‹ Le tour de MarneChapitre 7 sur 24 · EXCURSION AU PARC DE SAINT-MAUR · texte numérisé non relu

EXCURSION AU PARC DE SAINT-MAUR

L’îlot Saint-Babolein. — L'ilot du Diable. — Les sorcières. — Une forteresse aquatique. Deux mille cinq cents mètres cubes d’eau. — Les squares — Le grand chêne. — Histoire du parc depuis 1814 jusqu’à nos jours. — Saint- Nicolas de Myre. — Notre-Dame des Miracles. — La fête de la Vierge noire. — La rivière percée. — La râpe de Champigny. — Javeau et Javiot.

On déjeuna gaiement ; la chaloupe reprit sa marche, laissant derrière elle l’ilot Saint- Babolein, puis l’ilot du Diable, tout hérissé de saules renversés, dont les branches cachées sous l’eau rendent l’approche difficile. Le saint fondateur de l’abbaye de Notre-Dame-et-des- Saints-Pierre-et-Paul avait son domaine en amont, et laissait la place inférieure au démon qu’il avait vaincu. Tandis que les moines pre-

naient leurs ébats dans l’île Saint-Maur et dans l’îlot Saint-Babolein, la chronique raconte que les sorcières des environs, et de bien plus loin encore, venaient faire chaque nuit un sabbat infernal dans l’îlot du Diable, accessible à elles seules. Les sorcières ont disparu avec les moines ; aujourd’hui, l’îlot du Diable sert de refuge aux pêcheurs qui y étendent, afin de les faire sécher, verveux, éperviers, gilles et autres filets.

Après avoir parcouru des rives délicieuses dont Rousset avait déjà pris plusieurs échantillons, notre barque s’arrêta devant un bâtiment carré, solidement bâti, auquel attenait une cheminée en briques, haute d’environ trente-trois mètres.

« Qu’est-ce que celaî^ demandai-je à Rousset.

— C’est une machine à vapeur qui fournit de l’eau aux colons du parc de Saint-Maur ; elle vaut la peine d’être vue en détail. Voilà plus haut le réservoir, une forteresse à l’abri de l’explosion des deux mille cinq cents mètres

cubes d’eau qu’elle renferme, et garnie de meurtrières destinées à aérer cette masse liquide. »

Un guide nous introduisit dans l’intérieur. La puissante machine y élève l’eau dans deux réservoirs superposés, dont les voûtes sont soutenues par de massifs piliers. L’édifice est couvert par une plate-forme de quatre cents mètres de superficie, d’où la vue s’étend sur les collines environnantes. De quelque côté que se portent les regards , ils rencontrent un admirable panorama.

Un étranger s’y trouvait en ce moment.

C’était un homme de trente à quarante ans, aux cheveux noirs, à la physionomie fine et intelligente. Il avait à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur.

Comme nous examinions ensemble le paysage, nous échangeâmes quelques réflexions : une mutuelle admiration pour les magnificences de la nature, un même culte pour les vieux souvenirs, nous rapprochèrent les uns des autres, et, en descendant de la plate-forme, nous étions en parfaite intelligence.

a Messieurs, nous die l’inconnu, voici ma voiture ; si vous voulez bien y prendre place, je serai heureux de vous montrer le parc de Saint-Maur.

— Quoi ! lui dis-je, il existe donc encore, ce parc sous les ombrages duquel le grand Condé se délassait de ses victoires }

— Il a subi quelques modifications, reprit notre guide en souriant. Déjà, lorsqu’en 1814, le dernier des Condé revint de l’émigration, et qu’une ordonnance de Louis XVIII lui restitua le parc de Saint-Maur, il y chercha vainement son château et ses jardins. Son neveu et légataire universel, le duc d’Aumale, mit en vente le domaine, qui fut adjugé, en l’audience des criées du Tribunal de la Seine, le 24 décembre 1831, à M. Jean -Claude Moynat. Celui-ci le transmit à son fils, Jean- Charles Moynat, dont les héritiers et légataires l’ont vendu, le 6 décembre 1853, à la Compagnie des chemins de fer de l’Est. Vous voyez ce qu’elle en a fait. »

La voiture où nous étions montés traversait

un plateau ombragé de bouquets d’arbres d’essences variées, chênes, ormeaux, platanes, sophoras, érables, sycomores, vernis du Japon. Quelques-uns des chênes, ayant jusqu’à vingtsix mètres d’envergure , devaient dater du temps où, sur ce plateau même, s’élevait un temple au dieu Silvain, desservi par un collège de prêtres, comme l’atteste une inscription découverte à Saint-Maur en 1775 Colle gium Silvani restituerunt AL Aurelius aug. h b. Hilarius et magnus cryptarius . curât or es. Des avenues, larges et solidement macadamisées, établissaient entre toutes les parties du parc de faciles communications. Bien que nous fussions à vingt mètres au-dessus du niveau de la Marne, des rivières factices, qu’on passait sur des ponts rustiques, baignaient des squares dessinés par une main savante et peuplés de plantes exotiques. Nous visitâmes successivement le square des Tilleuls, le square des Arts, le square des Marronniers et le square des Lacs, véritable Bois de Boulogne en miniature. Nous fîmes une station spéciale

au grand Chêne, gigantesque monument de végétation, doyen des arbres du parc. A chaque tour de roue, nous découvrions, entre les feuillées, de jolies villas qui, suivant la fantaisie de leurs constructeurs, ressemblaient à des castels du moyen âge, à des hôtels de la place Royale, à des chalets suisses ou à des pagodes chinoises.

« Quelques-unes de ces maisons, dis-je à notre cicérone, ont-elles un intérêt historique?

— Ce serait difficile, car la fondation de la plus ancienne ne remonte pas à deux années. Les premiers lots de terrains ont été mis en vente au mois de juin 1862 ; mais les conditions étaient si avantageuses, les communications tellement facilitées par le chemin de fer de Vincennes, les matériaux de construction si abondants, que les acquéreurs sont venus en foule. Le nombre des colons s’accroît chaque jour.

— Je m’attends, dis-je à notre guide, à les voir quelque jour s’ériger en commune, avoir

un hôtel de ville, des écoles et une église. De quelle paroisse dépendent-ils?

— De celle de Saint-Maur-des-Fossés, que vous apercevez là-bas. »

Je vis, dans la direction indiquée, un clocher carré, que je témoignai immédiatement le désir d’étudier de plus près.

Ce clocher, moitié romain, moitié gothique, est percé de baies disposées avec goût, et qu’ornent des rinceaux d’un bon style. Il mériterait d’être restauré par un architecte comme Viollet-Leduc.

Ce fut Guillaume, évêque de Paris, qui consacra, en 1218, l’église de Saint-Maurdes-Fossés, sous le vocable de Saint-Nicolas de Myre. Elle a été endommagée par des restaurations brutales , qui ne tenaient aucun compte du style primitif. La chapelle du bascôté droit, dédiée à Notre-Dame des Miracles, attire de nombreux pèlerins. L’antique statue de bois qui surmonte l’autel, sculptée, selon les légendes, sans intervention humaine, est une rivale de la Vierge noire de Chartres et

de Notre-Dame de Bon-Secours. Que d’inscriptions commémoratives elle a méritées ! Que de vœux sont montés vers elle ! Que de malades elle a guéris !

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