LE PAYS DE GAVOT
— Ouè, momiï, a répliqué la jeune fille. — Oui, monsieur.
Aussitôt elle a jeté un fagot dans 1 atre de la vaste cheminée, et a pendu à la crémaillère une marmite aussi large qu'un tonneau; ce culinaire récipient était rempli d'eau et de châtaignes.
Les châtaignes bouillies, — ou brisohns, pour employer le terme local, — sont l'ordinaire mets de ces campagnards.
Nous avons arrosé ce frugal repas d'un petit vin blanc des plus anodins.
De la ferme, une large avenue de châtaigniers énormes aboutit à une blanche maisonnette, toute neuve et toute simple, que le père de Marie a fait construire et qu'il loue en totalité ou en partie aux étrangers qui viennent passer l'été dans ce pays et n'aiment pas le séjour d'un bourg ou d'un hôtel.
L'année dernière Diday, le peintre genevois, l'habita une grande partie de la belle saison avec quelques élèves : ces messieurs mangeaient chez le métayer, et aux heures des repas celui-ci embouchait une trompe aux sons rauques, — de celles qui servent, dans la montagne, à réunir les troupeaux épars. — A cet appel pastoral on quittait la brosse pour la fourchette, on allait se mettre à table, et Marie montrait ses talents de ménagère, ainsi que ses beaux bras potelés presque
432 LE PAYS DE liAYOT.
toujours nus, — beaucoup plus appétissants encore que les brisolons fumants et savoureux.
Les filles des Alpes de Savoie sout de fraîches et massives vachères, — rien de plus. — Celles des Alpes de Suisse, avec leurs courts jupons garnis de velours, leurs bas écarlates, leurs petits chapeaux coquets, de paille line ou de dentelle noire, leurs cheveux tressés, leurs bouquets de Heurs naturelles à la ceinture, leurs corsages étroits aux galons d'or, sont des bergères d'opéracomique, des bergères de trumeaux comme les aimaient et les peignaient chez nous Florian, et chez les Helvéliens C.essner.
Sur le penchant des monts, le promeneur rencontre ça et là de petites huttes de bois, rustiques laboratoires où le fruit du merisier distillé produit un kirch d une qualité excellente et très appréciée.
AvanLde quitter Evian j'ai voulu aller voir les bains et leur cercle; on n'y rencontre en ce moment que deux ou trois baigneurs valétudinaires, car la saison des eaux est passée ou du moins fort avancée.
Les ingambes, les touristes, les hommes de loisir et de plaisir se sont envolés avec les hirondelles. Au-dessus de l'établissement et de son hôtel, s'élève en talus un parterre embaumé, d'où la vue plane sans obstacle sur le bourg et le lac : toutes les plus exquises senteurs s'exhalent de cette promenade très fréquentée des étrangers.
Jttetllerte. — damMMngolpl).
S;ihiHiiiiKol|ih valab), ♦ OOt.
Le moment approche où je vais être obligé, pour rentrer dans le canton de Vand et terminer mon tour, de quitter cette merveilleuse route du Simplon ouverte par le génie de Napoléon. Belle entreprise qui, à mes yeux fascinés par la poésie, n'a qu'un tort : celui d'avoir détruit, presque en entier, ces rochers de Meillerie qui s'avançaient jusque dans le lac, et y trempaient leur base où les blanches mouettes venaient nicher, s'accoster gracieusement, pour employer la charmante expression de Victor Hugo.
Oh ! oui, cette route est de celles dont on ne s'ennuie point; eût-elle cent lieues, on la trouverait trop courte.
Je la suis à petits |kis pour prolonger le plus possible
434 MEILLERIE. — s\INT-»;i\i;oiJ»ll.
mon ravissement, mais j'atteindrai demain l'entrée de la vallée dn Rhône, dans laquelle elle s'enfonce et doni je ne verrai que les confins.
Si doucement qu'on aille on avance, et Ton finit toujours par arriver.
Au delà des villages de pécheurs de la Grande et de la Petite-Rive, et avant celui de la Tour-Ronde, j'ai remarqué, en fait de vieilles constructions, deux choses : l une grande et orgueilleuse, l'autre petite et humhle : le château de Rlonay et un oratoire dont j'ignore le nom.
Le premier est situé à droite de la roule, au bord de la montagne; le second est à gauche de cette même route, au bord du lac. Le manoir, à l'époque de sa splendeur, était l'héritage d'une famille de chevalerie qui se divisa en deux branches plus tard, et forme aujourd'hui deux maisons bien distinctes, séparées par la différence de religion, de nationalité, de convictions politiques et par le Léman; — elles n'ont conservé de commun que le nom; leurs arbres généalogiques proviennent de rameaux enlevés à un même tronc, qui sont devenus troncs eux-mêmes.
Du reste, nul rapport maintenant entre ces deux familles lout-à-fait étrangères l'une à l'autre et qui, je crois, n'avouent pas cette communauté d'origine.
Il va sur la rive gauche, en Savoie, un manoir de
MEILLER1E. — SAIIST-GINCOLIMI. 435
Blonay, — celui qui m'occupe, — et des Bloiury catholiques, monarchiques, sujets de Charles-Albert; il y a sur la rive droite, en Suisse, lout en lace, un autre château de Blonay, et des Blonay prolestants, républicains, citoyens vaudois — et barons malgré tout cela.
Keste à savoir lequel de ces châteaux s'éleva le premier... je l'ignore, mais je suis porté à penser que ce fut <elui du canton de Vaud : — j'y ferai une ascension dans quelques jours.
Suivant toute probabilité les Blonay catholiques quiltèrent ce vaste et imposant manoir, passèrent le lac, s'établirent en Savoie et reçurent du souverain, — comme dédommagement de ce qu'ils avaient abandonné par conviction, — une terre où s'éleva un nouveau fief qui prit le nom de l'ancien, mais qui n'a pas à beaucoup près l'importance de celui-ci.
Un M. de Blonay, mort depuis peu, était ambassadeur de S. M. Sarde près la Confédération; il résidait à Lausanne.
Encore un château lézardé, délaissé, abandonné à des tenanciers.
Quant à l'oratoire, il n'appartient plus au culte, la porte est sans battant et les fenêtres n'ont pas de vitraux, pas même de vitres. Un bàlon chargé de filets traverse son enceinte exiguë et s'appuie sur une pierre brute qui supportai! l'autel.
■i'Mi MEILLERIE. — SA1XT-GIMMLPH.
A l'extérieur et à l'intérieur il y a des vestiges île fresques représentant «les évèques et des saints.
Cet abandon d'une chapelle est, en Savoie, un fait très rare dont il faut s'étonner.
Les pêcheurs et les bateliers avaient, j'imagine, élevé l'oratoire à Notre-Dame de Bon-Secours.
A Meillerie, plus de ces monticules de châtaigniers qui d'Evian s'élèvent par gradins jusqu'aux cimes supérieures; de hautes murailles grises et jaunâtres formées par des rochers calcaires que l'on mine sans relâche, que I on éloigne peu à peu, arrêtent le regard.
Au faite de ces carrières en grande exploitation, tantôt à pic, tantôt surplombantes, on voit une couche épaisse de terre végétale et des taillis à demi déracinés et comme suspendus au bord de l'abîme qui les menace d une chute prochaine.
L'activité industrielle a modilié le caractère de ce l«ysage : les échafaudages, les cordes, le bruit du pic et du marteau, les explosions de la poudre, l'éboulement violent des quartiers de rochers, la fumée des fours où la pierre se calcine et devient chaux, les barques qui lourdement chargées de moellons effleurent la rive et se dirigent vers Genève n'ont rien de la poésie qui parfume quelques pages de» la Nouvelle Héloite.
Tout a bien changé ici depuis Jean-Jacques!
MEILLERIE. — SAINTHJHWOLPH. 437
Meillerie est une petite colonie de chaufourniers cl «le mineurs, — rien de plus.
Une faible distance me sépare de l'extrémité du Léman, je suis le territoire de la Confédération, dans le canton du Valais, à Saint-Gingolph.
Ce bourg limitrophe, partagé en deux parties inégales par le torrent de la Morge qui coule à grand vacarme dans un lit rocheux, est à la base des groupes gigan- ' tesques du Mont-Blanchard, de celui des Cornettes, et sous les pics de la Dent d'Oche.
Prodigieux entassement de montagnes qui, de leurs masses abruptes, sauvages, anguleuses, écrasent la pensée!... Au sommet d'un rideau sombre de forêts de hêtres et d'aliziers, s'élève une couronne de pics déchirés, perdus dans les nuages; une gorge alïreusement belle en descend avec la Morge qui, avant de s'engloutir dans le lac, fait mouvoir les artilices d'une papeterie, d'un martinet et de quelques usines.
La sourde rumeur des forges, les épaisses vapeurs mêlées d'étincelles, le noir accoutrement des ouvriers contrastent avec la douce sérénité des eaux, et s'harmonisent avec les renfrognées et sévères perspectives «le la montagne.
Tout ce qui se trouve sur la rive gauche du torrent
438 MEILLERIK. — SAINT-OIMÏOLPH.
appartient à la Savoie, l'autre bord est Bas-Valaisan.
Un pont de pierre joint les deux quartiers de ce village mixte, dont les biens communaux sont régis et administrés par le même conseil.
La meilleure auberge, — ancien château de la famille de Rivaz, — domine la partie suisse, qui a plus d'importance que la partie sarde; — j'y suis venu loger et j'y ai trouvé à table d'hote un certain original loquace, aux trois quarts fou, ivrogne entièrement, qui, pour se désennuyer, se fait volontiers le cicérone des étrangers, leur raconte la dernière révolution du Valais à laquelle il dit avoir coopéré, et se donne pour l'ami de M. le marquis de (Justine, établi ici depuis plusieurs mois, et qui a écrit des lettres sur l étal de la contrée. — Cet auteur vient d'aller passer quelques jours à Vévey.
Ledit original m'a conduit à une grotte curieuse, cachée par un bouquet d'arbres, pratiquée dans une paroi de roc que le lac bat de ses vagues diaphanes, on y descend par une sorte d'escalier scabreux, et au risque de se rompre le cou, pour récolter d'humides slalaetites.
Mon homme croit que la grotte de Vivier est celle que Jean-Jacques place à Meillerie.
Cette rectilication géographique n'a pour moi aucune importance.
I n peu plus loin, en tinml vers le Boveret, la route
MEiiXEHiE. — &%i.vm;im;olph. 439
rase une roche moussu»' qui répand une pluie «le larmes; eela s'appelle les Mille Fontaines.
Du Hovcrot 'imhoiirhuri- du llliôueï.
Les Valaisans sont dignes de vivre sous le sceptre «les monarques de Turin, et j'ai compris qu'on ait l'ail courir le bruit de l'incorporation de leur pays aux filais . Sardes en lisant ceci dans une feuille locale :
SÉANCE DU <iR A NU-CONSEIL.
l>iscnssion du projet de révision de la Constitution.
« M. lossen ne trouve pas suflisants ces mois : Au nom du Tout-Puissant, placés en tète de la Constitution, et propose d'y ajouter : Et sous la protection de la Sainte- Vierge, mhe du Verbe-Incarné.
« Adopté...
« Art. 2. La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l'État, elle seule y a un culte, la loi lui assure son appui...
« Art. 3. Les droits du rlergé séculier et régulier sont maintenus et garantis...
« Art. 4. L'État supporte les frais de l'instruction publique dans les collèges de Sion, Saint-Maurice el Brigue; l'enseignement n'en peut être confie qu'à des personnes vouées à l'état ecclésiastique »
440 MBILLKRIE. — SAIST-UIMSOLPH.
Celte révision, acte effronté de réaction jésuitique rt anti-libérale, est l'œuvre <lu Haut-Valais victorieux.
Je suis à l'entrée du Valais ou Vallée du Hhône, ancien département du Simplon, dans une plaine de sables et de bois d'aulnes si épais, si pressés, si embrouillés, si touffus, qu'un guide me sera nécessaire pour me tirer de ce dédale et gagner Noville, premier village vaudois.
Pour passer outre on est obligé de franchir sur une petite barque le fleuve qui entre tout limoneux dans le limpide Léman et en sort à Genève, — environ vingt lieues plus loin, — purifié et clair.
Un demi-cercle de montagnes chenues, sourcilleuses, à pic, telles que le Cubli, l'Arvel, la Dent de Jaman, les Pointes d'Aï et de Mayen terminent avec une sauvage grandeur le vaste bassin lémanique, et font un rempart à Villeneuve (1).
Celui du Bas-Valais laisse entrevoir d'autres arêtes, d'autres aiguilles, d'autres cônes, et les neiges de la Dent du Midi par dessus ce long enchaînement de sommets chauves et osseux où les nuages et les aigles des Alpes viennent seuls se poser.
\t) Chaque année, le troisième dimanche d'août, on fait aux chalets d*AI une copieuse distribution de fromajtes et de crème aux Indigents de la contrée qui s'y rendent en foule.
MEILLER1E. — SAI.\T-t;i.\<;ou»H. il I
Le Ileuve, qui partage à peu près également le val, forme la frontière de deux États confédérés qui ont l'un pour l'autre une sympathie fort médiocre : Vaud et Valais.
« Chose remarquable, — dit l'auteur du Rhin, — chacun des deux grands fleuves des Alpes, en quittant les montagnes, a la couleur de la mer où il va. Le Rhône, en débouchant du lac de Genève, est bleu comme la Méditerranée; le Rhin, en sortant du lac de Constance, est vert comme l'Océan. »
Si j'osais ajouter quelque chose à ceci, je dirais que le Rhône et le Rhin sont frères par le nom et par la source comme la Saône et la Seine sont saws; — les deux frères se séparent dès leur naissance, l'un tirant vers le midi, l'autre vers le nord, les deux sœurs font de même.
J'ai commencé et je continuerai à citer les ingénieuses et originales remarques de Victor Hugo sur ces contrées, en regrettant toutefois qu'il les ait ajoutées à son Rhin; elles auraient été mieux placées dans le Rhône, — beau sujet de livre pour une plume érudite et poétique tout à la fois, et qui ne sera peut-être jamais traité.
Le Rhône!., c'est les Alpes, le Valais aux mâles beautés, le Léman splendide, Lausanne, Genève, le Bugey monlueux, Lyon, Vienne, Valence, Arles, Tarascon, — cités romaines, — la Camargue, — delta du Nil français.
442 MfiILLERIB. — SAINT-UINGOLPII.
— Le Rhône !... c'est la Suisse, la Savoie, le Dauphiné, la Provence, la France méridionale, la Méditerranée qui, si nous pouvons conserver l'Algérie, sera réellement un lac français.
En allant de Villeneuve à Yévey on découvre, à une prodigieuse hauteur, sur des versants très inclinés, suides croupes herbeuses qui cachent les Ormonts, le Pays-d'en-Haut et d'inextricables rameaux de la chaîne «les Alpes se liant aux montagnes de Fri bourg et de Berne, des pâturages et des sapins éternellement verts, semés de vacheries de bois et de granges pour Y étirage, ou habitation durant l'été.
Uonniuarix
Cbâteau de chiilon, — u oct.
A quoi bon s'occuper dos gens et des sites qui nous sont indifférents?
Je ne te dirai rien, mon ami, de Villeneuve, « lieu triste dans un si beau pays » (1), et de ses marais traversés et alimentés par le torrent de P Eau-Froide, sinon que ce bourg au pied des pentes mornes de lÀrvel est la limite de la course des bateaux à vapeur de Genève, commodes, élégants, vastes, beaux et bons marcheurs : Le Léman, YHelvétie et V Aigle. Je te dirai peu de chose du château de Chiilon, « bloc de tours posé sur un bloc de rocher » (2), et cela pour plusieurs raisons qui me paraissent fort raisonnables :
tl' olti-rinami.
J l.< Khiii, par Virlor Hugo.