, .eussent suffi à rassasier soixante personnes de robuste appétit. J'évalue à vingt-cinq le chiffre des mets et entremets, non compris le dessert. Au reste, je ne puis mieux faire que de reproduire le menu. Ce document vous donnera une idée de ce qu'est un repas de haut goût dans la capitale du Céleste-Empire. Le voici tel qu'il m'a été fidèlement traduit. J'en respecte la disposition, tant soit peu anormale pour nous; mais les Chinois, nous l'avons déjà dit, ne font rien comme tout le monde. Nous ôtons notre chapeau et, chez eux, se découvrir pour saluer est une grave impolitesse; leurs livres commencent où les nôtres finissent, sur leurs menus le dessert passe avant le potage. C'est dans l'ordre.

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