LA VIE A BORD
un verre d’eau, d’autres une pinte de bière; pour moi j’ai toujours recours au claret (entre parenthèses, il v’est pas bon et fort cher).
Tu connais la cuisine et le service anglais.
On vous demande si ous voulez du mouton ou du bœuf, ou du veau, ou du porc; puis on vous passe trois ou quatre qualités de légumes cuits à l’eau et sans sel, et chacun choisit, chacun dévoreen silence; puis viennent les plats doux sans sucre, et, chose exceptionnelle, on nous a servi ici des fruits au dessert.
La vie à bord d’un navire, lorsqu’elle se prolonge devient par moment monotone; mais nous ne sommes pas encore ici en pleine mer ; nous avons pu suivre la vue des côtes de l’Irlande d’un côté, et de l’Ecosse de l’autre; malgré la saison, elles étaient environnées de brouillards ; on s’amuse avec les goëlands qui viennent chercher les -quelques morceaux de pain qu’on leur
jette; ils restent parfois plusieurs kilomètres en :
arrière ; maisen quelques minutes, ils ont rejoint le navire; jamais chemin de fer n’atteindra le dixième de leur vélocité; seul le ballon pourra leur faire concurrence. Une seule famille française se trouve à bord; les charmants petits garçons jouent avecla maman et font contraste avec la gravité britannique; ils ont bondi de joie et
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d’étonnement lorsqu’ils m’ont entendu parler français; ils neconnaissent pas un mot d’englais et ne savaient comment se faire comprendre.
Mais déjà le steamer, qui apporte la poste, est en vue; il reportera à terre ma lettre et je me hâte de la cacheter. Je voudrais t’en envoyer bientôt une autre, mais le capitaine me répond que la prochaine station sera Québec.
Bien souvent mon regard cherchera la terre et ma pensée volcra vers Nice plus rapide que le vol du goëland. :
Que ceux qui sesouviennent encore de moi reçoivent les amitiés du voyageur.
À bord du Polynésian.
11 Juin 1881.
Ma dernière lettre était datée de la baie de Londonderry en face de Moville; c’est le dernier point par lequel nous touchons à l’Europe. A peine avons-nous tourné le dernier cap d’Irlande que l’Océan nous apparaît dans son immensité et dans sa majesté. Des vagues gigantesques soulèvent le navire et le balancent comme une coque de noix. Les passagers se réfugient dans les cabines et le Polynésian si plein d’animation se trouve tout à coup transformé en un grand