LEFÈVRE, MARCHAND DE VINS, TRAITEUR
Quel charmant ermitage ! Devant lui un vieux pommier, dont l’âge a raréfié la sève, tord dans l’air ses grands bras fourchus. La maison se détache en blanc sur le versant gazonné, avec un escalier latéral extérieur. Comme elle est trop petite pour contenir la foule des consommateurs, elle a pour succursales deux rotondes coiffées de toits de chaume et un bateau marnais couché sur le flanc. L’hôte naviguait dessus jadis et n’a pas voulu s’en séparer; de la basse Seine, il l’a conduit dans le canal de la Villette , du canal de la
Ville c ce dans la haute Seine, de la haute Seine dans la Marne. Il a fallu ensuite échouer ce grand navire, le hisser à vingt mètres de la berge, à force de bras, de chevaux et de cabestans, le diviser en cabinets, de sorte que ce restaurant excentrique revient à vingt fois le prix d’un local ordinaire.
Néanmoins, il a du charme, avec ses courtines de feuillage, et je ne pus m’empêcher d’apostropher Ildefonse :
« N’as-tu pas dit qu’on déjeunerait dans le bateau? car tu l’as dit ! Sachons donc nous en servir !
— Ce n’est pas de celui-là que j’ai voulu parler. Tout ce que je te permets, c’est de te préparer un verre d’absinthe à la source. »
Cette source, abondante, limpide et fraîche, inépuisable glacière qu’envieraient les premiers établissements gastronomiques de la capitale, coule d’entre les racines d’un ormeau et descend à la Marne en sautillant, comme la fontaine dont parle Ovide : créait antibus unda lapilli s.
Je tendis mon verre; mais j’avais calculé inexactement le diamètre et la pesanteur du filet d’eau, qui en tombant fit jaillir et lança au dehors toute la verte liqueur. Il me sembla entendre l’implacable ennemi de l’absinthe, mon collègue et ami, Victor Borie, pousser un ricanement féroce.
L ’Hélioscaphe se remit en marche et passa bientôt devant Nogent, petite ville de trois mille âmes, bâtie sur un versant que la Marne arrose. Essayant d’être industrielle, elle a des brasseries, des carrosseries, une distillerie, une fabrique de produits chimiques ; mais rien ne saurait lui enlever son véritable caractère, qui est d’offrir les plus riantes retraites aux Parisiens, las des affaires et du bruit.
C’est une très-ancienne cité, fondée par des Gètes Sarmates que les Romains avaient emmenés en esclavage et transportés dans les Gaules.
Chilpéric Ier, roi de Neustrie, y avait un manoir, où il reçut, en l’année 581, la visite de Grégoire de Tours.
Le Tour de Alar/ze.
Il ne reste pas même un pan de muraille des constructions romaines ou mérovingiennes. Le seul monument de Nogent, c’est le viaduc de huit cent quinze mètres de longueur jeté sur la Marne, pour le passage du chemin de fer de l’Est. Ce viaduc est composé de trentequatre arches, dont trente ont quinze mètres d’ouverture. Les quatre autres, qui constituent un véritable pont, en ont cinquante. Sa hauteur au-dessus de l’étiage de la Marne est de vingt-neuf mètres. C’est une des œuvres d’art les plus remarquables des environs de Paris.
En passant sous l’arche marinière du viaduc, notre embarcation fut saluée par une explosion de rires sardoniques et bruyants. Ils se répercutaient en s’éloignant comme si une volée de diables railleurs eût traversé la voûte au-dessus de nos têtes. Nous eûmes beau regarder de toutes parts, chercher à droite, à gauche, en avant, en arrière, en bas et en haut, nous ne découvrîmes rien.
C’était une farce de Gabriel. Connaissant le singulier effet d’acoustique que produit le
Le Tour de Alarne.
viaduc lorsqu’on le traverse en bateau, il avait poussé un cri strident que les trente-quatre arches avaient reproduit les unes après les autres, en les renvoyant vers nous avec un surcroît d’intensité véritablement extraordinaire.
L’île aux Loups, que le viaduc coupe en deux parties, fait suite à l’île d’Amour. A l’île aux Loups succède l’île de Beauté. Cette dernière compte au nombre de ses propriétaires Duvelleroy, l’habile et célèbre fabricant d’éventails. S’il a choisi cette résidence, serait-ce en mémoire d’un des maîtres de ce genre, d’Antoine Watteau, qui passa les dernières années de sa courte existence à Nogent, où il mourut le 18 juillet 1728?
Les massifs de verdure que nons admirâmes le long de la rive droite, après avoir quitté le viaduc, sont nommés avec raison le Fonds de Beauté. Le sage roi Charles V aimait à se retirer dans un donjon qu’il y avait fait construire et où s’écoula en grande partie sa vieillesse. Mais ce n’était que le restaurateur de cette habitation royale, que des chartes latines
Le Tour de Alarne.
de la fin du xne siècle désignent sous le nom de Belliîas. Des moulins en dépendaient ( Mo lendina Bellitatis) ; des eaux vives, amenées du haut des collines, étaient recueillies dans des bassins, d’où elles allaient en cascades grossir les flots de la Marne.
Charles VII avait installé à Beauté Agnès Sorel, quand les Anglais occupaient la meilleure partie du royaume ; la jeune maîtresse du roi, comprenant qu’elle avait des devoirs patriotiques à remplir, l’exhortait à sortir d’une funeste indolence pour chasser l’étranger.
C’est de Beauté qu’est parti le salut de la France. Agnès Sorel secondait Jeanne d’Arc. Au milieu des guerres qui désolaient le pays, Beauté perdit son caractère de séjour de plaisance, pour prendre celui de forteresse, et il finit par être un monceau de ruines, dont la population riveraine se partagea les pierres.
Il y a sur les bords de la Marne bien des constructions élégantes dont les plus solides assises sont des débris de l’historique manoir de Beauté.