‹ Le tour de MarneChapitre 10 sur 24 · DE CH AM FIG N Y A LA VARENNE · texte numérisé non relu

DE CH AM FIG N Y A LA VARENNE

Le pont de Champigny. — On ne passe pas. — L’île de la Crevette. — Campiniacum. — Le vendredi-saint de l’an 1419. — Les Anglais à Champigny. — Munificences de François 1er. — Champignolles. — Belle conduite des habitants de Champigny. — Le joli moulin. — Sorcier et lutin. — Théorie du gord. — Le gord du pont de Charenton. — Le père Lemaître. — Une pêche miraculeuse et mortelle. — L’île enchantée. — Gondoles et escarpolette. — Le curé Claude Dossier et la dime des vendanges. — Ile des Vignerons ou île de Cythère. — Chennevières. — Sa priorité sur Versailles. — La compagnie des archers.

Pendant ce récit, nous étions arrivés au pont de Champigny. Ses arches de bois portées par de hautes piles de pierre se détachent sur un rideau de verdure ; de grands peupliers ombragent l’île dont la pointe le divise en deux parties inégales. Ce pont payant, construit en

1843, est astreint à des règlements sévères.

Il est défendu de mettre le pied dessus sans avoir acquitté le droit du péage, prescription difficile à remplir, puisque la maison du péage se trouve au milieu du pont.

Il est défendu d’y faire marcher les voitures et les chevaux au trot, et à fortiori , au galop.

Il est défendu d’y fumer ; je ne sais trop s’il est permis de s’y asseoir.

En dépit de ces prohibitions, le touriste s’arrête là volontiers : de quelque côté qu’il dirige ses regards, en amont ou en aval, il n’aperçoit que gazons verts, bois touffus, végétation opulente, maisons riantes perdues dans le feuillage et dans les fleurs.

Champigny n’a pas toujours joui du repos qui le caractérise. Au temps où les actes notariés l’appelaient Campiniacum, des soudards ravageaient parfois le territoire. Il fut pillé par les Armagnacs, le vendredi-saint de l’an 1419, enlevé au sieur Charles de Rivière par les Anglais, et donné par le roi d’Angleterre Henri VI au comte de Salisbury. Il était un

peu tard pour aviser aux moyens défensifs, lorsque les habitants construisirent une enceinte fortifiée dont François Ier autorisa le maintien et la restauration en l’année 1545. Ce roi dota Champigny d’un marché, et Charles IX y ajouta deux foires aux porcs qui ont lieu le dimanche de la Trinité et le 3 novembre.

Le hameau de Champignolles , les châteaux du Cueilly et du Tremblay, dépendent de la commune de Champigny, qui compte environ deux mille âmes. Toute cette population a fait preuve, le 31 août 1864, d’un dévouement digne d’être signalé. Le feu, communiqué par le tuyau d’une buanderie, avait pris, à 1 1 heures du matin, dans un grenier où quatorze cents gerbes de blé et d’avoine avaient été remisées : tout un quartier était menacé. Au bruit du tocsin et de la générale, villas et chaumières se vident; bourgeois en frac et laboureurs en blouse, paysannes et dames élégantes, font la chaîne depuis le lieu du sinistre jusqu’à la Marne, sur une étendue d’un kilomètre. Le maire, l’adjoint, le curé, dirigent les travail-

Le Tour de Alarne.

leurs , auxquels s’adjoignent les visiteurs de passage à Champigny, entre autres le chansonnier Gustave Nadaud. Les pompiers de la localité sont renforcés par ceux de Nogent, Villiers, Bry, Joinville, Saint-Maur, Chennevières et Noisy. Tous bravent l’étouffante chaleur du jour ; mais ce n’est qu’après trois heures d’efforts et de fatigues qu’ils parviennent à conjurer l’incendie.

Voilà un fait qui marquera dans les fastes de Champigny. Pendant que j’en recueillais les détails, Ildefonse se livrait à l’entraînement d’une photographie acharnée.

En aval du pont de Champigny est un groupe dhlots étroits, qui décrivent une ellipse depuis la maison du péage jusqu’à la roue d’un moulin, très-pittoresque, posé sur un bateau. Des peupliers, des saules, des bouleaux, couvrent les plus grands de ces îlots. Des roseaux, des fougères, des lianes et mille autres plantes forment une haie épaisse qui relie les arbres entre eux. La portion de la Marne que cette muraille de verdure sépare du bras principal a

la tranquillité d’un lac. Le courant y est interrompu par la digue du moulin, et les eaux, dont la surface est unie comme un miroir, reflètent les objets avec une netteté qui les double.

L’île sur laquelle passe le pont de Champigny s’appelle l’île de la Crevette; pourquoi? Il serait difficile de le découvrir, les chroniqueurs étant muets à ce sujet. Les propriétaires actuels, MM. Pelletier, ont vainement fait des recherches dans l’île : ils n’y ont trouvé aucun vestige d’archives. Tout porte à croire que, si l’île doit son nom à l’apparition de quelquesuns de ces crustacés inconnus des berges environnantes, c’est sans doute parce que des reliefs en auraient été trouvés dans ces lieux à la suite d’une invasion de canotiers éminemment gastronomes.

Quoi qu’il en soit, l’île de la Crevette, transformée en séjour féerique par les soins de ses propriétaires actuels, a été dignement célébrée dans les stances suivantes que les délices de ce séjour ont inspirées à M. Henri Drapier :

Le Tour de Àîarne.

l’ile de la crevette.

Jeune et gai canotier qui vogues sur la Seine, D’Asnières A Saint-Ouen, de Saint-Cloud à Paris,

Si ta femme est jolie... et si ta gourde est pleine... Viens admirer la Marne avec ses bords fleuris.

Oh ! laisse sans regret ton sablonneux rivage...

Ton soleil est brûlant ! — Tu n’as pas comme nous L’onde aux flots murmurants sous un épais feuillage... Une brise embaumée et des vents aussi doux.

L’île de la Crevette est une terre étrange,

Flanquée à Champigny, coupant le pont en deux ;

Tantôt c’est un démon et tantôt c’est un ange Qui fait trembler les fleurs de son souffle amoureux.

C’est un jardin charmant, un bouquet de verdure Habité chaque soir par les malins Esprits...

Car lorsqu’un batelier effleure sa ceinture,

Chouettes et hiboux font entendre leurs cris.

Mais qu’importe ! cette île est vraiment adorable ;

Un immense chalet caché dans les roseaux Renferme un vin exquis qui coule sur la table...

Quand nous mêlons nos chants aux refrains des oiseaux.

Dans ce nouvel Eden quelquefois se promène Un sylphe au blanc corsage, aux longs cheveux flottants... Et le pêcheur, de loin, croit voir une sirène Qui disparaît l’hiver et revient au printemps.

Mais un bruit formidable arrive à notre oreille ;

Ce sont des canotiers, des compagnons joyeux...

Le sourire à la lèvre et la face vermeille,

Ils apportent toujours le bonheur avec eux.

Oh ! eh ! de la Crevette ! en avant la nacelle !

Le drapeau tricolore aussitôt est planté. . .

Et la joute commence. — Ainsi que l’hirondelle,

On trace un sillon d’or sur le fleuve enchanté.

Oh ! eh ! de la Crevette ! en avant la folie !

L’air pur... la liberté... le vin et les amours!... Descendons mollement la Marne de la vie...

Oh ! eh ! de la Crevette ! Et vivent les beaux jours !

Hélas ! r administration , représentée par quelque piqueur des ponts et chaussées atrabilaire ou par quelque intraitable garde-champêtre, a porté une main sacrilège sur ce bouquet de verdure et sur ces épais feuillages. Sous prétexte de faire le chemin meilleur à la navigation, ou de mieux découvrir les engins prohibés, on a impitoyablement coupé à un niveau uniforme les branches inférieures des radiés luxuriantes dont le vert feuillage arrondi en cascades élégantes se baignait amoureusement dans la verte rivière.

On parle, en outre, — horresco referens ! ! ! — de rétablir, au bord de l’île de la Crevette et tout le long des rives enchantées du bras de Champigny, un chemin de halage pour une batellerie qui n’existe plus dans ce parcours de la Marne et qui spécialement n’a jamais existé dans le bras de Champigny, dont le moulin intercepte complètement l’issue.

Mon compagnon de voyage avait entrepris de photographier les beautés de ces parages ; il avait planté son appareil sur un bas-fond, et sans craindre d’enfoncer dans la vase, la tête au soleil et les pieds dans l’eau, il opérait avec autant de calme que dans le plus sec et le plus commode des ateliers.

Cependant, lorsque je parus sur la berge, il avait perdu son sang-froid. Une plaque de verre à la main, il gesticulait, en s’écriant avec désespoir :

« Allons ! ils ont encore bougé ! ! !

— Qui donc ?

— Ces maudits feuillages ! on braque sur eux l’objectif, ils sont immobiles, et posent à

merveille ; mais tout à coup, quand on croit les tenir, ils se mettent à danser des carmagnoles exagérées.

— C’est le vent qui conduit l’orchestre.

— Dis plutôt que l’air est rempli de lutins, de diablotins ennemis de la photographie, qui secouent les arbres au moment critique. Les scélérats ! ils m’ont fait perdre les plus belles heures de la journée !

— Comme dit Jacob Fidèle, nous serons plus heureux une autre fois.

— Cela t’est facile à dire. On voit bien que tu n’as qu’à prendre ta plume pour être assuré de trouver au bout de son bec quelques-unes de ces bonnes histoires qu’elle raconte si bien. Il n’en est malheureusement pas de même de mon objectif. Les lutins dont je te parlais tout à l’heure se sont acharnés après lui , et je crains bien d’être obligé de recourir à l’exorcisme pour chasser le sorcier qui s’est établi dans mon appareil.

(( Aussi longtemps en effet que je procède aux préparatifs, mes ennemis font les morts

Le Tour de Alarne.

et tout semble pour le mieux ; mais dès que j’introduis dans l’instrument la plaque sensibilisée, leur danse recommence, et force m’est, le plus souvent, de laisser sa sensibilité s’épuiser dans l’ombre sans que je puisse enlever l’obturateur qui cache l’objet qu’elle doit reproduire. Tu viens d’assister au spectacle de la danse des feuilles ; que d’heures j’ai passées à pareilles représentations !

(( Lorsque le tableau que je veux reproduire a besoin d’être illuminé par le soleil, je choisis, tu le comprends, le ciel le plus serein. Eh bien ! au moment de découvrir l’objectif, un nuage, poussé par les lutins en question, éclipse l’astre et est maintenu devant lui aussi longtemps que ma plaque conserve sa sensibilité ; si au contraire j’ai besoin d’une lumière douce et tamisée au travers d’un nuage transparent, un souffle de mes persécuteurs déchire inopinément le voile à l’instant où je crois tenir le succès.

u Une autre fois, le lutin prend la forme d’un canotier qui surgit derrière une touffe de

Le Tour de Alarne.

saules et vient barboter dans l’eau dont je veux reproduire la limpidité, ou bien celle d’un pêcheur rébarbatif qui s’obstine à remuer et à se trémousser, lorsque je le supplie de demeurer tranquille.

« On deviendrait fou à moins ! »

Tandis que Rousset continuait à maugréer, YHélioscaphe avait quitté les eaux paisibles de Champigny. Il avait repris le cours de la rivière et côtoyait les îles des Gords.

Ce mot, tombé en désuétude, était autrefois très-employé pour désig'ner une pêcherie, un grand filet disposé de manière à barrer tout un bras de rivière : Piscarium quœ vulgo gor dum dicitur , portent plusieurs chartes. On lit dans un vieil inventaire des propriétés de Saint- Nicaise de Meulan : « Item : Appartient au prieuré un gord, qui est une pescherie dans la rivière entre les deux isles de Saint- JNigaise. » Le gord est en forme d’entonnoir et aboutit à une bure ou nasse en osier. A l’inverse des autres filets et engins, tels que le verveux et la nasse qui se tendent au fil de l’eau, parce

Le Tour de Alarne.

que le poisson, lorsqu’il est en quête des débris apportés par le courant, remonte constamment et entre jusque dans les filets pour y saisir sa proie, le gord se tend au rebours, parce qu’il est destiné à recueillir les anguilles et les autres poissons qu’entraîne le courant. Il s’emploie particulièrement à l’époque des eaux jaunes, que les pêcheurs appellent « le premier bouillon de l’automne. » Les anguilles cherchent à cette époque à se vaser ; elles se roulent en pelottes ; mais la crue les emporte dans ses flots fangeux et conduit celles qui ne tombent pas dans les gords jusqu’à la mer, d’où, au printemps suivant, partent des légions de petites anguilles qui vont, en remontant de proche en proche, repeupler les fleuves et les rivières.

C’est Gabriel qui me fournit ces renseignements techniques, avec toutefois cette variante qu’il s’obstine à substituer le nom de gars à celui de gord.

« Tenez, me dit-il en terminant, un gars, lorsqu’il est en bonne position, est une fortune

pour celui qui en est permissionnaire. Dans les quinze premiers jours du bouillon d’automne, qui sont d’ailleurs les seuls où l’anguille donne bien, un bon gars paye les peines de toute une année. Je me souviens toujours du père Lemaître qui, lorsque j’étais moutard, tendait un gars dans une des arches du pont de Charenton. J’allais chaque soir l’aider à manœuvrer son filet, car il fallait relever simultanément les deux enfondoirs qui servaient à enfoncer le filet le long des deux piles du pont ; puis ensuite, tandis que le père Lemaître retirait la bure, je l’aidais dans cette opération au moyen d’une corde passée dans une poulie au haut de l’arche. Eh bien! une certaine nuit, je m’en souviendrai toujours, il faisait un temps affreux et noir que c’était une bénédiction ; le père Lemaître, au moment de relever la bure, se mit à me crier : « Fricoteau ! » Il avait, ce pauvre homme, la manie de m’appeler ainsi: « Fricoteau, tio be ; » vous me comprenez, cela veut dire en terme de marine : tiens bien! Et j’avais bien de la peine à tenir,

et le père Lemaître ne pouvait venir à bout d’enlever la bure jusque dans le bateau. « Bien sûr, qu’il me dit, que nous avons dans le filet quelque tronc d’arbre, ou q-uelque bateau submergé, ou quelque cheval noyé. » Enfin, à force d’efforts, la bure est amenée. A peine le bouchon qui la fermait eut-il été enlevé, qu’un flot d’anguilles se répandit dans le fond du bateau. Il y en avait trois cent trente-six et des belles, je vous prie de me croire.

« Le père Lemaître en eut un tel saisissement qu’il ne put, après que nous eûmes serré notre butin dans la boutique du bateau, remonter qu’avec beaucoup de peine sur la berge et regagner son domicile. Il -avait pris un effort dont il ne se releva pas. Le pauvre cher homme en mourut huit jours après» Et voilà com¬

ment, tandis que la malice des uns, tels que l’homme au martin-pêcheur, cause leur perte,

le travail conduit les autres au tombeau .

Pauvre humanité ! »

T andis que Gabriel se livre à ces réflexions philosophiques, nous longeons une île dont on

lira le nom bizarre sur la carte, et dont la physionomie n’excite pas notre curiosité ; puis soudain, un peu plus loin, un spectacle d’animation et de gaîté se présente à nos yeux, en même temps que nos oreilles sont charmées de la mélodie des fanfares et des concerts. Plusieurs gondoles chargées d’instrumentistes circulent sur la Marne. De nombreuses embarcations vont et viennent entre les rivages ; presque toutes transportent les visiteurs dans une nouvelle île, où il semble qu’on entre toujours et d’où l’on ne sort jamais.

Comment contiendra-t-elle tant de monde ?

La partie que nous en voyons d’abord nous paraît pourtant inhabitée ; c’est un bois inextricable dont les arbres, les arbustes, les herbes, s’enlacent les uns les autres. Les vents ont apporté là des graines de toute espèce, et elles y ont poussé pêle-mêle ; mais, à la pointe méridionale de l’île, des tables sont dressées à l’ombre des érables; un pavillon, le long duquel monte en zigzag un escalier extérieur, recèle une cuisine odorante et une cave bien

garnie. Canotiers et canotières, consommateurs de conditions diverses, jeunes pour la plupart, boivent, mangent, chantent, babillent sous les feuillées, et pour que tout soit à l’unisson, de gracieuses jeunes filles dirigent le service, sous la suprême surveillance de la maîtresse de céans et de son époux, le sieur Hédeline, non moins habile à préparer une friture qu’à la pêcher à l’épervier. Sur une escarpolette qu’aurait voulu peindre Fragonard, berce une Sarah belle d’indolence, tandis qu’un trapèze amarré entre deux platanes sert aux ébats de robustes gaillards que les lauriers des gymnastes célèbres empêchent de dormir.

« Ah ! s’écrie avec transport un canotier qui débarque, c’est l’île de Cythère !

— On prend l’habitude de l’appeler comme ça, dit dédaigneusement Gabriel, en faisant une certaine moue qui lui est habituelle ; le véritable nom est l’île des Vignerons.

— Père Gabriel, dit Charles d’un air d’incrédulité, pour que ce fût l’île des Vignerons, il faudrait qu’il y eût des vignes.

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