‹ Le tour de MarneChapitre 6 sur 24 · HISTOIRE DE SAINT-MAUR-DES-FOSSÉS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE SAINT-MAUR-DES-FOSSÉS

L’ile Fanac. — Le restaurateur Jullien. — La Branche-du- Pont-de-Saint-Maur. — François Rabelais. — Les Bagaudes. — Notre-Dame-el-Saints-Pierre-et-Paul-des-Fossés. — Les reliques de saint Maur. — Les Bénédictins. — Le cardinal Jean du Bellay. — Catherine de Médicis. — Sully et Villeroi. — Le panier plein de petits chiens du roi Henri III. — Les créanciers de Catherine de Médicis. — Saisie et vente de la seigneurie de Saint-Maur. — Le grand Condé. — Un déjeuner en bateau. — Les écrevisses à la bordelaise.

Nous voici de nouveau à Joinville, dont le pont coupe en deux portions inégales l’île Fanac, qui est plus jolie que son nom. Cette île esc devenue le rendez-vous des canotiers et canotières, depuis que le restaurateur Jullien, de Bercy, y a transféré son principal établissement.

Il y a créé de magnifiques salons, des cabinets confortables, et dressé une tente immense, sous laquelle ses innombrables habitués se livrent, chaque dimanche, aux plaisirs d’un bal nautico-champêtre.

C’est là, après chaque régate organisée sur la Marne, soit par le Sport nautique, soit par la Société des régates, que se réunit la fine fleur des canotiers et des canotières.

Au moment où nous passions devant l’établissement, une conversation s’entamait entre une équipe à terre et une autre au large.

— Ho ! hé ! là-bas, quel bord?

— La Violetta! et vous?

— La Fatma! bonjour, vieux! quoi de neuf à la course d’hier ?

— Eh ! les Anglais ont été roulés à des longueurs ! !... Si tu avais vu la Dame blanche! c’était épatant!!... Ils ont bouffé leurs bouts de bois si chiquement, que les Anglais qui l’arrachaient de longueur, en avaient leurs pieux ! ! !

— Dis donc, qu’est-ce qui a ramassé les casquettes ?

— C’est la Pâquerette.

— Ça ne m’épate pas ; ils n’ont pas assez de nerf pour faire la pige avec les autres.

— Et toi, as-tu couru ?

— Oui, nous avons le deuxième prix.

— Tant mieux; descends un peu. Soifons un litre.

— Eh! non, merci! il nous faut patiner l’aviron pour aller boulloter chez Jambon. Viens-tu avec nous? Nous y écoperons une crâne bouteille.

— Y a pas plan ; nos tireurs sont affalés. Notre as a une nage si vive pour une yole, que nous stoppons tous éreintés !

— C’est bien décidé ?

— Mais, oui.

— Eh bien, à la revoyure !

— Bon vent !

Pendant ce bizarre colloque, nous nous étions éloignés. Nous avions atteint le pont de Joinville et dépassé la pointe occidentale de l’ile Fanac, sur laquelle reposent deux arches de ce pont cyclopéen.

Le Tour de Alarne.

Nous avons vainement cherché aux archives quel personnage pouvait être ce Fanac dont la mémoire s’est perpétuée ; c’était peut-être un des Gètes sarmates auxquels les Romains confièrent la tâche de coloniser le pays. On ne connaît pas davantage le nommé Olins, qui fit construire un pont à ce même endroit dès le commencement du xne siècle. Des habitations se groupèrent alentour, et après un enfantement de plusieurs siècles, le village se trouva assez considérable, en 1790, pour être distrait de Saint-Maur et érigé en commune, sous la dénomination baroque de Branche-du-Pont-de-Saint- Maur. Le nom de Joinville est un hommage rendu en 1831 au second fils de Louis-Philippe.

De grands souvenirs historiques planent sur cette partie de la Marne. Ce fut là que nos pères livrèrent le dernier combat contre la domination romaine.

Là fut le berceau du Théâtre-Français.

Là maître François Rabelais écrivit son immortelle satire.

En vain les paysages m’attirent, en vain les

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Le Tour de Aldrnc.

oiseaux chantent et les fleurs s’épanouissent : j’éprouve le besoin de me plonger dans l’archéologie, la majesté des ruines parle à mon cœur.

Quand je mentionne les ruines, ce ne peut être qu’au figuré, car du Castrum des Gaulois, de l’abbaye de Saint-Maur, du château qui la remplaça, il ne reste que des fragments de fondations, des chapiteaux, 4.es sculptures frustes et mutilées.

Pendant la décadence de l’empire romain, les’ colons et les serfs insurgés de la Gaule et de l’Armorique avaient constitué une ligue défensive qu’on appelait les « Bagaudes, » d’un mot celtique qui signifie association. Pour quartier général ils choisirent la presqu’île dont nous faisons en ce moment le tour ; dans l’étroite langue de terre où a été percé le canal, ils creusèrent de profonds fossés, élevèrent des retranchements, et organisèrent un gouvernement dont les chefs, Ælien et Amand, prirent le titre d’empereurs ; mais leur puissance et leurs victoires furent éphémères. En l’an 296, les légions romaines, commandées par Maxi-

Le Tour de Alarne.

mien, s’emparèrent de la citadelle des Bagaudes après une lutte acharnée, et en massacrèrent impitoyablement les vaillants défenseurs.

Sur ses ruines s’éleva le couvent de Notre- Dame-et- Saints - Pierre - et - Paul - des - F ossés. Nanchilde, sœur du fameux roi Dagobert, et son fils, Clovis II, alors âgé de cinq ans, donnèrent la plus grande partie de la presqu’île à l’archidiaére de Paris, Blindegésile, qui la transmit, par acte de l’an 640, aux bénédictins nouvellement installés. Si l’appellation primitive eût été conservée, elle jetterait quelque langueur dans la conversation ; on éviterait de parler, surtout dans un entretien animé, d’une commune qui aurait pour nom Notre- Dame-e t- S aints - Pierre - et - Paul - des - F ossés . Heureusement pour nous, les moines de l’abbaye de Glanfeuil cherchaient à déposer en lieu sûr les reliques de leur fondateur, saint Maur. Elles furent apportées, en l’an 688, dans l’ancienne enceinte du Castrum Bagaudarum , et voilà pourquoi la commune de Saint- Maur s’appelle Saint-Maur.

Tout ce que nous savons du couvent, c’est qu’on y joua la comédie. Les Maîtres et Gouverneurs de la Passion et Rédemption de Notre- Seigneur , avant de débuter à Paris, représentèrent à Saint-Maur leurs mystères et leurs moralités.

Ce furent les premiers essais de l’art dramatique en France, essais informes sans doute, mais qui n’en marquaient pas moins la route où devaient s’engager Corneille, Racine et Molière.

Quant aux bénédictins, qui n’avaient rien de commun avec les savants membres de la congrégation de Saint-Maur, ils négligèrent tellement leur pieuse mission, que Clément VII, par une bulle de 1533, prit le parti de les séculariser. On les remplaça par un chapitre composé d’un chantre ayant deux mille livres de revenu, de huit autres chantres à mille livres chacun, et. de quatre vicaires perpétuels à cinq cents livres. La maison abbatiale fut achetée par le cardinal Jean du Bellay, évêque de Paris, qui en fit sa résidence d’été, et y amena Rabelais, son médecin.

C’est sous les ombrages de Saint-Maur, près du cloître abandonné, que le puissant satirique a composé ses pages mordantes contre les moines.

C’est sur les bords de la Marne, dans la demeure d’un prélat mondain, qu’il a trouvé le type de cette abbaye de Thélème , dont l’unique règle se formulait ainsi :

Faij ce que vouldras.

Eus tache du Bellay, frère et héritier du cardinal, vendit à Catherine de Médicis la terre et seigneurie de Saint-Maur. Cette reine et son fils y venaient souvent. Sully, dans ses mémoires, nous apprend qu’en 1586, chargé d’une mission par le roi de Navarre, il y obtint une audience de Henri III.

« J’arrivai, dit-il, à Saint-Maur, où étoit pour lors la cour, et j’allai descendre chez Villeroi, avec lequel je dînai, et passai le reste de la journée. Le lendemain, il me présenta au roi. Je me souviendrai toujours de l’attitude et de l’attirail bizarre où je trouvai ce prince dans son cabinet : il avoit l’épée au

Le Tour de Aîarnc.

côté, une cape sur les épaules, une petite toque sur la tête, un panier plein de petits chiens pendu à son cou par un large ruban, et il se tenoit si immobile, qu’en nous parlant il ne remua ni tête, ni pieds, ni mains. »

Les reines, comme les plus simples mortelles, sont suceptibles de contracter des dettes et de ne pas les payer ; et, le cas échéant, malgré les imperfections des institutions judiciaires du XVIe siècle, on trouvait à Paris des huissiers pour poursuivre et des juges pour condamner les augustes débitrices. Catherine de Médicis, avant de passer de vie à trépas, négligea de régler ses comptes avec Hélie du Tillet, sieur de Guex, maître d’hôtel ordinaire du roi Henri IV ; le président de Thou ; Baillet, sieur de Grenelle; de Ondeau, de Pugues, et autres créanciers. Le maître d’hôtel, tant en son nom qu’en celui de ses cointéressés, fit saisir la terre et seigneurie de Saint-Maur pour la somme de 27,163 écus 5 sous 4 deniers. En vertu d’un arrêt du parlement en date du 27 novembre 1598, cette

Le Tour de Âlarne.

terre fut adjugée, moyennant 25,000 éeus, à Charlotte-Catherine de La Trémoille, princesse de Condé, comtesse de Taillebourg, veuve de Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, duc d’Enghien. Malgré cette transmission de la propriété, Henri IV, de même que son prédécesseur, visita habituellement Saint-Maur, où il fut atteint d’une indisposition assez grave à la fin d’août 1607.

Les documents authentiques déposés aux archives de la Compagnie des chemins de fer de l’Est me mettent à même de donner exactement, pour la première fois, la liste des propriétaires du beau domaine de Saint-Maur. Le 8 février 1612, par acte passé devant maître Gaillard et son collègue, notaires gardes-notes au Châtelet de Paris, madame de La Trémoille en fait donation à son fils, Henri II de Bourbon, prince de Condé, duc d’Enghien, comte de Clermont en Beauvaisis, etc.

La terre et seigneurie de Saint-Maur échoit par héritage à Louis II de Bourbon, dit le

Le Tour de Àlarne.

grand Condé ; puis à Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, qui, par acte du 4 juillet 1697, la donne à Louis III, son fils. Elle passe successivement à ses descendants, Louis- Henri et Louis-Joseph. Tous ces princes s’occupèrent à l’envi d’embellir leur demeure favorite ; aussi tous les auteurs qui l’ont décrite se montrent-ils animés du plus vif enthousiasme. Robert de Hesseln, dans son Dictionnaire de la France , dit en 1771 I « Ce lieu est remarquable par un château magnifique appartenant à M. le prince de Condé. On admire la belle situation de cette maison de plaisance, son édifice et ses quatre pavillons, les terrasses et les colonnes qui en décorent l’entrée, les appartements, et surtout les cabinets, dont la disposition et les ornements sont ce qu’il y a de plus galant. Les jardins sont d’après les dessins de Le Nostre ; les deux parterres, bordés par la rivière et par une grande allée couverte, offrent ce qu’on peut imaginer d’agréable ; l’orangerie 11e mérite pas moins d’at¬

tention. »

Le ier mars 1789, par acte passé devant maître Bro et son collègue, notaires à Paris, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé/ fit donation de la terre et seigneurie de Saint- Maur à son fils Louis-Henri-Joseph, qui, moins de cinq mois après, fuyait précipitamment Versailles, pour aller organiser sur les bords du Rhin l’armée à laquelle il prêta son nom.

La seigneurie de Saint-Maur-des-Fossés disparut avec les autres seigneuries. La terre fut confisquée comme bien d’émigré, et le château démoli.

J’étais occupé à en chercher quelques pierres dispersées, lorsqu’une voix tonnante gronda à mes oreilles.

(( Ah çà ! te moques-tu du pauvre monde Comment ! tu voulais déjeuner à Gravelle, et tu y songes si peu à Saint-Maur, que tu nous fais mourir de faim !

— Mais toi-même, 6 Rousset, qui étais si peu pressé de dejeuner à Gravelle, pourquoi l’es-tu tant à Saint-Maur }

Le Tour de Àlarne.

— C’est que j’ai terminé les photographies que je comptais faire ici.

— Et moi, si j’oublie l’heure du repas, c’est que je commence mes études historiques : puisque ma mission est de recueillir les traditions de ces contrées, il faut bien que je l’accomplisse.

— Tu l’accompliras plus tard ! le bateau vient seulement de franchir le barrage, et nous ne sommes qu’au début de notre traversée : prenons des forces, un vrai festin nous attend !

— Dans le bateau !

— Dans le bateau, et tu verras que mon laboratoire peut, au besoin, se transformer en cuisine. »

Je suivis Rousset en remuant la tête d’un air de doute ; mais quelle fut ma surprise en arrivant à Y Hélioscaphe !

11 était amarré sous un dbme de verdure, entre la rive droite de la Marne et l’ile Saint- Maur, dont M. Piver, son propriétaire, a fait un délicieux jardin anglais. Des bouteilles de vin suspendues à des ficelles rafraîchissaient

autour des bordages ; sur un banc qui servait de table se dressait, comme une tour, un succulent pâté de foies gras, et dans une casserole fumaient des écrevisses à la bordelaise !

a Des écrevisses! m’écriai-je avec attendrissement; par quel miracle ?...

— Par la toute-puissance de Gabriel ! Depuis le commencement de notre navigation, te souviens- tu de l’avoir vu, à maintes reprises, arrêter court notre embarcation, se pencher sur la rivière, y plonger rapidement la main, et, lorsque tu le questionnais sur son action, de l’avoir entendu te répondre : « Ne faites pas attention, c’est une connaissance à laquelle je serre la main. » Eh bien! c’était autant d’écrevisses appréhendées au col par lui.

u Tout en maniant les rames ou le piquot, Gabriel ne quitte pas des yeux le fond de l’eau ou les rives du fleuve. S’il remarque aux environs d’une pierre ou sur les bords d’un trou certaines traces de sable fraîchement remué : (( Il y a là, se dit-il, une écrevisse, » et d’après la forme des traces, d’après la physiono-

Le Tour de Alarne.

mie du trou, il sait si l’écrevisse est à l’affût, si elle mange ou si elle dort, et comment il faut l’aborder : par devant, par derrière ou de flanc.

« En un tour de main la pierre est renversée ou bien le trou est fouillé, et l’écrevisse est prise. Quelquefois, si la dame est enfoncée dans un repaire inaccessible aux mains de Gabriel, il a bien vite fait de placer au bout d’une baguette fendue un petit poisson. Il le présente par la queue à l’orifice du trou, le fait remuer et va ainsi réveiller l’appétit de la vorace habitante de l’endroit. Au bout de quelques instants, on aperçoit une longue pince qui s’allonge ; puis bientôt deux, puis la tête, et enfin le corps entier de l’animal s’avançant sur la proie que Gabriel a soin de tirer de plus en plus envers lui, à' mesure que l’écrevisse approche. Saisissant le moment opportun, alors que l’écrevisse elle-même a saisi la queue du poisson, il plonge sa main gauche dans l’eau et empoigne l’appétissant crustacé.

« C’est ainsi que Gabriel t’a ménagé cette

Le Tour de Alarne.

surprise. Avec l’aide de Charles, il nous a préparé ce mets réjouissant dans l’appareil à esprit-de-vin qui nous sert à faire chauffer de l’eau, et qui tout à l’heure nous fournira un délicieux moka. »

Pour exprimer ma satisfaction, je ne trouvai que le mot de Dominus Sampson : Prodigieux !

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