‹ Le tour du mondeChapitre 23 sur 67 · C.LftfLANT · texte numérisé non relu

C.LftfLANT

1. CcUe tribu riveraine de l'Ucayali, longtemiis amie et alliée (les Conibos, est éteinte depuis un demi-siècle.

2. On nous saura gré, peut-Ctre, de traduire ici au vol de la plume, quelques lignes d'une lettre adressée collectivement par les PP. Girbal et Marques, au P. gardien du collège apostolique d'Ocopa.

Celte lettre, relative h la réédification des Missions détruites et à leurs commencements, porte la date du 3 avril 1792.

<> .... Les Conibos nous ont déclaré qu'ils veulent vivre séparés "des Panos, non pas dans les environs de Sarayacu, mais ■< sur une ile de l'Ucayali , située à une petite distance de la « Mission. Us donnent pour prétexte à celte détermination, la néa cessité de tirer parti des défrichements qu'ils ont faits déjà <■ sur cette Ile. Mais le véritable motif de cette mesure est une « jalousie secrète et l'elTet do leur inimitié pour les Panos, avec i< lesquels ils gardent néanmoins les apparences d'une bonne har- « monie....

« .... Nos chers Panos sont assez tranquilles. Nous sommes yar- ■i venus à obtenir d'eux que les enfants de sept ans à treize, vins- " sent chaque jour dire la prière au couvent. Quelques uns savent " déjà le Pater Nosler et le Credo. Les adultes assistent à la messe . et au Salve, bien qu'avec un peu de contrainte. Nous avons « beaucoup de peine à les faire agenouiller pendant la consècra- ■I tion. Enfin ne nous jilaignons pas trop. La moisson d'infidèles « est abondante et se présente bien. Une partie est déjà mûre , " l'autre en train de mûrir.

o Pour la récolter en entier et ramener à Dieu toute cette gen- " tililé {aqucl (jentilismn), il nous faudrait certaines choses qui " nous manquent ou qui vont nous manquer. Envoyez-les-nous; « Dieu et notre bienheureux P. saint François sauront le recon- " naître.... Vous trouverez jointe à notre lellre la note de ces ob- " jets.... 400 haches, — 600 coutelas, — 2000 couteaux droits, — « 1000 couteaux courbes, — 4 quintaux de fer, — 50 livres d'acier, "■ — 12 livres de petits hameçons, — 8000 aiguilles, — 1 caisse

la barbarie , sous le couvert des bois, aux avantages de la civilisation dans un hameau chrétien.

A l'époque où les Panos' habitaient la quebrada de Sarayacu, les Conibos occupaient la plupart des affluents de gauche de l'Ucayali et parcouraient librement cette rivière, depuis sa jonction avec le Pachitea jusqu'à sa confluence avec le Maranon. Cette faculté de parcours

<i de perles fausses, — 500 briquets à feu (eslabones), —4 grosses <i de ciseaux, —2 grosses de bagues, 3000 croix en laiton, — 1000 ■■ vares de calicot {(ocuyo) pour couvrir la peau (pellcjo) de ceux •■ qui sont nus, — un assortiment de couleurs pour peindre notre « église, — une Vierge très-pure {una purissima) et quelques « ornements, a Nous avons besoin également de deux outres de viu, tant pour

leur est encore concédée aujourd'hui, mais leur territoire s'est fort amoindri, soit par suite des empiétements successifs de leurs voisins les Sipibos, soit par l'abandon qu'ont pu en faire eux-mêmes les Conibos pour s'éloigner des Missions de Belen, de Sarayacu et de Tierra- Blanca et se soustraire à leur influence.

Le territoire actuel de ces indigènes est délimité,

<t célébrer le saint sacrifice, que jjour arrêter la diarrhée et le « flux de sang chez les infidèles. C'est un remède souverain quand ic on y a fait infuser la précieuse graine du puchiri, récemment ic découverte....

a Je m'occupe activement ici (c'est le P. Girbal qui parle) , de la u commission dont m'avait chargé , en partant de Lima , Son •< Excellence le vice-roi , au sujet de l'escarboucle ou bézoard. J'ai

Épous

rencontré , dans le trajet de Tarma à la rivière Pachitea, un Indien Piro (Chontaquiro), qui, non-seulement connaît l'oiseau dans le jabot duquel est enfouie l'escarboucle, mais qui m'a dit l'avoir tué et avoir jeté comme un obiet sans valeur la pierre qu'il y avait trouvée. L'Indien m'a appris, en outre, qu'il y avait deux variétés de l'oiseau en question : l'une est haute de demivare, l'autre d'un quart de vare. Le voile sous lequel il cache sa splendeur {(o corlina con que cubre su resplandnr) est un plumage exquis ( mny csquisito) , bariolé de vives peintures à l'endroit de la poitrine. L'Indien appelle cet oiseau inuyocoij. Il m'a donné sa parole de me l'apporter mort, car il est impossible de le prendre vivant.

» J'ai traité de mon mieux cet indigène, afin qu'il me tînt parole. Il m'a quitté très-satisfait et en me promettant qu'il ne reviendrait pas sans l'oiseau. Dès que j'aurai pu me procurer un joyau si précieux (tan preciosa alhaja) , je l'enverrai à Son . excellence le vice roi.... «

Comme nous n'avons pas trouvé, dans la correspondance des PP. Narciso Girbal et Buonaventura Marques, de note relative au retour de l'Indien Piro avec son oiseau inuyocoy, nous ne pouvons dire au lecteur si l'escarboucle ou bézoard attendu par le vice-roi du Pérou lui fut envoyé par les missionnaires.

1. Comme il nous arrivera quelquefois, dans le cours de ce récit, de parler des Indiens Panos à propos des néophytes des Missions, nous avertissons le lecteur que les Panos dont il s'agit ne sont que les descendants d'anciens Panos, unis autrefois dans les Missions de l'Uca\ali à des Indiennes Combazas et Balzanas, transfuges des Missions du Huallaga.

Un seul Pano pur sang, né à Sarayacu en 1793, sous le préfectorat apostolique du P. Marques, et qui plus tard avait accompagné le P. Plaza à Lima, existait encore dans la Mission à l'époque où nous nous y arrêtâmes. Cet homme, qui avait reçu au baptême le nom de Julio (Jules), à cause du mois de juillet 011 il était né, joignait à la connaissance de son idiome

comme nous l'avons dit, au sud par le site de Paruitcha, où finissent les possessions des Indiens Glionlaquiros, au nord par la rivière Capoucinia, où commencent celles des Sipibos.

Sur cette étendue, d'environ soixante -dix lieues, nous avons compté huit habitations de Conibos situées sur la rive gauche de l'Ucayali, deux sur la rive droite, lesquelles, en y joignant le groupe de demeures de Santa Rita et sept à huit maisons édiOées sur les bords des petites rivières Cipria et Hiparia, nous paraissent réunir une population de six à sept cents âmes.

La taille du Conibo varie de 1'" 50 à 1'" 60; ses formes sont lourdes, son encolure épaisse, son thorax fortement prononcé; son visage est rond, ses pommettes saillantes; ses yeux à sclérotique jaune, à pupille couleur de tabac, sont petits, obliques et assez écartés; le nez court et épaté s'élargit à sa base; les lèvres épaisses laissent, en s'entr'ouvraut, apercevoir des dents jaunes, mais bien rangées et des gencives teintes en noir avec l'herbe yanamucu (peperomia tinclorioidcs).

L'expression habituelle du masque de ces indigènes, est ce mélange d'égarement et de tristesse qui caractérise

Type

la physionomie de la plupart des sauvages péruviens; mais la rondeur presque sphérique du faciès lui donne un cachet de bonhomie et de naïveté qui corrige un peu l'impression désagréable qu'on pourrait éprouver à leur aspect.

Quant à la nuance de leur teint, elle est fort obscure.

n'en déplaise au P. Girbal, le premier historiograplie des Conibos, et n'ofTre aucune analogie avec le teint des Espagnols, auxquels ce missionnaire comparait en 1790 ses nouveaux néophytes'.

L'épidermc de ces naturels, incessamment exposé aux piqûres des moustiques, est rugueux au toucher

celle de l'espagnol et du quechua. 11 fut tour à tour et quelquefois dans la même journée, notre maître de langue, notre domestique, notie pourvoyeur d'oiseaux et de plantes, et notre rapin. Par reconnaissance autant que par estime pour les qualités privées du dernier des Panos, nous avons fait passer ses traits à la postérité.

1. L'encre d'imprimerie n'a pu donner, à notre grand regret et pour la justification des lignes qui précèdent, une idée du teint des Conibos, dont la nuance uiixic et indécise, entre l'acajou neuf et le vieil acajou, était reproduite par nos portraits à l'aquarelle de ces indigènes.

comme une peau chagrinée, et les huiles dont ils s'oignent pour se préserver des attaques de ces insectes, n'ont jamais existé que dans l'imagination des voyageurs qui les ont visités. La chevelure du Conibo est noire, rude et abondante; sa lèvre supérieure et son menton oiTrent à peine quelques poils clair-semés, et c'est en vain que nous avons cherché parmi ces indigènes, quelqu'une de ces barbes touffues dont le P. Girbal les avait complaisamment dotés.

Les femmes conibos sont petites, replètes, assez disgracieuses, mais n'ont pas cet abdomen ballonné et ces membres grêles qui caractérisent un grand nombre d'in-

digènes de leur sexe, parmi les peuplades du Sud. Elles vont nues malgré la guerre d'extermination que leur font les moustiques et se couvrent seulement d'une Irèspefite bande d'étoffe de couleur brune. Comme les femmes des Antis et des Ghontaquiros, elles coupent leurs cheveux en brosse au niveau des paupières et les laissent flotter par derrière. Leur teint est aussi foncé que celui des hommes et comme ceux-ci, elles noircissent leurs gencives avec les pousses tendres de la plante yanamucu.

Le vêtement des hommes consiste en un sac de coton tissé (tari) pareil à celui des Amis et des Ghontaquiros,

Type conibo (mulier).

mais teint en brun et orné de grecques, de losanges, de zigzags et autres dessins , tracés en noir à l'aide d'un pinceau, et simulant une broderie.

L'habitude de se peindre le visage, quoique commune aux deux sexes de la tribu conibo, est néanmoins plus répandue chez l'homme que chez la femme. Le rouge et le noir sont les couleurs consacrées par l'usage ; le premier est tiré du bixa oreUana ou rocou, le second est extrait du genipa ou huitoch. Le rouge n'est afieclé qu'au visage seul. Le noir s'applique indistinctement à toutes les parties du corps.

Nous avons vu de ces indigènes avec des cothurnes peints qui s'arrêtaient à la cheville, ou des bottes à

l'écuyère qui leur montaient jusqu'au genou. Certams avaient des justaucorps ouverts sur la poitrine et festonnés autour des hanches, les plus modestes se contentaient de peindre sur leurs mains des gants ou des mitaines à filet.

La plupart de ces peintures, à demi tachées par la tunique de l'indigène , n'étaient visibles qu'au moment des ablutions.

Chez ces naturels, la coquetterie paraît être l'apanage exclusif des mâles. Ils apportent à leur parure les soins les plus minutieux, passent de longues heures à s'épi- 1er et à se peindre, sourient à leur fragment de miroir , ([uand il leur arrive d'en posséder un et se

montrent jjénéralement satisl'ails de leurs afiréments personnels.

Avec les dessins vulgaires dont ils font un usage habituel, ils ont pour les solennités et les jours de gala, des arabesques d'une ornementation très-compliquée, qu'ils

appli(iueDt sur leur visage et sur leur ci)r|is, par nu procédé d'estampage semblable à celui qu'employaient les Étrusques pour décorer leurs vases des élégantes silhouettes qu'on y admire. A ces dessins choisis, les Conibos ajoutent quelques bijoux de perles blanches et

conibo tissant.

noires (chaquiras) qu'ils se procurent dans les Missions de Sarayacu et de Tierra-BIanca. Ces bijoux qu'ils façonnent eu-\-mémes, consistent en pendants d'oreilles et en un collier-cravate qui emboîte le cou et descend sur

la poitrine à l'inslard'un rabat presbytérien. Les femmes portent des colliers de ces mêmes perles, et y suspendent nue pièce d'argent, une médaille en cuivre, ou Ji défaut de métal, quelque phalange de singe hurleur

{simia Bclzchulli). Les deux sexes portent encoi'e aux poignets et aux jambes, des bracelets de coton tissés sur le membre même et bordés de petits crins noirs, de dents de singe ou du poisson huamoui ()iiaïus oslroijlosiwni), aux larges écailles de carmin et d'azur.

Parmi les hommes de cette nation, ceux qui vont une fois par an dans les Missions voisines, éciianger conli'e des haches, des couteaux et des perles, les tortues qu'ils pèchent, la graisse de ces amphibies qu'ils préparent nu la cire qu'ils peuvent recueillir, ces hommes, ont rap-

porté (le leurs excursions en pays chrétien, l'usage des chapeaux de paille. Ces couvre-chefs pointus de forme, assez larges d'ailes et un peu retroussés en toit de ]:agode, sont fabriqués par eux avec des folioles de palmier. Quelquefois le tissu en est si lâche, que le soleil en passant au travers, dessine sur le visage de celui qui le perle un damier lumineux.

Pendant que le Conibo passe la moitié de son temps à s'ajuster, à causer ou à boire avec ses amis, la femme s'occupe du ménage et vaque aux travaux pénibles; elle surveille le défrichement, quand par hasard il s'en trouve un; sarcle le sol; récolte les fruits ou les racines, qu'elle rapporte an logis, dans sa hotte à frontal d'écorce ; charrie le bois et l'eau ; prépare les aliments et le mazato,

chicha de manioc ou de bananes fermentées; façonne les tissus ; recueille la cire et le miel ; pétrit la glaise nécessaire aux poteries, cuit ces dernières, les peint et les vernisse, ou suit les pas de son époux et maître, portant sur ses reins ployés, le produit de la chasse ou de la pêche, les avirons et la pagaie. Au désert, la femme est la bête de somme de l'homme, plutôt que sa compagne.

Le talent de ces pauvres ilotes pour la fabrication des poteries, leur décoration extérieure et leur vernissage, mérite une mention spéciale.

Sans autre ébauchoir que leurs doigts, et une valve de ces grandes moules qu'on trouve dans les lacs de l'intérieur, elles façonnent des amphores, des cruches, des

coupes et des aiguières, dont le galbe rappelle le meilleur temps de la céramique ando- péruvienne. Elles roulent leur argile en menus boudins, qu'elles vont superposant et mêlant les uns aux autres, et la justesse de leur coup d'œil est telle, que vous ne relevez jamais dans ces œuvres, une ligne équivoque ou une courbe douteuse. Le tour du potier n'atteint pas à une précision plus mathématique.

C'est dans une clairière de la forêt, toujours située à quelques pas de leur demeure et qui sert aux hommes de chantier de construction pour leurs pirogues, que les femmes établissent leur atelier de poterie et de peinture. Pour cuire et vernisser leurs œuvres, elles descen-

dent sur le rivage où un feu clair est allumé. Là, taudis qu'elles surveillent les progrès de l'opération, une vieille matrone chante et danseàl'entour du bûcher, afin d'empêcher le malin esprit de toucher aux argiles incandescentes que le contact de sa main fêlerait aussitôt. Quand ces poteries sont refroidies, les femmes en vernissent l'intérieur avec la résine de l'arbre sempa (copal), et procèdent à leur décoration extérieure.

La palette de ces artistes naturels, ne possède que cinq couleurs pures. La science des mélanges et les nuances transitoires sont ignorées d'eux ou ne sont pas admises. Le noir de fumée, un jaune extrait d'unguttifère, un bleu violàtre, tiié du faux indigo, un vert sale

obtenu par la maci-ration des feuilles d'uu capsicus, un roufre terne emprunté au rocou, forment l'échelle des teintes employées dans leurs œuvres.

Leurs pinceaux sont façonnés avec trois ou quatre brins d'herbe sèche, attachés par le milieu ou même par une simple mèche de coton roulée à la façon de ces grêles estompes appelées torlillons, que le dessinateur fabrique lui-même, au fur et à mesure de ses besoins. Le peu de consistance de ces outils, ne permet pas à l'artiste d'étendre sa peinture dans tous les sens, et son procédé mécanique consiste à traîner horizontalement le pinceau de pauclie à droite.

Avec les grecques, les losanges, les entrelacs et autres motifs d'ornementation qu'ils emploient dans la décoration de leurs poteries, ils ont des hiéroglyphes bizarres et charmants empruntés au plumage de la grue Gaurale (ardea lielias). Les fantastiques zébrures de cet oiseau, assez rare et presque toujours solitaire, que les natura-

listes ont surnommé le petit paon des roses, ont donné aux femmes conibos l'idée d'un genre spécial d'arabesques pour leurs vases et leurs tissus, comme la spatule caudale du lamentin parait avoir fourni aux hommes le modèle de leurs pagaies.

Avant d'entreprendre une excursion sur la grande rivière, et tandis (|ue la femme s'occupe de l'équipement et de l'approvisionnement de la pirogue, ou entasse au fond de l'embarcation les mottes de terre mouillées sur lesquelles sera placé le foyer destiné à cuire les aliments pendant la traversée , le Conibo, assis sur la berge, inspecte gravement son picha, ou sac de nuit, afin de s'assurer qu'aucun des objets nécessaires à sa toilette ne lui fera défaut durant le voyage. Le sac de nuit d'un Conibo, espèce de cabas en coton tissé qu'il porte toujours en sautoir et qu'il n'abandonne jamais, renferme habituellement, comme celui des .\ntis, des amandes de rocou et une pomme de genipa pour les

Femme conibo jjeignant des poteries.

peintures, un débris de miroir, un peigne fabriqué avec les épines du palmier chonta, un morceau de cire vierge, un peloton de fil, une ))ince à épiler, une tabatière et un appareil à priser.

La pince à épiler (isanou) est formée par deux valves de iiiulilus reliées à leur extrémité par une charnière en fil, et dont l'opi'rateur se sert avec beaucoup d'adresse.

Nous n'avons rien vu de plus comique que la grimsice d'un de tes Conibos, le nez collé sur sou miroir, et en train d'arracher la demi-douzaine de poils semés sur son visage.

La taliatière (chicapouln) est empruntée au test d'un bulime. Son possesseur l'emplit jusqu'à l'orifice, d'un tabac récolté; vert, séch(' à l'ombre et réduit en une poudre presipie impalpable.

L'usago du tabac (chica) n'est pas considéré par ces indigènes comme une distraction ou comme une habi-

tude, mais seulement comme un remède. Lorsqu'ils se sentent la tête lourde, ou qu'un coryza irrite leur membrane pituilaire, ils prennent, comme les Antis et les Chontaquiros, leur appareil à priser {chicachaouh) , construit de la même façon que ceux de leurs voisins, et prient un camarade de souffler dans le tube vide, et d'envoyer au fond de leurs cavités cérébrales la poudre à Nicotdont l'autre tube est plein. Cette opération terminée, le Conibo, les yeux hors de la tête, soufflant, renâclant, élernuant, remet dans sou cabas sa tabatière et son a|)pareil ;i priser, et traduit alors sa satisfaction par un chqipement de lèvres et de langue très-singulier.

Ce clappement labial et lingual du Conibo a maiiilc analogie avec le geste européen de se frotter les mains pour témoigner d'une jubilation quelconque. Chez ces indigènes, il exprime en outre, le plaisir ou l'orgueil à propos d'une difficulté vaincue, l'adhésion formelle au

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projet ou au plan qui leur est soumis, et jusqu'à la certitude de sa réussite. Ce tic bizarre est appliqué à une foule de choses. Le sujet le reproduit en s'assurant de l'élasticité de son arc fraîchement bandé, de la bonté d'une flèche qu'il a roulée entre ses doigts, soupesée et mirée par ses extrémités avant de s'en servir ; de l'aliment et de la boisson qu'il préfère ; enfin, de l'objet qu'il convoite et de la '"'^ose qu'il admire.

Les armes des Gonibos sont l'arc, les flèches, la massue et la sarbacane. Le bouclier de peau de tapir et les lances de palmier, dont il est fait mention dans les récits des premiers missionnaires, ont disparu depuis longtemps de leur panoplie. C'est du palmier chonta {oreocloxa) qu'ils tirent le bois nécessaire à la fabrication des arcs et des massues. La corde de l'arc est tressée par les femmes avec les folioles du palmier maurilia. Les vieillards des deux se.xes sont chargés de confectionner les flèches et de récolter chaque année les hampes flo-

rales du (jyneriuin saccliaroides qu'ils emploient à cet usage, après les avoir bottelées et fait sécher six mois à l'ombre. Lès rectrices d'un hocco , d'un pénélope ou d'un vautour-harpie, leur servent ensuite à les empenner.

La sarbacane, dont se servent les Conibos, ainsi que la plupart des indigènes de l'Ucayali et du Maranor, est fabriquée par les Indiens Xéberos qui habitent la rive gauche du Tunguragua-Maranon, dans l'intérieur des terres, entre ses deux affluents, les rivières Zamora et Morona. Les Conibos l'obtiennent des Xéberos, en échange de cire qu'ils recueillent dans le tronc creux des cécropias. La valeur commerciale de cette arme est d'environ dix francs. Son utilité pour lâchasse en a répandu l'usage parmi les néoph;^tes des ^Missions de i'Ucayali et les riverains sauvages et civilisés du Haut-Amazone'. Les flèches affectées à ces sarbacanes sont de véritables aiguilles à tricoter. On les fabrique avec le pétiole des

Famille conibu en voyage

palmiers. La tête de ces flèches est empennée d'un flocon de soie végétale empruntée au bombax, et leur pointe aiguë, incisée de façon h se rompre dans la blessure de

1 . I.cs xéberos ne .sont pas les seuls indigènes qui fabriquent (les sarbacanes ou pupunas. Les Ticunas, les Yahuas et quelques autres tribus du Haut-Amazone en fabriquent également. Le mode de fabrication de ces tubes est trop peu connu pour que nous ne lui consacrions pas ici quelques lignes. Deux listels ou baguettes, d'une longueur qui varie de deux mètres à quatre, sur une largeur en carré de deux à trois pouces, sont prises dans le stipe d'un palmier chonta et forment le corps brut de la sarbacane. Sur une face de ces baguettes, l'ouvrier ébauche au couteau un canal ou gouttière dont les deux moitiés de cercle, en les ajustant l'ime à l'autre, lui donneront une circonférence. Pour obtenir une concavité parfaite, l'opérateur, après avoir ébauché sa gouttière, en saupoudre l'intérieur de sable grenu, et s'aidant d'une forte courroie de cuir de lamentin durcie à l'air et dont un de ses compagnons tient l'extrémité, manœuvre avec celui-ci à la façon de nos scieurs de long, tirant à lui et lâchant tour à tour, et sans s'en douter mettant eu pratique l'axiome de physique qui veut que, de deux corps soumis à un frottement continu, le plus dur des deux use l'autre. Deux jours de ce travail ont suffi an sable pour user le palmier.

l'animal, est trempée à l'avance dans le poison des Ticunas^.

Ce toxique, dont on n'a décrit qu'imparfaitement la

Les deux gouttières, convenablement creusées, reçoivent un dernier poli à l'aide d'un astic emprunté à l'humérus d'un lamentin et par le même procédé qu'emploient nos cordonniers pour Usser les semelles. Reste f nsuite à les ajuster avec le plus grand soin, i abattre les angles extérieurs et à arrondir le tout, qu'une ligature en fil relie solidement du haut en bas. Cette ligature est dissimulée au moyen d'un mastic composé de cire, de résine de copal et de noir de fumée. Comme aucune suture ou solution de continuité n'apparaît sur ces longs tubes, il est facile de les prendre, comme l'a fait le savant Humboldt, pour la tige creuse d'une bambusacée ou le stipe fistuleux de quelque palmier nain. A l'extrémité inférieure de la sarbacane, sont soudées deux défenses de pécari qui emboîtent en forme de parenthèse les lèvres du chasseur et empêchent le tube de vaciller. Enfin un point de mire est placé sur le dos de la sarbacane, à l'endroit où nous le plaçons sur nos armes à feu.

2. Les Indiens Combazas, néophytes des Missions du Huallaga; les habitants de Lamas, de Tarapote et de Balzapuerto, sur la même rivière, enfin les Xéberos et les Yahuas du Haut Amazoue,

composition, et que plus tard uous verrons préparer par les Ticunas et par les Yaliuas, sert au chasseur pour abattre les quadrupèdes et le gibier dont il se nourrit. L'introduction de ce poison dans les voies digestives ne présente aucun danger; il n'agit sur l'animal qu'après avoir été mis en contact avec le sang, et porté par celuici dans le torrent de la circulation ; son effet est stupéfiant. L'oiseau atteint d'une de ces flèches, quelque inperceptible d'ailleurs que soit la piqûre, se roidit sur ses pattes, hérisse ses plumes, vacille et tombe au bout de deux minutes. Les singes ont une agonie de sept à huit minutes. Les grands rongeurs, les pécaris, qui ne tombent qu'après douze ou quinze minutes, ont le temps de s'enfuir, et d'aller mourir dans quelque fourré ; aussi chasse-t-on généralement ces derniers avec l'arc et les flèches.

Les Conibos en particulier, et les indigènes de l'Ucayali en général, ne se servent de ce poison que pour

les animaux. Leur loyauté, ou tel autre sentiment qu'on imaginera, se refuse à l'employer contre les hommes, qu'ils combattent avec leurs armes habituelles ; mais ces scrupules n'existent pas chez la plupart des naturels de l'Amazone, dont les lances de guerre sont presque toujours empoisonnées'.

C'est en vain que les forêts et les eaux offrent au Gonibo une nourriture abondante e' variée, il n'a faim que de tortues, et cette prédilection poussée jusqu'à la manie, a fait de lui le plus rude exterminateur de ces animaux. Essentiellement chélonéphage, il passe de longues heures à étudier, au bord des rivières, les mœurs de ce morne amphibie, depuis l'époque de sa ponte jusqu'à celle de ses migrations. Si jamais nous avions à écrire un traité spécial des genres Emys, Chelys, Mnlamnla ou Testudo, c'est à la nation conibo que nous irions demander les renseignements nécessaires.

Entre le 15 août et le 1" septembre, époque de la

ponte des tortues dans l'Ucayali, — ne pas confondre avec les affluents de ce tronc de l'Amazone, où cette même ponte a lieu trois semaines ou un mois après, — la neige en cessant de tomber sur le sommet des Andes a ralenti le cours du fleuve, baissé son niveau et mis a nu ses vastes plages de sable. L'éliage des eaux donne aux Conibos le signal de la pêche. A un jour fixé ils s'embarquent avec leurs familles, munis des ustensiles qui leur sont nécessaires, et voguent en aval ou en amont

font commerce de poisons Taliriqiiés par eux pour la chasse à la sarbacane; mais leurs toxiques sont loin de valoir le poison des Ticunas, dont >m pot de la grosseur d'un œuf de poule représente, sur les marchés do l'Amazone, une valeur commerciale de quinze francs (3 piastres), tandis que les produits des autres fahricants ne sont cotés qu'à huit ou dix réaux. Au dire des riverains et des missionnaires, le sel et le sucre sont les seuls antidotes qui arrêtent et neutraUsent reffet de ce poison. Il suffit, pour rappeler à la vie l'animal blessé, d'emplir, aussitôt la blessure reçue, sa bouche, sa gueule ou son bec de sel ou de sucre en poudre. Malheureusement le sel est assez rare dans le pays et le sucre eu poudre y est

de la rivière, selon que le caprice les pousse ou que l'instinct les guide. Ces voyages sont de dix, vingt ou quarante lieues.

Quand les pêcheurs ont découvert .sur une plage ces lignes incohérentes, sillon onguiculé que trace en marchant la tortue, ils s'arrêtent, édifient à deux cents pas de l'eau des ajotqias provisoires, et cachés sous ces abris, ils attendent patiemment l'arrivée des amphibies. L'instinct de ces pêcheurs est tel, que leur iustallation

si peu connu, que, chez les Péruviens de l'Ucayali et du Maranon, comme chez les Brésiliens du Haut et du Bas-Amazone, on édulcore le café, les tisanes et généralement toutes les boissons avec du sirop noir ou mélasse. La prompte application d'un de ces deux remèdes, devenant par le fait difficile sinon impossible, le blessé, quel qu'il soit, n'a rien de mieux à faire qu'à se résigner à mourir.

1. Des lances de guerre de Ticunas, à.'Orejones, de Mirahnas, que nous avons en notre possession, ont leur pointe empoisoimée et incisée de façon à .se rompre et à rester dans la blessure.

sur cette plage ne précède guère que d'un jour ou deux l'apparilion des tortues.

Certaine nuit obscure, entre minuit et deux heures, un immense mascaret fait tout à coup bouillonner la rivière ; des milliers de tortues sortent pesamment de l'eau et se répandent sur les plages.

Nos Conibos accroupis ou agenouillés sous leurs abris de feuilles et gardant un profond silence , attendent le moment d'agir. Les tortues qui se sont divisées par escouades au sortir de l'eau , creusent rapidement avec leurs pieds de devant, une tranchée souvent longue de deux cents mètres , et toujours large de quatre pieds sur deux de profondeur. L'ardeur qu'elles mettent à cette besogne, est telle', que le

sable vole autour d'elles et les enveloppe comme un brouillard.

Quand la capacité de la fosse leur parait suffisante, chacune d'elles, remontant sur le bord, tourne brusquement sa partie postérieure vers la cavité, et laisse choir au fond une provision d'œufs à coquille molle, de quarante au moins , dn soixante-dix au plus ; les pieds de derrière renouvelant alors la besogne de ceux de devant, ont bientôt comblé l'excavation. Dans cette mêlée de pattes mouvantes, plus d'une tortue bousculée par ses compagnes, roule dans le fossé et y est enterrée vivante. Un quart d'heure a suffi à cette œuvre immense.

A peine la tranchée est-elle comblée, que les tor-

tues reprennent en desordre le chemin de la rivière; c'est le moment qu'épiaient nos Conibos.

Au cri poussé par l'un d'eux toute la troupe se relève et s'élance à la poursuite des amphibies, non pour leur couper la retraite, ils seraient renversés el loulés aux pieds par le pui.=sant escadron, mais pour voltiger sur ses flancs, se saisir des traînards et les retourner sur le dos; avant que le corps d'armée ait disparu, mille prisonniers sont restés souvent aux main.s des VireursK

Aux premières clartés du jour, le massacre commence,

1. De Tirer, chavirpr. C'est le nom donné par les missionnaires lie rUcayali et les riverains du Haut-Amazone anx individus qui

sous la hache de 1 indigène, la carapace et le plastron de l'amphibie volent en éclats; ses intestins fumants sont arrachés et remis aux femmes, qui en détachent une graisse jaune et fine, supérieure en délicatesse à la graisse d'oie. Les cadavres éventrés sont abandonnés ensuite aux percnoptères, aux vautours-harpies et aux aigles pêcheurs, accourus de tous côtés à la vue du carnage.

Avant de procéder à cette boucherie, les Conibos ont fait choix de deux ou trois cents tortues, qui sont destinées à leur subsistance et à leur trafic avec les Missions.

chassent ou'pêclienl la lorliie en courant après elle et la renvejsant sur le dos.

Pour empêcher ces animaux de se débatlre et de trouver avec les pattes, un point d'appui qui les ramènerait à leur posture accoutumée, ils incisent ses quatre membranes pédiculaires et les attachent par paires. La tortue mise hors d'état de se mouvoir, rentre la tête dans sa carapace et ne donne plus signe de vie. Pour éviter que le soleil ne calcine ces corps inertes, les pêcheurs les précipitent pèle - mêle dans une fosse qu'ils ont creusée et les recouvrent de roseau.x verts.

Hommes et femmes procèdent ensuite à la fabrication de la graisse qu'ils font fondre et qu'ils écument à l'aide de spatules en bois. De jaune et d'opaque qu'elle était

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au sortir de l'animal, cette j^raisse devient incolore et ne se fige plus. Les Gonibos en emplissent des jarres dont ils tamponnent l'ouverture avec des feuilles de balisier.

Le résidu, rillettes et rillons restés au fond de la chaudière, est rejeté à l'eau où les poissons et les caïmans se le disputent avec acharnement.

Cette opération terminée, nos indigènes n'ont garde d'oublier ou d'abandonner le produit de la ponte des tortues, qui est avec la graisse et la chair de ces animaux, un des articles de leur commerce avec les Missions. Ces œufs sont retirés à pleines mannes de la fosse dans laquelle les chéloniens les avaient déposés , et

Fabrication et creusement dune pirogue par les Indiens Gonibos.

jeté.sdans une petite pirogue préalablement lavée et raclée et qui servira de pressoir. A l'aide de flèches à cinq pointes, hommes et femmes crèvent ces œufs dont le jaune huileux est recueilli par eux avec de larges valves de moules faisant l'office de cuillères. Sur le détritus des coquilles on jette plus tard quelques potées d'eau, comme sur un marc de pommes ou de raisin, on remue violemment le tout, et le jaune qui s'en détache et surnage sur le liquide, est de nouveau recueilli avec soin. Reste alors à faire bouillir cette huile, à l'écumer, k y jeter quelques grains de sel et h. la verser dans des jarres. Cette graisse et cette huile que préparent les Gonibos, sont échangées par eux avec les missionnaires qui s'en servent pour leur cuisine, contre des verroteries, des

couteaux, des hameçons et des dards à tortue, vieux clous de rebut passés au feu et remis à neuf par les néophytes forgerons de Sarayacu. Un de ces clous, convenablement affilé et que l'indigène adapte à sa flèche, lui sert à harponner les tortues à l'époque ou flottant par bancs épais, elles passent d'une rivière à l'autre. Pendant de longues heures, le pêcheur debout sur la rive, épie le passage des chéloniens.

A peine un banc de tortues est-il en vue , qu'il bande son arc, y place une flèche et attend. Au moment où la masse flottante passe devant lui, il la vise horizontalement, puis relevant brusquement son arc et sa flèche, il fait décrire à celle-ci une trajectoire dont la ligne descendante a pour point d'iuterseclion la ca-

rapace d'une tortue. Parfois plusieurs individus se jettent dans une pirogue, poursuivent le banc de tortues, l'assaillent de leurs flèches aux courbes paraboliques, et n'abandonnent la partie que lorsque leur embarcation est chargée de butin à couler bas. A en juger par les cris, les hourras et les éclats de rire qui accompagnent cette pêche, on doit croire qu'elle est pour le Gonibo un amusement plutôt qu'une corvée.

Le jour où les Gonibos ont résolu de se rendre dans quelque Mission pour y vendre leur marchandise, ils s'ablutionnent, s'épilent et se peignent de leur mieux, afin de donner de leur personne une idée avantageuse ; les vases de graisse et d'huile, et les tortues attachées par les pattes, sont placés au cen- -> tre de la pirogue, et la ffamille s'abandonne au ^ courant. Arrivé devant la Mission, le patriarche ou le beau parleur de la troupe (il s'en trouve au désert tout comme à Paris) .

après avoir préalablement secoué sa chevelure, passé sur son visage une nouvelle couche de rouge, et donné du tour à sa tunique chiffonnée, laisse les femmes dans le fourré , s'avance seul et porte la parole : il a, dit-il, de magnifiques charapas ( tortues) et sa graisse et son huile ne laissent rien à désirer. Le missionnaire édifié par ce début sur la qualué de la marchandise, s'enquiert alors de la (juantilé; à cette question si simple, le Gonibo fait invariablement un haut le corps, puis se gratte l'oreille et semble embarrassé. Cependant il s'enhardit et répond : Atchoupré, en courbant le pouce et l'index; Rrabui, il double le médius et l'annulaire, puis répète les mêmes mots et les mêmes gestes, jusqu'à ce que son énumération soit terminée.

Atclwupré signifie un ; — Rrabui veut dire deux. Ge sont les seuls nombres cardinaiLX que possède l'idiome conibo. Dès qu'il s'agit d'énoncer d'autres termes, les arithméticiens de leur tribu se servent de l'idiome des Quechuas dont les missionnaires du Pérou ont depuis trois siècles vulgarisé l'usage , et ils disent quiinsa trois, tahua quatre , pichcca cinq, etc. Grâce à ce plagiat, il est facile aux Gonibos, en mettant jusqu'à viugt la dizaine avant l'unité, et passé viugt, l'unité avant la dizaine, de compter jusquà cent (pacluic), d'arriver

Départ pour la plantation

jusqu'à mille {huanca), d'atteindre le million {huini). Mais passé ce chiffre leur entendement se trouble, leurs idées s'embrouillent , et comme les Quechuas des plateaux andéens, ils appellent le nombre qu'ils n'ont pu énoncer : Panla china, [a. somme inuumérable*.

Au commerce des tortues, le seul que nous leur connaissions, ces indigènes ne rattachent d'autre industrie que la construction de leurs pirogues et la confection de leurs arcs et de leurs massues ; leurs pirogues empruntées au tronc de l'arbre capiruna {cedrela odorata), ont de dix à vingt -cinq pieds de longueur, et ces dernières leur coûtent jusqu'à deux années de travail. Après avoir choisi dans la forêt

ou dans quelque île de

h 5^ rUcayali, où le faux aca-

j''. 31 jou abonde, l'arbre qui

leur parait réunir les qualités requises, ils l'abattent à coups de hache, le laissent sécher sur place pendant un mois, brûlent ensuite son feuillage, le débarrassent de ses branches et procèdent enfin à l'équarissage du tronc , labeur formidable , si l'on considère l'insuffisance des moyens dont disposent ces charpentiers. Quand les formes de la pirogue sont convenablement dessinées, ils s'occupent d'eu creuser l'intérieur à l'aide de la hache et du feu. Cette opération est assez délicate ; elle exige du constructeur une surveillance inces saute, afin que le feu, agent principal de l'œuvre, ne dépasse pas certaines limites. Des tampons de feuilles mouillées sont disposés à cet effet aux endroits qu'il ne doit pas toucher; la hache et le couteau complètent plus tard le travail ébauché par l'incendie. Quand la pirogue est achevée, des hommes la chargent sur leurs épaules et vont la mettre à flot.

Malgré le temps et le labeur qu'exigent ces embarcations d'une seule pièce, leur possesseur troque parfois l'une d'elles contre une hache, quand il en trouve l'occasion. Néanmoins le prix de ces pirogues varie selon leur grandeur, etcertaines valent jusqu'à six haches. Après dix

1. La plupart des nations de cette Amérique, dont l'idiome ne possède que de deux à cinq mots pour énoncer leurs nombres, suppléent à cette indigence en comptant par duplication. Ainsi devaient compter les Panos et les Conibos avant que la langue quecliuu leur vînt on aide.

ans de séjour dans l'eau, l'aubier de ce laux acajou est aussi saiu que le premier jour. Les missionnaires recherchent avec empressement ces grandes pirogues pour les tailler en planches , qu'ils em|)loienl à divers usages.

Soit effet de la paresse ou de l'imprévoyauce chez ces indigènes, toute idée d'approvisionnement et de réserve économique leur parait inconnue ou antipathique. Sans souci du lendemain, ils vivent au jour le jour et ne chassent dans leurs forêts que lorsque la faim les aiguillonne. S'ils se décident à pécher des tortues et à profiter de l'huile et de la graisse que leur ofifrent ces animaux, c'est plutôt pour se procurer dans les Missions les haches et les couteau.\ qui leur sont nécessaires ou satisfaire leur vanité par l'achat de perles fausses et de verroteries, que pour donner la pâture à leur estomac. La dime qu'en cette occasion ils prélèvent pour leui-s besoins, est répartie de telle sorte enire leurs amis et leurs

connaissances, qu'au bout de deu.\ ou trois jours, les victuailles sont complètement épuisées. Mais cette pénurie constante de leur garde-manger n'empêche pas nos Conibos d'offrir de la meilleure grâce du monde au voyageur ou à l'ami qui les visite, la dernière banane, le dernier morceau de tortue ou le dernier gigot de singe resté au logis. Jamais, au désert, les lois de l'hospitalité ne furent plus saintement pratiquées que par ces indigènes, toujours placés entre deux appétits inassouvis. Ceux d'entre les Conibos que des relations de commerce ont mis en contact avec les missionnaires et les Missions, ont rapporté de leurs voyages à Sarayacu, à Belen, à Tierra-Blanca, des notions de défrichement et de culture. Leurs plantations toujours cachées au milieu d'une île ou dans un coin de la forêt, et rappelant par leur exiguïté celles des Antis et des Chontaquiros, consistent comme ces dernières en quelques plants de bananiers, en une douzaine de cannes à sucre, deux ou trois

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1 A * Vl

Mcre conU>o et sa fille.

cotonniers pour la fabrication des tissus, du rucuu, du tabac et des arachides. Leur mode de défrichement est le même que celui usité chez les Indiens du Sud. Ils abattent un pan de la forêt, laissent sécher les arbres abattus , les brûlent ensuite et sèment ou plantent sur ces cendres fertilisantes. L'instrument dont ils se servent pour façonner la terre , est une bêche formée par l'omoplate du lamentin qu'ils emmanchent d'une longue perche.

L'aptitude de ces naturels à éle\er eu liberté les oiseaux et les quadrupèdes nous a émerveillé plus d'une fois. 11 n'est pas rare de voir de jeunes tapirs et des pécaris en bas âge, suivre les pas de leur luaitre avec la docilité d'un caniche et obéir à ses commandements. Les aras, les caciques, les ramphaslos, les couroucous, tous ces oiseaux au magnifique plumage, vont et viennent de la hutte du Cunibo à leur forêt natale avec la plus touchante sécurité ; mais l'animal que ces Indiens

préfèrent k tous les autres, c'est le singe, dont le nalu rel pétulant et la gymnastique paraissent les amuser fort; l'affectiou qu'ils lui témoignent ne va pas cependant jusqu'à épargner l'animal dans leurs moments d'ivresse, et, quand la boisson fermeutée a troublé le cerveau du maître, le pauvre singe périt sous le bâton avec les autres commensaux de la demeure.

Chez les Conibos le mariage u'eulraine après lui aucune cérémonie ; à peine l'époux, ou ce qu'ainsi l'ou nomme, offre-t-il un léger cadeau aux parents de sa femme, qu'il i)eut d'ailleurs lépudier à son gré. La bigamie est tolérée chez ces indigènes et la polygamie n'y serait pas considérée comme une énormilé, si depuis longtemps ils ne s'étaient fait une loi de ne prendre de femmes, qu'autant que leur paresse, proverbiale au désert, leur permet d'en nourrir.

A l'heure de son accouchement , quand la femme abritée par sa moustiquaire est seule à lutter contre

la duuleui', l'époux, accroupi au seuil de sa demeure, attend dans une immobililé complète et l'observation du jeûne le plus rigoureux, que sa compagne soit délivrée et lui ait annoncé le sexe de l'enfant. Si cet enfant est une fille, il crache sur la moustiquaire avant d'en soulever les plis ; si c'est un garçon , il frappe la terre de son arc et adresse des félicitations à la mère. Cependant la malheureuse, pâle et brisée, s'avance au bord de la rivière pour y laver son nouveau-né et se purifier de ses souillures ; quand elle rentre sous le toit conjugal , elle félicite à son tour le père de l'enfant, si cet enfant est un garçon, et baisse la tête sans rien dire, en passant devant lui, si c'est une fille.

L'usage de comprimer la tête des nouveau-nés entre

deux planchettes rembourrées de coton, pour leur donner une forme aplatie, fut autrefois en honneur chez les Gonibos; mais depuis un siècle environ , ils ont dû renoncer à cette étrange mode, adoptée jadis par plusieurs de leurs congénères des sierras du Pérou et des rives de l'Amazone, car parmi les octogénaires de la tribu conibo que nous avons pu voir , aucun n'ofî'rait de dépression ou d'aplatissement de la boite crânienne , qui rappelât une pareille coutume'.

Ce n'est qu'à l'âge de dix ans que les enfants mâles abandonnent l'aile maternelle pour accompagner leur père sur la rivière ou dans le bois. Jusque-là, ils s'ébattent en liberté avec des compagnons de leur taille, font voguer de petites pirogues sur les flaques d'eau, lancent

Mère et nourrice.

la balle de feuilles de palmier, jouent au bilboquet avec une tête de tortue qu'ils lancent en l'air et qu'ils rattrapent au bout d'un épieu , s'essayent au tir de l'arc et se prennent aux cheveux pour un oui ou pour un non.

En général , chez ces Indiens, l'enfance est aussi turbulente que l'âge mùr y est grave et la vieillesse taciturne.

L'époque de l'adolescence des jeunes filles est pour la tribu tout entière l'occasion d'une grande fête. Des boissons fermentées sont préparées h l'avance; on fabrique des flûtes neuves; on resserre la peau dilatée des tambourins; des couronnes de plumes sont tres-

Fillette conibo.

sées pour ces jeunes vierges et chacun, de son côté, se dispose à célébrer joyeusement la fête du Chébianabiqui.

1. En pai'couraut le compte rendu d'un voyageur qui mentionne, sous la rubrique des gens du pays et en l'an de grftce ISlil, cette coutume des Coaibos d'aplatir la tète de leurs nouveau-nés, nous avons cru un moment être tombé sur une relation de voyage du siècle passé.

Il serait temps que certaines appréciations et certains lieux communs ethnologiques , qui appartiennent depuis longtemps aux erreurs jugées aussi bien que certaines nations, éteintes depuis plus d'un siècle et qu'on s'obstine i faire vivre, disparussent enfin des recueils sérieux destinés ;i donner au public une idée exacte de l'état actuel de la science. Nous aurons plus tard l'occasion de revenir sur cette coutume de s'aplatir la tête, que des tribus de l'Amazone antérieures aux Conibos, avaient adoptée, non par

Pendant la durée de ce jour de liesse, la coutume sévère qui défend aux femmes de s'associer aux divertissements des hommes et de prendre part à leurs danses, se relâche de sa rigueur et tandis que ceux-ci gambadent d"un coté au son de la flûte à cinq trous, du tambour et du coutoucoutou , petite calebasse creuse dans laquelle sonnent des cailloux ou des graines , les femmes se trémoussent à qui mieux mieux. La danse des Gonibos consiste en un enlacement de trois ou quatre individus qui, se donnant le bras, avancent et reculent tous à la fois avec des poses de tèle et des langueurs de corps assez semblables aux oscillations d'une personne ivre ; puis les danseurs se séparent et les contorsions de leur individu deviennent alors incom-

préhensibles ; ou croirait que leurs articulations ont , été rompues. Ils vont et viennent, traînant le pied, se heurtant mollement, se joignent, s'évitent et finissent par s'appréhender au corps en tournant sur eux- I mêmes, jusqu'à ce qu'ils tombent à terre haletants et épuisés.

Quand la danse et l'ivresse, car ta coupe de mazato ou chicha, n'a pas cessé de circuler à la ronde, ont atteint leur dernier degré d'exaltation , l'héroïne de la léte, coilTée d'une couronne de plumes de toucan, entièrement nue et parée de ses plus beaux colliers, est introduite dans la hutte, où deux matrones la prennent chacune par un bras, taudis qu'une troisième matrone porte aux lèvres de la jeune lille une coupe de liqueur

Jeu de la balle chez les Conibos.

fermentée que celle-ci doit vider jusqu'à la dernière goutte.

Cette première coupe est bientôt suivie d'une seconde, puis d'un nombre indéfini. Pendant ce temps, les matrones accompagneresses ont obligé la vierge il danser violemment avec elles. Quand ces matrones sont lasses, d'autres les remplacent; vraies sorcières, menant la ronde d'un sabbat sans uom.

Avant l'expiration des vingt -quatre heures, terme fixé à cette étrange fùte, la jeune fille n'a plus conscience d'elle-même; sa tête roule à l'aventure; ses jambes ploient sous elle ; un sommeil de plomb clôt ses

originalité ou par coquetterie et pour se distiuguer de leurs voisines, mais pour repousser l'accusation d'anthropophagie portée contre elles par d'autres tribus de leur nation.

yeux. Bientôt l'estomac révolté par la boisson qu'on ne cesse d'y introduire en desserrant les dents de la malheureuse fille , se débarrasse de son superflu et donne à la squalide orgie un dernier cachet de dégradation animale.

Malgré ces effrayants symptômes, bientôt suivis de contractions et de spasmes nerveux, l'être humain ou plutôt la masse inerte, n'en continue pas moins de sautiller au bras des matrones. La coutume est inexorable et veut que la solennité se poursuive jusqu'à ce que le soleil levant trouve la jeune fille endormie ou plutôt plongée dans un évanouissement profond....

Paul Marcoy.

(I.a suite à la i>rocliaine Uvraùon.)

VOYAGE DE L'OCEAN PACIFIQUE A L'OCEAN ATLANTIQUE

A TRAVERS L'AMÉRIQUE DU SUD, PAR M. PAUL MARCOY'

PÉROU

HUITIEME ETAPE

Funérailles chez les Conibos. — Musique et idiome. — Paysages ai animaux. — Éboulements des berges de l'Ucayali. — Où plus d'une lectrice au cœur sensible frémira du danger que courut l'auteur. — Aulo-da-fé de pécaris. — Arrivée chez les Indiens Sipibos. — Un ragoût de tortues au sortir de l'œuf. — La sierra de Cuntamana et ses ramifications. — Rencontre de deux chrétiens sur une plage.

— Un moulin à broyer les cannes à sucre. — Quelques lignes sur le passé des Indiens Sipibos. — Arrivée chez les Indiens Sehélibos.

— La plage de Sarah-Ghéné-Sara-Yacu. — Transformation magnifique et soudaine du comte de la Blanche-Epine. — Effet que peut produire un habit noir au milieu d'un paysage vierge.

Les Conibos ont l'idée d'un être omnipotent, créateur du ciel et de la terre, qu'ils appellent indifléremment, lorsqu'il leur arrive de s'adresser à lui , Papa le père

1. Suite. — Voy. t. VI, p. 81, 97,241, 257, 273; t. VII, p. 225, 241, 2.S7. 273, 289; t. VIII, p. 97, 113, 129; t. IX, p. 129, 145, 161, 177, 193, -209; I. X. p. 129 et la note 2, 145 et 161.

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