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seaux, apparaissait un ourlet de collines, ici dénudées, là revèlues d'une maigre végétation. Derrière ces collines et les dominant de (juehiue cent mètres, s'étendait une rangée de cerros de couleur rougeâtre , tachetés par places d'espaces verdoyants. Une chaîne de montagnes, aux laites dentelés , doucement azurées par la distance, se montraient au-dessus des cerros et teriuinaient la perspective. Un calme profond régnait en ces lieiLX. Le vent s'était tu. Le .sulril venait de disparaître derrière un
amas de petits nuages que ses derniers rayons frangeaient de cinabre et de feu. La rivière Apurimac divisée en trois bras*, coupait inégalement la ))lage que nous achevons de décrire, et ses eaux d'un vert d'émeraude, qu'aucun vent ne ridait, venaient, dans un calme superbe, se mêler aux ondes troubles et jaunâtres du Quillabamba-Santa-Ana.
Je me fusse arrêté longtemps devant ce tableau, si le chef de la commission péruvienne qu'il n'intéressait que médiocrement, ne m'eût demandé tout à coup et d'un air perplexe, ce que je complais manger à souper, aucune espèce de provisions ne se trouvant dans la pirogue. Non seulement je pus répoudre à sa question et le tirer d'embarras, mais même m 'acquitter lionorablement envers lui. ]'our cela , il me suffit d'ouvrir un caisson-havre-sac qu'au début du voyage je portais sur mon dos, à l'aide de bretelles. Dans ce caisson était enfouie sous des croquis de plantes cl des réflexions mairnscrilcs, certaine boite de sardines k l'huile que le lecteur a sans doute oubliée, mais dont je m'étais toujours souvenu. Cette boite qui depuis notre départ d'Écharati avait supporté bien des chocs , subi bien des averses, échappé à bien des naufrages, fut retirée, un peu oxydée il est vrai , de l'endroit où je la tenais, mais gardant fidèlement, malgré cet oxyde, le dépôt que le fabricant de conserves alimentaires lui avait confié. A l'aide d'un couteau et d'ime pierre, j'enlevai son couvercle et remis à chacun de nous, y compris le mozo Anaya, compagnon du cholo Antonio, une part du poisson qu'elle contenait. Gomme nous étions quatre pour manger cinquante sardines, c'étaient juste douze et demie qui revenaient à chaque individu. Un morceau de pain eût été nécessaire pour accompagner ce mets irritant, mais nous y suppléâmes en buvant une gorgée d'huile. Les Ghontaquiros qui avaient énergiquement refusé de goûter à ce qu'ils appelaient du poisson pourri, soupèrent d'air et de rosée et réclamèrent seulement par l'organe de l'interprète, la boite de ferblanc que nous leur abandonnâmes après l'avoir vidée. Cet objet qu'ils lavèrent et fourbirent pour lui enlever son odeur, fut conservé par eux comme un échantillon de l'industrie européenne.
Nos sardines mangées, nous nous couchâmes sur les pierres, faute d'herbe ou de roseaux pour fabriquer des matelas. Nos rameurs qui avaient jugé convenable de ne pas souper, trouvèrent o])portun de ne pas dormir et passèrent la nuit à chuchoter entre eux. Malgré le dédain qu'ils affectaient à l'égard dos Antis et leur ton railleur en parlant de ces indigènes, je crus comprendre qu'ils n'étaient pas très-rassurés de se trouver de nuit, sans armes et en petit nombre, h l'embouchure de l'Apurimac dont les deux rives, dans l'intérieur, sont habitées par des Indiens Antis. De temps eu temps, je les voyais se soulever sur un coude, interroger de l'œil les noires profondeurs de la rivière et échanger quelques mots h.
1. Le bras principal de celle rivière peut avoir cent cinquante mètres de largeur et les deux autres de soi.\aate dix à quatrevingts mètres.
voix basse. Peut-être craignaient-ils une surprise de l'ennemi ; car si les Antis riverains du Quillabamba- Santa-Ana vivent en d'assez bons termes avec les Ghontaquiros, et se laissent au besoin rançonner par eux, leurs frères de l'intérieur ne se montrent pas d'aussi bonne composition et tiennent à distance respectueuse leurs turbulents voisins.
L'inquiétude de nos rameurs s'évanouit avec l'obscurité. Quand parut le jour, nous voguions au large. En se retrouvant au milieu de l'Apu-Paro, c'est le nom que prend notre rivière après sa jonction avec l'Apurimac ou Tambo (Tampu) , la verve des Ghontaquiros, contenue par la peur, fit explosion; tous se mirent à babiller , de concert avec les singes et les oiseaux qui s'éveillaient sur les deux rives.
Tout en suivant le cours de l'Apu-Paru, formé, comme nous venons de le dire, par la réunion des rivières Apurimac et Quillabamba-Saula-Ana, jetons un coup d'œil, non sur cette dernière que nous avons vue sortir, à Aguas-Galienles, du Huilcacocha ou lac de Huilca, mais sur sa voisine, dont nous n'avons rien dit encore, 'bien que les géographes s'en occupent depuis longtemps et que sa noblesse historique fût déjà reconnue au temjis des Incas.
Le lac de Vilafro d'où sort l'Apurimac, est situé par 16° 55" de latitude australe, entre les sierras de Gailloma, de A'elille et de Gondoroma, ramifications de la chaîne des Andes occidentales. La longueur de ce lac est d'environ deux lieues , sa largeur d'une lieue et demie et sa prolondeur variable entre trois et sept brasses.
De la vasque fracturée de ce bassin , dans la partie de l'est, s'échappe un ruisseau qui s'épand sans bruit à travers la jilaine et , grossi à huit lieues de là par les eaux du torrent Parihuana, prend le nom de rivière de Chita, sous lequel il longe les provinces de Gauas et de Ghumbihuilcas, se dirigeant au nord en ligne presque droite.
Après un trajet de vingt-trois lieues durant lequel il a reçu neuf ruisseaux par la gauche et onze par la droite, il passe brusquement du nord à l'ouest, prend le nom d" Apurimac en quittant la province de Quispicanchi pour entrer dans celle de Paruro, puis rectifiant insensiblement son cours, il traverse les provinces d'Antas et d'Abancay el coupe , dans l'aire du nord-est , la chaîne des Andes centrales. Là, profondément encaissé entre de hautes montagnes, il parcourt des solitudes inaccessibles où, peudant vingt-cinq ou trente lieues, on le perd de vue. 11 reparaît à gaucho des vallées de Saata-Ana et de Huarancalqui , se dirigeant toujours au nord-nordest. — Grossi tour à tour par les eaux du Pachachaca, du Pampas ou Gocharcas, du Xauja ou Mantaro, descendus des hauteurs d'Abancay, d'Ayacucho, de Huanta, de Huancavelica et de Pasco, il traverse la région du Pajonal, reçoit par la gauche les deux rivières jointes en un seul cours, de Pangoa et de Ghaucliamayo {Eue y Pcrcnc), et désormais stalionuaire dans la direction du norJ-nordest quart nord, il opère sa jonction avec le Quillabamba-Sanla-Ana, par 10" 75" de latitude.
Pendant longtemps, il fut de luuJe parmi lesgéogra-
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phes de considérer le Tunguragjia ou Maraiion, issu du lac de Lauricocha, dans la Cordillère de Bombon, comme le tronc de l'Amazone'. Puis, cette opinion fut abandonnée et les cartologues revendiquèrent pour la rivière Ucayali , continuation de l'Apu-Paro, l'honneur de cette paternité. Seulement, comme ils n'étaient pas bien d'accord sur la naissance de l'Ucajali lui-même, que les uns assuraient être notre Quillabamba-Santa-Ana, et les autres l'Apurimac , on ne sut trop d'abord à laquelle des deux rivières on devait rattaclier l'Amazone. Le temps finit par édaircir tous les doutes à cet égard. Aujourd'hui l'Apurimac ou Tampu est définitivement reconnu pour le tronc véritable et le ]ière du roi des fleuves. A ceu.\ qui demanderaient la raison de cette préférence, nous répondrons que le cours de l'Apurimac est plus long de vingt-cinq lieues que celui du Quillabamba-Santa-Ana, et qu'il est navigable, ainsi que certains de ses affluents, mais seulement pour des pirogues ,
sous des latitudes où le Quillabamba-Santa-Ana n'est encore qu'un ruisseau-torrent encombré de pierres.
Les rives de l'Apurimac et celles de la plupart de ses affluents dans la région du Pajonal, furent explorées de bonne heure par des moines et des jésuites, qui avaient réuni dans les missions du Gerro de la Sal, de Jésus- Maria, de SanTadeode los Autos, etc., etc., comprenant une soixantaine de villages , quelques milliers de catéchumènes de la nation .\ntis, divisée, comme nous l'avons dit, en une douzaine de tribus. Pendant une période d'un siècle et demi (cent cinquante-cinq ans) ces religieux animés d'un saint zèle, catéchisèrent aux dépens de leur vie , les hordes barbares de la région du Pajonal, aujourd'hui éteintes ainsi que les missions et les villages qu'on avait fondés à leur intention. Les bibliothèques des couvents du Pérou abondent en relations imprimées et manuscrites qui traitent au long de ces prédications et de ces massacres. En 1635, le moine Ximenez inscrit
Source de la rivière Apurimac.
son nom en tête de ce martyrologe que ferme en 1790 le père Mateo Menendez'.
Pour compléter cette notice sur l'.Apurimac nous voudrions pouvoir annoncer aux statisticiens qui voient l'avenir de l'iiumanité dans les débouchés commerciaux des
1. CeUe erreur naquit des suites d un procès intenté en KiSV par les franciscains de Lima aux jésuites de Quito, au sujet du village ou mission de San Miguel des Conilios, que les derniers réclamaient comme leur propriété légitime. l'our baser le jugement qu'elle était appelée à rendre dans l'affaire, (o Heal Audimcia de Quito demanda une carte des lieux, qui fut dressée par le P. Samuel Fritz, de la Compagnie de Jésus. Le crédit dont le jésuites jouissaient à cette époque dans le monde savant fut cause qu'on adopta, sans discussion, son tracé orographique, où le Tunguragua était considéré comme le tronc de l'Amazone. Cette erreur fut reproduite pendant près d'un siècle et demi par nos cartographes européens.
2. C'est de la seule région du Pajonal que nous entendons parler ici et non do la contrée limitrophe, si improprement appelée Pampa del Sacrajnento, et qui, elle aussi, a eu, comme sa voisine, ses apôtres et ses martyrs.
peuples, que cette rivière dont ils se préoccupent depuis longtemps est une voie tracée par la nature pour faire communiquer la frontière du Brésil avec l'intérieur du Pérou. Mais celte théorie de cabinet, prouée par certains traités de géographie, est irréalisable dans la |)ratique à cause de la profondeur variable de l'.-Vpu-Paro, des rapides, des écucils, des bas-fonds et des dépôts alluvionnaires dont il est littéralement semé; à moins que les volcans voisins faisant l'office de pionniers, ne viennent en aide au commerce et à l'industrie, et par des commotions et des déchirements, ne dégagent, déblayent, élargissent et creusent celte grande voie pour la mettre en état d'être parcourue, l'imagination recule devant les travaux ])réi)aratoires qu'il faudrait entreprendre avant d'arriver à constater son utilité '.
1. Cette voie transitable, dont se préoccupent les voyageurs et les géographes, est trouvée depuis longtemps. La nature a pris soin de la tracer par les rivières Pachitea, Pozuzo et Mayro, qui con-
Disons donc un adieu définitif à l'Apurimac et satisfait d'avoir relevé correctement son cours, ne nous occupons pas plus longtemps des prétendus services qu'il est appelé à rendre dans l'avenir, aux négociants eu quinquina et en salsepareille.
Durant toute la matinée, nous naviguâmes au milieu d'un véritable archipel formé par des amas de sable et de cailloux qui divisaient en une multitude de canaux, la rivière fort large à cet endroit, mais sans profondeur. Plusieurs fois il nous arriva de nous mettre à l'eau pour alléger notre pirogue dont la coque froissait avec un bruit rauque les cailloux du fond; d'énormes troncs d'arbres, tombés de l'une ou l'autre rive, étaient venus, poussés par le courant, s'échouer à l'entrée des canaux et en rendaient la navigation sinon périlleuse, du moins très-fatigante.
A midi nous dépassions le dernier îlot pierreux de cet archipel, auquel succédait une île boisée dont l'extrémité s'allait perdre derrière une courbe de la rivière. Un soleil de feu dardait ses rayons sur nos tûtes. L'Apu-Paro semblait rouler des flots d'argent liquide et nos yeux éblouis cherchaient sur sa surface lumineuse, le sillage, hélas ! effacé, des pirogues de nos compagnons. A l'inquiétude de n'avoir découvert encore aucune de leurs traces, se joignaient les sollicitations de plus en plus pressantes de notre estomac, leurré plutôt que satisfait par les sardines de la veille, et demandant de ce ton brutal qui n'appartient qu'à lui , une nourriture solide.
Comme nous approchions de l'île boisée que nos Chon-
duisent à la ville de Huanuco, et de celle-ci, au cœur de la Sierra. Les missionnaires du collège d'Ocopa , qui Gynerium
vont et viennent de ce séminaire
aux missions de Sarayacu et de Ïierra-Blanca, sur l'Ucayali, donnent à cet égard des renseignements précis. « Du cerro de Pasco, distant de Liniade trente lieues, disent-ils, on compte quinze lieues
taquiros appelaient Santa-Rosa, d'effroyables cris retentirent dans les fourrés. Une douzaine d'indigènes qui guettaient apparemment notre arrivée à en juger par la satisfaction que témoignèrent nos rameurs en les apercevant, se jetèrent dans une pirogue qui vola sous l'eifort de leurs rames et vinrent nous prendre à la remorque. En quelques minutes, nous eijmes atteint la partie de l'île où nos compagnons avaient trouvé depuis la veille, bon souper, bon gîte et nombre de gens avides de couteaux et hameçons.
L'accueil que nous fit la population de cette île qui comptait soixante et une personnes y compris les femmes et les enfants , fut aussi empressé que celui du comte de la- Blanche-Épine fut superbement dédaigneux. A peine ce noble monsieur nous eut-il aperçus qu'il pivota sur ses talons et nous tourna le dos, comme si nous eussions apporté quelque épidémie. De sa façon d'agir, j'augurai que notre absence prolongée avait dû l'intriguer, puis l'inquiéter et qu'il en avait tiré la conclusion logique, que nous ne nous étions arrêtés en chemin que pour machiner un complot ténébreux contre sa personne. Des insinuations vagues de l'aidenaturaliste faisant fonctions de secrétaire, nous confirmèrent dans notre opinion.
L'idée que le chef de la commission française avait pu nous prendre pour des conspirateurs, aiguisant dans l'ombre leurs couteaux de pacotille à défaut du poignard classique, ne nous empêcha pas de fêter le poisson bouilli à l'eau et sans sel ni poivre, qu'on nous servit avec quelques racines. Chacun plongeant la main dans
jusqu'à la rivière Mayro et quatorze lieues de cette rivière à l'ancienne charoïdes mission du Pozuzo ; total, vingt-neuf
lieues. En ouvrant un chemin du Mayro au Pozuzo et jetant un pont sur cette dernière rivière, on éviterait de faire un détour par la cité de Huanuco e» l'on abrégerait de quarante-neuf lieues le voyage d'Ocopa à Sarayacu. »
le brûlant liquide , au risque d'y laisser un gant de sa peau, se récupéra d'un long jeûne. Quand de laliment qu'avait contenu la marmite, il ne resta plus que des arêtes, des nageoires et quelques ocils de graisse perlant sur une eau trouble, nous nous levâmes et d'un signe de tête , nous remerciâmes nos hôtes de cet échantillon de leur cuisine. Le capitaine et le lieutenant allèrent digérer à l'ombre pendant que j'explorais le domaine inconnu où le hasard venait de nous conduire.
L'ile qu'à dislance nous avions cru d'une certaine étendue, cachée à moitié qu'elle était par une courbe de la rivière, n'avait en réalité que dix-huit cents pas de longueur sur cinq cents de largeur. Son sol, presque au niveau de l'eau dans la partie du sud, présentait à l'extrémité nord un renflement élevé de quatre ou cinq mètres, du haut duquel on découvrait tous les environs. Une partie de la végétation avait été détruite par la hache et le feu; des squelettes d'arbres encore pourvus de leurs branchages charbonnés gisaient à terre, se d('tachant en noir sur des amas de cendres grises. La végétation restée debout offrait un spécimen de celle disparue; elle se composait de bambous, de cécropias, de gynerium, de buissons d'une solanée épineuse et de borraginées traçantes. Au bord de l'eau dans laquelle leurs racines étaient submergées , croissaient pêle-mêle des œnothères, des alismacées et trois ou quatre variétés de balisiers.
Sur la face de l'ile tournée au couchant s'élevaient sept ajoupas inégalement espacés, grossièrement construits et couverts en roseaux. Quelques plants de bananiers et de yuccas (manioc) dressaient leurs tiges vertes au-dessus des cendres du défrichement qui paraissait remonter à trois mois et témoignait chez les colons de Santa-Rosa des intentions agricoles et pacifiques.
De question en question, nous en vînmes à savoirque ce coin de terre défriché et ces sept cahutes étaient le plan d'une mission projetée par les Chontaquiros, pour y installer tôt ou tard un chef de la prière qu'ils se proposaient d'aller demander à Sarayacu, préfecture apostolique du département de r.\mazone.
En écoutant ces détails, nous nous rappelâmes l'histoire du P. Bruno, assassiné, au dire des Antis, par .Teronimo le sonneur de cloches, et nous craignîmes pour le sort du futur missionnaire un sort semblable à celui de son prédécesseur. Peut-être le chrétien relaps avait-il été chargé par ses compagnons d'organiser un second massacre, et parmi ceux qui nous entouraient se trouvaient les complices qui l'avaient aidé dans la perpétration de son premier crime!
Toutefois comme ces suppositions étaient sans fondement', que l'accusation portée par les .-Xntis pouvait être une de ces calomnies devant lesquelles ne reculent ni les nations ni les individus quand il s'agit de satisfaire un besoin de haine, nous oubliâmes momentanément le récit faux ou vrai qu'on nous avait fait à Bitiricaya pour
1. Ce ne fut qu'à notre arrivée à Sarajacu, que lanouvelle de ce meurtre nous fut drtment confirmée. Jusqu'alors nous n'y avions cru qu'à demi.
écouter les explications que nous donnaient avec une parfaite bonhomie les Chontaquiros de Santa-Rosa.
Tous connaissaient la grande rivière pour l'avoir remontée et descendue cent fois depuis les rapides de Tunkini jusqu'à sa confluence avec le Maraûon. Certains d'entre eux avaient poussé leurs explorations jusqu'aux possessions brésiliennes', et avaient rapporté de ces voyages de long cours des vocables de la langue de Camoëns qu'ils estropiaient rudement; d'autres avaient appris dans leurs relations avec les chrétiens des missions, quelques mots de quechua et d'espagnol dont ils faisaient une application plus ou moins heureuse.
En outre, au nom barbare et dissonant qu'ils tenaient de leurs pères, la plupart avait substitué le nom d'un saint du calendrier espagnol. Parmi les hommes, il se trouvait des Pedro, des Juan, des José, des Antonio; parmi les femmes, des Maria, des Pancha, des Juana, des IMariquita. Les uns et les autres affirmaient avoir reçu autrefois ces noms au baptême et en souvenir de cette pratique chrétienne, ne manquaient pas, nous dirent-ils, d'ondoyer les enfants qui leur naissaient. Aux questions que nous adressâmes aux mères, sur la façon dont elles s'y prenaient pour purifier le nouveau-né de sa souillure originelle, elles nous répondirent qu'elles le saisissaient par le talon et comme Thétis ondoyant dans le Styx son fils Achille, le plongeaient à plusieurs reprises dans la rivière Apu-Paro. Comme nous les regardions d'un air ébahi, elles ajoutèrent par l'organe de l'interprète, que, si quelques gouttes d'eau jetées sur le frontd'un enfant, avaient le pouvoir de le régénérer, un bain complet devait le régénérer mieux encore. A ce raisonnement maternel et sauvage, nous ne sûmes trop que répondre.
Ces futurs néophytes se proposaient, une fois leurs huttes construites, — celles que nous avions sous les yeux n'étaient que provisoires — d'édifier une église dans le genre de celles des missions de Belen, de Sarayacu ou de Tierra-Blanca, humbles chaumes tournés vers le soleil levant. L'église terminée, ils comptaient aller à la recherche d'un pasteur, et quand ils l'auraient trouvé, l'amener en triomphe à la mission nouvelle. Les plants de bananiers et de manioc que nous voyions sortir de terre, devaient assurer le pain du saint homme. Quant au poisson, au gibier, aux tortues ', sa table en serait abondamment pourvue chaque jour.
Ces derniers détails furent donnés à notre cholo Antonio, par un Chontaquiro de la troupe, homme entre deux âges, court et replet, affublé d'un sac que l'embonpoint faisait brider sur ses épaules, coiffé d'un capuchon à frauges et dont le visage était balafré de deux rangées de grecques noires, qui parlant des tempes et s'arrêtant aux commissures des lèvres, lui faisaient comme une paire de favoris. Tout en écrivant ces renseignements sous la dictée de l'interprète, nous
1. Les villages péniviens situés sur les deux rives de l'Amazone, en deçà de labatinga, où commencent seulement les possessions brésiliennes, sont considérés par ces indigènes comme appartenant au Brésil.
î. C'est à deux lieues en aval de Sipa que commencent à apparaître les premières loitues d'eau douce.
songions à l'avenir heureux que se préparaient les Chonfaquiros, aux bons senliments qu'ils manifestaient à l'envi et nous en étions édifiés.
La grâce avait enfin louché ces cœurs de pierre, amolli ces âmes barbares et fait un peuple de frères et de chrétiens de ces tigres à face humaine. La graine évangélique semée autrefois par Iss missionnaires chez les aïeux de ces Chontaquiros, cetta graine qu'on avait crue desséchée ou dévorée par les oiseaux du ciel, allait donc germer, fleurir et fructifier chez les pelits-fils de ces indigènes. Comment ne pas saluer de nos vœux cette aube régénératrice, comment ue pas sourire à l'aveni.qu'elle illuminait, comment enfin ne pas dormir sur les deux oreilles au milieu de ces vertueux néophytes! Nous nous couchâmes honteux et confus comme le corbeau de la fable, des soupçons outrageants que nous avions pu concevoir sur eux.
Le lendemain en ouvrant les yeux, le chef de la com-
mission péruvienne, constata la disparition d'une ceinture de soie rouge, qu'il se rappelait parfaitement avoir suspendue la veille au-dessus de sa tête et qu'on avait dû lui dérober pendant son sommeil. La perte de cet objet qui remplaçait a\anlageusement ses bretelles en caoutchouc, restées avec notre malheureux aumônier dans les eaux de Sintulini, cet'e perte l'affectait d'autant plus, qu'il ne pouvait désormais faire un pas, sans tenir à deux mains ses inexpressibks.
Presque en même temps que le capitaine de frégate nous dénonçait le vol de sa ceinture, l'Alferez constatait la soustraction de son mouchoir de cotonnade îi carreaux et moi celle d'une paire de sacoches que j'avais savonnées dans les eaux de l'Apu-Paro et étendues pour les sécher sur le chaume de la toiture. Par prudence, nous nous tûmes sur les larcins dont nous avions été victimes. Réclamer ces objets eût été superflu; se plaindre de leur soustraction eût été d'une haute imprudence.
Époux chontaquiros.
Nous n'étions pas en nombre et la qualification de filous donnée à nos hôtes eût pu nous valoir une flèche au travers du corps ou sur la tête quelque coup de macana, cet assommoir d'Hercule en bois de palmier, dont les sauvages se servent volontiers contre leurs ennemis.
Au moment du départ, Jeronimo et ses acolytes qui, d'après l'engagement pris par eux à Bitiricaya, devaient nous conduire jusqu'au territoire des Conibos, manquèrent à l'appel. Nous fimes plusieurs fois le tour de l'ile, nous battîmes tous les buissons, nous fouillâmes l'une après l'autre les sept cahutes de la plage, nous allâmes jusqu'à soulever le couvercle des marmites et des grandes jarres, dans l'idée qu'à l'exemple des quarante voleurs d'Ali-Baba, nos déserteurs pouvaient s'être cachés dedans. Nos hôtes nous aidèrent dans ces recherches, criant à pleins poumons et appelant Jeronimo d'un air de bonne foi dont nous fûmes dupes. Jeronimo et ses
compagnons ne parurent plus. Comme nous renoncions à trouver quelque indice qui pût nous renseigner sur leur mode d'évasion, le chef de la commission péruvienne dont l'œil unique était doué d'une grande portée, aperçut sur la rive gauche de l'Apu-Paro, dans une anse pleine d'ombre, une pirogue amarrée à la berge. Ce simple fait nous parut assez concluant pour que nous ne cherchassions plus comment et par où nos rameurs avaient pu s'enfuir.
A l'aide de nouveaux couteaux, nous nous procurâmes sans peine de nouveaux rameurs. Nous les choisîmes à dessein parmi les plus âgés des Chontaquiros de Santa-Rosa qui baragouinaient quelques mots de quechua, d'espagnol et de portugais. Un vieillard de la troupe au visage tatoué d'étoiles bleues et dont les poignets étaient cerclés de bracelets bordés de dents de singe, nous céda pour un couteau, dix hameçons et un mouchoir de cotonnade orarge, une pirogue d'occasion
fendue sur le côli', mnis convenablement calfatée avec un brai local , composé (le cire vierpe, fie résine de copal et de noir de fumée.
En nous voyant prêts h partir, hommes et femmes se rapprochèrent subitement de nous, et sous prétexte de nous faire leurs adieux, s'accrochèrent d'un air -si singulier à nos ballots, que la peur nous prit et que nous ralliâmes lestement nos pirof,'ues en donnant l'ordre k nos nouveaux rameurs de prendre le large. Les indigènes restés sur la plage, nous saluèrent alors de cris d'adieu qui ressemblaient à des huées. Quelques qualifications peu flatteuses, que les interprètes nous traduisirent, arrivèrent à notre oreille. Quant à nos rameurs , ils riaient sous cape des insultes que nous adressaient à distance leurs compagnons.
Ainsi se terminèrent nos relations avec les futurs néophytes de la mission de Santa-Rosa, qui, malgré les bons sentiments dont ils se piquaient, n'étaient que des drôles grossiers et d'adroits voleurs h. la tire.
Rien de particulier ne signala les premières heures de navigation avec nos recrues. J'eus plus de temps qu'il n'en fallait pour relever une à une les courbes multiples de la rivière et prendre note des singularités qu'elle pouvait offrir. Aux amas de pierres qui l'encombraient en deçà de la gorge de Tunkini, avaient succédé comme on sait, des [ bancs de sable et de ga- ''• lets, puis des îlots arides, remplacés plus loiu par ' d'autres îlots couverts de joncs, de roseaux, d'nnno-
thères et d'alismacées.
Maintenant c'était le tour des grandes îles dont le sol formé d'un compost d'ocre, de sable et de cailloux, engraissé par le détritus de la végétation et le limon fertilisant des eaux à chaque crue de la rivière , nourrissait avec de grands buissons de rliexias, de bignones, de mélastomes , des ingas à la pulpe cotonneuse, des cécropias, des cédrèles, et des bombax aux feuilles trilobées. Ces îles clairsemées, avec leur sol presque au niveau de l'eau et leur végétation composée de masses de feuillage dont on n'apercevait ni le tronc ni les branches, ressemblaient de loin à de grosses bottes de verdure coui pées et trempant dans la I rivière.
I Certaines d'entre elles a offraient quelques espaces î sablonneux où grouillait ? et s'agitait une étrange i population d'ophidiens, de o sauriens, de quadrupèdes J amphibies. Ici des loutres péchaient gravement assises sur leur train de derrière. Là des couleuvres s'enlaçaient aux branches d'un arbre sec tombé sur la plage. Plus loin , des caïmans symétriquement alignés , recevaient d'à plomb sur leur rugueuse armure , les rayons d'un soleil en état de cuire des œufs. Autour de ces gigantesques lézards, allaient et venaient, avec la plus complète insouciance, des spatules à la livrée miparlie grise et noire, de blanches aigrettes, des hérons bruns et de splendidts pliénicoptères habillés de pourpre. Ces écliassiers, ornement animé du paysage, formaient par la té'nuité de leurs jambes, la
finesse de leur cou et la sveltesse de leurs contours, un contraste bizarre et charmant avec les lourds pans de verdure qui voilaient les deux rives. Le célèbre Gœthe curieux de juger au point de vue plastique de quelle façon la forme et la couleur humaines se détachaient sur le vert du paysage, pria, dit-on, un beau jeune homme de ses amis appelé Frédéric, de se promener nu devant lui, au seuil d'une forêt. J'ignore quel enseignement Fauteur de Mignon retira de cette étude; mais comme il m'a été donné de voir maintes fois des silhouettes d'hommes blancs, noirs, jaunes, rouges, se dessiner sur le rideau mouvant de la végétation, ja n'hésite pas à déclarer ici que le beau Frédéric, cet ami de Gœthe, devait être comme combinaison plastique et effet de couleur, fort au-dessous d'une aigrette blanche ou d'un flamant rose. L'homme est de tous les animaux que nous pouvons connaître, celui dont la forme et Vhabiliis s'harmonienl le moins avec la nature
inanimée. Les angles saillants de sa charpente, qu'on nous passe cette figure, s'emboîtent mal avec les angles rentrants d'un paysage. On sent que le portrait n'est placé ni dans le jour ni dans !e cadre qui lui conviennent et peuvent le faire valoir. Je sais bien que les partisans de la simple nature et les amateurs de paysages grecs prétendront le contraire et je regrette à cause d'eux de ne pouvoir développer convenablement mon syllogisme, qui, réduit au seul énoncé de la proposition majeure, peut sembler obscur ou paradoxal ; mais le temps me talonne et quelque obligeant lecteur se chargera d'argumenter et de conclure en mon lieu et place.
Partis à dix heures du malin de Santa-Rosa, nous arrivons au coucher du soleil à Consaya. Trois gracieuses habitations de Chontaquiros édifiées côte àcôle et reproduisant l'élégant hangar de Sipa, s'élevaient sur un talus de la rive gauche. Six familles y vivaient en commun.
HaLititons 1 Indiens Chonta luiros Coi jja
Une réfection copieuse nous fut offerte par les naturels de la localité en échange do hameçons de formats divers. Pendant la soirée, un colloque animé s'établit entre nos rameurs et les gens de Consaya. Aux regards que ceuxci jetaient sur nos ballots, nous devinâmes sans peine le sujet de la conversation. Comme nous n'en pouvions prévoir l'issue, nous fîmes bonne garde autour de nos effets et grâce à ce redoublement de vigilance, le lendemain en nous levant, nous n'eûmes à constater aucune soustraction.
Au moment de prendre le large, quelques-uns de nos hôtes se jetèrent dans une pirogue, et témoignèrent le désir de faire avec nous un bout de chemin. Le comte de la Blanche-Epine qui crut voir dans la manifestation de ces indigènes un besoin naturel d'honorer sa personne et de lui rendre hommage, leur sourit si agréablement que les Chontaquiros encouragés par cet accueil, attachèrent leur embarcation à la sienne et naviguèrent
de conserve avec lui. Pendant un moment le noble monsieur put se comparer à Bacchus, fils de Sémélé, traînant à sa suite les peuples indiens qu'il avait pacifiquement conquis. Toutefois son erreur fut de courte durée. \ une lieue de Consaya, les Chontaquiros qui n'avaient d'autre but en nous accompagnant, ainsi qu'ils le dirent aux interprètes, que d'essayer devant nous si les hameçons de fer que nous leur avions donnés étaient moins connus des poissons que les hameçons d'os dont ils se servaient d'habilude, les Chontaquiros débarquèrent sur une plage, déroulèrent leurs lignes pourvues d'une bouée de bois poreux en guise de liège et se préparèrent à pécher. Le comte de la Blanche-Epine désagréablement impressionné par cette halte intempestive de son escorte, — l'escorte, on s'en souvient, était la pierre d'achoppement contre laquelle il se heurtait toujours, — fit signe à ses rameurs de passer outre ; mais ceux-ci au lieu d'obéir, rapprochèrent du bord la
pirogue de leur haulain patron et (lél>ar(jiiant l'un après l'autre, l'abandonDèrent pour aller pêcher avec leurs amis. En voyant son autorité méconnue, le chef de la commission française poussa un rugissement sourd et parut prêt à se ronger les poings, puis il se ravisa et se mit à polir ses ongles.
Bientôt tous nos rameurs entraînés par l'exemple, déliarquèrent pour prendre part au plaisir de leurs compagnons. De notre côté, nous ennuyant de garder les pirogues, nous sautâmes en terre et assistâmes en qualité de spectateurs à la piVhe des Chontaquiros. Lajournée fut à peu prés perdue pour le voyage; mais nous nous en consolâmes en mangeant d'excellent poisson. Seul le comte de la Blanche-Épine refusa d'y goûter et fut inconsolable.
A quatre heures nous prenions congé des naturels de Consaya et quittions accompagnés de nos seuls rameurs la plage oii nous avions passé une partie du jour. Nous
voguâmes jusqu'à sept heures, puis nous nous arrêtâmes à la pointe d'une ile où le sable et les pierres remjjlaçaient la végétation, .^ii loin devant nous, brillait dans la brume un feu d'Indiens Conibos que nos Chontaquiros se montraient du doigt en riant.
Nos relations avec ces derniers cessèrent le lendemain dans la journée en atteignant Paruitcha, où commence le territoire des Conibos. Nous reçûmes dans l'habitation de ce nom une franche hospitalité, qui s'étendit à nos rameurs, malgré certaine antipathie qui e.xiste entre les deux nations. Les Chontaquiros qui ne se sentaient pas h l'aise chez leurs voisins, n'y passèrent que quelques heures et nous quittèrent pour retourner à Santa-Rosa. Avant de partir, ils ne manquèrent pas de grappiller dans nos embarcations dont ils connaissaient toutes les cachettes, des bagatelles à notre usage journalier. Pendant que les plus habiles prestidigitateurs de la troupe opéraient
Habilation d'Indiens Conibos, A Paruitcha.
ces escamotages, leurs compagnons nous entouraient et captivaient notre attention par des détails intéressants sur la partie du voyage qui nous restait à faire pour atteindre Sarayaeu.
Avant de faire marché avec les Conibos qui doivent nous accompagner jusqu'à la mission centrale des plaines du .Sacrement, jetons un coup d'œil en arrière sur les Chontaquiros que, pendant dix jours, nous avons eus pour compagnons de route.
Recommencer à propos de ces indigènes la dissertation (]ue nous avons faite sur leurs voisins du sud, serait abuser de la patience du lectçur et tomber dans des redites monotones. La seule comparaison du type Chontaquiro avec celui des Antis-Quechuas, doit suffire , nous le croyons du moins , pour établir la communauté d'origine de ces Indiens et les faire reconnaître à première vue pour des rejets du même tronc , des membres de la même famille. .
Sous les noms de Chichirenis, Pires y Simirinchis ', la nation des Chontaquiros occupait, au seizième siècle, les deux rives du Xauja ou Mantaro ' dans sa paitie inférieure, et par l'Apurimac dont ce cours d'eau est un des principaux tributaires, étendait ses explorations jusqu'au delà de la rivière Apu-Paro. Le parcours journalier d'un territoire occupé par les nombreuses divisions de la nation Antis, et cela quand une simple reconnaissance poussée au delà de la limite de deux pays , entraine presque toujours une déclaration de guerre entre deux nations d'origine distincte, ce parcours effectué par les Chontaquiros et cette faculté qu'ils avaient d'aller et de venir chez leurs voisins, sans leur porter ombrage et sans être inquiétés par eux, prou-
1. Les Antis, riverains du OuillabambaSanta-Ana, désignent encore indifféremment les Chontaquiros par les noms de Piros ou de Simiiinchis.
2. Issu du lac de Chinchaycoclia, sui- le revers oriental de la Cordillère de Bombon.
vent déjà, jusqu'à un certain point, que des liens naturels, 1 existaient entre les deux nalions. A cette preuve joignons atiaiblis peut-être, mais qui n'en étaient pasmoinsréels, | la ressemblance de leur type , dont nous avons parlé en
Types d'innicns Cbontaquiros.
commençant, ;ij()iitons-y celle du vêtement, des lis et des 1 conclure, rappelons qu'un grand nombre de relations coutume.s d(jnt nous n'avons rien dit encore, et, pour | imprimées ou manuscrites des missionnaires du dix-
uo
septième siècle, désignent coUectivement par le nom d'Antis, Simirinchis y Piros, toutes les tribus indigènes qui haliiiaient à celte époque la région du Pajonal.
Maintenant, à quelle cause faut-il attribuer la différence d'idiome qui caractérise aujourd'hui ces deux nations? Est-ce à l'humeur aventureuse des Piros-Chonlaquiros qui les poussa de bonne heure , par la voie de l'Apurimac et de l'Apu-Paro , chez les peuplades de rUcayali et du Tunguragua ou Haut-Marafion? A quelle époque remonteraient alors ces premiers déplacements et combien de temps fallut-il pour corrompre et dénaturer au contact d'autres idiomes les radicales et les vocables de l'idiome transandéen? Dans l'état actuel de nos connaissances en ce qui touche aux nations précitées, il est difficile , sinon impossible, d'élucider complètement cette question. Toutefois, comme un ethnologue curieux ou un philologue patient pourrait avoir l'idée de s'essayer sur ce sujet ardu, nous avons réuni, à son intention, quelques mots de l'idiome chontaquiro, qui mis en regard des mots an lis et quechuas que nous avons donnés, et de ceux appartenant à d'autres idiomes que nous donnerons plus tard, pourront, par la comparaison, jeter quelques lueurs sur le passé de ces populations nomades.
IDIOME CHONTAQUIRO.
Dieu,
Dios '.
feuille,
timecsiri.
diable,
mapuinchi.
pierre,
suctah.
ciel.
itahuac.
sable,
saté.
soleil ,
intiti.
charbon ,
chichimè.
lune,
cachiri.
fumée.
chichipia.
étoile,
siri.
cendre,
chichipasè.
jour.
tiajujuni.
maison ,
panchi.
nuit,
iliachinu.
pirogue,
canoa.
air,
tampi.
radeau,
gipalo.
pluie,
ina.
coton.
gojapujé.
aube.
quitaïchili.
chupiniti.
sucre.
pochoacsiri.
crépuscule,
cacao.
turampi.
eau.
une.
cannelle,
pitacsi.
feu,
chichi.
rocou,
apisiri.
froid ,
cachiererenatoca -
genipahua,
iso.
na.
manioc,
timeca.
homme,
geji-
mais.
siii.
femme,
sichuné.
tabac.
nictiti.
mari.
naniri.
fil,
huapocsa.
enfant.
tiri.
aiguille.
sapui.
tète.
huejijua.
épine.
neti .
cheveu.
huijihuesa.
hameçon,
jTirimaiji.
visage.
huegasi.
arc.
casiritua.
front.
huijiruta.
flèche,
casiri.
sourcil.
huesac.
sac ( vête
œil,
huijarsajé.
ment).
usti.
nez.
huisiri.
collier.
pectari.
bouche,
huespè.
bracelet.
ririni.
langue,
guenè.
grelot,
tasacji.
dent, oreille ,
huisè.
miroir.
nisaïti.
huijepè.
amadou.
ictépapé.
cou,
quisitiachi.
pot,
imaté.
poitrine, épaule.
nuista.
assiette,
otapi.
huitisi.
couteau ,
chiqueti.
bras,
huecano.
corbeille.
puraji.
main,
huamianula.
corde.
tumuti.
doigt.
huimojé.
plume,
malluri.
ventre.
huesati.
danse.
culla.
nombril,
huipuro.
tapir.
sicma.
jambe,
huisipa.
ours.
saji.
mollet.
huipuricsi.
serpent, cocnon ( pé
amuini.
pied.
huisiqui.
os.
ijapui.
cari).
illavi.
aveugle.
yoctera.
singe.
péri.
boiteux.
nimejeachi.
chien ,
quiti.
voleur,
suri.
vautour.
mairi.
peur.
inisnatl.
coq,
arhauripa-tiajini
arbre,
acmuinaja.
poule,
achauripa.
1. Ce nom, qu'ils donnent à l'Être suprême, n'appartient pas à leur langue. Us le tiennent évidemment des missionnaires espagnols.
œuf de poule, achauripanaji.
dinde (sauvage) .
perroquet,
perruche,
pigeon,
perdrix,
poisson,
araignée,
mouche,
moustique,
fourmi,
papillon ,
patate douce,
pistache -de terre.
quiuli.
pullaro.
sutiti.
nocaji.
camua.
capiripa.
macsi.
sisiri.
Uusla.
isiqui.
pipiro.
tipali.
cacahuali.
banane ,
papaye,
inga,
ananas,
un;
deux,
trois,
quatre,
cinq,
veux-tu ?
je veux,
quoi ?
commentt'ap-
pelles- tu?
oui, non.
parianta.
capallo.
caapri.
atuti.
suriti.
api ri.
noquiri.
ticti.
tictisiri.
pariquijani.
parichiti.
quejuani.
quejuani-picha.
huegoni.
liuegonunuta.
Les versions des premiers missionnaires sont unanimes sur l'humeur indomptable et la férocité des Chontaquiros. De 1628 à 1641, on peut désigner par leurs noms dix-sept religieux percés de (lèches ou assommés à coups de massue par ces farouches indigènes. Avec le temps, leur nature endiablée s'est fort adoucie. Tombés de la condition d'assassins à celle de filous vulgaires, ils paraissent aujourd'hui assez disposés à se faire ermites, si l'on en juge par leur projet de mission ii Sanla-Rosa.
Établis autrefois, comme nous l'avons dit, sur les deux rives du Xauja ou Mantaro et les quebradas limitrophes , les Chontaquiros ont déserté ce territoire pour venir se fixer sur la rive gauche de l'Apu-Paro, où de nos jours ils occupent, avec les deux points de Sipa et de Gonsaya que nous connaissons, l'intérieur des petites rivières de Sipahua, Sipa, Sinipa et Sicotcha'. Nous ne saurions dire pourquoi ils ont précisément fait choix de ces quatre rivières, parmi les quatorze affluents de r.\pu- Paro qui baignent leur territoire entre Bitiricaya et Paruitcha; peut-être est-ce à cause de l'à-peu-près du nom qui donne à ces rivières, d'ailleurs sans importance, un air de famille.
Si les traits des Chontaquiros, comme on en peut juger par nos portraits de ces Indiens faits sur nature , révèlent une communauté d'origine avec les Antis; si leurs vêtements et surtout leurs coutumes sont encore les mêmes que ceux de ces derniers, malgré la différence d'idiome qui les sépare , la ressemblance qu'ont entre elles les deux nations, est purement physique et ne s'étend pas au moral. Avec cette tendance au vol innée chez l'homme primitif, mais que les Chontaquiros ont cultivée, développée et poussée à l'extrême, il y a dans leurs natures fantasques, mutines, ennemies de toute contrainte, une sève, une exubérance, une loquacité, un besoin de bruit et d'action qui contrastent singulièrement avec le calme apathique , l'humeur douce et mélancolique des Antis, véritablement frères, sous ce rapport, des Quechuas de la Sierra. Le parallèle que nous établissons ici , n'est applicable , bien entendu , qu'aux Antis et aux Chontaquiros modernes , car on doit suppo-
1. Voir notre carte entre les huitième et neuvième degrés pour la situation de ces rivières.
2. Si nous ne craignions d'être accusé de jouer sur les mots, nous dirions de ces Indiens, qu'au lieu d'une tendance au roi, que nous leur attribuons et qui nous parait plus spécialement applicable à l'homme civilisé, ils éprouvent «ii besoin naturel de posséder ce qui leur platl.
Indiens chontaquii
ser qu'à l'époque où les deux nations vivaient sous d'autres latitudes , n'ayant qu'un idiome commun , leur caractère devait avoir une parité qu'il a perdue en changeant de climat et de langue.
La température élevée du pays qu'habite le Chontaqjiro, la beauté des sites, la pureté de la lumière, la gaieté des horizons, les ressources abondantes qu'offrent les forêts et les eaux pour la chasse et la pèche, enfin la presque certitude qu'a toujours l'indigène, après avoir déjeuné hier, de dîner aujourd'hui et de souper demain, ces avantages qu'il possède et dont il jouit instinctivement, ont équilibré son moral, épanoui son physique et mis un sourire constant sur ses lèvres lippues.
L'Antis, au coulraire, retranché dans ses gorges pierreuses qu'assiègent d'effroyables tempêtes ou que noient des pluies diluviennes, l'Antis relégué au bord de ses rivières torrentueuses dont les eaux à demi glacées par le voisinage des neiges de la Sierra, nourrissent à peine trois variétés de chétifs poissons, l'Antis battant le bois toute une journée avant d'y trouver le quadrupède oul'oiseau dont il s'alimente, a contracté dans la lutte incessante de son appétit inassouvi contre )a misère , cette tristesse famélique, qu'on remarque en lui à première vue. Rien n'assombrit plus la physionomie que de ne pas savoir si l'on dînera. Or l'cùstence des Antis est soumise à cette perpétuelle inquiétude , d'où il s'ensuit que leur physique, comme certains pitons, est toujours voilé de nuages.
Les formes du Choutaquiro sont plus robustes et mieux réussies que celles de l'Antis, sa force cl son agilité plus grandes. Il a le cou court, les épaules larges, de puissants pectoraux et des bras dont le deltoïde et le biceps saillent au moindre geste. Celte robustesse, conséquence logique de son hygiène, dénote l'accord souverain qui existe chez lui entre les membres et l'estomac. Pourquoi, en effet, quand luesser Gaster est heureux et toujours satisfait, les membres qu'il gouverne comme un roi ses sujets, ne participeraient-ils pas de sa généreuse pléthore'/
Si l'Antis excelle à conduire un canot dans les torrents elles rapides, le Chontaquiro est sans rival dans la navigation sur les eaux calmes. Pour lui, la rame est un jouet et la pirogue un esclave qui sj plie à tous ses caprices; il pèse sur elle, l'agile en tous sens, la fait tournoyer, la lance comme une flèche, rarrcte brusquement et sans que la volage embarcation coure quelque danger à cet oubli complet dus lois de l'équilibre. L'exercice de la pirogue par les Chontaquiros peut être comparé à celui du cheval par les Gauchos des llanos-pamj)as.
Ces Indiens ajoutent au sac-tunique des Antis un capuchon qui abrite leur tête contre le soleil et défend leur cou contre la piqûre des moustiques. Les femmes n'ont d'autre vêtement qu'une bande de coton tissé, large d'un pied et teinte en brun, qui ceint leurs flancs et tombe jusqu'à mi-cuisses. Leur luxe consiste en verroteries qu'elles suspendent à leur col ou dont elles entourent leurs poi^'ncls en manière de bracelets. Une t.ertaiue quaiililé de ces babiulcs que leurs époux se
procurent dans les missions péruviennes et dans les comptoirs brésiliens, en échange de cire, d'huile de lamentin ou de graisse de tortue, constitue chez ces indigènes la qualité de lionne ou de femme à la mode. Quelques élégantes portent attachés à ces colliers cliquetants qui leur iiendent jusqu'au nombril, des piècesd'argenl aux armes de la répubUque du Pérou, ou des sous de cuivre à l'efligie de l'empereur du Brésil.
Une remarque que nous avions faite in pcllo à propos des femmes des Antis et que nous ne pouvons nous empêcher de faire à haute voix au sujet des femmes des Chontaquiros, c'est que, jusqu'ici, la plus belle moitié du genre humain, nous a paru chez ces indigènes en être la plus laide. Qu'on se figure comme prototype du genre, une femme haute de quatre pieds quatre pouces, avec des cheveux dont la rudesse rappelle le crin d'une brosse à habit. Ces cheveux, d'un noir mat avec des reflets fauves, sont coupés carrément à la hauteur de l'œil, mode étrange et peu gracieuse, qui oblige une femme lorsqu'elle veut regarder devant soi à pencher brusquement la tête en arrière, comme certains chevaux , qu'on corrige de cette manie ])ar l'applicatiou d'une mariingale.
L'épiderme de ces femmes est si épais et les papilles nerveuses qu'il recouvre sont si dilatées par le choc fréquent de corps durs, la piqûre des insectes, la fréquente des bains et les intempéries de l'air, qu'on le prendrait de près pour le réseau d'une cotte de mailles; c'est âpre au toucher, comme la face postérieure de certaines feuilles végétales.
Les belles lignes serpentines de la statuaire grecque n'évidèrent jamais ces corps féminins, dont l'embonpoint, dès la seizième année, tourne à l'obésité et donne au torse des vierges comme à celui des matroues, je ne sais quel air de potiches ventrues. Le cordon ombilical maladroitement coupé à la naissance de l'enfant, devient chez l'adulte un œuf charnu de la grosseur du poing, et ajoute à cette jjartie du corps qui s'en passerait volontiers, un facétieux appendice. Les pieds de ces femmes en contact incessant avec les broussailles épineuses de la forêt ou les cailloux des plages, sont sillonnés de profondes ger(;ures, et leurs mains que le travail a durcies de bonne heure, pourraient remplacer avantageusement pour le polissage du bois, la pierre-ponce ou le papier de \erre.
Fi l'horreur! exclamera peut-être une de nos lectrices, mais l'original d'un pareil portrait est un animal et non pas une femme! Hélas! madame ou mademoiselle, répondrons-nous, nous n'inventons rien et ne sommes qu'historien véridique. Toutefois le portrait qui vous choque est encore incomplet, et poèf l'achever, nous ajouter(ms que le visage est rond, le frout bas et étroit, les pommettes saillantes, les yeux petits, obliques et bridés par les coins; que ces yeux à sclérotique jaune et à pupille couleur de tabac d'Es|)agne, sont souvent privés de cils, presque toujours dépourvus de sourcils et s'iiarmouient tant bien que mal à un nez fortement aquiliu ou singulièrement épaté , à une bouche grande avec des lèvres épaisses et des dents courtes, mais blaudies, comme celles d'uu jeune chien.
Quant au teint, nous sommes fâché de n'avoir à emprunter pour en donner une idée, ni les lis et les roses, ni la céruse et le carmin. La seule substance à laquelle nous puissions prendre une comparaison qui se rapproche du ton vrai, est la déjection de seiche ou scjna, réchauffée d'un peu d'ocre de rue. Cette nuance de peau, déjà passablement foncée, est encore obscurcie par la belle encre noire que donne le fruit du genipa, encre avec laquelle ces femmes se barbouillant les joues, le tour des yeu.x et la gorge , simulent sur leurs mains des gants et sur leurs pieds des cothurnes. Les hommes à l'e.xemple de leurs moitiés, font usage de ces peintures et mêlent au noir du genipa, le rouge brique des graines du rocou.
Si par le développement des formes corj)orelles, la vivacité d'esprit et une inaltérable gaieté d'humeur, le Ghonlaquiro parait supérieur h. l'Autis, il l'emporte également sur lui par son aptitude aux travaux manuels, comme le prouvent la coustruclion de ses maisons et de ses pirogues, la fabricaiiou de ses armes et de ses poteries dont nous mettons des échantillons sous les yeux du lecteur.
Comme l'Antis, le Chontaquiro vit à l'écart et la même demeure réunit quelquefois deux ou trois familles. Depuis longtemps les villages de ces indigènes, ou la réunion de sept à huit cabanes à laquelle on donnait ce nom, ont disparu du sol avec ceux de leurs nombreux congénères. La nation s'était divisée en tribus; la tribu s'est subdivisée en familles. La cause de ce démembrement est facile à expliquer et dès aujourd'hui on peut en prévoir le résultat final '.
A l'exemple de l'Antis, le Chontaquiro n'élit de chef qu'en temps de guerre. Comme lui, il jette ses morts à l'eau, mais en les déposant au fond d'une pirogue ' qu'il coule bas en la chargeant de sable ou de pierres. La polygamie parait être chez ces indigènes comme chez les Anlis, un cas exceptionnel plutôt qu'un usage général. Le nombre de femmes pour un seul homme ne va guère au delà de quatre. Les plus âgées de ces femmes, servent de chaperons aux plus jeunes; elles les
1 . La persistance de ces peuplades sylvicoles à rechercher leurs moyens d'existence dans la chasse et la pèche, au lieu de les demander à l'agriculture, et cela quand lears forêts et leurs rivières s'appauvrissent de plus en plus en produits naturels, comme nous le prouverons plus loin par des chiffres, cette persistance, en y joignant les épidémies qui, chaque demi-siècle, s'abattent sur la contrée et emportent des tribas entières de ces indigènes, doit amener dans un te.ups donné leur extinction totale. Aux optimistes, qui croient que l'aube d'une civilisation doit se lever un jour pour ces peuples déchtis , auxquels nous avons conservé, dans le cours de ce récit, le nom impropre, mais parfaitement consacré, de sauvages, à ces optimistes nous répondrons que leur croyance est une utopie. Ces peuples sont fatalement condamnés à périr et l'excédant de la population européenne est ap-
elé à leur succéder dans le Nouveau-Monde.
2. La pirogue affectée à ce mode d'inhumation, est ordinaire-
guident, les conseillent et leur épargnent par ordre du mari, les travaux pénibles et les rudes corvées. Nous n'irons pas jusqu'à affirmer avec certain voyageur à qui de mauvais plaisants du pays avaient insinué la chose, que les femmes des Chonlaquiros pleurent et s'affligent comme celles des Antis, en voyant l'une d'elles délaissée par l'époux et maître. D'abord nous n'avons jamais eu l'occasion d'observer ce fait; ensuite nous le croyons incompatible avec la nature féminine, qui, soit qxi'on l'observe dans un salon parisien, derrière les grilles d'un harem de Constanlinople ou sous le couvert d'une forêt vierge, nous parait disposée à se réjouir plutôt qu'à se lamenter de l'abandon d'une rivale. Les plus jeunes de ces odalisques chonlaquiros, filent et tissent à l'ombre de leurs toits de palmes, ou vagabondent dans les forêts et sur les plages en compagnie de leurs sultans. Les plus vieilles charrient l'eau, le bois, préparent les aliments, ensemencent la terre que l'homme se contente de défricher, sarclent la plantation et en récoltent les produits toujours fort minimes.
Les croyances religieuses des Chonlaquiros sont comme celles des Antis un pêle-mêle singulier de toutes les théogonies. Quant à la manifestation extérieure d'un culte, nous avons entrevu si peu de chose qui le rappelai directement ou indirectement que nous sommes tenté de dire de ces indigènes, ce que le P. Ribas disait des peuplades de Cinaloa, que le Dieu qu'elles adoraient ressemblait fort au diable.
Les forces de cette tribu en réunissant les familles de Sipa et de Consaya, la population de l'ile de Santa - Rosa et celle disséminée au bord des quatre rivières de Sipahua, Sipa, Sinipa et Sicotcha, ces forces ne nous paraissent pas devoir dépasser quatre à cinq cents hommes; encore, en donnant ce chiffre approximatif, croyons-nous être au-dessus , plutôt qu'au-dessous du chiffre véritable '.
Paul Marcoy.
{La suite à la prochaine lirraison.)
ment une de ces petites emljarcations de 8 îi 10 pieds et à deux rameurs, dont se servent les Chonlaquiros et tous leurs congénères de cette Amérique, pour naviguer dans les canaux étroits qui bordent les rivières. 11 va sans dire que cette pirogue-cercueil est toujours une eiubarcation de rebut.
1. Au dire des Chonlaquiros, et non pas des gens du pays, on compte quatre de leurs habitations sur les bords de la rivière de Sipahua, deux sur celle de Sipa, deux sur celle de Sinipa et cinq sur celle de Sicotcha. Total, treite habitations pour ces quatre rivières. Admettons une moyenne de douze individus pai- chaque habitation, ce qui est énorme; joignons-y les soixante et onze personnes trouvées à Santa-Rosa, les quatorze rameurs employés par nous; les vimjt individus trouvés à Sipa, et les quarante à Consaya. Supposons cinquante individus alisents de chez eux et occupés de chasse et de pèche, et nous aurons un total de trois cent cinquante et un individus.
VOYAGE DE L'OCÉAN PACIFIQUE A L'OCÉAN ATLANTIQUE
A TRAVERS L'AMÉRIQUE DU SUD, PAR M. PAUL MARCOY '
PÉROU
HUITIEME ETAPE
DE TUNKINI A SARAYACU
PremiJres relations avec les Indiens Conibos. — La région des moustiques. — L'auteur accumule les interjections pour donner au lecteur une idée des tourments qu'il endure. — Fabrique de moustiquaires et atelier de couture. — Tumbuya et ses bananiers. — Où les membres de l'expédition franco-péruvienne, et l'auteur de ces lignes avec eux, sont pris pour autant de diables par les naturels du pays. — De la petite vérole chez les nations sauvages. — .Massacre île tortues. — Une mauvaise nuit. — Bouillon conibo aux bananfs vertes et aux œufs de tortue. — Le chef de la commission péruvienne, conseillé par la vanité, achète un esclave Impétiniri pour la somme de un franc cinquante centimes. — De la rivière Pachitea, de ses sources et de ses affluents. — Un projet de mission k Santa-Rita. — Qui traite de l'achat d'un bilboquet conibo et de la manière de s'en servir. — Les deux chefs de l'expédition lavent pour la dernière fois leur linge sale en famille.— Une proposition singulière. —Où l'auteur se compare à Hippocrate, refusant les présents d'Artaxerce. — Situations respectives. — Plaisirs et douleurs du voyage.— Théorie de la moustiquaire. — Une chasse à l'homme chez les Indiens Kemos de la rivière Apujau.
Ce fut avec un véritable plaisir que nous nous séparâmes de ces indigènes, qui pendant dix jours nous avaient tenus en tutelle et traités sans plus de façon que des ballots de marchandises. Conventions faites avec les Conibos, nous quittâmes Paruitcha et mimes immédiatement le cap au nord. Tienx. heures de navigation avec nos recrues, suffirent pour établir entre nous des relations intimes. Ces naturels paraissaient de tempérament lymphatique et d'humeur débonnaire, et s'ils étaient moins habiles que les Chontaquiros dans le maniement de la rame et de la pagaye , en revanche
1. Suite. — t. VI, p. 81, 97, 241, Toi, 27:i: t. VII, p. 225, 241, 2.S7, 273, 281); t. VIII, p. 97, II,'!, 129; t. IX, p. 129, 145, 161, 177, 193, 209; t. X, p. 129 et la note 2. X. — 244* LIV.
ils possédaient des qualités de douceur, de patience, d'aménité, totalement inconnues knos pillards de Santa- Rosa. Avec ces nouveaux compagnons, nous eussions été les voyageurs les plus fortunés du monde, si le ciel, pour contre-balancer notre félicité, n'eijt mêlé à son miel une forte dose d'absinthe. En mettant le pied sur le territoire des Conibos, nous venions d'entrer sans le savoir, dans le domaine des zancudos ou moustiques.
Cent pages de points'd'exdamation, les interjections les plus véhémentes, tous les oh! les ah! les ouf! les aïe et les helas! des langues humaines, réunis, combinés, élevés à la centième puissance, ne donneront jamais qu'une idée imparfaite de l'horrible supplice, de l'atroce torture, de la rage incessante que vous font éprouver
ces misérables insectes qui sont partout et ne sont nulle part, qui vous assaillent sans pitié, vous frappent sans relâche, trompent tous vos efforts, déjouent tous vos calculs, se rient de votre fureur comme de votre soufrance, et vons tenant haletant sous leur aiguillon, insultent encore à votre défaite ])ar une ironique fanfare. Au seul souvenir de ce tourbillon d'aiguilles volantes, de ce simoun de flèches acérées et trempées dans un suc caustique, nous sentons un frisson courir le long de notre moelle épinière et nos cheveux se hérisser sur notre front.
Si l'Amérique avait été di'iouverte au temps de Dante Alighieri et que le grand poêle eût pu expérimenter sur lui-même l'effet do la piqûre des moustiques, on aurait vu dans son enfer quelc[ue misérable damné, écumant et f. rinçant des dents sous l'attaque de ces insectes.
Vingt-quatre heures de lutte avec ces diptères avaient allumé le sang du plus pacifique d'entre nous. Pendant
le jour, grâce à la danse de Saint-Gui que nous avions exécutée, aux claques et aux coups de poing que nous nous étions appliqués sur toutes les parties du corps, nous avions pu tenir l'ennemi en échec et conserver la position; mais la nuit!... oh! la nuit!... Ici nous renonçons h peindre. Peu s'en fallut que nous ne devinssions enragés et que nous ne nous mordissions les uns les autres. Le lendemain de cette nuit fatale, nous semidions vieillis de trois mois. Partis à l'aurore, nous nous arrêtâmes au milieu du jour dans une habitation de Conibos appelée Tumbuya, où l'on nous vendit quelques poules. La surveille encore, nous nous fussions réjouis de cette acquisition et nous eussions affilé à l'avance, la branche de bois vert qui devait nous servir de broche ; mais depuis vingt-quatre heures, il y avait en nous quelque chose de plus véhément que le désir de manger de la poule rôtie, c'était de nous garantir de la piqûre des moustiques. Séance tenante nous avisâmes
^.ll3ÇœÊia:a
Habitalion de Cunibus, ;
au moyeu de l'aljriquer dos moustiquaires, nos amis les Uonibos ayant refusé de nous vendre les leurs'. Chacun fit l'inventaire des divers chiffons de sa garde-robe. Les bannes, les enveloppes de paquets, les serviettes, mouchoirs, cravates, tout ce qui présentait une surface de quelques pouces carré.*--, fut taillé, ajusté, cousu. Il fallait que chacun de nous se procurât un cadre d'étoffe de six pieds de long sur trois pieds de haut et trois pieds de large. Les riches de la troupe, — il s'en trouvait — firent aux pauvres, — il s'en trouvait aussi — l'aumône de quelques pieds carrés de cotonnade ; cette aumône que le maître céleste dut enregistrer immédiatement, leur sera comptée au jour du jugement final et rachètera bon nombre de leurs fautes. Nos cholos interprètes et les
1. C'est h cette occasion que Tun de ces indigî^nes fil .\ notre demande la singuliùre réponse (|iie nous avons donnée en note au début du voyage, et à propos du rapt et du meurtre commis par l'Antis Simuco, dans la rjueljrada de Conversiato.
esclaves du comte delà lilaiiche-Kpine, décousirent di-.'pantalons et fendirent des bas de laine pour en ariùver à parfaire la mesure exigée. La nuit où nous pûmes reposer sous l'œuvre de nos mains, entendant siffler îi trois pouces de nos oreilles les hideux vampires avides do notre sang, cotte nuit fut de celles qui marquent dans la vie d'un homme et dont chacun de nous a dû garder fidèlement le souvenir.
A deux jours de voyage de Tumbuya, nous relevâmes toujours à notre gaucho , une nouvelle habitalion de Conibos entourée de bananiers si verdoyants, qu'il nous prit fantaisie de la voir de jjrès et de nous approvisionner en même temps de quelques régimes des fruits appétissants dont nous supposions la plante chargée. Nos rameurs, à qui nous fimes part de ce désir, se mirent en devoir d'y .satisfaire en ramant vers le point indiqué. Comme nous en approchions, une douzaine d'indigènes des deux sexes sortirent de l'ombre que projetaient le*
bananiers et criant, gesticulant d'un air effaré, nous firent signe de reprendre le large. Gomme nos rameurs ne tenaient aucun compte de l'ordre de ces inconnus et rapprochaient de plus en plus les embarcations du rivage, les hommes frappèrent la terre de leur arc en baragouinant des menaces, tandis que les femmes poussaient des cris aigus et agitaient leurs bras au-devant de nous à la façon d'un magnétiseur chargeant de fluide le sujet qu'il veut endormir. Cependant nous continuions d'avancer, les yeax écarquillés par la surprise et ne comprenant rien aux démonstrations de ces indigènes, lorsqu'une vieille femme, maigre, hideuse, à peu près nue, véritable sorcière échappée d'un dessin de Goya, ac-
courut, étendant vers nous ses bras décharnés et se penchant de telle sorte au bord du talus que nous crûmes qu'elle allait sauter dans l'embarcation la plus rapprochée du rivage. Mais la Sibylle à la jK)itrine osseuse et aux cuisses maigres, se contenta de nous regarder dans le blanc des yeux d'un air formidable et de cracher deux ou trois fois dans la rivière, comme si elle accomplissait un mystérieux maléfice. Son incantation terminée, elle nous fit une abominable grimace et, en se retirant, nous découvrit un autre aspect de sa laideur sénile.
L'accueil peu gracieux de ces indigènes ne nous empêcha pas d'opérer notre débarquement. A peine eûmesnous gravi le talus où ils étaient rangés en demi-cercle
qu'hommes et femmes s'enfuirent à toutes jambes vers leur demeure en poussant d'effroyables cris. Nous y entrâmes bravement à leur suite. La colère et l'effroi de ces naturels , firent place alors à l'abattement de la peur. Jeunes et vieux, tremblant de tous leurs membres lorsque nous leur donnâmes l'accolade d'usage, prirent nos mains, même celles les moins lavées, et les baisèrent d'un air de componction dont nous fûmes touchés. Quelques babioles que nous leur distribuâmes, parvinrent à calmer le tremblement nerveux dont ils étaient agités.
Un peu remis de la panique que notre apparition leur avait causée, ils nous offrirent des nattes de palmier sur
lesquelles nous nous assîmes à l'orientale. La pythonisse au ventre ridé qui nous avait exorcisés du haut de la berge, s'empressa d'écraser dans ses mains quelques bananes cuites, délaya la pulpe de ces fruits dans de l'eau de rivière et nous présenta à la ronde ce mazato de l'hospitalité contenu dans une écuelle. Chacun de nous feignit de goûter à l'épais breuvage, mais se contenta d'y mouiller ses lèvres. Quand l'écuelle, après avoir passé de main en main, fut revenue encore pleitfe à celle qui nous l'avait offerte, nous demandâmes aux maîtres de céans des explications sur la conduite étrange que d'abord on avait tenue envers nous : ces explications nous furent données.
Traversée do lAmiMiquc ilu Sud, par M. Paul iMarcoy. — C.irli
Il y avait trois jours, nous dit-on, qu'une pirogue montée par une famille d'Indiens Sensis ' s'était arrêtée à l'endroit du rivage où nous venions d'aborder nousmêmes; cette famille pour échapper à la mortalité que la petite vérole exerçait en ce moment parmi les gens de sa tribu, avait déserté son toit de palmes, et, s'abandonnant au courant de la rivière Capoucinia, était entrée dans les eaux de l'Apu-Paro, qu'elle remontait d'aval en amont, cherchant, comme l'errante Élise de Virgile, un air pur et un endroit propice pour y édifier un autre ajoupa. A cette nouvelle, qui nous surprit un peu, mais dont nos hôtes paraissaient terrifiés, ils ajoutèrent, qu'en nous voyant venir à eux, vêtus d'habits extravagants et porteurs de barbes blondes ou noires, ils nous avaient pris pour des mauvais génies chargés par Yurima, l'esprit des ténèbres, d'apporter l'épidémie dans la contrée. Quelque peu flatteur qu'il put nous sembler d'avoir été pris pour autant de diables, nous ne dîmes rien de dés-
obligeant à nos hôtes en songeant à la chaude alerte qu'involontairement nous leur avions causée.
De tous les fléaux qui peuvent assaillir l'indigène, la petite vérole est celui qu'il redoute le plus. Le danger, la fatigue, les privations, le trouvent insensible; la faim même, n'a sur lui qu'une influence secondaire, car il la trompe en buvant son épais mazato. Seule, la petite vérole a le don d'émouvoir sa bile et de fondre la glace de son naturel ; à l'annonce de l'épidémie, il prend ses jambes à son cou, et, sans regarder derrière lui, dévalle à travers forêts et rivières, comme si le diable l'éperonnaitde ses ongles crochus. Habituellement, il ne retourne la tête que lorsqu'il a mis trente ou quarante lieues entre sa personne et l'endroit où sévit le fléau.
La petite vérole est dans son idée, la sinistre avantcourrière de la mort. La première pustule que le virus fait éclore à la surface de sa peau, équivaut au coup de faux du terrible squelette ; tant d'individus, de familles,
Un massacre de tortues.
de tribus tout entières, sont tombés sous ses yeux, victimes de ce mal étrange, manifestation de la colère du Grand-Esprit, qu'il juge parfaitement inutile de le combattre. Aux premiers symptômes de l'éruption cutanée, alors que la fièvre brûle son sang, le seul remède, ou plutôt -le seul palliatif auquel il ait recours pour se débarrasser d'une insupportable chaleur, c'est de courir à la rivière, de se plonger dans l'eau jusqu'au menton et de rester immobile jusqu'à ce que le froid l'ait saisi. On devine le résultat de ce traitement '.
1. La tribu des Sensis, fraction minime de la grande nation rano, aujourd'hui éteinte, était autrefois réunie en mission. Elle habite les alentours de Chanaya-Mana, chainon ouest de la Sierra de Cuntamana. Nous reviendrons sur ces indigènes en parlant des missions de l'Ucayali.
2. C'est à la petite vérole, autant qu'aux guerres intestines et aux ts%ais de civilisation tentés, d'un cûlé par les Péruviens, de l'autre par les Brésihens , qu'on doit attribuer l'extinction totale ou la diminution sensible des tribus indigènes qui, au dix-huitième siècle, bordaient encore les rives du HuaUaga,du Maraiion,
Un moment de conversation avec ces Conibos nous suffit pour les rassurer et dissiper la fâcheuse opinion qu'ils avaient eue de nous. Grâce à leur changement d'humeur, nous pûmes nous procurer des poules, une tortue et des régimes de bananes. La vieille Hébé qui nous avait ofi'ert son ambroisie locale et à laquelle nous avions donné quelques perles en verre coloré pour rehausser ses charmes sexagénaires, courut après nous au moment où nous nous dirigions vers nos pirogues, et, avec une affreuse grimace qu'elle croyait être un bienveillant sourire, nous remit personnellement un petit sac en jonc aKistement tressé et plein d'arachides grillées.
Durant les cinq jours que nous mimes à atteindre r embouchure de la rivière Pachitea, il nous échut quelques distractions à défaut d'aventures, qui rompirent un
de l'Ucayali et du Bas-Amazone. Sur plus de cent vingt peuplades qu'on y comptait ;\ cette époque, il en reste à peine trente aujourd'hui.
peu la monotonie du trajet et lafraîcliirent notre pulpe cérébrale que menaçait de dessécher l'ardeur du soleil. Le premier jour, dans l'après-midi, une idée quelconque ayant poussé les rameurs de ma pirogue à côtoyer la berge au lieu de .suivre le milieu du courant, je les entendais proférer des clié, desxi,desschisto, interjections qui dans l'idiome conibo, expriment la surprise à différents degrés puis rapprocher l'embarcation du bord et sauter vivement eu terre. Curieux de voir ce qu'ils voyaient, je les suivis. La plage élevée, de trois ou quatre pieds au-dessus du niveau de la rivière, était couverte dans un périmètre de deux cents pas, de carapaces et de plastrons de tortues, violemment séparés à coups de hache et auxquels adhéraient encore des lambeaux de chair. Les ruisseaux de sang qui avaient coulé pendant ce massacre, dessinaient sur le sable de rougeàtres sillons. Çà et là, perchés sur les lesludo des malheureux chéloniens, comme des hiboux sur les lombes d'un cimetière, des vautours-urubus repus à ne pouvoir voler, se tenaient cois, le bec posé sur leur jabot dans une attitude de contemplation digestive. Je parcourus cet étrange champ de bataille sur lequel étaient restés trois cent dix-neuf cadavres. Une douzaine de Conibos, parents ou amis de mes rameurs, avaient fait à eux seuls toute cette besogne, non pour se nourrir ou s'approvisionner de viande de tortue, comme on pourrait le croire, mais seulement pour détacher des intestins de cet amphibie, certaine graisse jaune et fine qui y est attachée et qui est pour les Conibos un des articles les plus prisés de leur commerce avec les missions. Nous reviendrons sur ce genre do massacre et sur ce trafic, eu trayaul la monographie de ces indigènes.
Notre visite à ce Waterloo des toi'lues avait duré plus d'une heure. Nous rentrâmes dans le lit du courant et fîmes force rames pour rattraper nos compagnons, qu'au coucher du soleil nous rejoignîmes sur une plage, où déjà ils avaient allumé le feu du campement. Une troupe de Conibos étrangers à la caravane, s'y trouvaient avec eux. L'i'-poque de la ponte des toitues qui était venue, expliquait la présence de ces indigènes. Pendant deux heures, ce fut entre nos rameurs et ces inconnus, un échange de syllabes et de consonnes à nous rendre sourds; puis comme les affaires de ces derniers les appelaient ailleurs, ils prirent congé de nous et se rembarquèrent. Je ne sais si leur rencontre nous porta malheur, mais la nuit que nous passâmes sur cette plage n'eut rien à envier à celle de Sintulini qui suivit la mort de fray Bobo notre aumônier. Les éclairs, la foudre, la pluie, mêlée aux bouffées d'un vent furieux, éteignirent nos feux, culbutèrent nos moustiquaires, ébouriffèrent notre chevelure en tous sens et nous trempèrent jusqu'aux os. Si nous passâmes cette effroyable nuit à grelotter de froid et à maudire sur tous les tons le jour qui nous avait vu naître, en revanche, nous ne sentîmes la piqûre d'aucun moustique. A quelque ciiosc malheur est bon.
Au petit jour, nous quittâmes cette plage inhospitalière et, les yeux bouffis par l'insomnie, nous nous re- I
mimes en chemin. Sur les onze heures, nous nous arrêtâmes dans une habitation de Conibos où l'on nous cuisina dans une grande jarre, un millier d'œufs de tortue mêlés à des bananes vertes, dont le principal avantage est de faire un bouillon violet. Ce ragoût d'œufs (chupé), bien que pesant à l'estomac, nous agréa fort. A dater de cette heure nous ne négligeâmes aucune occasion de nous approvisionner d'œufs de tortue , ce qui nous fut d'autant plus facile, que la ponte des chéloniens qui met en émoi tous les peuples sauvages et civilisés de ces contrées, avait lieu déjà sur quelques points privilégiés '.
Dans la maison où nous goûtâmes pour la première fois de ce mets indigeste, se trouvait un jeune sauvage d'une dizaine d'années, nu comme un ver, mais le nez coquettement orné d'une pièce d'argent qui lui cachait la lèvre supérieure. Les traits de cet enfant, qui rappelaient le type des Quechuas, des Antis et des Chontaquiros , contrastaient si fort avec le masque rond , bonasse et souriant des Conibos, que nous nous renseignâmes sur son compte. On nous dit qu'il était n'é sur les berges ombreuses de la rivière Tarvita, un afffuent de droite de l'Apu-Paro et qu'il appartenait à la nation des Impetiniris. Les Conibos l'avaient pris dans une razzia faite par eux chez ces indigènes, qu'ils accusaient d'être venus de nuit leur voler des bananes. Depuis un an que le jeune Impetiniri vivait sous le toit de ses maîtres qui le traitaient comme un enfant de leur famille, il feignait d'avoir oublié le lieu do sa naissance et ne ])arlait qu'avec dédain des auteurs de ses jours. Le cholo Aiiaya, à l'instigation du chef de la commission péruvienne, ayant manifesté le désir d'acheter ce jeune indigène, les gens de la maison le lui vendirent pour trois couteaux représentant une valeur de 1 fr. 50 cent. Le capitaine de frégate fut enchanté de sou acquisition. Jusqu'à cette heure, le chef de la commission française, maître d'un Malgache loué à Lima pour la circonstance et possesseur d'un Apinagé, troqué par lui contre un vieux fusil dans une traversée de l'Araguay, l'avait secrètement humilié par ce déploiement de luxe despotique. Désormais, il allait avoir comme son rival, un esclave à lui, qui pourrait bourrer et débourrer sa pipe, accourir à sa voix, se coucher à ses pieds ou le suivre à dislance ; cette idée fut un dictame pour les blessures de son amour-propre et comme une compensation aux pertes réelles qu'il avait essuyées.
1. L'avance on le relani dans la crue ou la décroissance des eaux de rUcayali-Ainaiioue et do ses grands affluents que nous verrons plus tard, tient au voisinage plus ou moins immédiat des sources de ces rivières avec les neiges des Andes. De là cette différence de quinze jours, trois .semaines, nn mois même, observée dans l'élévation ou l'abaissement de niveau de chacune d'elles. De là aussi, et selon le cours d'eau, une avance ou un retard dans la ponte annuelle des toitues et la récolte de leurs œufs par les riverains. Notre Apu-Paro et la rivière des l'urus, malgré une distance de plus do trois cents lieues qui sépare leur embouchure, sont de tous les tributaires du llaut-Aïua/.one coulant du sud au nord, ceux qui baissent les premiers. Di's le l.^ aoOt, leurs plages sont à sec et les tortues y déposent leurs œufs, tandis qu'elles no pondent sur les plages du Javary, du Jurua et autres grands cours d'eau, que vers la tin de septembre.
Si la joie du capitaine de frégate était des plus vives, grande fut la consternation de l'Impetiniri, lorsque son. nouveau maître le poussant devant lui, l'eut conduit au rivage et fait entrer dans sa pirogue. A peine eûmesnous pris le large que les sanglots de l'enfant allèrent crescendo. Notre teint, nos barbes, nos vêlements, notre langage, notre habitude de nous moucher dans un carré d'étoffe au lieu d'accomplir cet acte naturel en nous pressant le nez avec les doigts, tout en nous, si différent de ce qu'il avait vu jusqu'alors, lui semblait stupéfiant et formidable. Quand vint le soir et que nous eûmes allumé sur une plage le feu du campement, la vue du récipient en fer battu où cuisait le souper , épouvanta l'enfant qui redoubla ses pleurs et se prit à trembler; peut-être croyait-il que nous allions préalablement l'égorger, puis faire une étuvée et des grillades de son individu, lesquelles, soit dit en passant, eussent été fort tendres pour un anthropophage. Inutile de dire qu'il en
fut quitte pour la peur; mais cette peur chez lui était si forte, qu'il refusa obstinément de goûter aux aliments que nous lui offrîmes et passa la nuit à geindre sur un mode cadencé que nous n'avions encore entendu nulle part. Nous ne sûmes jamais si cette mélopée lamentable était une plainte enfantine ou un chant de mort à l'usage de sa nation.
Deux jours après son installation parmi nous, le petit drôle était si fort apprivoisé, qu'aux heures des repas, il venait comme un jeune chien, s'asseoir entre nos jambes et nous retirait familièrement le morceau de la bouche . Plus d'une fois nous fûmes obligés de le rappeler à l'ordre par de légères claques appliquées sur les doigts. En peu de temps il apprit à parler le quechua avec nos cholos et lorsque nous arrivâmes à Sarayacu, la mission centrale, les néophytes des deux sexes accueillirent si gracieusement le jeune infidèle et lui firent boire tant d'écuellées de mazalo, que le premier jour, en visitant
Hcibit.iliun de Conibos.
les huttes du village, nous relevâmes plusieurs fois et remîmes sur ses jambes l'Impetiniri trop ivre pour se tenir debout.
Le surlendemain de l'achat du jeune sauvage, nous atteignîmes l'embouchure de la rivière Pachitea, le plus large sinon le plus long, des cours d'eau relevés en chemin. Une île placée à l'entrée, divisait son lit en deux bras. La largeur totale de cet affluent de l'Apu-Paro, nous parut être de trois cents mètres. Il est formé à quatrevingt-deux lieues dans l'intérieur, par la réunion des rivières Palcaza et Pozuzo, nées sur deux points opposés de la Cordillère de Huanuco. Huit lieues plus bas, le Pichi lui porte par la droite le tribut de ses eaux, et trois rivières sans importance, le Carapacho, le Gosientata et le Calliseca, s'y jettent par la gauche.
A partir de ce point, le Tampu-Apurimac que nous avons vu après sa jonction avec le Quillabamba-Santa- Ana, prendre le nom d'Apu-Paro, ou Grand-Paro, sous
lequel il est connu des indigènes, va troquer ce nom contre celui d'Ucayalé', que, plus tard, après sa jonction avec le Maranon, il répudiera pour adopter définitivement celui de rivière des Amazones, qu'il doit porter jusqu'à l'océan Atlantique.
En face de l'embouchure du Pachitea, sur la rive droite de l'Ucayalé, auquel les géographes ont retiré son e final, pour y substituer un /, s'étendait une plage de sable qui aboutissait à une espèce de dune, ou de colline, dont quelques parties étaient couvertes de cécropiasst de grands roseaux, et d'autres dépouillées de végétation. Un espace de quelque deux cents pas, séparait la rivière de la colline. Au bord de l'eau, une' vingtaine
I. Rencontre, jonction, confinent. — Les indigènes no donnaient autrefois le nom d'L'cayalé, qu'à l'endroit où s'opérait ta jonction des deux rivières .\pu-Paro et Maranon. Les missionnaires, et à leur exeiniile les géographes, ont pris la partie po\u- le tout et donné le nom d'Ocayalé à ï'/ipu-Paro, apr^s sa réuiiio-i avec le Pachitea.
d'ajoupas, comme en couslruisent à la hâte les indigènes pour leurs haltes de nuit, servaient d'avant-poste à un village ou projet de mission, que les Gonibos élaleni en train d édifier sur la colline, et auquel ils avaient donné le nom de Santa-Rita. C'était comme un pendant à la mission en herbe de Santa-Rosa chez les Chontaquiros. Ce village sur lequel tombaient d'k-plomb les rayons d'un soleil de feu, offrait tant bien que mal, la disposition d'un parallélogramme. Nous y comptâmes dix habitations, dont trois grandes, et sept moyennes. Chacune de ces dernières pouvait recevoir trois familles. Toutes n'étaient pas achevées, mais léseraient bientôt, au dire de leurs constructeurs. L'habitation du centre devait ser-
vir d'église. Rien ne la distinguait de ses voisines, si ce n'est un segment formé par une rangée de pieux fichés dans le sable, et figurant tant bien que mal une abside. Une croix de bois, grossièrement équarrie à coups de hache et peinte avec du rocou, s'élevait à quelques pas de cette église. Le style de ces constructions était le même que nous avions observé dans les habitations des Chontaquiros et des Conibos. Quelques toitures étaient en roseaux ; d'autres en palmes.
Derrière l'église, le long d'uue ceinture de ces roseaux géants qui, pendant longtemps nous avaient tenu fidèle compagnie, s'étendaient pareils à des pièces d'étofl'e cousues bout à bout, de petits morceaux de terrain, soigneu-
Âchat (1 un jeune
sèment défrichés, sarclés même, et plantés de manioc, de coton, de pastèques, dont les premières feuilles vertes tranchaient agréablement sur la fauve couleur du sable. Ces jardinets, s'ils témoignaient des intentions agricoles des néophytes, n'étaient pas en état d'assurer leur alimentation quotidienne; un homme de ijon appétit eût pu manger à lui seul en huit jours, tous les produits de cette agriculture.
Cent vingt Conibos touchés de la grâce, s'étaient réunis en ce lieu. La plupart vaguaient en ce moment dans les forêts voisines et sur les plages, occupés de chasse et de pêche ; trente individus des deux sexes étaient restés à la mission. Ces indigènes, une fois leurs constructions achevées, se proposaient d'aller à Saïayacu, demander au
Indien Impetii m
Préfet Apostolique des Missions de TUcayali, un religieux pour les baptiser et les instruire dans la foi chrétienne. Ils promettaient d'avoir grand soin de lui, et s'engageaient à ne pas le garder au delà de trois mois, si l'air de la rivière Pachitea lui était contiaire, ou que l'endroit ne fût pas de son goût. Ces détails que j'écrivis sous la dictéed'un denos interprètes, luifurent donnés par un gros Conibo à figure joviale, barbouillée de rocou, qui le promena à travers la mission, et lui fit part des embellissements projetés par les siens, pour en rendre au futur papa^ le séjour aussi agréable que sain.
Ce vent de civilisation qui soufflait du nord et du sud,
1. Papa ou tayta (père). C'est le nom donné par ces peuplades à mus les [irêtres, moines et missionnaires.
chez les Ghonlaquiros, comme chez les Conibos, commençait àm'incommoder. La jouruée d'ailleurs avait été orageuse, — au figuré s'entend, car le temps était admirable. — De petites taquineries, de petites attaques, de petites ripostes entre les chefs des commissions-unies, à propos d'une banane ou d'un poisson ofTert à celui-ci par quelque néophyte et que réclamait celui-là, avaient surexcité mes nerfs et fait vibrer mon impatience au delà du diapason normal. Pour oublier momentanément les rêves de béatitude des aspirants chrétiens et les criailleries des chrétiens schismatiques, j'allai m'asseoir sur la plage en face du Pachitea, et j'aspirai avec délices le vent de barbarie qui venait de celte rivière habitée
parles Cachibos mangeurs d'hommes'. Ije soleil avait disparu; les teintes enflammées du couchant se refroidissaient dans un ton orangé. Les croupes des forêts étaient d'un bleu roussàtre et comme sablé de poudre lumineuse par les derniers reflets de l'astre évanoui. L'eau de l'Ucayali avait la teinte de l'argent mat; celle du Pachitea des tons d'or verdàtre. La pureté de l'atmosphère, la limpidité du ciel que ne tachait aucun nuage, l'immensité des lignes des horizons de droite et de gauche, donnaient à ce paysage un caractère de grandeur et de solennité, qui me réconcilia presque avec la mission de Santa- Rita; je me sentis porté à excuser l'aridité du gîte en faveur de l'admirable spectacle dont on jouissait de son
Projet d'une mission cliez
seuil. Pendant un moment, j'enviai le bonheur du moine inconnu qui, chaijue soir viendrait s'asseoir en cet endroit pour oublier l'homme et la terre , et comme Moïse sur l'Horeb, entrer en communication avec l'esprit de Dieu, qu'on sentait flotter dans cette vaste solitude.
Le lendemain, sur les onze heures, nous quittâmes Santa-Rita du Pachitea, emportant un croquis de la mission future, et un bilboquet que nous avions acheté à deux sauvages quinquagénaires qui y jouaient à tour de rôle avec un imperturbable sérieux. Le manche de ce bilboquet en bois de palmier Chonta (Oreodoxa), et de la grosseur d'une baguette de fusil, était long de trente pouces, et affilé comme une lardoire. Sa boule était formée
les Conibos de Santa-Rita.
d'une tête de tortue de la grande espèce^ dépouillée de sa chair, et soigneusement ralissée. Un fil tissé avec des folioles de palmier, l'attachait au manche. La règle du jeu de ce bilboquet conibo, comme il me fut donné d'eu juger lie visu, était diamétralement opposée à celle du bilboquet européen. Pour gagner la partie, il fallait manquer la boule un certain nombre de fois au lieu de la prendre. A ceux que la chose pourrait intéresser,
1. Nous reviendrons en temps opportun sur cette tribu des Cachibos, ou mieux des Cacibos, autrefois nombreuse et redoutée de ses voisins, aujourd'hui réduite à une poiyiiée d'hommes misérablement pourchassés par les tribus voisines sous prétexte d'anthropophagie, et auxquels tout voyageur passant par là ne manque pas, sur la foi de la tradition, de jeter une pierre. V,v rictis !j