‹ Le tour de MarneChapitre 9 sur 24 · LÉGENDE DU MARTIN-PÊCHEUR · texte numérisé non relu

LÉGENDE DU MARTIN-PÊCHEUR

Le pelletier, la dame, le propriétaire et le- pêcheur. — Trébuehet, glu, raquettes et plomb. — La jaunisse. — Le verveux. — Fatal dénoûment.

(( Les vieux de par ici, poursuivit Gabriel, se rappellent encore le temps où chacun voulait avoir un martin-pêcheur, mort bien entendu, en manière de talisman.

<( Nos pères avaient des idées arrêtées sur divers animaux.

(( Ils croyaient que les cricris portaient bonheur, et, en effet, les boulangers, qui en ont des centaines dans leurs fournils, passent pour les plus heureuses gens de la terre.

(( Le fermier qui avait cloué un chat-huant à sa porte, était certain d’avoir effrayé à jamais

tous ceux qui auraient été tentés de manger ses pigeons.

<( On prétendait que la maison sur laquelle s’abritait une cigogne était garantie de toutes maladies pendant un an.

« Quant au martin-pêcheur, d’après les remarques d’autrefois , son corps desséché , gardé comme une relique, garantissait toutes les étoffes des teignes, des mites, de toutes les vermines, en un mot ; il conservait aux femmes la grâce et la beauté ; il préservait les maisons de la foudre ; il procurait des pêches abondantes. On le tuait, non pour le manger, car sa chair est coriace, mais pour en faire une amulette.

(( Or, un jour, un pelletier, une dame et un propriétaire vinrent trouver un pêcheur de la Marne :

« — Procurez-moi un martin-pêcheur, dit le pelletier, je le mettrai dans l’armoire où je serre mes fourrures, et les insectes n’y toucheront jamais.

« — Procurez-moi un martin-pêcheur, dit la dame, je le mettrai sur ma toilette, et je

semblera! toujours belle et avenante à chacun.

« — Procurez-moi un martin-pêcheur, dit le propriétaire, je le mettrai sur la cheminée de la maison que j’ai bâtie, et le tonnerre ne la frappera jamais. »

« Le pêcheur se mit en campagne, tendit des trébuchets au point du jour ou à la nuit tombante, et prit trois martins-pêcheurs qu’il vendit deux écus la pièce.

u Si j’en avais un chez moi, se dit le pêcheur, mes filets plieraient sous le faix du poisson. » a II avait remarqué, dans cette île même, un magnifique martin-pêcheur, souvent perché sur une branche sèche, d’où, il guettait sa proie avec une imperturbable patience, immobile, l’œil fixe, et prêt tomber comme une flèche sur les goujons qui flânaient par là.

« Le pêcheur tendit un trébuchet, mais le martin-pêcheur était un vieux madré qui flairait le piège ; il avait assisté de loin à la mort de ses collègues.

« Le pêcheur employa la glu, puis les raquettes ; mais ce fut peine perdue !

« Il se mit en embuscade avec un bon fusil, car la poudre était déjà inventée ; il envoya au maudit oiseau plusieurs charges de gros et de menu plomb ; mais, quand il s’imaginait l’avoir tué, il le voyait filer sur l’eau en poussant son cri sarcastique : ki. ki: riki , ki !

« J’en ferai une maladie, c’est sûr, se dit le pêcheur, et en effet, il eut la jaunisse. Aussitôt qu’il fut en convalescence, il se hâta de recommencer sa chasse. Il remarqua que l’oiseau nichait dans un trou de la berge, d’où il sortait invariablement tous les matins pour venir se poster sur la branche sèche, et où il rentrait le soir. La berge était arrondie comme un mamelon, et n’avait pour verdure que quelques herbes flexibles.

« Je le tiens! s’écrie le pêcheur, je vais le prendre dans un de mes verveux ! )>

« Vous savez, je suppose; ce que c’est qu’un verveux ; vous connaissez la disposition de ce filet fait en forme de sac. L’entrée est arrangée en façon d’entonnoir renversé dans le sac. Le verveux se place dans les coulines par lesquelles

Le 7 our de Marne.

le poisson a l’habitude de passer. Celui-ci force sans peine l’entrée de l’entonnoir, formée de fils qui s’écartent à la moindre pression ; mais une fois dedans, il ne peut plus sortir, parce que les fils s’entre-croisent dans l’intérieur du filet de telle façon que le prisonnier ne trouve plus d’issue.

« Il m’arrive bien souvent de rencontrer de pauvres oiseaux pris dans les verveux étendus le long des berges pour sécher, et vous pensez bien que je m’empresse de leur donner la liberté, à ces pauvres petits.

a Eh bien, notre homme s’était donc dit qu’il prendrait le martin-pêcheur en tendant un verveux à l’entrée du trou où nichait cette bête ensorcelée.

a Une nuit, quand il fut bien sûr que l’oiseau était entré, il s’avança avec précaution, son filet à la main.

« Le ciel était brumeux, l’obscurité épaisse, la lune ne brillait pas plus que si elle n’eût jamais existé ; c’était une de ces nuits noires et tristes où l’on a peur malgré soi. Cependant

l’enragé pêcheur n’hésita pas. Il se pencha pour placer son filet à l’entrée du trou ; mais, hélas ! ses pieds glissèrent sur la glaise humide, et il tomba à l’eau, la tête la première, entortillée dans le verveux. Au moment où il disparaissait dans un gouffre, il entendit au-dessus de sa tête ce cri sauvage : ki. ki. riki , ki !

« Voilà trois cents ans, au moins, que cette aventure est arrivée, et il y a un martin-pêcheur à demeure dans cette île... Tenez ! le voyez-vous, là-bas, qui passe?

a On prétend que c’est toujours le même. »

Ild^bTV^e'Jt.ouj'se.b, J?hoh-

Page 1