‹ Le tour de MarneChapitre 4 sur 24 · DF. JOINVILLE A NOGENT ET B R Y- SUR- MARNE · texte numérisé non relu

DF. JOINVILLE A NOGENT ET B R Y- SUR- MARNE

Monuments de Daguerre et de Silhouette. — L’ile d’Amour.

— Le moulin de Bry. — Les Cosaques. — Le 29 mars 1814. — Trente mille francs enfouis. — Antoine Watteau.

— Le viaduc de Nogent. — L’écho merveilleux. — Le château de Beauté. — Joinville.

Quelque temps après nous étions dans le cimetière de Bry-sur-Marne, au pied d’un pilastre porté sur un socle de granit. C’était le monument érigé en 1852 par la Société libre des beaux-arts à l’inventeur du diorama et du daguerréotype.

Non loin de là est le mausolée d’un ancien seigneur de Bry, le contrôleur général Silhouette, décédé le 20 janvier 1767. C’était un financier réformateur, qui songeait à réduire

les dépenses, à prévenir le gaspillage et les dilapidations ; c’est pour se moquer de son économie que ses contemporains donnaient son nom aux dessins peu coûteux découpés avec des ciseaux dans un morceau de papier noir.

Derrière le maître-autel de l’église de Bry, Daguerre a peint le chœur d’une cathédrale ; l’illusion est complète. Il se proposait d’orner d’une grande toile religieuse une des chapelles de Nogent, lorsqu’il fut frappé de mort subite, le io juillet 1851. Son souvenir est conservé parmi les habitants de Bry, et ils en causent parfois sous les vieux ormes de la grande place.

Après avoir accompli notre pèlerinage, il ne nous restait qu’à reprendre le chemin -de Joinville et à nous laisser aller au fil de l’eau. Mât et cordeau ayant été repliés, nous tournâmes le dos à Bry et mîmes le cap sur Nogent.

En s’éloignant de Bry, la Marne coule entre deux rives entièrement dissemblables. Celle de droite est une plaine dont les eaux rongent incessamment la berge abrupte, hérissée de

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plantes sauvages. Le vent y apporte pêle-mêle des graines de prunelliers, de ronces, d’aubépines, de convolvulus, d’absinthes, de scabieuses, qui croissent côte à côte dans une riante promiscuité. Dans les champs voisins, les céréales commencent à disparaître, pour faire place à de blanches villas, couvertes de tuiles rouges, entourées de jardins naissants, et qui semblent sortir d’une boîte de jouets de Nurenberg. Un groupe de maisonnettes s’appelle la villa des Fleurs.

La rive gauche est un coteau prolongé, tantôt aride, tantôt ombragé d’ormeaux séculaires.

La rivière est coupée en deux bras égaux par deux grandes îles, dont la première a reçu dans le village le doux nom de l’île d’Amour. Ce n’est pas le noble éclat du diadème qui peut y séduire le cœur ; c’est une verdure inconnue ailleurs que dans cette zone fortunée. Aussi MM. Dupuis, Sary, Christian, Mmes Suzanne Lagier, Guyon, et bien d’autres adeptes de l’art dramatique, se sont-ils fait des nids

charmants dans l’île d’Amour et dans les îles qui l’avoisinent.

Quelques poutres à fleur d’eau, qui montrent leurs têtes noires entre les joncs et les nénuphars, indiquent l’emplacement d’un moulin détruit.

« J’ai connu le meunier, dit mélancoliquement Gabriel, un bon travailleur, qui aurait mérité une meilleure fin...

— Est-ce qu’il s’est noyé, père Gabriel?

— Si ce n’était que ça... Il a été tué par les Russes.

« C’était en 1814, du temps où les étrangers s’étaient entendus pour nous rendre tous ensemble les visites que nous avions faites chez eux. Comme on ne savait trop ce qu’on deviendrait, le meunier vendit ses rentes, recouvra ses créances, réalisa trente mille francs en beaux napoléons tout neufs, et attendit les événements avec plus de patience.

« J’étais jeune alors, et je m’imaginais que le mot défaite n’était pas français ; mais voilà que nous apprenons l’échec de La Fère-Cham-

Le Tour de Aîarne.

penoise. Les corps des maréchaux Marmont et Mortier, que nous croyions en Champagne, viennent camper à Saint-Mandé et à Vincennes, et le long de la Marne retentit ce cri, qui n’avait rien d’agréable pour nos oreilles : « Les « Cosaques arrivent ! l’empereur de Russie et (c le roi de Prusse sont à Bondy ! »

u Le 29 mars, le meunier, qui était sorti de grand matin pour aller aux renseignements, revient tout effaré : « Femme, dit-il à sa mé- « nagère, donne-moi le sac où sont nos trente (( mille francs. — Qu’en veux-tu faire? — Le « cacher au pied du gros peuplier, tu sais, le « plus élevé de toute l’ile. Il n’y a pas une « minute à perdre ! Les Cosaques arrivent ! « Pendant que je vais creuser mon trou et y « mettre l’argent, ferme toutes les fenêtres, a arrête le moulin ! Que l’on croie la maison « déserte ! Les Cosaques arrivent ! »

a II s’éloigne avec son magot. Tout à coup paraissent là-haut, sur la crête, des soldats russes, infanterie et cavalerie ; c’étaient des éclaireurs du corps de Platoff. Ils remarquent

le bac qui était en amont de l’île, et qui servait surtout à passer les ânes qui allaient au moulin ; puis ils aperçoivent le meunier qui se faufilait entre les arbres. Par malheur pour lui, les branches n’étaient pas aussi feuillues qu’en ce mois-ci.

u Ohé ! batelier, au bac ! au bac ! viens-tu « nous passer? » lui crient les chefs de la bande, car il faut vous dire que dans ce pays-là les officiers parlent français aussi bien que moi.

— Et même mieux, » murmura le jeune Charles.

Sans faire attention à cette épigramme, Gabriel continua son récit :

(( Pendant ce temps la meunière tremblait dans sa maison fermée ; mais voilà qu’elle entend un coup de feu. Ma foi, advienne que pourra ! Si c’est sur son mari qu’on a tiré, s’il est en danger, il faut qu’elle y aille ; c’est son devoir, c’est son idée, à cette femme.

« Elle sort, du reste, sans avoir à craindre^ Les Russes avaient battu précipitamment en retraite, à l’approche de quelques cavaliers

français, qui s’étaient montrés du côté de Nogent. Elle trouve son mari sur l’herbe, le cou percé d’une balle ; et son premier mouvement est d’appeler au secours de toutes ses forces.

« — C’est inutile, dit le mourant : les co- « quins m’ont assassiné. Mais, du moins, ils « n’auront pas mon argent!... Je l’ai bien « caché.

a — Où ça, mon pauvre homme? » dit la meunière, car le chagrin a beau remplir un cœur, il reste toujours un petit recoin pour l’intérêt. « Où çà? au pied du grand peu- (t plier }

u — Non, reprit le mourant,... je n’ai pas « eu le temps;... c’est à gauche là-bas . »

« Et, de la voix et du geste, il essayait d’indiquer une direction. Mais bast ! il n’y était plus.

(( Sa veuve a remué toute l’île ; ses héritiers ont fait faire des fouilles interminables ; on n’a jamais pu déterrer les trente mille francs.

(( Ils y sont encore !

— Bah ! père Gabriel, exclama le jeune

Charles au bout de quelques moments de silence, tout n’est qu’heur et malheur dans ce monde. Le moulin de Bry n’a pas vu que des histoires aussi lugubres ! Si j’ai bonne mémoire, il me semble que, depuis ce temps-là, vous avez fait pendant vos excursions de pêcheur — soit dit sans calembour et sans malice — plus d’une pose à la buvette que les meuniers avaient jointe dans les dernières années à leur exploitation; ce qui avait valu à cette île le nom d’île d’ Amour, qui a subsisté malgré la destruction du moulin.

— Silence, blanc-bec! repartit Gabriel avec majesté; respect aux grands souvenirs de l’histoire, et n’y mêlons pas le récit de futiles incidents ! Incline-toi devant les ruines qui ont abrité un martyr. »

Il ne reste plus, en effet, du moulin que quelques pieux indiquant l’emplacement de la volée et celui de l’estacade. Le moulin, qui devait à sa vétusté un aspect très-pittoresque, tombait en ruines. Il a été vendu, et les acquéreurs ont pris le parti de l’abattre et de trans-

former en habitations de plaisance le territoire assez vaste de l’île d’Amour.

Le cabaret qui avait été établi dans l’île a trouvé un successeur de l’autre coté de l’eau, à mi-côte, sur la rive gauche de la Marne. On y lit cette enseigne :

A l: ancien Moulin de Br y.

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