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LE TOUB DU MONDE

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Enfin, je dois dire l'épilogue. L'odieuse noyade fut connue en Europe, dans son ensemble, sinon dans ses détails, et elle y parut au moins inutile. Le gouvernement russe, sollicité, fit faire une enquête. Et vous allez voir que les enquêtes de Sibérie sont comme celles de chez nous. Celle-ci révéla que la faute incombait à un sous-officier de Cosaques qui avait mal compris les ordres du gouverneur. En effet, le gouverneur avait dit : « Faites-leur passer le fleuve. » Il n'avait pas dit : « Noyez-les. » A la vérité, ponts et bateaux manquaient. Mais on aurait peut-être pu trouver un autre moyen de passage, je ne sais pas lequel par exemple. Bref, le sous-officier coupable fut recherché. On lui aurait peut-être infligé un blâme. Mais le hasard avait voulu qu'il eût péri pendant la guerre.

Un autre Français de Blagovestchensk — il y en a bien quatre en tout — M, Eugène Ninaud, a eu l'art d'y faire fortune. M, Eugène Ninaud, originaire d'Aubusson, était dessinateur sur papier peint. Son humeur aventureuse l'amena en Sibérie, il y a trente-cinq ans. C'était un vaillant. Il parcourut la Mongolie, la Mandchourie, la Chine, essayant tant bien que mal de petits métiers que l'on peut; tenter lorsque l'on ne possède pas de capitaux. L'industrie qui paraît lui avoir

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le mieux réussi est celle de la pêche. L'Amour est un fleuve extrêmement poissonneux. Les indigènes y prennent des esturgeons énonnes dont le ventre renferme quelquefois jusqu'à deux cents livres de caviar ; ils y prennent aussi des kalongs plus gros encore.

L'esturgeon se pêche d'une façon assez singulière. On met sur le fleuve un gros flotteur fait avec des copeaux de tremble et muni d'une ficelle que termine un fort hameçon. La bête vient non pas mordre l'appât, puisqu'il n'y en a point, mais jouer avec le flotteur ; elle sautille, tourne autour, si bien qu'elle finit par s'entrer l'hameçon dans les chairs. On la prend facilement alors ; elle périt victime, non pas de son appétit comme les autres poissons, mais de ses ébattements.

Quant au kalong, les indigènes s'en emparent à l'aide d'un harpon. Ils montent dans une barque et lancent leur arme sur le poisson qu'ils savent apercevoir sous l'eau, même à une grande profondeur, avec une acuité de vision extraordinaire. Souvent l'animal est si fort qu'il est impossible à un ou deux hommes de l'amarrer au rivage ; il ferait chavirer la barque. Alors le pêcheur lâche la corde qui tient le harpon et qui se termine à l'autre extrémité par une vessie flottante. Le kalong s'enfuit, le harpon au flanc, mais sans qu'on puisse perdre sa trace grâce à la vessie*

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Alors le pêcheur fait du bruit, court au village voisin, appelle, rassemble une douzaine de paysans et, avec leur concours, finit par se rendre maître de sa proie.

Chaque année, du 15 avril au 15 septembre, les saumons du Kamtchatka remontent TAmour, et ils y viennent en troupes tellement denses que les barques ont peine à se frayer un chemin dans le fleuve et que.la rame ne peut y enfoncer. Le général Tchitchagof, gouverneur de Vladivostok, m*a raconté qu'il avait vu souvent les saumons ainsi bouleversé? par le passage des pêcheurs, sauter de peur dans les bateaux. Ils se pèchent euxmêmes. Une fois qu'il faisait une promenade, en la saison, sur TAmour, avec un grand-duc, un poisson, en bondissant, a fait tomber dans Teau le chapeau de Son Altesse, tout étonnée de ce salut forcé.

C'est véritablement une pêche évangélique, me disait le général .

M. Ninaud en a largement profité : il a péché des saumons, il les a fumés et conservés,, et c'est principalement dans cette modeste industrie qu'il s'est enrichi. D'ailleurs, la région du Kamtchatka est, paraît-il, si prodigieusement poissonneuse qu'on pourrait y réaliser des fortunes énormes.

Ayant gagné l'aisance, M^; Ijlinaud a voulu revoirsapatrie.il y est revenu plusieurs fois et

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a même tenté de s'y établir ; mais la rigueur de l'hiver l'a empêché de se fixer à Paris, où il a passé six mois l'année dernière.

— Que voulez vous, me disait-il, j'aime bien votre Paris, mais on y gèle. J'avais loué un appartement rue de Rennes. Mon petit-fils, — avec une fille c'est tout ce qui mè reste de huit enfants, — mon petit-fils, qui ne sait pas un mot de français, commençait d'apprendre notre langue ; il allait à l'école ; on le conduisait au Luxembourg, c'était très gentil. Mais, Thiver venu, dès que le thermomètre descendait à quatre ou cinq degrés, il nous était impossible de nous chauffer avec vos cheminées. Entretenir du feu dans quatre ou cinq pièces, c'est difficile ; passer d'une pièce chaude dans une pièce froide, comme vous faites, c'est dangereux. Nous grelottions auprès d'une petite grille pleine de houille. A deux mètres de distance du foyer on avait l'onglée.

ce Je suis revenu ici avec ma famille pour trouver de bons hivers secs, des hivers où il fait cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro et où l'on a bien chaud,car on vit dans des serres Les maisons sont chauffées du haut en bas. On y circule à l'aise en costume léger. Faut-il sortir, faire une visite ? On s'enveloppe d'une pelisse durant le trajet, et, aussitôt arrivé dans un magasin ou dans une maison amie, on retrouve une bonne étuve d'une voluptueuse chaleur. Et puis savez-

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vous qu'à Paris ce saumon fumé, que j'adore, vaut dix ou douze francs la livre ? Encore faut-il faire une lieue pour en trouver dans un magasin spécial. Ici je m'en régale chaque matin à mon déjeuner, et cela me coûte six kopeks. Voulezvous que je vive sans saumon fumé ? »

Ce langage ne me surprit pas. Je sais combien s'enracinent fortement à la longue les habitudes chez les hommes transportés à l'étranger. Ils se métamorphosent comme les plantes, que Ton change de climat et, de retour dans leur propre pays, ils ne s'y sentent plus chez eux. J'ai entendu des Français accoutumés aux pays chauds, à rÉgypte, par exemple, soutenir presque sans plaisanter ce paradoxe qu'on ne souffre de la chaleur qu'à Paris. N'allons donc plus à Nice et à Cannes chercher des hivers cléments : la neige nous y aveugle, le vent y fait rage. Dédaignons pendant l'été la fraîcheur des glaciers sur les montagnes. Bientôt la mode viendra de passer le mois de décembre en Sibérie et le mois d'août au Caire.

11 n'y avait pas de bateau régulier à Blagovestchensk lors de mon passage. Je dus encore louer un vapeur, un grand cette fois, capable de bien se comporter et d'atteindre une vitesse suffisante sur un large fleuve comme l'Amour. Le Pouchkine me rendit ce service. La navigation est difficile -et ralentie par la nécessité de prendre certaines

précautions indispensables. D'abord, il faut sonder pour éviter les ensablements et n'avancer dans les endroits dangereux qu'avec circonspection. De plus, l'obligation de renouveler la provision de l)ois pour alimenter le foyer exige chaque fois plus d'une heure. Ce travail, qui se fait le soir, c'est-à dire au moment où, la marche étant forcément ralentie, le temps est moins précieux, ce travail est fort curieux dans sa simplicité.

Les: forêts descendent en talus abrupts jus* qu'au bord de Teau. On n'a donc pas la peine d'amener le bois de bien loin ; il n'y a que celle -d'abattre les arbres et de les scier sur place. Les bûches rangées en tas réguliers sont étagées sur les pentes de distance en distance. Les riverains, terrés dans des huttes très misérables à demi enfouies, sous .le sol, guettent accroupis autour d'un petit .âtre où ils préparent le thé. Aussitôt que le navire s'arrête devant eux, ils se lèvent, s'approchent, l'aident à fixer ses amarres, à poser la planche de communication. Puis les coolies demi-nus quittent le bord et, à la lueur des torches qui brillent dans la nuit, ils grimpent, spectres légers, la déclivité du coteau et se glissent en suivant les sentiers parmi les pins dont les silhouettes hérissées, tirées un instant de l'ombre, s'illuminent soudain et s'éteignent sur leur passage, semblables eux aussi à. des fantômes. . Les bûches sont alors disposées transvei'salè-

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ment sur deux longues perches parallèles que les coolies, groupés deux par deux, tiennent horizontalement dans leurs mains et qu'ils supportent en outre à l'aide de sangles passées autour de leur cou en manière de bretelles. Ils reviennent alors avec leur fardeau et descendent, spectres lourds et engourdis, martelant la terre d'un pas sourd, tandis qu'un souffle rauque s'échappe de leur poitrine. Les voilà de nouveau sur là planche, puis sur le pont, puis devant la soute : d'un seul coup ils y précipitent le bois, qui tombe en cascade avec un bruit de tonnerre.

Je me suis arrêté bien [souvent le soir à regarder ce spectacle pourtant fort mince. Ces braves gens aux airs de démons, tout uniment porteurs d'utiles bûches, semblaient accomplir quelque besogne fantastique et terrible. J'étais] amusé précisément par ce contraste. Et puis, perdu au fond de la Mandchourie, on comprendra que je ne pouvais guère me montrer exigeant sur la nature de mes distractions.

Quelquefois ces misérables bûcherons chinois qui végètent au bord de l'eau, ont des préoccupations tout autres qu'on ne pourrait supposer et bien supérieures à celles qu'on attendrait d'eux. On en rencontre qui se réunissent et se cotisent pour appeler de fort loin un professeur qui fera l'éducation de leurs enfants, les élèvera dans rantique doctrine de Confucius et les mettra en

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état de concourir pour les différents grades du mandarinat.

Il y avait notamment sur la rive mandchou- Tienne, dans un endroit isolé^ une humble maison couverte de chaume qui était à la fois une habitation et une école. Couverte de chaume...! Cette seule observation précise la nature du pays ; elle montre qu'il est agricole et qu'on y récolte des céréales. J'ai déjà noté qu'il n'y avait pas de chaume depuis Tchéliabinsk : on en retrouve sur l'Amour entre Blagovestchensk et Khabarovsk.

Donc cette inaison était habitée par un vieux pédagogue chinois très grand, très maigre, très myope, dont les tout petits yeux s'embusquaient derrière des verres de lunettes immenses qui lui mangeaient la moitié du front et la moitié des joues. Ses élèves, au nombre Jde quatre, étaient [des garçonnets d'une douzaine d'années, de mine éveillée, qui regardaient avec éblouissement les lunettes du magister. Celui-ci, très grave, allait et venait dans la petite pièce que chauffait le large poêle traditionnel ; un long divan en garnissait entièrement les murs, et sous ce divan passait la cheminée du poêle dont la fumée donnait toute sa chaleur avant de s'échapper dans Tair.

Au-dessus de ce siège, les parois étaient tapissées du haut en bas de livres posés sur des

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rayons. Il y en avait de toutes les dimensions, et notamment des albums qui contenaient de très •nombreuses plantes séchées. Non seulement le pédagogue enseignait le fond de toutes les connaissances chinoises, c'est-à-dire la philosophie de Confucius avec ses innombrables commentaires, mais encore il pratiquait et vulgarisait la médecine. Or, la médecine chinoise, qui n'est peutêtre pas beaucoup plus obscure que la nôtre, repose presque tout entière sur l'emploi des plantes, et ces herbiers magiques renfermaient la santé du Céleste Empire.

On demandera de quelle utilité pouvaient bien être Confucius escorté de ses commentateurs et la connaissance des herbes médicinales pour des fils de bûcherons, appelés selon toute vraisemblance à scier des arbres le long de l'Amour. Mais d'abord rien ne prouve que telle devait être la destinée de ces gamins.

La Chine est un pays essentiellement démocratique. S'il fait le très pénible effort d'apprendre quelques milliers de caractères d'écriture,, s'il arrive à bien posséder les saintes maximes et leurs gloses, s'il subit avec succès ses examens à n'importe quel âge, fût-ce à soixante-dix ans, le dernier des coolies peut devenir mandarin à bouton de cristal ou de corail • Alors, suivant les coutumes chinoises, on lui confiera le gouvernement d'une province ou le commandement d'une armée.

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Et ainsi ces enfants de l'Amour, élevés par le vieux aux grandes lunettes qui leur enseignait avec tant de confiance les antiques doctrines et la connaissance des plantes, pourraient un jour avoir à conduire des troupes et se faire battre sur les champs de bataille, tout comme les grands généraux d'Europe.

La plus belle partie du cours de TAmour est celle où le fleuve, puissant et fier, se fraye victorieusement un passage à travers la chaîne des monts Khingan. Pas plus que l'Oural, pas plus que les lablonovyi, les monts Khingan ne sont très élevés, mais leurs formes et leurs emplacements varient à l'infini, et, ce qui ajoute à leur magnificence, ils viennent mirer leurs sommets chevelus dans l'onde dont le tremblotement incessant fait vaciller leur image.

Il y en a qui se dressent en cône et dont la tournure svelte a quelque chose d'aristocratique. D'autres sont lourds et tassés à la manière des bouddhas accroupis. Quelques-uns s'allongent et se tordent avec des silhouettes de monstres revêtus d'une épaisse toison de forêts. Plusieurs sont si près qu'on en perçoit tous les détails, 'jeurs bosses, leurs pics, leurs anfractuosités, et qu'on croirait les toucher avec la main. Le flot s'arrête et se

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partage devant d'autres qui sont venus sans gêne se camper au milieu de son lit. On en devine au loin qui dérobent leur profil dans la brume avec des airs renfrognés. Et tous semblent vexés de ne pouvoir retenir le fleuve qui file légèrement.

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