C. Combes
LE FIGARO. — 8 Janvier.
En l’an de Notre-Seigneur 1492, le Génois Christophe Colomb s’amusa à faire le tour du monde & réussit à découvrir l’Amérique.
Bénie soit à jamais l’année 1864, où le photographe
Ildefonse Rousset &. le journaliste Émile de la Bédollière eurent l'idée de faire le tour de Marne & découvrirent, à leur tour, une foule d’îles merveilleuses & de continents inédits !
Colomb s’était dit, à la seule inspection de la mappemonde, que le globe devait être habité à l’est, sous peine de manquer à l’ouest.
Une réflexion analogue poussa les deux navigateurs parisiens. En étudiant la carte des environs de Paris, ils virent que la Marne décrivait un grand circuit, en forme d’O ouvert, que personne ne voulait suivre. On préférait prendre par le canal Saint-Maur, qui réunit, par une ligne droite, les deux bouts de cette courbe démesurée. Évidemment, se dirent les aventureux canotiers, évidemment il y a un monde à découvrir sur le parcours de l’O, de Joinville à Gravelle. Allons-y voir ! Et ils y allèrent.
Ils firent preuve d'une certaine dose de courage, car ils bravaient, comme Colomb, les préjugés de leurs contemporains.
Il ne s’agissait de rien moins que d'un voyage au long cours de quatorze kilomètres.
11 fallait traverser des régions inexplorées & qui étaient retournées doucement à l’état sauvage.
Les chemins de halage, comme le constate le chroniqueur Théophile Gautier, s’étaient peu à peu effacés. N’étant pas rasées par les cordes de traction, les folles herbes aquatiques s’en donnaient à cœur joie. Çà & là l'eau St la rive se confondaient, empié-
tant l’un sur l’autre ; l’eau creusait de petites anses, la rive poussait des promontoirs mignons. Aux graminées qui descendent se mêlaient les joncs qui montent.
N’importe ! Rien n’arrêta les deux explorateurs, entraînés par la plus pure des passions, l’amour du pittoresque.
J’ignore quels souverains altérés de conquêtes, quel Ferdinand, quelle Isabelle, ont fait les frais de cette noble expédition.
J’ignore aussi quel jour, à jamais mémorable, les modernes Argonautes sont partis, suivis des vœux &. salués du mouchoir des populations.
Tout ce que je sais, c’est que le navire qui les portait était baptisé de ce beau nom, YHélioscaphe , — la Barque du Soleil.
Ildefonse Rousset en était capitaine. Tenant son objectif braqué sur l’horizon, il se préparait à prendre possession, au nom de l’Art, de tous les sites curieux qu’ils allaient rencontrer.
Émile de la Bédollière tenait le livre de bord.
11 ne paraît pas, malgré la longueur de la traversée, qu’aucune révolte l’ait troublée en un seul moment. La Bédollière ne s’est pas mutiné contre Rousset, ni Rousset contre la Bédollière. Tous deux, animés de la même confiance, ont vogué vers leur but, bras dessus bras dessous.
Ils viennent de rentrer au port au milieu des acclamations. Et ils ont eu raison dans leur ambition, ils
ont tenu leur promesse : ils ont trouvé un monde !
Ce qu’ils rapportent de leur voyage, ce ne sont pas des êtres bizarres, tatoués & coiffés de plumes, ni de l'or en lingots, ni des plantes aux formes &. aux propriétés inconnues, ni tout autre échantillon des pays visités. Mieux que tout cela, s’il vous plaît ! ils rapportent les pays eux-mêmes. — C’est ainsi que cela se passe maintenant ; quand vous ne voulez pas aller à la montagne, vous la forcez à venir à vous. Ce miracle, raté par Mahomet, est réalisé quotidiennement par la photographie, qui rapproche les distances bien plus que les chemins de fer, & qui jette devant nous, à tout moment, des régions lointaines qu’on mettrait une année à atteindre & plus de mille ans à parcourir.
Un splendide album de photographies, accompagné d’un texte explicatif, tel est le résultat de l’expédition des capitaines Rousset & de la Bédollière. A l’aide de ces planches, vous refaites en deux heures leur excursion de deux mois.
Donnons quelques échantillons de leurs découvertes.
D’abord, c’est Bry-sur- Marne, — un pays plus ignoré pour bien des gens que la capitale des Incas, — jolie petite ville qui cache à demi, derrière un rideau de feuillage, la série de ses maisons blanchettes, éparpillées à droite &. à gauche de la rivière. A l’avantplan quelques raies de cultures zèbrent le paysage &. prouvent que les naturels du pays ne sont pas étrangers à l’art du labourage.
Suit une vue de la Marne de Joinville à Champigny. Un Daubigny*tout fait. Élégant horizon noyé dans un brouillard léger, que percent les grêles & mélancoliques silhouettes de quelques peupliers isolés.
Joinville-le-Pont est un site exquis, que le hasard a composé mieux que toutes les combinaisons possibles. Au premier plan, la rivière, avec une grande langue de terre, hérissée.d’herbes sauvages, qui s’allonge dans l’eau. Plus loin, un mêli-mêlo de maisons &. de verdure d’une coquetterie ravissante. Çà &. là quelques grands arbres pour diversifier la silhouette de l’ensemble. Le fleuve est sans ride, le ciel sans nuage, le calme paraît absolu ; je n’imagine pas de plus jolie Thébaïde.
Chennevières vous représente simplement un groupe pittoresque de lavandières, agenouillées au bord de l’eau, &. frappant le linge de leurs battoirs. Un énorme massif protège de son ombre leur travail &. leurs caquetages.
Voulez-vous voir Vile de Chennevières elle-même? Rien de plus mystérieux ici que la rivière. Elle s’enfonse à travers des masses de verdure derrière lesquelles elle disparaît ; les nénuphars étalent leurs larges feuilles au bord de l’eau comme dans les endroits stagnants ; le sagittaire croise en paix sa feuille en fer de lance avec les roseaux & les prêles. 11 semble que la Marne soit rentrée sous terre, cherchant l’inconnu. On se demande où peut aller une pauvre petite barque montée par une femme &. un enfant, qu'on voit prête à quitter le rivage.
Notons encore le -port de Créteil, lac magnifique, semé de petits îlots, & le poétique effet de soleil couchant qui termine le volume & qui vaut, à coup sur, tous les soleils couchants de l’Amérique avec leurs splendeurs incendiaires.
J’en passe bien d’autres ! Gautier résume ainsi, dans son beau style de poète, les trouvailles pittoresques du tour de Marne :
« Ce sont à chaque pas, ou plutôt à chaque coup de rame, mille accidents à faire prendre le crayon ou le pinceau à un artiste... A cette place l’eau profonde prend des tons de miroir noir ; à cette autre elle étale une mince gaze d’argent sur le sable qui affleure, ou bien elle se diamante de points brillants au soleil comme des écailles de poisson ; des canots amarrés découpent leurs coques élégantes contre les mousses veloutées de la rive... Une masure au toit de chaume darde sa fumée blanche entre les masses de feuillage ; un moulin obstrue une arche du pont ou coupe la rivière avec ses batardeaux, ses écluses, ses vannes, ses ronces verdies d’où pendent des barbes d’herbes ; des îles aussi désertes que celles de Robinson Crusoé divisent le courant & noient dans l’eau l’image renversée de leurs grands arbres ; des marches d’escaliers rustiques descendent au rivage ; des débarcadères abandonnés se disloquent au fil de l’eau, &. leurs vieilles charpentes composent des premiers plans à souhait pour les peintres; un bateau de tireur de sable reçoit à propos un rayon de soleil &. produit un effet
charmant ; dans les petits bras que forment les îles, les feuillages s’enchevêtrent d’une rive à l’autre, & il faut, pour y passer, relever les branches au risque d’effrayer quelque bergeronnette ou quelque martinpêcheur, qui file, coupant l’eau avec son aile de saphir : tout un monde de choses pures, calmes, fraîches, primitives, charmantes, épanouies dans le silence, l’abandon & la solitude, & dont il semble qu’on ait la virginité. »
Voilà le monde nouveau trouvé — sous les latitudes parisiennes — par MM. Ildefonse Rousset &. Émile de Bédollière.
Les photographies de M. Rousset font vivre toutes ces merveilles pittoresques que la plume ne peut qu’indiquer. On ne peut rien voir de plus réussi que ses planches. Jusqu’ici la photographie paraissait malhabile à faire des paysages. Ils se desséchaient en passant par son objectif. Elle ne nous donnait que des sites en carton découpé, plantés d’arbres en filigrane-, elle accentuait chaque contour avec 1$ plus monotone & la plus désespérante dureté ; elle faisait de la nature un spectacle d’ombres chinoises réduit à de pures silhouettes ; elle altérait les tons comme les formes & renversait toute l’échelle des valeurs dans ses effets dé blanc & de noir, durement contrastés. M. Rousset, qui est un praticien amateur, — c’est-à-dire un photographe par amour, vraiment passionné pour son art, est parvenu enfin , à force de soins &. de patience, à lui faire rendre les demi-teintes, les transi-
tions, les finesses & les harmonies qui ne semblaient pas à la portée de cette machine inintelligente. L’album de ses planches, si poétiques &. si vaporeuses, restera comme un des tours de force du métier.
Quant au livre explicatif qu’y a cousu notre confrère Émile de la Bédollière, il pétillé de l’humour & de la gaieté qui distinguent cet heureux improvisateur de toasts &. de chansons. Ajoutez que ce joyeux compagnon de voyage est un bénédictin pour l’érudition, 11 vous raconte admirablement l’histoire des contrées qu’il vient de découvrir. Car elles ont une histoire ; leurs saharas ont été habités. Voyez-vous ce village? Watteau y est mort. Remarquez -vous ce site? Il a entendu les entretiens de Chilpéric 1er avec Grégoire de Tours. Cette vallée ombreuse s'appelle le Fonds-de- Beauté &. non sans cause : Charles VII y donnait rendez-vous à Agnès Sorel. Dans cette presqu’île étaient campés, autrefois, les hordes des Bagaudes, qui se firent si bien battre par les légions romaines. Là Rabelais a écrit son Pantagruel ; là Henri III s’est montré à Sully dans le bel attirail que vous savez : « l’épée au côté, une cape sur les épaules, une petite toque sur la tête &. un panier plein de petits chiens pendu à son cou par un large ruban. »
Bien que les bords de la Marne ne fassent plus guère parler d’eux, il paraît pourtant que ces solitudes offrent encore quelques ressources aux audacieux qui s’y hasardent. Les quelques indigènes qui y sont restés sont d’un naturel doux, &. le pays est excellent comme
tous les pays primitifs. De la Bédollière nous recommande, entre autres, les écrevisses d’un nommé Robert, les fritures du père Edeline, &. certain bichof que lui ont fait goûter de gracieuses sauvagesses de l’île des Vignerons. Bref, il paraît qu’on y vit à merveille moyennant, je suppose, quelques verroteries.
Les indigènes de Tour de Marne vont être envahis, sans aucun doute, par les artistes chercheurs de points de vue &. les bourgeois avides de matelotes d’anguilles. Puisse le ciel protéger ces peuplades paisibles contre cette foule conquérante! Puisse-t-on ne pas leur apporter, ainsi qu’aux Indiens d’autrefois, la guerre, le pillage, la famine, la cherté des denrées, la hausse des loyers &. autres bienfaits de la civilisation !
En attendant, quelle joie d'avoir trouvé ce pays vierge à quelques kilomètres de notre Paris si peu pittoresque, de notre nature qui n’est plus naturelle, de nos paysages qui semblent peints, de nos arbres en paletot, de nos chalets de carton, de nos allées bordées de crachoirs !
Je sais bien que la découverte de MM. Ildefonse Rousset &. de la Bédollière leur sera contestée.
Quand ils avaient parlé de ces paysages nouveaux, on leur avait soutenu qu'ils ne pouvaient exister. Maintenant qu’ils les ont trouvés, on leur dira évidemment qu’ils étaient connus depuis longtemps.
Ils sont préparés à ces dénis de justice. Ils savent qu’il en est arrivé autant à leur prédécesseur Chris-
tophe Colomb, avec son Amérique. Trop heureux s'ils ne sont pas chargés de chaînes comme ce grand homme !
Hier, des envieux disaient déjà à de la Bédollière que rien n'était plus aisé que de trouver la Marne. 11 leur fit une réponse qui mérite de passer à la postérité la plus reculée :
« Pourriez-vous, leur dit-il, faire tenir un œuf debout ? »
Ils essayèrent. Personne n’y réussit. Alors il cassa l’œuf & le fît tenir.
« C’est facile comme ça, crièrent-ils.
— Que n’y songiez-vous donc? » répondit le hardi navigateur.
Quoi qu’il en soit, le Tour de Marne est aujourd’hui le livre en vogue, & au printemps sera le voyage à la mode.
Jean Rousseau.
L’OPINION NATIONALE. — 14 Mai.
Le printemps est enfin revenu. La fête éternelle du renouveau a commencé, jetant dans les cœurs les mêmes tressaillements, les mêmes ardeurs. Les plus rudes se sentent attendris ; les malheureux renaissent à l’espoir quand même ; les cuisants soucis disparais-
sent, au moins pour une heure, devant ce sourire divin du printemps. — Dieu ne veut point dé peines éternelles.
Allez aux champs , pauvres détenus de l'atelier. Quittez vos demeures sombres &. étroites , vos rues étouffées, &. reposez-vous sous le ciel bleu. Faites provision d’air pur, en vos poitrines fatiguées. Voici la saison bénie où, chaque dimanche, Paris se vide comme une ruche trop pleine &. se répand dans les bois d’alentour.
Les vrais amants de la nature s’en vont solitaires par les sentiers étroits, à la recherche de ces sites incomparables qui font à la grande ville une magnifique ceinture. D’autres, partis de grand matin, la ligne sur l’épaule, suivent le bord de l’eau. Ceux-là sont les vrais artistes. Ce sont eux qui ont découvert ce voyage enchanteur, vraie fête des yeux, qui s’appelle le Tour de Marne, &. qui était resté jusqu’ici comme un secret entre eux, les canotiers d’amont &. les paysagistes.
Un homme de goût a voulu consacrer au Tour de Marne un livre qui fût l’expression de son enthousiasme. Ce livre est un recueil des vues les plus séduisantes qu’on rencontre en ce charmant voyage. Il en a étudié les aspects les plus frappants aux diverses phases de la journée; il a cherché, en véritable artiste qu’il est, l’heure fugitive de « l’effet, » &. c’est la nature ainsi surprise dans ses intimes splendeurs, inconnues des profanes, qu’il a repro-
duite par des photographies savantes, où il se sert du soleil comme un peintre de son pinceau.
Ces vues de la Marne sont rendues avec une finesse de nuances, une précision, une habile dégradation des plans, qui font de ces images héliographiques de véritables œuvres d’art. Il y a là des levers de soleil, des matinées brumeuses, des soleils couchants incomparables, où les peintres &. les dessinateurs peuvent trouver d’excellentes indications pour leurs études.
Notre ami, M. Émile de la Bédollière, qui était du voyage, en a écrit le texte. 11 y a mis son esprit, sa gaieté, son savoir. L’intérêt du récit s’unit donc à la beauté des paysages; cet album du Tour de Marne est le livre le plus charmant qu’on puisse mettre sur la table d’un salon, pour le délassement des heures inoccupées.
Parmi les photographies, nous citerons : l’Ile d’ Amour à Bry, De Joinville à Nogent, les Laveuses de Chennevieres j un vrai tableau de genre, &. l’admirable Soleil couchant pris au confluent de la Marne & de la Seine.
M. I. Rousset publie, à la suite du Tour de Marne , &. dans le même format, une série d’études photographiques qui formeront une collection précieuse pour les artistes.
Ch. Sauvestre.
LA GAZETTE DES BEAUX-ARTS. — 1« Juillet.
Le prix de revient de la photographie a été jusqu’à présent le grand obstacle à sa vulgarisation. Nous ne savons par suite de quelles combinaisons M. lldefonse Rousset a pu donner pour 40 francs un aussi charmant ouvrage que son voyage intitulé le Tour de Marne. Cela importe assez peu lorsque l’on feuillette les trente délicieux points de vue qui en ornent les pages ce sont des levers de soleil, des moulins barrant la rivière , des îles plus verdoyantes, sinon plus désertes, que celle qu’habitait Robinson, des saules qui se mirent dans le cristal blond de la Marne, des lavandières qui jouent de la langue & du battoir à l’ombre de hauts peupliers d’Italie... & tout cela choisi par un artiste du goût le plus délicat, exécuté par le praticien le plus soigneux, &. formant cent tableaux que les artistes les plus fins de l’école moderne signeraient des deux mains. Jamais la désignation : Études photographiques , n’a été plus légitimement employée.
B URTY.