‹ Le tour du mondeChapitre 21 sur 67 · Testudo Amasoniensis · texte numérisé non relu

Testudo Amasoniensis

nous dirons que ce qui de prime-abord peut sembler facile, présente au contraire quelque difficulté, la têteboule étant percée d'une douzaine de cavités naturelles et le manche-lardoire se fourrant toujours dans quelqu'une.

A part les sataués moustiques qui ne nous laissaient ni repos ni trêve et menaçaient de nous dévorer vifs, notre navigation sur l'Ucayali était maintenant la plus douce chose du monde ; aux tiraillements qui avaient signalé noire séjour de vingt-quatre heures à Santa-Rita, venait de succéder une paix profonde. Les deux chefs de l'expédition après avoir dégorgé de nouveau le trop-plein de leur cœur et s'être dit force paroles mortifiantes, s'étaient repliés sur eux-mêmes et se reposaient, comme les volcans après une période d'activité. A leur exemple, j'étais rentré dans ma coquille, non pour me préparer comme eux à de nouveaux combats, mais pour m'égayer plus à l'aise sur certain arrangemenl que m'avait proposé

l'aide-naturaliste et dont le résultat devait, selon lui, dépasser mes rêves les plus ambilieiix et mes plus hautes espérances.

Cet arrangement, transaction diplomatique et commerciale, qu'au grand déplaisir du jeune homme, je ne pouvais me décider à prendre au sérieux, consistait à déposer aux pieds du chef de la commission française k titre d'hommage-lige, lesdessins, cartes, plans, notes et documents que j'avais rassemblés; puis, cette formalité remplie, à m'enrôler sous la bannière du noble personnage et à l'accompagner en France où son premier soin en arrivant, serait de faire orner la boutonnière de mon habit d'un liséré ponceau. Cette première faveur devait eu amener une foule d'autres et les sinécures, les honneurs et les dignités, pleuvraient sur moi dru comme grêle. L'arrangement, comme on voit, était des plus simples, mais la façon dont il me fut proposé, était assez entortillée pour que la honte d'un refus, si je venais à refuser.

retombât tout entière sur le naturaliste-secrétaire et laissât sain etsauf l'honneur de son patron. 0 diplomatie, ce sont Ih de tes coups ! pensai-je en écoutant le charmant jeune liomme qui après avoir inutilement effeuillé sur moi toutes les fleurs de sa rhétorique, dut se retirer emporlant l'éclat de rire final que je lui donnai pour réponse.

A partir de ce moment les cartes uient brouillées entre l'apprenti diplomate et moi, et les façons de son maître et seigneur changèrent complètement à mon égard. Mais h dater de ce moment aussi, ma position vis-Ji-vis d'eux fut plus nettement dessinée que par le passé.

Sans me déclarer ouvertement Guelfe ou Gibelin, pour York ou Lancastre et arborer la rose blanche ou la rose rouge, je pris parti en secret pour le juste contre l'injuste, pour l'oppressé contre l'oppresseur, ce que jusqu'alors je m'étais soigneusement interdit. Peut-être mes

rivière Paclulea.

actes extérieurs traduisirent-ils à mon insu quelque chose de ma pensée intime, car le chef de la commission française daigna m'honorer d'une froideur toute particulière. Adieu les sourires fondants qu'il m'adressait jadis à tout propos et les compliments élogieux qu'il me débitait d'une voix flûtée. Le noble Monsieur évitait ma rencontre avec autant de soin qu'il l'avait recherchée, et son regard chargé d'une couche de glace, congelait mon sang malgré 33° de chaleur, quand par hasard il s'arrêtait sur moi.

Au fond comme son estime et son amitié ne m'avaient flatté que médiocrement, son indifférence me fut à peu près insensible. Mais l'étude de son idiosyncrasie, qui pareille à certaines couches d'humus, reposait sur un tuf aride, m'intéressa toujours, et je n'eus garde d'interrompre la série de mes observations k l'égard de ses faits et gestes. Depuis notre sortie de Santa-Rita, l'illustre personnage semblait s'être fait une loi du

silence et la toilette de ses ongles l'occupait exclusivement. A le voir ainsi replié sur lui-même, on eût pu le croire calme, insensible et niatOrieilement heureux; mais le calme chez lui u 'était qu'apparent. Une tempête grondait sourdement dans son âme et s'i-pauchait en flols amers sur les esclaves accroupis à ses pieds. Le tachydermiste n'était pas à l'abri de ces orages domestiques. D'aigres réprimandes et de vertes semonces Tatteij^'nirent plus d'une fois dans le trajet de Sanla-Rita à Sarayacu. Mais l'aimable jeune homme se consolait de ces mécomptes en gonflant une de ses joues et frappant dessus quand son patron avait tourné le dos, ou en fredonnant le duo à'indiana et Charkmagne qui était pour lui ce que le Tircly est pour les maisons-moussues, les renards et les pinsons, ces étudiants de la docte Allemagne, une faconde narguer la misère présente et d'attendre patiemment l'avenir.

Ces bourrasques que le chef de la commission fran-

çaise élevait de temps en temps autour de lui comme le turbulent Éole, servirent d'émonctoire à la bile qu'il sécrétait abondamment et détouruèrent l'ictère dont il était menacé ; seule la sclérotique de ses yeux prit la nuance du safran qu'elle conserva jusqu'à Sarayacu.

Depuis que nous étions entrés dans les eaux calmes et qu'en touchant à Paruilcha, premier point habité par la nation Couibo, nous avions laissé pour toujours en arrière, les pierres, les écueils, les troncs d'arbres échoués et les canaux-rapides, l'existence nous semblait un long jour de fête; si nous ne chantions pas comme les oiseaux en signe de sérénité et d'insouciance, notre félicité n'en était pas moins réelle. L'abondance de vivres eût suffi seule à nous tenir en joie. Dans les habitations de Conibos, nous tiouvions chaqiie jour en échange d'aiguilles, d'hameçons et de grelots, des bananes, du manioc, du lamantin, du tapir, du singe et des tortues. Nos rameurs

Joueurs di; liilboquet.

péchaient de beaux poissons qu'ils nous abandonnaient, et le soir venu, eu abordant sur la plage déserte où nous devions passer la nuit, nous n'avions qu'à fouiller le sable pour en retirer des milliers d'œufs de tortue. Quelle antithèse entre cette chère-lie et le jeûne érémitique que nous avions observé durant seize jours chez les digues Antis!

Le repas du soir achevé, nous faisions cercle autour d'un feu allumé sur la plage, non dans le but d'éloigner les mousti([ues, le moustique, comme le lézard de Buffou, est l'ami de l'homme et s'attache à ses pas, mais pour eflVayer les jaguars et les crocodiles, animaux taciturnes et faméliques, qui vaguent dans la solitude à l'heure oîi tout dort ici-bas. Cette tertulia à laquelle le comte de la Blanche-Epine ne prit jamais part dans la crainte do se commettre avec des espèces, mais que nos rameurs Conibos égayaient volontiers de leur présence, était consacrée à la récapitulation des actes de la journée et au

relevé topographique des lieux que nous verrions le lendemain. Les intermèdes en étaient remplis par quelques bourdes malignes de nos amis sauvages sur les nations voisines, ou par des réponses aux questions que nous leur adressions sur les us et coutumes de leur tribu. Quand Theure du sommeil était venue, chacun déroulait sa moustiquaire et la suspendait à deux rames ou à deux roseaux fichés dans le sable. Jusque-là rien que de très-simple ; mais la difficulté, c'était de soulever les plis de ce cadre d'étolTe et de se blottir dans l'intérieur sans y introduire avec soi une légion de moustiques. Il nous semble philanthropique et tout à fait digne de nous, d'exjdiquer en passant de quelle façon s'exécute cette manœuvre.

La moustiquaire suspendue à deux pieux par ses deux traverses, et de manière à ce que la lisière de l'étofle traînant sur le sol, n'offre aucun interstice par où puisse entrer l'ennemi, le voyageur muni d'une branche feuillue

ou d'une poignée de roseaux qu'il agite vivement, en fait deux ou trois fois le tour. Léger de sa nature, le moustique est entraîné par le déplacement de la colonne d'air et disparaît pendant quelques secondes. L'occasion est propice et c'est surtout ici qu'il importe de la prendre aux cheveux. Jetant son éventail ou son plumeau, désormais inutiles, l'individu s'assied à côté de la moustiquaire, soulève un de ses pans à six pouces du sol, puis se laissant choir en arrière et roulant aussitôt sur luimême, s'introduit par cet hiatus dans l'intérieur du cadre dont il laisse retomber les plis derrière lui. La durée de cette opération doit être celle de l'éclair qui sillonne la nue.

Mais si prompte qu'elle ait été, .elle a suffi néanmoins

pour livrer passage à une douzaine de moustiques. A peine êtes-vous étendu qu'une fanfare éclate brusquement, donnant le signal de l'attaque. Gardez-vous d'y répondre; laissez chaque assaillant choisir l'endroit où il frappera. Bientôt une douleur aiguë vous annonce l'introduction de sa trompe acérée. Le sang qu'il vous soutire afflue par tumultueuses ondées. Ne bougez pas ; armez-vous de stoïcisme; invoquez mentalement Épictète et Zenon, les pères du genre. Pendant ce temps, vos.ennemis boiront avec la volupté, l'oubli du monde extérieur. Quand vous sentirez faiblir leur attaque, signe que leur ventre s'emplit et que la vapeur du sang leur monte à la tête et trouble leur entendement, appliquez une claque sur la partie mordue et faites justice du

vampire à la table même de son festin. Votre couronne d'athlète, ô vainqueur ! sera un sommeil d'autant plus profond et des rêves d'autant plus roses, qu'au dehors vous entendrez une véritable tempête mugir a. six pouces de vos oreilles.

Ces indications charitables que nous donnons ici aux pères de famille, afin qu'ils les mettent sous les yeux de ceux de leurs fils que la lecture de Gook ou de Bougainville, pourrait décider à entreprendre, comme le pigeon de la fable, un voyage en lointain pays, ces indications étaient suivies de point en point par chacun de nous. A force de pratiquer, nous avions acquis une telle dextérité dans le maniement de la moustiquaire, qu'il nous arri-

Rechercbe des œufs de tortue dans le sable des plages.

vait très-souvent d'en prendre possession sans introduire à notre suite un seul ennemi. Rien de plus singulier, au reste, que ces carrés d'étoffe blanche, grise ou brune, éparpillés sur le vaste tapis des plages. Avec un peu d'imagination et l'aide d'im rayon de lune, on les eût pris de loin pour les pierres tumulaires de voyageurs morts dans une traversée du désert.

Gertaine nuit que nous dormions comme des bienheureux sous nos abris de toile, un tumulte de voix sauvages retentit dans le campement. Au risque d'être mis en pièces par les moustiques, nous soulevâmes les plis de l'étoffe et jetâmes autour de nous un regard effaré. Une lune, aussi brillante que le soleil d'Europe,

versait sur le paysage des torrents de lumière. Ou eût dit que le sable des plages (f-tait chaufl'é à blanc.

L'arrivée d'une douzaine de Conibos occasionnait tout ce tapage, ^'enus de l'intérieur des terres par la rivière Apujau qui coulait k peu de distance du campement, ils avaient trouvé la plage occupée, et leconnaissant à la clarté de la lune les moustiquaires brunes de leurs compagnons, ils s'étaient mis à brailler à tue-létc pour les avertir de leur arrivée.

En un clin d'œil tous les dormeurs lurent sur pird. Les nouveaux venus racontèrent leur histoire. Ils revenaient d'une chasse h l'homme sur le territoire des Indiens Reraos qu'ils accusaient de leur avoir volé une pirogue, munie de ses agrès et apparau.x, c'est-h-dire de deux rames et d'une pagaye. Pour châtier l'audace de ces indigènes et reprendre leur bien, les Conibos s'étaient embarqués à la nuit tombante et avaient re-

monté la rivière Apujau jusqu'à la première habitation des Remos. Les chasseurs se flallaieut de prendre le lièvre au gîte. Mais le choc des rames, le remou de l'eau, le frôlement de la pirogue contre les roseaux, ces bruits inappiéciables pour l'Européen, avaient donné l'alarme aux sauvages. Pendant que les Gouibos manœuvraient de façon h prendre les Remos par devant, ceux-ci s'enfuyaient par derrière : leur cabane avait deux issues. En attendant qu'une vengeance plus complète leur fût offerte, les Conibos avaient pillé la demeure de l'ennemi et l'avaient incendiée.

Bientôt finit le territoire de la nation Conibo et commença celui des Indiens Sipibos. La rivière Capoucinia, issue des contre-forts occidentaux de la Sierra de Cuntamana et que l'Ucayali reçoit par la droite, est la limite qui marque sans les séparer, les possessions des deux pays. Conibos et Sipibos, sortis du même tronc, parlent

Les moustiquaires.

la même langue, ont le même farks et les mêmes coutumes et quoique séparés depuis des siècles, vivent en assez bonne intelligence.

Avant de passer outre et bien que nos rameurs Conibos dont nous apprécions de plus en plus les qualités privées, doivent nous accompagner jusqu'à Sarayacu, nous allons régler avec eux nos comptes ethnologiques : les bons comptes font les bons amis, comme disait notre ancien compagnon de voyage, le géographe ; donc, pour donner à chacun ce qui lui revient, autant que pour mettre un peu d'ordre dans notre nomenclature des Indiens Conibos, Sipibos, Schelibos, et autres naturels en os, nous tracerons séparément la monographie de leurs tribus. C'est le seul moyen d'éviter l'écueil contre lequel est venu se heurter un voyageur moderne qui trouve — « difficile de ne pas faire de confusion, quand on parle des sauvages de l'Ucayali. » — Il est vrai que ce voyageur n'en a parlé que par ouï-dire et sans les avoir jamais vus; or, chacun sait, pour l'avoir expérimenté

par lui-même ou avoir In, dans Horatius Flaccus, un vers relatif à la chose, qu'il est difficile, en effet, d'énoncer clairement ce que l'on n'a pas bien compris. Ceci dit, sans penser à mal, nous entrons en matière.

Quand des religieux Franciscains venus de Lima', e.\plorèrent pour la première fois la partie du Pérou comprise entre les rivières Huallaga, Maranon , Ucayali et Paihitea, ils trouvèrent établie sur les bords de la petite

1. c'est aux rolipieiix des couveiiLs de Lima qii'im doit la fondation des Missions du liant et du bas Huallaga , les pins anciennes du Pérou, comme celles de Maynas et du liant-Amazone, furent l'œuvre des Jésuites de C'iiito. Le collège apostolique d'Ocopa, dans la province de Jauja, d'oi'ï devaient sortir un jour tant de missionnaires, n'était pas encore fondé au dix-septième siècle, et ne le fut qu'en n3S, pai le P. Francisco de San-José. C'est à ce religieux et .'i ceux qui lui succédèrent, qu'est due la fondation des Missions du Ccrro de la Sal, du Pajonal , du Pozuzo, et enfin celles de l'Ucayali. Do toutes les Missions du Pérou, qui, .iu milien du dix-huitième siècle, s'élevaient à près de cent cinquante, il en reste huit aujourd'hui : deux sur la rivière Huallaga, \ine sur celle de Santa-Calalina, voisine de Sarayacu . trois sur l'Ucayali et deux sur l'Amazone.

rivière Sarah-Ghéné {hodic Snrnyacu), affluent de gauche de rUcayali, une nation autrefois florissante et dont le type, l'idiome, les vêtements, les us et les coutumes, étaient communs à six tiibus voisines qui paraissaient s'être détachées d'elle à une époque qu'on ne pouvait raisonnablement préciser. Cette nation était celle des Panos. Primitivement descendue des contrées de l'Equateur

par la rivière Morona, elle s'était fixée d'abord à l'entrée du rio Huallaga, où paraît s'être opérée sa divi.sion en tribus. Plus tard, à la suite de démêlés avec les Indiens Xébéros de la rive gauclie du Tunguragua-Maranon, elle avait abandonné ce territoire, erré longtemps à travers les plaines du Sacrement et était venue enfin s'établira cinquante lieues sud sud-est de ses premières pos-

sessions, dans le voisinage de la rivière Ucayali, connue alors sous le nom de Paro.

Bien que cette nation, dans ses migrations du nord au sud, n'eût jamais dépassé le 8'' degré, ni eu de contact ou de relations par l'intermédiaire des Chontaquiros et des Antis, avec les populations de la Sierra, dont son type d'ailleurs différait essentiellement, tout, chez elle,

usages, coutumes, vêtement, pratiques du culte, rappelait les traditions du Haut-Mexique, que les peuples GoUahuas, les Aymaras et plus tard les Incas, avaient importées dans cette Amérique.

Paul Marcoy.

{La suite à la prochaine livraison.)

VOYAGE DE L'OCÉAN PACIFIQUE A L'OCÉAN ATLANTIQUE

A TRAVERS L'AMÉRIQUE DU SUD, PAR M. PAUL MARCOY '

It48-1860. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.

PÉROU

H.UITIBME ETAPE.

DE TUNKINI A SARAYAGU.

Uissertatioa sur le passé et le présent des Indiens Conibos. — Mœurs et coutumes

Avec l'usage du sac-tunique que les Panos tenaient des nations de l'hémisphère nord et qu'ils appelaient selon sa longueur ou les broderies dont il était orné, Husti ou Cusma, ils fabriquaient un papier d'écorce, qui rappelait le papyrus mexicain ou maguey. Sur ce papier, ils retraçaient à l'aide de signes hiéroglyphiques, les dates mémorables, les faits importants et les divisions de l'année. Des simulacres de divinités, taillés dans le bois ou façonnés en argile, des haches d'obsidienne pourvues de deux oreillons qui servaient à les attacher à un manche, furent trouvés en leur possession par les reli-

1. Suite. — Voy. t.VI, p. 81, 97, 241, 257, 273; t. Vil. p.22.i, 241 ,2i7, 27-), 289; t. VIII , p. 97., 113, 129; t. IX, p. 129, 145, 161, 177, 193, 209; t. X, p. 129 et la note 2, et 145.

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