‹ Le tour du mondeChapitre 26 sur 67 · X. — 847" LIV · texte numérisé non relu

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à l'horizon, la ligne bleuâtre des montagnes de Tananarive.

De plus près cependant le panorama se développe avec détail; ou aperçoit les têtes des palmiers que balance la brise, les plus hautes maisons se dessinent, et bientôt apparaissent les nombreuses cases qui composent la vUle de Tamatave.

Placée au sud-est du continent africain dont elle est séparée par le canal de Mozambique, Madagascar s'étend dans la direction nord-est entre le douzième et le vingtsixième degré de latitude sud, le quarante et unième et le quarante-huitième de longitude est, embras;ant un paixours de plus de trois cent cinf[uante lieues sur une

largeur aiaxima de cent soixante-quinze : sa superficie est au moins égale à celle de la France, c'est presque un continent ; sa population estimée à quatre millions d'iiabitants ne monterait jias suivant des appréciations nouvelles à plus de deux millions ; c'est donc presque un désert.

Disons quelques mots de son histoire.

Les Portugais découvrirent Madagascar en 1506 et l'abandonnèrent aussitôt; les Français la visitèrent à leur tour et depuis les lettres patentes données par Louis XIII à la compagnie d'Orient , la grande ile africaine a vu bien des expéditions françaises. Tous nos rois, depuis cette lointaine époque, s'efforcèrent de la coloniser; la république poursuivit le même but; le premier empire s'en occupa; la Restauration et Louis-Philippe y envoyèrent des administrateurs, des marins et des soldats. Ce fut, on peut le dire, une occupation continue qui ne laisse planer aucun doute sur nos titres de propriété. Madagascar cependant ne fut jamais entièrement nôtre.

Appelée d'abord île Saint-Laurent, ile Dauphine, puis France orientale, on a rendu le nom de Madagascar à cette contrée presque mystérieuse vers laquelle nos regards se tournent aujourd'hui. En parcourant les relations des premiers voyageurs, on se croirait transporté dans une terre promise; chaque village retentit des cris joyeux de ses habitants ; on ne voit partout que fêtes, jeux c-t danses, on n'enlend que des chants d'amour. Le Malgache éta>4-libre alors ; il jouissait dans toute la plénitude de son être, de la vie facile que le Créateur lui avait faite.

Aujourd'hui, malgré quarante années d'effroyables persécutions, il s'efforce encore de sourire; il chante, il danse encore ( tant le plaisir a d'attrait pour cette âme légère) dans les moments de répit que lui donne son maître. Son maître, c'est l'Ova.... On peut en quelques lignes mettre le lecteur au courant de cette conquête.

Madagascar possède deux races d'hommes bien tranchées, le Malgache et l'Ova. Le premier, Sakalave, Betzimisarack ou Antankare, est un noir plus ou moins modifié parle contact des Gafres, des Mozambiques ou des Arabes. Grand, fort, et sauvage dans le sud et la côte sud-ouest, il a su conserver son indépendance. A la côte est, le Betzimisarack plus doux, plus élégant de formes, plus léger, plus ami du plaisir, fut des premiers à perdre sa liberté. Dans le nord, l'Antankare, robuste, épais et rappelant davantage le ^Mozambique, lutte encore et cherche dans les lieux inaccessibles de l'intérieur ou sur les îles du littoral un refuge contre la tyrannie des Ovas.

Quant à ce dernier, l'Ova, d'origine malaise et jeté à une époque inconnue sur la côte est de Madagascar', il

1. Son origine est très-ancienne, car Edrisi, géographe arabe du onzième siècle cilé par Alboufeda, fait mention de la coinmunaulé de langage el d'origine qui existait entre les liabitants du ZaDedg (Java) et ceu.x du Zendg (.Madagascar). (Voy. la Géogr.iphie d' Alboufeda, traduite de l'arabe par M. Reinaud.)

fut refoulé dans l'intérieur de l'Ile par les populations primitives et finit par se grouper et s'établir sur le plateau central d'Émyrne.

Cette peuplade eut une étrange destinée; considérée autrefois comme paria par les Malgaches, tout objet souillé par l'attouchement d'un de ses membres était déclaré impur; la case où l'Ova avait reposé, était brûlée; il était maudit par tous les habitants de l'ile. Isolé dans son repaire, ce proscrit incendia les forêts qui pouvaient dérober un ennemi ; dévasta le magnifique plateau d'Emyrne; fit un désert de son pays, et, pour éviter toute surprise, il planta ses villages sur les mamelons de la plaine. Plus tard, comme accord tacite d'une paix dont il avait un si grand besoin et comme tribut au Malgache qu'il reconnaissait alors pour maître, il déposait à la limite des bois, du riz, du maïs et divers objets de son industrie que ce dernier venait recueillir. Cette époque de son histoire a pesé sur le caractère de l'Ova ; il est devenu triste, défiant, souple, rampant, faux et cruel ; et lorsqu'à la fin du siècle dernier un homme de génie, Andrianampouine, vint le relever de la ser\itude, il n'eut plus, pour s'emparer de l'autorité, qu'à réunir des tribus éparses dont l'instinct de domination et la soif de vengeance firent des soldats.

Les Anglais devinant chez ce petit peuple un obstacle pour la France, lui envoyèrent le sergent Hastie, qui devenu conseiller de Radama I", disciplina son armée et guida ses conquêtes. Depuis trente ans les Ovas se sont emparés d'une partie de Madagascar; depuis trente ans ils déciment les malheureuses populations noires, et jamais droit de conquête ne fut exercé d'une façon plus impitoyable.

Tamatave est le siège le plus important de leur gouvernement sur la côte est ; ils y exercent une autorité sans contrôle, et les braves des braves (titre qu'ils se sont donné après notre malheureuse affaire de 1845) si injurieux et impitoyables avec leurs malheureux sujets, portent moins haut la tête auprès du blanc (vasa) qu'ils rencontrent.

C'est ce qu'il nous fut donné de remarcfuer aussitôt après notre arrivée. En effet, une pirogue pagayée par des noirs et portant trois hommes ridiculement accoutrés, s'approchait des flancs du navire ; c'était une visite à notre adresse; l'ambassade se composait de Ramar, chef de la police, flanqué de deux acolytes. Ce grotesque personnage portait un chapeau de général orné d'un plumet et bordé de duvet blanc, un vieil habit de pompier surmonté de deux énormes épaulettes anglaises, un pantalon do couleur sombre avec une large bande d'or. Aucun de ces divers objets d'occasion, achetés à quelque traitant de Tamatave, n'avait été taillé pour celui qui les portait; aussi le pauvre Rainar avait-il l'air le plus malhem-eux du monde. Pour compléter ce costume, le chef ova tenait à la main droite un vieux sabre courbé ; de la gauche il étalait un mouchoir à carreau d'un ton sale, véritable objet de luxe pour son propriétaire. Les aides de camp ne se distinguaient que par des casquettes de capitaine de la marine anglaise et d'étran-

ges épaulettes en or d'une longueur démesurée qui leur battaient les coudes.

La visite fut courte : laissé seul sur le pont du navire où chacun souriait de son étrange apparition, Raraar se rembarqua furieux, sans doute de l'effet qu'il avait produit et titubant comme un homme ivre ; il fallut pour

ainsi dire le déposer dans la pirogue. Rasolo', ancien honneur de Tanguin et aide de camp du gouverneur de Tamatave, nous fit aussi l'honneur de sa visite ; c'était le même costume e.\lravagant, la même figure intimidée; ce fut aussi la même déconvenue.

Ce jour même, 2 août 1863, nous descendîmes à terre

Pajsnge maiga 1 — D

et nous vîmes mademoiselle Juliette à laquelle on nous présenta. Juliette jFiche , princesse malgache et depuis peu princesse ova , est une femme de cinquante ans environ, grande et d'un embonpoint qui sied à sa taille ; sa figure est pleine, ses yeux sont vifs et spirituels, et son excellent sourire découvre des dents d'une blan-

cheur éblouissante. Regardée comme la Providence des Français à Tamatave, son dévouement et sa charité

1. Prononcez Rasoul, car en malgache la lettre o se prononce ou, et l'o et Va, à la (in d'un mol, jouent le rôle de notre i muet. On prononce de même Radam au lieu de Radima, Rakoutau lieu de Rakoto.

ig^î

lui ont valu de la part de l'Empereur une médaille d'honneur. Elle accueille avec une granJe bonhomie, et sa case, la première en atteignant le rivage, reçoit la visite de tous les nouveaux arrivés. Mais la conversation de Juliette surprend jilus encore que sa personne, et l'on a lieu d'être étonni' de trouver, si loin de tout centre littéraire, ime IMalgache causant littérature aussi bien que politique et tout cela mêlé d'aperçus d'une grande finesse et dans un langage d'une remarquable pureté. Mme Ida Pfeiffer, aigrie par la souQ'rance, fut injuste à son égard, nous tenons à le constater '.

L'aspect de Tamatave est celui d'un grand village; c'est une forte agglomération de cases qui n'a jamais ambitionné le nom de ville ; tout est relatif cependant et l'on dit la ville de Tamatave.

La rue principale fut le but de notre première ex- ]iloration. C'est une étroite et longue avenue bordée de minces piquets de bois .'servant d'enclos aux maisons éparses sur ses deux côtés. Nous avançons, tantôt brûlés par le soleil et tantôt abrités par les bananiers aux larges feuilles ou par des mûriers aux baies rouges; à droite, se déploie le pavillon anglais : c'est le consulat d'Angleterre ; plus loin, du même côté, s'élève une haute bâtisse en bois : c'est la demeure du Rothschild malgache, Redington, courtier des Ovas pour la vente des bœufs. Quelques cases de traitants bordent encore la rue et nous pénétrons dans le quartier malgache. Les cases cliangent alors de structure cl de dimension ; le lavenal {urania speciosa), côtes et feuilles, en fait tous les frais , mais l'aspect en est propre, l'intérieur coquet, et de belles filles vous sourient montrant leurs dents blanches , tandis que les hommes vous crient marmites, marmites, ce qui veut dire « voilà des porteurs, voulez-vous des porteurs? » De temps à autre des Ovas à la démarche hésitante, à l'œil oblique, au sourire méchant, vous accueillent d'un « lionjour monsieur. »

De modestes boutiques étalent sur lesseuils leurs produits hétéroclites. Ce sont de vastes paniers pleins de sauterelles desséchées, des bouteilles vides, quelques colonnades anglaises, de grossières rabanes, de microsco-

h Voy. noue tome IV, p. 332.

Juliette Fiche. — Dessin de E. Riou

piques poissons, des perruches à tète bleue, des makis noirs et blancs, d'autres à queue annelée, de grands perroquets noirs, d'énormes paquets de feuilles servant de nappe ; (|uclques fruits, patates, ignames et bananes, des nattes, et l'éternelle barrique de betza-betza. La betzabetza est une liqueur de jus de canne fermentée, mélangé de plantes amères; c'est une boisson détestable à notre avis, mais dont les Malgaches font leurs délices. Nous avançons encore ; la rue, de plus en plus animée, nous annonce le bazar ou marché. Un affreux Chinois nous adresse la parole dans un français tout barbare et nous force par d'irrésistibles agaceries de pénétrer dans sa boutique; c'est un pandémonium où règne le plus étrange désordre et dont le maître représente l'article le plus curieux. Nous le laissons ébahi de notre visite improductive. Il nous a cependant changé quelques piastres contre de menus morceaux d'argent, seule monnaie du pays'. Nous atteignons le bazar.

Là, sous des auvents de -^ l'aspect le plus sale et de

(juelques pieds à peine élevés au-dessus du sol, gisent les boutiques aristocratiques des conquérants; en efl'et, presque tous les marchands sont Ovas. Ils président, couchés à l'orientale, à la vente des menus objets étalés devant eux : sel, balances, étofl'es, vieille coutellerie , viandes , etc. L'atmosphère , empestée par les émanations du sang des bœufs qu'on tue sur place et des chairs putréfiées par la chaleur , rend ce séjour dangereux; des nuages de mouches bourdonnantes dont vous avez peine à vous défendre, reviennent sans cesse à la charge, et vous abandonnez ce foyer pestilentiel, le cœur malade, l'imagination frappée de malaise , plein de dégoût pour cette race abâtardie des Ovas qu'on vous avait dépeinte sous de si vives couleurs.

Mais la rue débouche sur la campagne; nous la suivons encore et nous saluons en passant les pères jésuites , dont le modeste établissement marque de ce côté les limites de Tamatave. En face se trouve la batterie ou forteresse, avec son mât de pavillon, ^a longue flamme

1. Les Malgaclies, en fait de monnaie, ne se servent que do pièces de cinq francs qu'ils coupent en menus morceaux et qu'ils pî;senl avec des petites balances d'une justesse extraordinaire. On prétend qu'ils peuvent peser jusqu'à la sept cent vingtième partie d'une piastre. Les principales monnaies sont les plus petites, le voemeii, 30 c. ; le sikazi, 60 c; le kirobo, 1 fr. 2ô.

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Palmier nain, à Madagascir, — Dessin Je £. Tliéroml.

blanche agitée par la brise permet au passant de lire le nom de la nouvelle reine, « Rasouaherina, panjaka ny Madagascar. » (Rasouaherina, reine de Mada^rascar.) L'étendard flotte au-dessus de la demeure du commandant, sa grandeur Andrian-Mandrosso, ex-bouvier, aujourd'hui prince ova. La campagne est au loin déserte et nue; quelques éclairs, effet de la réverbération des eaux, laissent deviner des marécages, et plus près de nous, dans le centre de la ville même, de larges flaques d'eau stagnante portent au milieu des habitations l'influence délétère des miasmes paludéens.

Cette première excursion terminée, nous pensâmes au retour et, nous dirigeant à gauche, nous traversâmes la ville entière, en passant par une espèce de faubourg. Les cases plus petites et plus pauvres d'apparence que tout ce que nous avions vu jusque-là, formaient des labyrinthes desquels nous eûmes peine à sortir; nous avions hâte cependant, non pas que nous eussions rien à craindre pour nos jours, mais des femmes à tournure équivoque et des hommes à mine douteuse , donnaient à ce quartier une mauvaise apparence; nous arrivâmes vers les trois heures chez l'un de nos nouveaux amis.

La maison habitée par M. B*** est une des plus élégantes de Tamatave. Elle est de construction malgache, et peut servir de type en ce genre. Elle est placée au milieu d'une cour de sable fin, qu'ombragent de grands manguiers toujours verts et que parfument des pamplemousses et des orangers ; les dépendances bordent l'enclos : ce sont la cuisine, les logements des domestiques et des esclaves, et de petites cases pour les amis.

Le corps du petit édifice repose sur des poteaux, à trente centimètres environ au-dessus du sol; les solives en côtes de raffia, soutiennent un clayonnage de bambous qui forme la muraille extérieure de la maison, et la charpente du toit également composée de eûtes de raffia, supporte une couverture légère de feuilles de ravenal : l'ensemble est d'un aspect charmant.

L'intérieur, comme celui de la plupart des demeures malgaches, se divise en deux compartiments, et chacun d'eux, la salle commune aus.si bien que le gynécée, est tendu de rabanes faisant tapisserie, tandis que le plancher disparaît sous des nattes de jonc d'une extrême propreté; en quelque lieu que ce soit on aimerait une retraite semblable ; nous nous y reposâmes avec délices des fatigues de notre longue promenade.

Le tacon. — Baie d'Yvondrou. — Le bord de la mer. — Tempête. — Les bois. — Arrivée chez Clément L;diorde. — Un déjeuner malgache. — La veuve. — Aspect du pays. — Les danses.

Le lendemain, nous devions nous rendre chez M. Clément Laborde. Il nous attendait à son ha])itation située sur les premières collines qui longent la côte, à 12 kilomètres environ de Tamatave. Aussi étions-nous prêts de bonne heure alin de disposer nos bagages et d'organiser le chargement et le départ de nos marmiles (porteurs). Mais le temps devint noir, la pluie tombait par torrents, et des rafales ébranlaient la case. Il y avait de

quoi décourager les plus intrépides; nous partîmes cependant.

Le tacon est le seul véhicule usité à Madagascar; sa construction est des plus simples : figurez-vous une chaise ou un fauteuil placé sur un brancard; l'appareil est léger, quatre hommes le soulèvent sans effort, lorsque toutefois le voyageur n'est pas d'un embonpoint exagéré. Si le tacon comme véhicule .est seul connu, c'est qu'il est seul possible. Madagascar n'a de chemin d'aucune sorte et les voitures ne sauraient pénétrer dans l'intérieur. Les Malgaches n'ont en fait de quadrupèdes que les bœufs dont ils font uniqueinent un objet de commerce, et le cheval n'est pour eux qu'un animal de haute curiosité. Il serait tout aussi difficile de voyager poui- un cavalier que pour une voiture ; les marais fangeux , les rivières et les forêts entraveraient sa marche; dans les plaines du nord de l'Ile la chose serait facile.

Pour une simple course en tacon, il faut quatre hommes à chaque promeneur ; mais un voyage de quelques jours exige toute une armée; douze porteurs d'abord pour le voyageur et de vingt-cinq à trente autres marmites pour les bagages et les provisions. Voyez quel nombre de Malgaches nécessiterait une compagnie de dix personnes ; cela monterait à quatre cents pour le moins. Notre excursion ne comportait pas autant de monde. Nous n'avions que huit hommes chacun.

Nous partîmes donc, le chapeau sur les yeux, car la pluie nous aveuglait, et, sans nos manteaux de caoutchouc, nous eussions été littéralement noyés. Quant à nos IMalgaches, ils n'y faisaient nulle attention; ils allaient de leur petit trot saccadé, frappant la terre en cadence et poussant de temps à autre des cris bizarres, auxquels chaijue troupe répondait. Nous débouchâmes bientôt sur le rivage de la petite baie d'Yvondrou; le vent redoublait de violence et la mer était belle à voir. Elle ondulait au large en collines menaçantes, déferlait en fureur sur les coraux de la pointe d'Hastie, puis, formant trois étages superposés de volutes immenses, venait mourir à nos pieds blanche d'écume, couvrant nos voix de son bruit formidable et lançant jusque sur nos porteurs du sable et des débris.

L'admiration ne se lasse point devant ces magnifiques spectacles; pour mon compte, j'oubliais le but de notre course et les petites misères de notre position présente; cette voix semblable au tonnerre, ces luttes gigantesques des vagues, cette plaine d'écume me captivaient encore lorsque nous tournâmes adroite pénétrant dans le taillis de la côte et nous dirigeant vers l'intérieur. A voir la mer en ces moments suprêmes, la formation sablonneuse des plaines de Tamatave s'explique aisément, et il n'a fallu sans doute que ])eu de siècles à l'Océan pour mettre en. relief ces vastes espaces.

Les dunes sont couvertes d'une végétation bizarre qui envahit tout le premier plan des sables de la côle : ce sont les vacoas (pamlanus itlilis), plante voisine des palmiers et de la famille des monocotylédones ; elle est d'un port étrange, gracieux et triste à la fois; le tronc couvert d'une écoree lisse se divise généralement à une

ÉTiYt par Erhaid.12 M)u^u.îyTrouin

Librairie ai- L.RfVCHETTE et C^a P«i

Hessme par VuilLemm

hauteur de deux luèlics eu tiois luandies égales, et chaque brandie elle-même triiurfpu'e au sommet lui compose une tête volumineuse d'où pendent, semhlahles à une clievelure l'plor.'e, de grandes feuilles charnues brisées par le milieu. Ces feuilles fournissent des filaments

grossiers et s'em]iloienl, subdivisées, à la tabrication des sacs ; la hauteur du vacoa ne dépasse pas trente pieds. Mais l'orage cesse, le vent tombe, la pluie s'arrête et le soleil vient nous sourire dans les éclaircies des nuages qu'il chasse au loin; commt? le voyageur de la

Une femme veuve à Madiigascar. — Ijfssin du DiUa.

fable, nous é]irouvons que » ]ilus fiiil doureur que violence », nous relevons nos chapeaux ralialtus, nous dépouillons nos lourds manteaux, et le soleil nous pénètre de sa bienfaisante chaleur. Autour de nous la nature se réveille belle et transfigurée; l'herbe verdoie; les ar-

bustes, jiliés sous le poids des gouttes brillantes, se relèvent soulagés de leur humide lardeau, les citronniers jettent sur notre passage leur parfum pénétrant, et des orchidées parasites enlr'ouvront les pétales de leurs Miiui'hes corollçs.

La plaine s'étend loin devant nous ondideuse, coupée de ruisseaux et de marais. Nos marmites passent, faisant jaillir l'eau, poussant des cris sauvages; le tacon semble léger pour leurs épaules robustes ; ils se hâtent et luttent de vitesse, comptant bien sur notre générosité pour vine distribution de rhum ou de betza-betza.

Nous atteignons aloi'S la première limite des bois ; l'étroit sentier court au milieu d'une végétation vigoureuse où se mêlent les copaliers à l'écorce blanchâtre, le nath couleur d'acajou el l'indraména au bois rouge; le vacoa pyramidal élève sa tète conique au-dessus des palmiers nains, et des touffes d'immenses bambous vien-

nent en se recourbant entraver notre course et nous fouetter le visage; le bois est désert, les oiseaux sont rares, et le cri désolé du coucou solitaire se mêle seul au bruit de nos voLx.

La plaine s'ouvre de nouveau, couverte d'une herbe hante et sern'e où nos porteurs disparaissent; plus nous

avançons et plus les marais deviennent arges et profonds. Les marmites s'y engagent néanmoins, et ce n'est pas sans appréhension que du haut de nos sièges mobiles nous les voyons s'enfoncer dans cette fange liquide ; ils en ont parfois jusqu'aux épaules et ce n'est qu'à force d'ach'cssc, sondant le terrain cl nous soulevanl au-

dessus de leurs têtes, qu'ils nous déposent à l'autre bord pour recommencer plus loin.

Les premières coUines apparaissent enfin, et, vers midi, nous arrivons à la maison de M. Cléraenl. Du sommet de ce petit plateau, comme d'un observatoire , nous avons de la contrée environnante un aperçu plus complet : devant nous une large bande de forêt, puis la plaine sablonneuse de Tamalave, au loin la mer; du côté de Tananarive une suite de collines ou mamelons dénudés et semblables à d'énormes huttes de castors s'élevant progressivement jusqu'à la grande chaîne centrale. Ces mamelons, isolés les uns des autres par des marécages ou de petits cours d'eau, ne présentent à l'œil que le vert uniforme de leur surface en dôme. Quelques arbres, échappés à l'incendie des bois, dressent çà et là leurs troncs violentés et noircis ; ils semblent protester contre cette dévastation sacrilège et jettent sur la campagne un air de mortelle tristesse; partout où règne l'Ova, même impression, même silence et même désolation.

Autour de nous cependant, tout s'agite : les marmites vannent le riz que pilent des esclaves malgaches; les feux brillent à la cuisine, et de belles servantes, vêtues d'étoffes au.x couleurs éclatantes, s'empressent autour des cases, vont de l'une à l'autre, riant, criant, s'agitant et préparant les mets. Le déjeuner, servi à la malgache, nous attend; l'hôle nous fait sigue et nous entrons.

Au miheu de la salle principale de la petite habitation, sur un plancher couvert de nattes fines, l'on avait étendu d'immenses feuilles de raveual du plus beau vert; ces feuilles, de près de deux mètres, remplaçaient la nappe et formaient un carré long autour duquel on avait disposé, pour les convives, des sièges malgaches, espèces d'ottomanes sur lesquelles nous nous assîmes. Au milieu de cette table nouvelle pour nous, et sur un plateau également recouvert de feuilles de ravenal, s'élevait umante une pyramide de riz d'un blanc de neige; c'est le pain malgache : devant nous, de petits carrés de feuilles devaient nous servir d'assiettes, et d'autres devaient remplacer les fourchettes et les verres. Il est difficile de s'e.\pliquer comment une feuille peut s'appliquer à tant d'usages; elle s'applique à bien d'autres encore.

Le ravenal ou arbre du voyageur, est un des végétaux les plus utiles au Malgache. Ses feuilles, dépouillées des côtes, servent, ainsi que nous venons de le dire, de nappes pour étaler le riz, de cuiller pour le manger, de coupe pour boire le ranapang et la betza-betza, et même d'écopes pour vider les pirogues. Fendues, elles forment les toitures des maisons qu'elles abritent admirablement : les côtes reliées entre elles composent les parois des cases, et le tronc de l'arbre fournit les poteaux qui soutiennent le petit édifice; mais l'épithète d'arbre du voyageur qu'on donne au ravejiai, en prétendant qu'il est d'une précieuse ressource pour les gens altérés, ne m'a paru qu'une mauvaise plai.sanlerie, attendu que le ravenal se trouve principalement dans les marais et sur le bord des cours d'eau où chacun

peut se désaltérer à son aise ; il a du reste assez de mérites sans qu'il soit nécessaire de lui en prêter qu'il n'a pas.

]Mais revenons à notre déjeuner, qui, si poétiquement commencé sur des feuilles vertes, se termina prosaïquement à l'européenne. Il fallut abandonner nos belles coupes et nos assiettes primitives pour la porcelaine anglaise et le verre à Champagne, car le moét frémissait dans son enveloppe, et Gros-Bœuf, notre échanson, le délivrait déjà de ses liens de fer. Impossible aujourd'hui d'achever une idylle ! nous eûmes un dessert de la j\Iaison-d'Or et des liqueurs de Mme .\mfoux.

La maison était en fête et les travaux furent suspendus ; esclaves, domestiques et marmites attendaient à la porte une distribution de rhum qui ne leur fit point faute; aussi trépignaient-ils de joie et n'altendaient-ils qu'un signe pour commencer leurs danses. Déjà, dans leur impatience, ils faisaient résonner les bambous sous leurs doigts agiles, lorsque le maître leur fit dire que nous attendions; ils entrèrent alors dans la salle que nous occupions et vinrent s'accroupir en cercle, laissant au milieu d'eux un espace vide pour les danseurs. Une femme se présenta la première; elle n'était ni belle ni blanche; ce n'était point une Rosati; mais ses yeux noirs brillaient d'un joyeux éclat, et son gros sourire entr'ouvrant sa bouche lippue, creusait ses joues de fossette;! profondes et montrait l'émail nacré de ses dents; son canezou bleu comprimait avec peine une poitrine d'airain et dessinait une taille robuste et d'une certaine élégance.

Une large jupe blanche à grandes fleurs jaunes dessinait son corps, et le slmboii dans lequel elle se drapait, ouvert ou fermé tour à tour, laissait voir, comme entredeux de la jupe et du corsage, une large bande de chair bronzée.

Mais déjà le feu sacré s'empare de nos Malgaches ; le bambou résonne, les voix s'unissent en chœur, les mains battent eu mesure et la danseuse s'agite : voici la danse des Oiseaux.

Le corps penché en avant, les bras étendus comme une sibylle antique, la danseuse frappe lentement le sol de ses pieds nus; ses bras avancent, reculent, s'abaissent et s'élèvent, elle tient à la terre et ne peut s'envoler. L'accompagnement va crescendo, les voix grossissent, les mains battent plus fort, la Malgache précipite ses coups ; le buste reste à peu près immobile pendant que les bras, semblables à deux ailes, semblent vouloir la transporter dans l'espace; vains efforts I L'impatience gagne alors la danseuse, une sorte de rage s'empare de tout son être; elle parcourt haletante le cercle qui l'enferme, le sol devient sonore sous le frémissement de ses pieds, et ses bras, ses mains, ses doigts semblent se tordre en convulsions désespérées. \'aincue, elle s'arrête; nous l'applaudissons.

Un Malgache se lève : nous allons assister à la daiiî'e du Riz; il faut pour cette nouvelle danse un plus large espace, nous agrandissons le cercle.

Le danseur est presque nu ; il n'a pour tout vête-

ment qu'une longue bande de coton blanc, qu'il drape en artiste autour de ses reins; son buste est élégant et bien musclé ; cet homme est beau, vigoureux, plein de grâce naturelle.

Les bambous, les mains et les chants de ses camarades composent au Malgache le même accompagnement primitif : il commence. C'est d'abord la coupe du bois, le retentissement de la hache, la chute des arbres. Nous le suivons avec intérêt; il se baisse, frappe, s'écarte, revient, nous comprenons sa pantomime; viennent ensuite l'incendie de la forêt abattue, les pétillements de la flamme, les crépitations du bois; il court, il souffle, il active l'action du feu, et tous ces bruits, il nous les rend saisissables au milieu du développement de l'action et sans rien perdre de la mesure. Mais il va piquer le riz; il parcourt alors le cercle en bonds réguliers, égaux à la distance qui sépare chaque trou fait par le semeur; nous assistons à la semaille, il enfouit le grain, le recouvre, puis, revenant au milieu du cercle, il semble adresser aux esprits une invocation suppliante.

Il faut avertir le lecteur qu'à Madagascar ainsi que dans certaines parties de l'Amérique, les naturels brûlent les forêts pour planter le riz ou le maïs ; ils ne sèment point, ils piquent le grain dans des trous , le recouvrent et attendent la moisson. A Madagascar, ils achèvent les semailles par la cérémonie invocatoire que voici. On place au milieu du terrain préparé et sur une feuille de ravenal, de la viande cuite, un peu d'argent et des bambous pleins de betza-betza. Le chef de famille, entouré des siens, s'avance alors, il invoque un à un les esprits des parents morts de leur mort naturelle et non par le tanguin (le nombre de ces esprits monte quelquefois à cinq ou six cents) ; enfin il termine ainsi sa prière : i Si j'ai fait quelque omission, je supplie ceux que j'ai oubliés de me pardonner, et je les prie de venir partager l'offrande que je fais aux bons, car je n'appelle que ceux-ci; je compte sur l'appui de Zanahar-be (le grand esprit), pour m'aider, moi et les miens; lui seul est mon maître. »

Nos applaudissements accompagnèrent le danseur; une nouvelle distribution de rhum fut reçue avec acclamation, et M. Clément Laborde termina la fête par un pas de caractère qu'il dansait à Tananarive devant ce pauvre Radama IL

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