‹ Le tour du mondeChapitre 25 sur 67 · IDIOME · texte numérisé non relu

IDIOME

CONIBO.

Dieu.

Papa, Hucbi.

boiteux .

yedtété.

diable,

ïurima.

voleur ,

yumuedsunii

ciel.

naï.

peur ,

îacqué.

soleil,

va ri.

arbre.

giuhi.

liine.

uché.

feuille,

puei.

étoile,

huirti.

pierre.

maca.

jour,

nété.

sable.

mari.

nuit.

janla.

charbon ,

chisté.

air.

niuhé.

fumée ,

cuhi.

pluie,

hui.

cendre,

chimapu.

aube,

nété-sabataï.

maison,

sobo, tapi.

ci-épusculc.

yaml)ué.

pirogue,

nunti.

eau,

ûiipas.

radeau ,

tappa.

feu.

chi.

col. in .

huasmué.

froid ,

madei.

sucre ,

sanipoto.

liomme.

buebo.

cacao.

turampi.

femme,

aïbo.

cannelle.

c)iit;ini.

mari,

buené.

rocou ,

masé.

eafant,

baqué.

genipalnia,

nané.

tète,

busca.

manioc,

adsa.

cheveu ,

bu.

maïs.

séqui.

visage.

buemana.

taace.

chica.

front.

buetongi).

fil.

ynma.

sourcil ,

bucsco.

aiguille.

sumu.

œil,

bueru.

épine.

musa.

nez,

recqui.

hameçon,

misquiti.

bouche,

quebi.

arc,

canuti.

langue,

ana.

lldche,

piha.

dent.

seta.

sac (vêlement)

tari.

oreille,

pabiqui.

coUier.

tenté.

cou.

pitaniti.

l)r,icelet ,

uncé.

poitrine.

suchi.

grelot .

tununuati.

épaule ,

bapuesco.

miroir.

buciseté.

bras,

puja.

amadou,

bisca.

main,

mueque.

pot,

quicnti.

doigt,

muebi.

assiette,

quencha.

ventre ,

puru.

couteau,

chichica.

nombril.

l)ucutésé.

corbeille,

bunanti.

jambe,

vital.

corde.

risbi.

mollet,

vipucu.

plume.

rani.

pied,

tac.

danse.

ransaï.

os,

sau.

tapir,

auha.

aveuRle,

biiedta.

ours,

huiso.

serpent, cochon (pécari)

runi.

patate douce.

cari.

yaoamaeoa.

pistache de terre tama.

singe.

rino.

banane .

paranta.

chien,

huchété.

papaye.

pucha.

vautour,

schiqui.

inga,

shenna.

coq.

ituri buené.

ananas,

canca.

poule.

ituri.

tm,

alclioupré.

œuf de poule.

ituri bachi.

deux,

rrabui.

dinde (sauvage'

, cosho.

trois.

perroquet.

baûa.

quatre,

perruche.

tumi.

cinq,

pigeou,

nuimé.

veux-tu?

aueque mibi.

perdrix.

cuma.

je veux.

aueque evira.

poisson.

huaca.

quoi ?

aueiqui.

aiaignée,

rinacuo.

comment fap

■ auequenaqui m

mouche,

nabu.

pelles-tu?

bi.

moustique.

xio.

oui,

hiequi.

fourmi.

gima.

non.

biccama.

papillon.

puempué.

En terminant cette très-longue notice sur les Conibos, hors-d'œuvre qu'il ne nous était pas possible de retrancher du menu du repas, reprenons, avec notre route, le fil de nos observations journalières. Le lecteur doit se souvenir, ou s'il l'avait oublié, nous le lui rappelons, que le territoire des Conibos qu'il a traversé du sud au nord s'étend de Paruitcha à la rive gauche du rio Capoucinia. comprenant environ soixante-dix lieues de rivière ; qu'au territoire de ces indigènes va succéder celui des Sipibos, qui s'étend de la rive droite du Capoucinia à la rivière Cosiabatay, occupant une étendue de cinquante-neuf lieues, au delà de laquelle commenceront les possessions des Indiens Schetibos répandus jusqu'à la confluence de l'Ucayali- Amazone et du Maraiion.

Les dangers, les privations, les souffrances qui avaient signalé les commencements du voyage , étaient passés pour nous à l'état de rêve ; mais les moustiques, cette huitième plaie biblique , inconnue à l'auteur du Pentateuque, leur avaient succédé, et ces odieux insectes nous incommodaient à eux seuls autant que l'avaient fait ensemble les averses, les rapides, les naufrages, la faim et la misère. L'Ucayali, débarrassé d'obstacles, déroulait vers le nord son cours majestueux; bien que la vitesse de ses courants se fût singulièrement ralentie, la pente de son lit, en certains endroits, était encore visible à l'œil. Sa profondeur, toujours très-variable, même après sa jonction avec le Pachitea, n'avait pas dépassé trois brasses en moyenne.

Au delà du rio Capoucinia, notre rivière prit une allure magistrale et, couime une gigantesque couleuvre, déroula des anneaux larges de deux lieues. Ses longues plages de sable, dont la monotonie avait fatigué nos regards, furent remplacées par des talus d'ocre ombragés de hautes forêts. Les iles s'y succédèrent à des intervalles plus rapprochés, et du milieu des touffes de balisiers qui formaient leur ceinture, s'élancèrent les troncs puissants des ficus, des bombax et des cajirunas ou arbres à pirogue. Comme une compensation au supplice incessant que nous infligeaient les moustiiiues, nous eûmes, au milieu de ravissants paysages, des aubes, des crépuscules et des clairs de lune à faire bayer d'aise les

1. Ces nombres cardinaux n'existent pas dans la langue des Conibos, comme nous l'avons dit dans notre monographie de ces indigènes. Avant de se servir de l'idiome des Ouechuas, ils durent compter par duplication, comme la plupart des tribusde cette Amérique.

sensibles amants de la belle nature, comme on disait encore au commencement de ce siècle. Le matin surtout avait des harmonies à nulle autre pareilles ; à peine le jour avait-il paru, que les vapeurs nocturnes amoncelées sur les rivages se déchiraient par lambeaux, flottaient un moment accrochées aux branches des arbres et disparaissaient emportées par la brise. Mille bruits charmants, éclatant alors dans les bois comme une fanfare, saluaient le réveil de l'astre lumineux. La rivière Ucayali, encaissée entre deux rangées de sombres verdures, roulait dans un silence magnifique ses ondes d'un ton d'ccre pâle, dont l'immobilité contrastait avec le mouvement des feuillages, des oiseaux et des quadrupèdes. Le soleil en montant, blondissait leur masse et mettait une aigrette lumineuse à la cime de chaque flot. Une légion d'êtres cachés pendant la nuit dans les profondeurs de l'immense cours d'eau, et que le jour faisait monter à sa surface, venaient mêler leurs formes étranges aux lignes calmes ou accidentées du paysage et ajouter à sa grandeur un caractère de puissante originalité. Les caïmans rayaient d'obliques sillons le sable des plages ; les lamentins, tapis dans les roseaux, allongeaient timidement leur mufle informe pour humer l'atmosphère, saisir une tige de sara-sara (pseudo-maïs), et rentrer aussitôt dans leur domaine liquide avec cette double provision d'air respirable et d'aliments. Dans les baies solitaires, à l'abri du vent et du sillage des pirogues, les dauphins, rejetant l'eau par leurs évents, faisaient miroiter leur cuir lisse et couleur de zinc, nageaient par quatre de front, comme les chevaux d'un quadrige, ou e.xécutaienl de folâtres culbutes. Le long du bord, sur des troncs d'arbres renversés, péchaient de conserve des jaguars, des loutres, des hérons blancs ou gris, des jabirus et des phénicoptères. Dans le voisinage de ces animaux, trottait menu le cultrirostre, appelé paon des roses {ardea helias); avec son allure de perdrix, sa tête mignonne, son col mince, ses jambes frêles, sa chape de couleur modeste, mais plus richement ocellée que les ailes des sphinx, ce gracieux oiseau l'emportait sur les plus brillants de ses congénères : sur les couroucous, vêtus de vert d'or et de carmin; sur les cotingas aux couleurs changeantes ; sur les orioles et les toucans; les perroquets et les perruches, et sur le grand martin-pêcheur au dos azuré, aux ailes blanches frangées de noir, qu'on voyait raser la berge et happer en passant quelque jeune païsl ' échappé de la nageoire maternelle.

Ces lieux charmants où l'églogue et l'idylle régnaient

1. C'est le pira-rocou ùu poisson-rocou des Brésiliens, et le vastus gigas ou le maïus osteoglossum des iclithyologistes. Ce poisson, de la taille d'un esturgeon, est cuirassé de magnifiques écailles de siï centimètres carrés, d'une couleur carmin vif bordé de cobalt. Il abonde dans les affluents et les lacs du Haut-Amazone. C'est l'individu que les l'éruviens et les Brésiliens de ces contrées recherchent de préférence à d'autres, pour en saler la chair qui a quelque analogie avec celle de la morue. Avec la grande consommation que font de ce poisson frais les Missions de TUcayali et les villages de l'Amazone, ils en e.xpédient chaque année, à l'état de salaison, des quantités considérables dans les provinces voisines et j usqu'au Para. Les Cocamas sont, de tous les indigènes de notre connaissance, ceui qui se montrent le plus friands de pirarocou, poisson dédaigné par les Conibos qui l'aijpellent liuamiH',

en souveraines, étaient souvent témoins de petits cataclysmes, qui, chaque fois qu'ils se produisaient sous nos yeux, nous occasionnaient un tressaillement voisin de la peur. Ces cataclysmes ou ce qu'il vous plaira, c'était l'écroulement brusque et retentissant dans la rivière, d'une partie des berges. Ces terrains, composés de sable et de détritus végétal, sourdement minés par le flot, se détachaient tout à coup de la terre ferme sur une longueur d'un ou deux kilomètres, entraînant les arbres qu'ils avaient nourris et les faisceaux de lianes pareilles à des câbles, qui liaient entre eux ces colosses. Ces éboulements qu'on entendait souvent à trois lieues de distance, ressemblaient à de som'des décharges d'artillerie.

Un épisode singulier qui pouvait tourner au tragique et me valoir l'honneur d'être décousu comme le beau chasseur aimé de Cypris, signala une de mes journées de voyage. C'était entre les rivières Tallaria et Ruapuya, affluents de droite de l'Ucayali (je ne saurais préciser autrement le lieu de la scène); il était trois heures de l'après-midi. Nos compagnons avaient sur moi une avance d'un quart de lieue. Ma pirogue, montée par trois Conibos, suivait le fil de l'eau en rasant la berge pour avoir un peu d'ombre. Les rameurs au repos échangeaient de loin en loin quelques paroles qu'ils ponctuaient d'une écuellée de mazato. Le pilote manœuvrait seul. Tout k coup notre oreille fut frappée par un bruit sourd comme celui que pourraient produire cent pioches excavant à la fois le sol. Ce bruit que les Indiens écoutèrent avec une attention profonde, semblait sortir de la forêt dont nous côtoyions la lisière. Las de prêter l'oreille sans rien comprendre, j'allais demander à un des rameurs ce que nous écoutions ainsi, quand, devinant mon intention, il m'imposa silence par un geste brusque. Après quelques minutes d'audition de ce bruit qui m'intriguait fort, mais dont les Conibos avaient reconnu la nature, ils se consultèrent du regard et s'étant mis à ramer vigoureusement, se rapprochèrent du rivage. Comme nous abordions, ils se dépouillèrent de leur sac, prirent leurs arcs et leurs flèches, et nus comme des vers, sautèrent en terre et s'enfoncèrent dans la forêt. Je restai seul à garder la pirogue.

Un certain temps s'écoula. Ennuyé d'attendre mes rameurs et harcelé d'ailleurs par les moustiques, j'amarrai l'embarcation à une branche et débarquant à mon tour, j'entrai dans le fourré. Un profond silence y régnait. Je m'assis sur un tronc renversé et comme

peu connu des Chontaquiros et tout à fait ignoré des Antis, dont il n'habite pas les rivières trop froides. I.a trouvaille, sur une plage de TUcayah, d'écaillés et d'arêtes de paisi, suffit aux tribus riveraines pour leur dénoncer le passage d'une famille ou d'une troupe de Cocamas. Ce poisson est le seul que nous ayons vu dans les rivières de cette Amérique, nager entre deu.x eaux en compagnie de sa progéniture. 11 n'est pas rare de voir, dans les baies calmes et solitaires, une énorme femelle de païsi escortée de ses petits au milieu desquels elle a l'air d'un vaisseau à trois ponts entouré de chaloupes. Les jeunes paisis, longs de ilouze à quinze pouces et encore sans écailles , sont d'un brun d'anguille foncé sur le dos. Celte couleur se dégiade en descendant vers les flancs et s'éteint près du veutie, dont le dessous est d'un blanc jaunûtre.

j'avais pris mon albtim, dans l'espoir d'utiliser une de ses paires, apercevant devant moi un de ces jolis palmiers du genre Bactris, pourvu de son rêfrime de drupes mi-partie noir et orange, j'entrepris de le dessiner. Pendant que je m'absorbais dans mon iruvre, la terre trembla sons mes pieds. Un volcan semblait y mugir. D'un bond je me levai. Les secousses du sol devenaient de plus en plus violentes. Les oscillations paraissaient se diriger du sud au nord. Quant au bruit, c'était comme le galop lointain d'un escadron de cavalerie. Tout à coup, et comme mes regards interrogeaient avec anxiété l'ombre du taillis, une troupe, ou plutôi une arrai'e de pécaris, ces sangliers américains.

déboucbèrent comme la foudre à vingt pas de moi. Je cherchai de l'œil un coin pour m'y tapir , un arbre pour y grimper et n'apercevant à ma portée que des lianes pendantes, je les saisis et m'enlevai à la force des poignets comme un professeur de voltige. Le formidable troupeau passa ventre à terre, laissant après lui une odeur infecte. Je ne sus jamais quel effet j'avais pu produire sur les sangliers, ainsi suspendu par les mains et vêtu d'une robe rouge , mais au bouleversement de mes facultés, je jugeai que ces animaux m'avaient fait une peur atroce.

Derrière le bataillon des vétérans qui arrosaient l'herbe de gouttes pourpres, se pressait une escouade

de marcassins. Ces bestioles , Je groin au vent et la queue en tire -bouchon, galopant sur les traces des grands parents avec un empressement extraordinaire, avaient quelque chose de si grotesque, qu'en toute autre occasion je n'eusse pas manqué d'en rire; mais ma situation m'en empêcha. Les Conibos, hurlant, jurant, riant, couraient après ces marcassins et les serraient de si près, qu'ils réussirent à mettre la main sur deux traînards. Toute celte scène avait duré cinq minutes. J'eus enfin le mot de l'énigme. Le bruit sourd que nous avions entendu, était causé par ces pécaris qui fouillaient la terre à l'entour d'un arbre pour déchausser ses racines et s'en repaitre; leur groin et leurs défenses fai-

saient l'office du pic et de la bêche. Les Conibos avaient interrompu à coups de flèches cette besogne de mineur. Quelques animaux avaient été blessés mortellement peut-être, mais aucun d'eux n'était resté sur le carreau.

Notre pirogue rentra dans le lit du courant. Les Conibos s'escrimant de la rame pour regagner le temps perdu, atteignirent après une heure d'un violent exercice leurs compagnons à qui ils racontèrent leurs prouesses. Les jeunes pécaris, dépouilles opimes du combat, figurèrent le soir même dans un auto-da-fé, à l'issue duquel on nous les servit parfaitement rôtis sur un plat de feuilles.

A part l'épisoJe que je viens de relater, rien de remarquable n'avait signalé notre entrée sur le territoire des Sipibos où nous avions trouvé d'excellent tabac que ces Indiens s'amusent à fumer sous forme de gros cigares, lonjrs de dix pouces et assez maladroitement façonnés. La seule parlicularité divine d'intérêt que nous eussions notée, c'est que les Sipibos, au lieu de bâtir leurs demeures sur la seule rive gauche de l'Ucayali , comme les Antis, les Chontaquiros et les Gonibos, les édifient sur ses deux rives. De ce fait insignifiant en apparence, nous avions inféré que les nations aux noms en ris qui s'étendent des vallées d'Apolobamba k la livière Tarvita, sur une ligne d'environ sept degrés, et avec lesquelles nos Indiens de l'ouest sont en délicatesse, avaient enfin disparu de la rive droite. Le voisinage d'ennemis n'étant plus à craindre ', les Sipibos ri-

1. Les tribus rjui s'étendent des vallées d'Apolobamba à la rivière Tarvita affluent de l'Ucayali, et dont le territoire est situé entre le soixante-douziime et le soixante-treizième jiaral- Icle, sont les Cucieuris des confins de Carabaya, les Siriniris des vallées de Marcapata, Ayapata et Asaroma, les Tuiji'eris et les Huatchipayris des vallées de la Madré de Dios, les Pucapacuris des plages du Mapacho ou Paucartampu-Camisia, enfin les Impeliniris. Ces indigènes, amis et aUiés, vont nus, parleni la même langue et ont les mêmes coutumes. Les Antis , les Chontaquiros et les Conibos de la rive gauche de l'Ucayali sont en guerre avec les Pucapacuris et les Impetiniris. — Les Remns et les Amahuacas , dont le territoire succède à celui de ces indigènes et qui n'ont avec eux aucune relation, sont en butte aux taquineries des Conibos, des Sipibos et des Schétibos, bien qu'ils parlent la langue de ces derniers et soient issus comme eux de la grande nation des Panos aujo\inrluii éteinle. C'est

nlliiililiiiiii

viiraius de la pampa del Sacramenlo, profitaient de la circonstance pour passer l'eau et prendre leurs aises. Les renseignements que nous recueillimes à ce sujet étaient d'accord avec notre opinion.

Dans un trajet de quelques lieues seulement, nous relevâmes sur l'une et l'autre berge quatorze habitations de Sipibos, ce qui nous parut prodigieux , eu égard au petit nombre de demeures que nous avions comptées chez leurs voisins du sud. Une hospitalité patriarcale nous fut offerte sous le toit de palmes de ces indigènes, où nous mangeâmes pour la première fois de petites tortues au sortir de l'œuf. Ces animaux que les naturels recueillent par milliers sur les plages de l'Ucayali au moment de l'éclosion des œufs, sont jetés par leurs ménagères dans une marmite en terre avec un peu d'eau, un tampon de feuilles par-dessus et cuisent ainsi h. la vapeur comme des marrons ou des pommes de terre. On les mange à la façon de nos crevettes, broyant h la lois sous la dent, la carapace et le plastron de l'amphibie encore sans consistance. C'est un mets étrange, délicat, d'uu goût et d'un moelleux superlatifs, que je recommande en passant au.^ appréciateurs de Carême et de sa cuisine.

A mesure que nous remontions vers le nord, Ja nature déployait un luxe de végétation remarquable. Les plages nues ou bordées de roseaux ne se montraient qu'à de longs intervalles. Deux lignes de forêts placées en regard profilaient les berges de la rivière dont l'extrémité des courbes, tenue comme un fil, se perdait dans les brumes de l'horizon. Des groupes d'iles de cinq h six lieues de circuit, couvertes d'une épaisse futaie, s'évasaient au milieu de son lit et l'élargissaient de telle sorte, qu'il nous arrivait souvent de prendre pour la terre ferme les contours de ces archipels. Ce n'est qu'après les avoir dépassés que nous reconnaissions notre erreur. Comme correctif à la largeur phénoménale de l'Ucayali, sa profondeur était à peu près nulle. En certains endroits, et notamment devant la rivière Pisqui, affluent de sa rive gauche , la sonde avait accusé une brasse et demie. Cinq lieues plus loin elle trouvait fond par deux brasses. C'était quatre brasses de moins qu'au sortir de la gorge de Tunkini. De cette inégalité de niveau constamment observée, nous avions fini par conclure que l'Ucayali, rivière très-curieuse, très-pittoresque et la plus tortueuse peut-être de toutes celles qui sillonnent ce globe, semblait destinée à ne jamais porter que des embarcations d'un faible tirant d'eau. Quel échec pour les voyageurs et les géographes qui,

peut-être à cette parenté qui les unit dans le passé, qu'il faut attribuer l'antipathie plutôt que la haine véritable que les Conilios et leurs alliés de la rive gauche de l'Ucayali paraissent éprouver pour les Uemos et les Amaluiacas de la rive droite. Tout en les pillant, les houspillant et même les assommant un peu à l'occasion, ils les tolùrent et les traitent comme gens infimes et sans conséquence.

depuis un siècle, s'obstineut à établir un réseau de communications fluviales à travers l'Amérique du Sud, et par des combinaisons qu'ils croient ingénieuses, mais auxquelles se refuse énergiquement la nature, relient les provinces transandéennes du Pérou avec ses possessions cisandéennes. Nous reviendrons sur ce système d'hydrographie commerciale en faisant nos adieux à la rivière Ucayali.

Certain malin nous relevâmes îi notre droite le chaînon est-sud-est de la sierra de Cunlamana, champignon trachytique poussé au beau milieu des parties planes du bassin de l'Ucayalj-Amazone. La chose avait cela de merveilleux qu'aux alentours de la masse pierreuse, dans un périmètre de trois cents lieues, on chercherait en vain dans le sable des plages et dans l'humus des forêts, un caillou de la grosseur d'un œuf de mésange. Cette sierra violemment injectée au principe par quelque cratère ouvert dans les formations sous-jacentes, plutôt qu'épanchée sur la longueur d'une faille, dut sortit' de terre tout d'une pièce et à l'état semi-liqujde. La masse en s'affaissant sur elle-même et cherchant un niveau, emplit les cavités environnantes et détermina quatre chaînons qui partant du centre ou nudus, comme les jantes du moyeu d'une roue, se dirigèrent accidentellement vers les quatre vents cardinaux. Le chaînon du nord porte le nom de Cunlamana qui est celui de la sierra-mère; le chaînon du sud est appelé Uri-Cuntaniana, celui de l'est Canchahuaya , celui de l'ouest Chanaijamana. De grandes forêts entourent la base et couvrent les versants de cette sierra dont les sommets seuls sont stériles. Ces forêts abondent en bois de construction et de placage, en salsepareille, cacao, styrax, vanille, copahu, en gommes et en résines , en miel et en cire, eu plantes tinctoriales et médicinales. Les Sensis, débris de la grande nation des Panos à laquelle se ratlacheut les quatre tribus qui peuplent aujourd'hui la plaine du Sacrement', les Sensis, les plus propres, les plus avenants, les plus honnêtes de tous ces indigènes, habitent les forêts de Chanayamana où leur tribu, qui jouit dans les Missions voisines d'un excellent renom, compte douze à quinze fatmilles représentant une centaine d'individus-.

Trois jours de navigation seulement nous séparaient de la mission de Sarayacu dont le Chontaquiro Jéronimo nous avait fait une description si pompeuse que, n'osant y ajouter foi, nous consultâmes nos rameurs conibos pour savoir jusqu'à quel point nous pouvions donner crédit aux affirmations du sonneur de cloches. CeiLX-ci,

1. les Cacibos, les Conibos, les Sipibos et les Schétibos. — Ses autres habitants ne sont que de simples groupes de deux à trois familles d'origines diverses.

1. Les Sensis sont des Schétibos qui se sont séparés du gros de la tribu, il y a un demi-siècle environ, pour aller s'établir sur la rive droite de l'L'cayali. Ces indip^nes vivent en bons termes avec toutes les tribus voisines.

broyer les cannes à sucre.

au lieu d'atténuer les hyperboles de leur cocgénère, renchérirent sur elles de telle sorte que nous crûmes fermement que rp]nim, le Païtili et Tel Dorado, tant poursuivis jadis par les conquérants espagnols, n'étaient autres que l'endroit où tendaient tous nos vœux. L'anachronisme évident qu'il y avait entre la recherche de ces lieux enchantés et la fondation du village chrétien, ne parvenait pas à détruire nos illusions profondément

enracinées. Il est vrai qu'aucun de nous ne songeait guère en ce moment à rapprocher les deux époques et k remarquer qu'une période de cent quatre-vingt-dix ans séparait leurs dates.

Les trois jours de voyage qui nous restaient à fairepour atteindie le Chanaan américain, où, nouveaux Hébreux, nous comptions trouver à foison de la manne et des cailles grasses, ces trois jours que nos rameurs eussent

pu ramener à deux, s'ils n'avaient ciailit de fatiguef leurs bras, avaient été divisés par eux en trois élapes de sept lieues chacune. Le soir du premier jour, nous allâmes camper sur une plage du nom de Chanaya', où nous trouvâmes, en arrivant, deux individus, un homme et une femme. La pirogue qui les avait transportés en

1. Du nom du chaînon ouest de la sierra de Cuntamana, au pied duquel elle est située et qui est appelé Clianaya-Wana (cerro de Chnnnyn),

Ce lieu était attachée par une corde de palmier à un aviron fiché dans le sable. Ces inconnus, que nous avions pris pour des Sipibos, étaient des néophytes de la Mission de Sarayacu, qui remontaient la rivière, cherchant des troncs de cécropias pour prendre au.x abeilles qui y essaiment, leur provision de miel et surtout de cire. L'homme, déjà vieux et privé de l'œil droit, avait nom Timothée ; il avait été baptisé par je ne sais quel missionnaire , en compagnie duquel il avait fait plus

lard un voNafre à Lima. La femme, encore jeuue, nous dil s'appeler Maria; elle était née à Sarayacu, de parents chrétiens. Ce couple, légitimement uni, appartenait à la ration combaza, crifrinaire des rives du Iluallaga, et tombée de ricochets en ricochets dans les Missions de rUcayali. Le Timothée , quoique chrétien, fraternisa, saus scrupule, avec nos rameurs , but avec eux le mazato de la bienvenue, et leur offrit à la ronde du tabac râpé, contenu dans un éteipnoir en fer-blanc dont il s'était fait une tabalii''re. Surle refus des indigènes de puiser dans ce récipient, l'homme huma coup sur coup trois ou quatre prises, mais sans l'aide d'un appareil et en se fournissant le nez à l'européenne, comme probablement il l'avait vu pratiquer aux chefs de la mission. La compagne du Timothée s'était tenue à l'écart pendant cette scène. A la vue de nos Gonibos , elle avait manifesté d'abord une pieuse horreur, et quand après avoir bu quelques coups avec son mari, ceux-ci s'approchèrent d'elle pour admirer naïvement des bracelets de perles rouges qu'elle avait aux poignets , elle leur tourna le dos en les qualifiant h mi-voix de chiens et de pnlcns.

L'intolérance de cette Combaza nous choqua d'autant plus, que rien dans ses traits, son teint, son costume, ne différait des sauvagesses que nous avions rencontrées en chemin. La seule particularité qui l'eût distinguée de ces dames, était sa chevelure, qu'au lieu de porter comme ces dernières, flottante sur le dos et coupée carrément à la hauteur de ,,,^,^,1

l'œil, elle avait tordue et

relevée à l'aide d'un peigne de corne. A part ce vain hochet de la civilisation, dont elle semblait orgueilleuse, notre chrétienne était aussi brune et aussi camarde que ses sœurs du désert ; ses formes corporelles avaient un cachet tout aussi grotesque, et pour compléter cette ressemblance elle n'usait comme elles d'autre vèlemeul, qu'une pampanilta , bande de coton teinte en brun, qui descendait du nombril aux rotules.

Celte femme si peu douée par la nature et l'éducation, faisant la sucrée et la renchérie, et tirant vanité de son peigne de corne, nous déplut k première vue. Peu s'en fallut que le sentiment hostile qu'elle nous insjjirait, ne rejaillît sur la Mission qui l'avait baptisée. — Telle enseigne, tel vin, — fûmes-nous .sur le point de nous écrier. Heureusement elle ne tarda pas à se rembarquer avec son compagnon, et tous les deux, lui ra-

mant, elle giiMverr.aiit, continuèrent à lâtons leur récolte de cire.

Cet échantillon des deux sexes de Sarayacu avait porté un rude coup à notre enthousiasme. Depuis tant de jours qu'on exaltait autour de nous la Mission centrale, ses moines et ses néophytes, nous nous étions habitué à les considérer sous un certain jour et nous n'aurions pu les voir autrement. Dans notre esprit iralni des maximes de Chateaubriand, les vierges de Sarayacu étaient autant d'Atalas, de Milas et de Célutas ; les néophytes mâles, leui's compagnons, ne pouvaient ressembler qu'à Outougamiz le Simple ou à Chactas fils d'Outalissi. Quant aux portraits des chefs de la prière, nous les avions calqués fidèlement sur celui du vénél'able P. Aubry. Tous avaient le crâne nu, la barbe blanche et tombant jusqu'à la ceinture, le dos voûté et un bâton noueux pour assurer leurs pas. Si le paysage où nous placions nos personnages n'offrait ni tulipiers, ni magnoliers, ni chênes séculaires aux mousses pendantes, ni cyprès gigantesques ombrageant des puits naturels, c'est que nous savions que ces arbres spéciaux à V.\mérique du Nord, ne se trouvent pas dans celle du Sud. C'était la seule concession que nous eussions cru devoir faire. Mais voilà qu'au plus fort de nos illusions, nous tombions d'Atala, fille de Simaghan aux bracelets d'or, sur une espèce de femme-guenon, au ventre ballonné , aux extrémités d'araignée, aigre , hargneuse , intoléi,^,,,i,„ rante ; voilà que le Chactas

de nos rêves se métamorphosait en un Indien borgne, prisant du tabac dans nu éteignoir et buvant de la chicha avec nos rameurs. ( » poésie ! ô mensonge 1 ô déplorable effet des périodes à quatre membres! fûmes-nous au moment d'exclamer, en mesurant l'abîme dans lequel nous avait conduit une admiration irréfléchie pour l'auteur des i\atilic:. Maintenant que nous restait-il à faire? devions-nous remonter de l'effet à la cause, conclure du néophyte au missionnaire? Mais que seraient alors les pasteurs d'un pareil troupeau ! Nous avions le frisson rien que d'y songer. L'embouchure de la rivière Pisqui qui vint bâiller à notre droite, donna à nos pensées une autre direction. Ce cours d'eau sorti d'un bras détaché do la Cordillère centrale et large d'environ trente mètres à sa confluence avec l'Ucayali, compte sur .ses deux rives une douzaine d habitations d'Indiens Sipibos.

Il'

LF TOUR nu MOVOF.

Un de ces logis, édifié sur le côté gauche de la grande rivière et dans lequel nous nous arrêtâmes pour déjeuner, était pourvu d'une machine de forme singulière, dont le modèle, nous dit-on, avait été fourni par des néophytes de Sarayacu.

Cette machine servait à broyer les cannes à sucre ; curieux de savoir quelle boisson locale on pouvait fabriquer avec le jus des cannes, nous questionnâmes à ce sujet le propriétaire de la machine. Ron , nous dit-ii en souriant et faisant le geste d'ingurgiter un liquide quelconque. Nous comprimes sans peine qu'il s'agissait de rhum ou de tafia ; mais ce qui nous parut incompréhensible, ce fut la façon dont l'indigène accentua cette simple syllabe et le geste enthousiaste par lequel il la commenta. Ce Sipibo qui trafiquait de cire, d'huile de lamentin et de graisse de tortue avec les Missions de Sarayacu , comprenait un peu de quechua. Avec l'aide d'un interprète et nos propres ressources, nous pûmes obtenir de lui des explications sur le goût décidé qu'il manifestait pour les liqueurs fortes. Ce goût, qu'il nous dit avoir puisé dans la fréquentation des néophytes auxquels il vendait ses denrées, était passé chez lui à l'état d'habitude. Or l'habitude, comme on sait, est une seconde nature, et le Sipibo ne pouvant vivre désormais sans boire du rhum, s'était mis à planter des cannes à sucre et à fabriquer im Trapiche pour les broyer. Les néo-

phytes, après l'avoir aidé à monter la machine, venaient de temps en temps lui demander un coup de rhum en témoignage de sincère amitié. L'Indien paraissait enchanté de lui-même et de son aptitude à distiller une liqueur qui lui procurait dans la même journée, et selon la dose qu'il en prenait, des rêves couleur de rose ou des accès d'humeur noire. Nous quittâmes cet homme, assez scandalisé de ses propos et tout surpris en même temps, que le voisinage des Missions et des missionnaires, n'eût éveillé chez lui d'autre besoin que celui de boire du rhum.

C'est à Gosiabatay que s'achève le territoire des Indiens Sipibos , et que commence celui de leurs frères et alliés les Schétibos. Les trois Missions de Sarayacu, de Belen, et de Tierra-Blanca qui s'élèvent sur les possessions de ces derniers indigènes, ont étendu leur inliuence sur les lieux et les hommes, non pas en sanctifiant les uns et en civilisant les autres, comme on pourrait le croire, mais en reléguant la plupart des Schétibos dans l'intérieur des affluents et des canau.\ de gauche de l'Ucayali, et en faisant du pays de ces naturels, une manière de territoire neutre, où l'on trouve, alternant avec des habitations de Schétibos, des demeures de Conibos, de Chontaquiros et même de Cocamas de la grande lagune du Huallaga. Pour expliquer convenablement la chose au lecteur qui pourrait attribuer ce pêle-mêle à une fusion

des tribus précitées, nous ajouterons que le territoire qu'elles occupent en commun, lequel comprend envii-on cent soixante-dix lieues de rivière, n'offre sur cette étendue que trois habitations de Schélibos, cinq de Gonibos, quatre de Chontaquiros, une de Pano, et quelques abris provisoires de Cocamas. Grâce à cet espace de treize lieues, ménagé par le hasard entre chacune de ces demeures, leurs possesseurs, malgré la haine nationale qui les divise, vivent en paix entre eux. Nous dirons plus tard en passant devant ces logis, pourquoi et comment ceux qui les liabilent ont abandonné leurs tribus respectives pour vivre à l'écart.

Gosiabatay, pour revenir au point d'où nous sommes parti, est une rivière au courant rapide, large de cin- (|aante mètres à son embouchure et habitée à l'intérieur par des Indiens Schétibos. Comme sa voisine la rivière Pisqui, elle descend des versants de la sierra de San- Carlos, un bras détaché de la Cordillère centrale, et coupe de l'ouest à l'est, la plaine du Sacrement. Celte rivière portait au dix-septième siècle le nom de Manoa, d'où le nom de Manoïtas donné par les missionnaires de celte époque aux Schétibos qu'ils trouvèrent établis sur ses rives.

Les Sipibos et les Schélibos aujourd'hui séparés, ne formaient autrefois qu'une seule et même tribu, détachée comme cinq tribus voisines de la grande nation des Panos; type, coutumes, langage, vêlement leur sont encore si bien communs avec les Conibos, dont nous avons tracé précédemment la monographie, qu'on peut dire qu'entre ces indigènes, il n'y a d'autre différence que celle du nom.

Vers le milieu du dix-septième siècle, quand le révérend Biedma, après une exploration de la rivière Pachitea, remonta pour la première fois l'IJcayab, les Sipibos alliés aux Gasibos, étaient déjà séparés des Schélibos par suite d'une dispute à main armée, dans laquelle ces derniers avaient eu le dessous. Le tempsn'avail fait qu'envenimer celte haine entre frères. Un siècle plus tard, en 1 760, quand, à l'instigation du P. Sobreviela, des religieux franciscains fondèrent les premières Missions de l'Ucayali, la rancune des Schétibos contre les Sipil)os était encore si forte, que la crainte de voir ces indigènes en venir aux mains et s'assaillir en pleine égHse, si on les réunissait dans la même Mission, cette crainte fut cause qu'on affecta à chacune de ces tribus une Mission distincte. San/o-Do»iù(yo de Pisqiii, sur la rivière de ce nom, reçut les Sipibos, et San-Francisco de Manoa réunit les Schétibos, de leur côté, les Panos et les Conibos, les Remos et les Amahuacas, qui , malgré leur voisinage et leurs liens de parenté, se délestaient aussi cordialement que les Si])ibos et les Schétibos, furent comme ceux-ci parqués dans des missions distinctes. Sarayacu, Canchahuaija, Chunuya, Yupuano, Santaliarbara de Achani, Sanla-Cruz de Aijuaylia et San-Mi- (lud, s'élevèrent en même temps que Santo-Domingo et San-Francisco. Ces missions figurent dans les statistiques de l'époque, et selon leur situation au nord ou au sud de Sarayacu, sous le nom de Cordon haut {cordon

alto) et de Cordon bas {cordon bajo), des Missions de l'Ucayali ' .

Après sept ans de séjour dans leurs Missions respec» tivesjces tribus qui avaient eu le temps de réfléchir à la haine qui les divisait depuis tant d'années, et de reconnaître combien il était ridicule entre parents de se faire la moue, se sentirent prises un beau jour du désir de se réconcilier. Un Sipibo du nom de Rungato, fut chargé de porter des paroles de paix d'une tribu à l'autre. Le premier eflet d'une réconciliation générale entre ces indigènes, fui, de détruire les Missions, de massacrer les missionnaires, et de se partager fraternellement les articles de ((uincaillerie, les ornements d'église et les vases sacrés dont ils hrenl des objets de parure».

En 1790-91, lorsque les PP. Girbal et Marques eurent exhumé de leurs ruines les Missions de Manoa et de Sarayacu, ils appelèrent à eux les tribus indigènes qui, en 1767, les avaient détruites. La tribu des Panos, et quelques Conibos, répondirent seuls à l'appel évangélique des missionnaires. Les autres aimèrent mieux rester libres et barbares. Quoi qu'il en soit de cette détermination peu orthodoxe, les Sipibos et les Schélibos ont échappé à une destruction totale, et l'on retrouve aujourd'hui ces indigènes, gais, replets, bien portants, comme leurs voisins les Conibos, mais ayant sur ceux-ci, grâce au voisinage immédiat des néophytes, l'avantage de savoir fabriquer du rhum et d'adorer celle liqueur.

Les forces numériques des Sipibos, en joignant aux quatorze habitations de ces indigènes relevées sur l'Ucayali, sept de leurs demeures édifiées sur les bords de la rivière Pisqui, nous paraissent être de huit à neuf cents hommes. Quant aux Schélibos, moins nombreux que leurs voisins et alliés, ils occupent six maisons dans l'intérieur de la rivière de Manoa-Cosiabatay, et l'on compte avec trois de leurs demeures sur l'Ucayali, cinq habitations situées au bord des canaux ou des lacs qui profilent cette rivière, entre Cosiabatay et le Marafion. Pour compléter ce calcul de siaiislique, si nous joignons maintenant les forces numériques des Conibos à celles des Sipibos et des Schétibos, nous obtiendrons approximativement le chiffre de trois mille individus, que des voyageurs abusés par la ressemblance des trois tribus et les confondant en un groupe unique, ont donné k la seule tribu des Conibos.

Au delà de Cosiabatay, l'Ucayali prit tout à coup une largeur inusitée. Ses plages de sable disparurent, une double muraille de végétation que perçaient de gracieuses touffes de palmes, vint encadrer ses rives dont les talus se dérobèrent sous un gazonnemenl de balisiers. Ce décor était admirable sans doute, mais la préoccu-

1 La rivière HiiallaKa avait, comme l'Ucayali, son cordon haut et basôe Missions; seulementcelles delXcayali éUient postérieures d'un siècle et demi à celles du Huallaga.

2. Lors de son premier voyage à Man^-a et à Sarayacu (16 octobre n90), le P. Girbal reconnut avec douleur, au nez, an col et aux poignets des indigènes des deux sexes, des fragments de calices, ostensoirs, patènes, etc., provenant du pillage des chapelles de leurs Missions.

palion de notre esprit nous empêcha de l'admirer. Nous approchions de Sarayacu, et l'idée de jeter l'ancre dans son port après quarante-trois jours de voyage, de misères sans nombre, de petites criailleries, de petits scandales et de petits propos, cette idée en absorbant toutes les autres k son profit, nous rendait pour le quart d'heure indifférent aux beautés du paysage.

Ce port du salut, où nous n'abordâmes que le lendemain à cinq heures du soir, était une vaste plage découpée en croissant, encombrée de buissons et de touffes de fau.x maïs. De longs talus d'ocre et d'argile à demi voilés par une végétation épaisse, mais rabougrie, allaient en serpentant rejoindre la ligne des forêts,

située à trente pieds d'élévation du niveau de la rivière. A gauche de cette plage, coulait la petite rivière de Sarayacu, venue de l'intérieur, et large seulement de trois ou quatre mètres. Ce rio d'eau jaune et vaseuse, voilé par une végétation touffue dont l'ombre estompait déjà les contours, devait être cher aux caïmans, amis du clair-obscur et du silence. ^lalgré la mine équivoque de cet affluent de l'Ucayali, nous nous fussions surpris à disserter sur son passé et à rechercher lequel des deux noms, de Sarali-Ghéné', que lui donnaient autrefois les Indiens Panos, ou de Sara-Yacu^, que lui imposèrent plus tard des métis péruviens, lui était le plus justement applicable, si des soins plus pressants que

ceux des étymologies, ne nous eussent occupé en ce moment. Le soleil se couchait; le crépuscule allait bientôt venir; la nuit lui succéderait brusquement et nous savions par ouï-dire, que la Mission où tendaient tous nos vœux était située à deux lieues de la plage, dans l'intérieur de la forêt. Or, cette forêt que nous avions h. traverser, ouvrait devant nous une bouche d'un noir opaque, d'où sortaient, aux approches du soir, des voix étranges et des bruits alarmants. La crainte de nous perdre dans ses détours, et aussi d'avoir maille à partir avec ses hôtes aux longs crocs et aux larges griffes, nous fit un devoir de remettre au lendemain notre entrée à Sarayacu.

Cette décision arrêtée, nous avisâmes aux moyens de passer la nuit le moins mal possible. Pendant que les uns sarclaient quelques pieds carrés de terrain pour étendre les moustiquaires, les autres allaient ramasser des bûchettes. Bientôt deux grands feux flambèrent à la fois sur la plage. Comme nous étions eu train de peler des bananes pour le souper, le comte de la Blanche- Épine, que nous avions perdu de vue depuis un moment, caché qu'il était par des buissons de mélastomes,

I. En iiauo : rivière de l'Abeille, de sarali, abeille, et de ghéné, rivière.

1. En quocluia : riiière du Mais, de sara, mais, et de <jaci( , rivière.

sortit tout il coup d'entre les branchapes et nous apparut vêla de noir et de blanc cravaté, comme s'il eût été de noce ou d'enterrement. Cette transformation soudaine , à laquelle nous n'étions nullement préparés, faillit nous arracher un cri de surprise. De leur côté,

les Gonibos qui n'avaient jamais eu l'occasion de voir un homme en pareille tenue , bien qu'à l'occasion ils se barbouillassent de noir de la tête aux pieds et portassent des cravates de perles blanches , restèrent littéralement stupéfaits. Cette livrée de la civilisation.

se détachant en vigueur sur uu fond de nature vierge, formait avec elle un de ces contrastes tranchés dont les esprits les plus obtus de la troupe subirent l'influence. Au silence profond qui accueillit son entrée

en scène, le comte de la Blanche -Epine put juger de reflet magique qu'il produisait.

Paul Marcoy.

(In sitilr à une autre hvniisoii.)

Mu.ie de Iraiisp.jU .i MiJd

MADAGASCAR' A VOL D'OISEAU

PAR M. DESIRE CHARNAY'

ascar. — Tamatave. — Ovas et Malgaches. — Coup d'ceil rétrospectif. — Ramar et Rasolo. dans la ville. — Les marmites. — Maison malgache.

Juliette Fiche. — Promenade

Le voyageur qui vient d'admirer en passant les beaux rivages de Maurice et de la Réunion, que dominent les roches basaltiques du Peter-bott et les hautes cimes des Sallazes, est médiocrement ému de l'aspect de Madagascar à Tamatave.

"N'ue du large, la côte n'offre à l'œil qu'une plage basse de sable blanc tachetée çà et là par l'étrange végétation des vacoas. Poussée par les vents d'est, la mer se brise avec bruit sur la rive et l'on distingue à peine ,

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