‹ Le tour du monde en 63 joursChapitre 11 sur 35 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Khabarovsk. — A la gare. — Jeunes actrices.— La mèr!

— Le général Tchitchagof. — Inquiétude. — Vladivostok.— Première rencontre de Japonaise. — Théâtre. — Chapeaux de femmes. — La rade. — Le départ du Kerson. — L'armée russe, son caractère, sa force.

— La kilométrite. — Un peuple maintenu mineur.

— Les Chinois. — Paix et travail. — Elévation et terre à terre. — Notre tribut à la Chine. — Le Chinois en face du Russe.

Après avoir traversé encore des forêts, puis des clairières dentelées de fines fougères et embaumées de pivoines simples aux larges pétales blancs, j'arrivai enfin à Kkabarovsk le lundi 24 juin vers le soir, heureux de quitter cette laborieuse et inquiétante navigation qui n'avait pas duré moins de onze jours. .

Cette petite ville est la plus pittoresquement située et la plus accidentée que j'aie vue en Sibérie. Le plateau qu'elle occupe est escarpé et domine les eaux dti haut d'une falaise abrupte. Le fleuve

accourt droit sur elle comme s'il voulait Tenlever avec ses maisons, son église, ses arbres ; puis parvenu au pied du rocher, il tourne brusquement sur la gauche et descend vers le nord. Au même moment arrive de droite le gros cours d'eau de rOussouri qui se précipite des montagnes du sud et qui se joint à l'Amour. Ainsi Khabarovsk est édifiée sur une portion de terre presque entièrement entourée par les eaux, et, comme de plus elle s'échelonne sur trois collines qui enchevêtrent leurs pentes inégales, l'aspect en est des plus mouvementés et des plus imprévus.

Depuis quarante-trois ans que le conquérant de l'Amour, le comte Mouravief Amourski, l'a fondée, son développement a été assez rapide, mais, comme toute la Sibérie, et plus encore que Blagovestchensk, elle souffre d'un mal assez difficile à guérir, je veux dire le manque de femmes. Il ne s'y trouve, en effet, qu'une femme pour quatre hommes. Aussi la population n'y croît-elle guère que par l'immigration. Or parmi les nouveaux venus qui y tentent la fortune, on compte naturellement peu de femmes, surtout quand ces chercheurs d'aventures sont des Chinois qui n'en amènent jamais.

Et ainsi, comme les nombres d'habitants des deux sexes s'équilibrent sensiblement sur le globe, il arrive qu'il y a, en certains endroits, une quantité considérable de veufs isolés et ailleurs

autant de veuves non moins abandonnées, tous et toutes se regrettant peut-être et s'appelant, mais ne réussissant pas à se joindre, tant sont dures les exigences de la vie.

Lorsqu'il a plu dans Khabarovsk, et c'était le cas, il faut beaucoup d'intrépidité pour y circuler. Je ne conçois pas qu'on se prive d'échasses pour traverser les rues. Elles sont pleines d une boue noire, épaisse, gluante, où la jambe enfonce jusqu'au genou ; c'est grand miracle de ne pas s'y enliser. Les habitants se servent de fiacres déchirés, demi-brisés, que tire un cheval attelé avec des ficelles ; si un renfort est nécessaire à cause de la résistance des boues, on attache de biais un deuxième cheval à côté du premier. Ces véhicules, conduits par un Chinois aussi étique que ses deux rosses, avancent à la manière des crabes, tandis que le malheureux voyageur fait des sauts effroyables, qui menacent de le jeter à tout moment dans le cloaque.

Quant aux hôtels, l'aspect des chambres en est si repoussant qu'on hésite avec terreur entre le marais du dehors et les galetas du dedans. Les murs sont tout balafrés de taches immondes. Des brèches et des fêlures mal rafistolées déshonorent ce qu'il peut y avoir de service à toilette. Le plancher est presque aussi sale que la rue. Les chaises et les tables prennent un petit air entendu en se regardant et semblent très bien se rappeler

& la suite de quelles batailles elles n'ont plus chacune que trois pieds. Pour le lit, c'est un mélange extraordinaire de bosses et de renfoncements : figurez-vous une toile jetée sur les dos d un troupeau de chameaux.

A l'aube je me rendis au chemin de fer, qui devait enfin me conduire à réxtrémité du continent asiatique. Là gare était fort animée. L'élément chinois y dominait comme dans toute la contrée. J'y remarquai aussi nombre de Coréens, autres hommes de race jaune, reconnaissables à leur barbe noire qui s'allonge en poils râides et à leurs vêtements blancs.

Les deux derniers jours furent peut-être les plus séduisants au point de vue de la nature. Là région oussourienne est pleine de fraîcheur, verte, bien arrosée. La forêt, coupée de vallons et de coteaux, est interrompue par des pâturages où rient les plus belles des fleurs, pivoines blanches, lis roses, orchidées des formes les plus variées. Je n'ai pu distinguer les essences des arbres, mais elles sont nombreuses et m'ont délivré du noir sapin et du pâle bouleau qui m'obsédaient depuis un mois.

J appris là que la ville de Vladivostok, où j'allais, possède un théâtre, et j'eus le plaisir de rencontrer trois jeunes actrices qui s'y rendaient, une brune et deux blondes.

On m'expliqua qu'elles venaient de Moscou d'où

elles étaient parties trois mois auparavant, qu'elles s'étaient arrêtées au gré des circonstances pour chanter dans, les cafés-concerts des différentes villes, Omsk, Stretensk, Blagovestchensk, et que, n'ayant point trouvé de compagnons qui voulussent faire d'un trait un si long voyage, elles s'accommodaient gentiment des relais avec une bonne grâce pleine d'impartialité. Je me rappelai la petite blonde qui était descendue à Irkoutsk, et je fus heureux d'apprendre qu'à travers la Sibérie, sur les trains, sur les bateaux, même dans les endroits les plus reculés, on trouve à se distraire en faisant un peu de musique, pourvu qu'on ne soit pas possédé "par le funeste démon des records.

La mer ! J'avais encore quelques heures à passer dans le train, mon dernier train en Sibérie, lorsque j'aperçus la merl Elle était calme, un peu grise peut-être, et couverte d un ciel trop bas. Mais, quelle qu'elle pût être, elle me parut admirable et me causa une satisfaction infinie. Un souvenir classique, que j'aurais cru bien enfoui au plus profond de ma mémoire, se mit à y sautiller le plus gaiement du monde : je compris l'enthousiasme des Grecs . lorsqu'ils virent la mer après avoir erré, à l'aventure, en Asie Mineure, à

la recherche de leur patrie. Il m'avait fallu vingthuit jours pour arriver de Paris jusqu'au bord de Tocéan Pacifique ; dix fois j'avais cru n'y jamais arriver à temps, et je m'y trouvais, le 26 juin, ayant encore neuf jours devant moi pour me rendre à Yokohama, où ma présence était indispensable le 5 juillet. Je n'avais plus qu'à traverser la mer du Japon, ce qui ne demande pas plus de deux jours, et mon voyage se ferait désormais facilement, sans inquiétude. Voilà pourquoi le Pacifique me parut splendide.

J'appris en ce moment que le général Tchitchagof, gouverneur de Vladivostok, venait de monter dans le train. Aussitôt je me présentai à lui.

— Je vous attendais ces jours-ci, me dit-il, et j'aurais été désolé qu'une courte absence que j'ai dû faire m'empêchât de vous rencontrer. Il y a eu dans ces parages de terribles inondations ; un affluent de l'Oussouri a débordé; trois villages ont été emportés. Naturellement je suis allé présider à la distribution des premiers secours.

Le général Tchitchagof est un homme grand, très robuste, aux manières élégantes, tout à fait imprégné.de notre civilisation occidentale : il a été pendant six ans attaché militaire à Bruxelles. J'abordai tout de suite le sujet qui me tenait aux entrailles et je lui demandai la confirmation d'un renseignement qu'on m'avait donné à Saint-

Pétersbourg sur un élément essentiel de mon voyage : est-ce que le Vladimir, un bateau de la Flotte Volontaire Russe, allant à Odessa, n'appareillait pas le lendemain pour Nagasaki ?

— Mais non, me répondit-il avec beaucoup de tranquillité ; le Vladimir n'est pas dans le port, et je ne sais même pas quand on l'attend. D'ailleurs, ne vous mettez pas en peine ; il y a un transport de guerre, le Kerson, .qui va partir pour Port- Arthur, où il emmène des troupes, et je m'arrangerai pour vous y faire monter : comptez sur moi.

Je remerciai vivement le général, mais je lui fis observer que je n'allais pas à Port-Arthur. Il me répondit que, après avoir déposé les troupes dans cette ville, le.Kerson, en revenant, s'arrêterait à Nagasaki.

. *- C'est l'affaire d'une douzaine de jours, ajouta-t-il. Vous y serez vers le 7 ou le 8 juillet.

Je pensai défaillir, comme à Stretensk. Le Pacifique, que j'apercevais de temps à autre à travers les arbres des collines, me parut petit, sombre et laid. Sa vue ne me causa plus aucune joie. Les Grecs et Xénophon ne furent plus à mes yeux que des imbéciles et des imposteurs. Voilà comment les points de vue changent les choses eh un instant.

On m'avait dit que les communications étaient très fréquentes entre le Japon et Vladivostok et (Jue je trouverais facilement un bateau de pas-

sage. Tout cela était vrai autrefois. Mais, depuis le premier janvier, les Russes ayant élevé leurs tarifs de douane d'une manière exorbitante, les relations commerciales entre les deux pays ont beaucoup diminué, et les traversées, qui étaient presque quotidiennes, sont devenues exceptionnelles. Je songeai à utiliser quelque barque de pêche, quelque hardi harponneur de baleinés qui, sans doute, me ferait passser la mer du Japon en cinq ou six jours, si le temps n'était pas trop mauvais.

J'en étais là de mes projets, lorsque nous descendîmes à Vladivostok. Le général Tchitchagof me remit aussitôt entre les mains d'un homme fort aimable et très renseigné, M. Egermann, capitaine du port de commerce. Ce fut par lui que j'appris le prochain départ pour le Japon d'un navire anglais, le Glenogle. Le gouverneur ne m'avait pas parlé de ce bateau parce qu'il le croyait parti depuis la veille, pendant son absence. Mais il avait plu avec violence plusieurs jours de suite, et cette pluie m'avait servi ; voici comment : le Glenogle apportait à Vladivostok des farines d'Amérique. Le mauvais temps avait empêché qu'on débarquât les sacs, sans quoi ces marchandises délicates eussent été avariées. D'où un retard dont je profitais. C'est peut-être la meilleure chance de mon voyage. Un exemple en fera comprendre l'importance : M. Robert Lebaudy, qui

me précédait de quelques jours, était resté toute une semaine à Vladivostok sans pouvoir trouver un navire : il n'avait fini par traverser que grâce au commandant du vaisseau de guerre français le Guerchin, qui avait eu Tobligeance de le prendre à son bord.

J'employai les quelques heures dont je disposais à visiter Vladivostok. La côte où se dresse cette ville toute neuve n'a été divulguée qu'il y a une cinquantaine d'années. C'est la corvette française la Capricieuse qui Ta découverte, en 1852 dans un voyage d'exploration, et qui Ta révélée à l'Europe. On apprit qu'il y avait là une baie et un beau port naturel. Il n'en fallait pas davantage pour exciter la formidable cupidité des Russes. Tout ce qui est Asie leur appartient par destination. De Pétersbourg ils étendirent leur bras gigantesque qui s'allongeait déjà jusqu'à la Chilka, et d'un coup empoignant cette proie connue seulement de la veille, ils achevèrent sur ce point Tétreinte dn vieux continent*

La ville commença bientôt à s'élever. Elle est forte déjà et menaçante. Ce n'est pas en vain que sur le socle du monument de Névelsky, un des héros de la Sibérie, on a gravé ces fières paroles de Nicolas I" :

— Là où l'étendard russe a été une fois arboré, il ne doit plus en descendre I

Les personnes capables de croire que les Russes

évacueront la Mandchourie, dont ils n'ont pas annoncé officiellement Tannexion, feront bien de méditer ces mots.

C'est au mois de mai 1891 que Nicolas II, alors tsarévitch, inaugura à Vladivostok les travaux de ce chemin de fer transsibérien qui s'achève aujourd'hui. Comme la nature primitive des Russes a besoin plus que la nôtre de démonstrations extérieures et de signes matériels et visibles, le tsarévitch prit une pelle et remplit de terre une brouette qu'il roula sur le chantier en grande cérémonie. Puis la première pierre du bâtiment de la gare fut également posée par lui avec un simulacre aussi précis.

La ville de Vladivostok est la plus importante que j'aie rencontrée depuis Irkoutsk. Nombre de ses maisons sont en briques. Les magasins abondamment fournis de marchandises, surtout de pacotille allemande, n'y sont pas rares. Et puis, luxe suprême, on y voit une rue pavée : c'est peutêtre la seule de toute la Sibérie.

Les habitants sont au nombre de trente mille environ, parmi lesquels on ne compte pas cinq mille femmes ; c'est-à-dire qu'il n'y en a pas une pour cinq hommes. A mesuré que l'on s'éloigne, la population féminine va diminuant. Cette pénurie est commune à tous les pays dimmigration : elle sévit, mais avec moins d'intensité,' dans l'ouest de l'Amérique. La femme, plus sédeh-

taire que rhomme, s'expatrie moins volontiers.

Si la ville est pleine de Chinois, comme d'ail* leurs toute la contrée, en revanche, on ne voit point de Chinoises. La Chinoise ne sort presque jamais de son pays. Les femmes que l'on rencontre par les rues sont presque toutes des Japonaises, -des petites Japonaises qui vont trottinant, leur parapluie à la main, et souriant & tout le monde. La Japonaise, aimable, facile, bonne ûlle, est la grande inarchande d'amour de tout l'Extrême- Orient. On la préfère à la Chinoise, qui passe pour avoir de la morgue, d'autres diront peut-être de la vertu.

J'ai pu aller faire un tour au théâtre. On y représentait des danses mêlées de chants. Les acteurs portaient ces beaux vêtements brodés aux couleurs brillantes, tels qu'on envoyait jadis dans les fêtes russes, et qui ont malheureusement disparu comme tous les costumes nationaux, du moins chez les peuples de civilisation européenne. Les étoffes, loin d'être fanées, avaient de l'éclat et de la fraîcheur. L'orchestre jouait avec entrain, sans trop de vulgarité. Le caractère des danses était extérieur plutôt qu'intime ; il m'a paru dépourvu de sensualité. Quant aux petites actrices que j'avais remarquées sur le transsibérien, leur mine délurée doit être fort à sa place au milieu de cette troupe trémoussante.

Ceux de nos compatriotes qui ont cherché for-

tune à Vladivostok sont fort rares, comme on pense II s'y trouve cependant un magasin français, un magasin de modes, tenu par M™® Chaffanjon, la femme de cet explorateur dont j'ai parlé, le chef de la mission qui avait amené M. Mangini à Blagovestchensk. M"** Chaffanjon, une Parisienne, est arrivée depuis Tan passé. Son commerce semblait marcher à merveille, [ lorsque l'élévation des tarifs, dont je disais un mot tout à l'heure, vint en compromettre le développement.

En effet, les Russes ont mis un droit d'entrée de vingt-deux roubles et demi,. c'est-à-dire plus de soixante francs par livre, sur les chapeaux venant de l'étranger. Or, les élégantes de Vladivostok ne veulent pas d'autres chapeaux, paraît-il, que ceux qui portent certaines marques parisiennes. Je sais bien que quelques maisons allemandes passent pour fabriquer des chapeaux en Sibérie et pour y coller ensuite une étiquette avec une adresse de l'avenue de l'Opéra ou du boulevard Haussmann. Mais les connaisseuses ne s'y laissent pas tromper.

D'autre part, on m'a affirmé que nul n'a jamais pu faire un chapeau de femme pesant moins de quatre cents grammes, vu le poids des rubans, perles, fleurs et autres fanfreluches plus lourdes qu'on ne pense. Et. ainsi le chapeau parisien à ■Vladivostok est hors de prix, comme on dit, et le

LA RÉGION MARITIME ill

commerce s'en ressent douloureusement. Un irrévérencieux a proposé un moyen de diminuer le poids des chapeaux : ce serait de les peser après avoir mis préalablement les tètes dedans, sans trop distinguer les nationalités. Nous nous plaisons tous à dire que" les tètes de femme sont très légères, si légères que la densité de l'ensemble se trouverait sensiblement diminuée. Je ne sais pas si Ton a pratiqué ce ihoyen.

Quant à M. Chaffanjon, il était à Port-Arthur où il s'applique à faire des livraisons de marchandises pour la construction de cette ville de Dalni que les Russes se flattent d'improviser au terminus transsibérien dans le golfe du Petchili. J'ai pu voir M. Antoine Perret, un de nos compatriotes, qui est l'associé de M. Chaffanjon et qui précisément arrivait de Dalni. La ville, toujours déserte, ou du moins habitée seulement par Iqs ingénieurs et les ouvriers qui y travaillent, s'élève avec une grande rapidité. Il parait que l'architecture en est des plus singulières; on cite notamment un certain style gothique modifié, qui est fort original.

La rade de Vladivostok est belle, vaste et profonde. Elle est bien abritée et s'étend au loin dans les terres en un long golfe, une sorte de fiord que «l'on appelle un peu ambitieusement la Corned'Or. Des collines vertes l'entourent, qui servent ■à recevoir d'abord des maisons très gracieuse-

ment étagées sur les pentes et puis des fortifica- ^tions que les Russes n'ont eu garde de négliger. • Le port est fort animé ; des navires de guerre, des paquebots y sont toujours à Tancre, immobiles dans leur grosse masse, tandis que, tout autour, allant de Tun à l'autre, voltigent constamment des petits sampans que conduit Taviron agile des Chinois et de légères barques dont les voiles divisées en petits carrés semblent de près faites d'une étoffe de piqué blanc; de loin elles glissent gracieusement comme de grands cygnes aux ailes déployées.

Les Russes, très fiers de Vladivostok, aiment à le comparer à Brest. A la vérité, les passes sont moins formidables à Vladivostok ; il n'y a pas de goulet ; on y voit, seulement quelques îlots qui, d'ailleurs, forment une défense sérieuse. De plus, Vladivostok est enfermé par les glaces au moins pendiant quatre mois chaque année. Les bateaux brise-glacë permettent de rompre cette ceinture et de gagner la mer libre ; mais ce n'en est pas moins une gêne considérable.

Le grand avantage que l'on ne peut dénier au port favori des Russes, c'est que la marée s'y fait à peine sentir, si bien que l'accès en est facile à toute heure. D'ailleurs, malgré ses mérites très réels, Vladivostok a désormais un rival menaçant dans Port- Arthur, qui est plus au sud, moins fermé par les glaces, et qui a cette su-

périorité de pouvoir drainer facilement les pro- ■

Un marchand de poissons à VUdivostok.

duits de la Chine. 11 est possible que les deux porta grandissent dans le voisinage l'un de l'autre sans

trop se nuire et travaillent à jeter sur le Pacifique, vers rAmérique, les marchandises de ces deux mondes immenses que sont la Chine et la Sibérie. Rien n'est au-dessus de l'ambition sans mesure des Russes .

Je pensais à cet avenir le lendemain sur le Glenogle^ dans la rade, en regardant le Kersoriy qui appareillait. Il emportait vers Port-Arthur des centaines de soldats russes destinés à en rejoindre d'autres dont la ville est déjà regorgeante. Et ils partaient, emplissant Tair du bruit de leurs chants guerriers, tandis que les petites barques qui venaient leur dire adieu tourbillonnaient à Tentour. Ils partaient, pauvres, légers, insouciants, désireux de combats, de butins, eux les terribles conquérants de notre époque, instruments dociles et farouches d'une volonté à laquelle ils se plient aveuglément, propagateurs inconscients d'une civilisation qui leur est presque étrangère.

Ils allaient satisfaire leur penchant et mener la vie d'indépendance relative et de rapine facile qui a diverti leurs camarades pendant la dernière campagne de Chine et que des officiers français m'ont contée.

Le Russe, sorte de Hun moderne, est dédaigneux dû bien-être! Tente, sac, bidon, gamelle, ustensiles de n'importe quel genre, tout lui est inutile. Sa couverture qu'il porte roulée en sau-

toir, lui suffit pour aller au bout du monde, et il y va. Il se contente d'une nourriture grossière que tout autre dédaignerait. Pourvu qu'elle soit arrosée d'un verre de vodka, elle est bonne. La propreté ne le préoccupe aucunement. Comme pour les fauves, on est averti de loin du passage de sa personne mal odorante.

Léger comme il l'est et sans exigences, ses étapes sont d'une longueur remarquable et sa marche très rapide. Généralement privé de musique, il s'entraîne en chantant. Dans les expéditions faites en commun, nos pioupious, dont le sac est lourd, s'arrêtaient chaque heure quelques minutes pour souffler, et les Russes leur demandaient ironiquement : « Mais qui donc attendez- vous ainsi ?» Et ils allongeaient leurs grandes jambes, toujours chantant, laissant les nôtres en arrière.

A la vérité, les officiers russes n'ont pas ordinairement la culture des officiers français ou allemands, mais une grande instruction ne leur semble pas nécessaire. Elle parait plutôt nuisible. On prétend en Russie que les hommes appelés à exercer le haut commandement ont seuls besoin de posséder de vastes connaissances. L'inférieur en grade doit être inférieur en savoir, sans quoi il sera porté à la critique et exécutera mal les ordres reçus. D'ailleurs les officiers d'état- major sont des hommes de valeur.

On a remarqué que le Russe, en campagne, a

mieux le sentiment du mien que celui du tien. L'ennemi lui semble très bon à piller, ce qui parait légitime même à d'autres que lui.

A plus forte raison il est naturel; n'est-ce pas, de partager avec des amis et des alliés, car pourquoi aurait-on des alliés et des amis, sinon pour se servir d'eux? Ils sont d'ailleurs tout prêts à partager ce qu'ils possèdent. Le malheur est qu'ils ne possèdent rien, sinon leur vertu militaire.

Nos chevaux et même nos bagages avaient une tendance très marquée à s'égarer dans les rangs de nos excellents alliés. Quand on allait les chercher parmi eux, ils acceptaient volontiers une r rétribution assez large pour le service qu'ils avaient rendu à nos officiers en gardant pardevers eux montures et équipements, obli- i

geance d'autant plus méritoire que les équipe- |

ments se trouvaient d'ordinaire démarqués, comme si une main malveillante avait voulu empêcher que leurs légitimes propriétaires les reconnussent.

Armée redoutable d'ailleurs, sinon par son organisation, du moins par sa masse et par la rusticité de ses soldats.

Tel est l'outil nécessaire, ou que le gouvernement russe croit nécessaire à l'accomplissement de son rêve, la conquête de l'Asie et le maintien de sa domination à l'intérieur. Ainsi l'exige le testament, réel ou supposé, de Pierre le Grand. Il faut

s'étendre, s'étendre au loin, s'étendre toujours ; il faut posséder de nouveaux kilomètres de terrainS; et d'autres encore, sans se soucier de savoir si ceux qui les conquièrent et ceux qui les occupaient sont satisfaits. C'est une maladie spéciale que Ton a diagnostiquée, que l'on a spirituellement appelée la kilométrite et contre laquelle il n'existe pas encore de remède. Elle exige, par une contradiction singulière, que le peuple qui devient chaque jour plus puissant, reste en même temps enfant, pauvre et ignorant. Car, qui sait ? s'il pensait, s'il devenait un être capable de réfléchir et de discuter, peut-être ne chérirait-il pas son propre mal et se guérirait-il spontanément de la kilométrite.

Aussi, faut-il l'empêcher de s'émanciper. C'est pourquoi ses maîtres — ce sont eux qui se plaisent à le dire — l'enveloppent, l'entortillent, le submergent dans la pratique d'une religion à laquelle eux-mêmes ne croient pas. C'est pourquoi ils s'appliquent à dégrader ces pauvres gens, ils abaissent leur niveau intellectuel, ils en font des fétichistes adorateurs d'images, qui se prosternent devant des idoles et baisent dévotement les lèvres froides des Vierges et des Saints, dont les cadres ou les pierreries enrichissent les icônes. Et quand on interroge ces êtres supérieurs, ces dirigeànts,qui souvent sont des hommes très cultivés et d'esprit distingué, ils répondent :

« Nous laissons nos moujiks dans un état primitif d'imbécillité pour qu'ils soient grands comme peuple et que la Russie soit puissante. » Il arrive souvent que Ton confond son intérêt propre avec l'intérêt général ; aussi les dirigeants n'ajoutent jamais :

« C'est aussi pour que nous conservions nos privilèges, nos grades, nos traitements et l'air de supériorité qui nous juche sur des échasses. »

Et les formidables conquérants avancent tou' jours, prenant possession de terres dont ils font peu de chose à la vérité, mais dont ils se réservent l'exploitation, et qui sont appelées peut-être à un avenir brillant. Il faut bien le dire, cette Sibérie que je viens de traverser n'est pas le pays que l'on se figure d'ordinaire d'après son terrible renom. De loin nous la voyons toujours sous son manteaude glace. Ce que nous nous représentons, c'est le lieu physiquement et moralement horrible, c^est Tabominable prison des indépendants, c'est le glacial cimetière de la pensée libre.

La Sibérie est aussi autre chose. C'est un beau pays, du moins en été. Elle étonne par l'éclat de ses fleurs et la force de sa végétation. On sait aussi qu'elle renferme en son sein d'abondantes richesses non encore exploitées. La pêche et Ja chasse y sont abondantes. L'élevage y deviendra extrêmement fructueux. Quand les forêts seront

défrichées, il y poussera des moissons de froment capables de nourrir des peuples nombreux Enfin des mines, surtout des mines d'or, jusqu'ici insuffisamment exploitées, excitent les plus ardentes convoitises.

Actuellement, même de cette belle Sibérie d'été, il se dégage l'impression d'une infinie solitude. Steppe, forêt, montagne, lac, fleuve, tout est abandon, tout est désert. Certes il s'y trouve dés villes, ou au moins de grands villages. Mais pour aller d'une de ces villes à l'autre, on compte la même distance, et il faut plus de temps que de Madrid à Paris ou à Vienne. Il n'y a guère plus d'habitants dans toute la Sibérie que dans la seule ville de Londres. Cette solitude, jointe à l'absence de nouvelles du reste du monde, cause le plus profond accablement. Si j'en ai souffert, moi passant fugitif, quelle tristesse est-ce donc pour les déportés condamnés à languir toute leur vie hors de la civilisation, loin de ce qu'ils ont aimé, privés de l'action qui était un besoin de leur tempérament I

Tout change. Grâce aux Russes, qui, très primitifs, trouvent moyen d'améliorer de plus primitifs qu'eux, une aube nouvelle se lève sur un monde réputé affreux et que l'on croyait voué pour jamais aux ténèbres. Le temps n'est plus où la jeune Sibérienne sur laquelle Xavier de Maistre nous a si fort attendris, mettait une année ou davantage pour aller de Tobolsk à Saint-Péters-

bourg implorer la grâce de son père proscrit. Aujourd'hui quelque âme charitable lui procurerait un billet de troisième classe, et en quelques jours la jeune fille pourrait aller rôder sur la grande place autour du palais impérial. Les Russes sont donc, en un sens, des propagateurs du progrès.

Cependant, sur le pont du Glenogle, tandis que la fumée des cheminées du Kerson se perdait dans réloignement, je me demandais quelle serait la puissance effective de cette propagande sur le peuple chinois, que les Russes mordent déjà et qu'ils ont la prétention de dévorer tout entier. Nous achevions d'appareiller. Les sampans rapides sillonnaient le port en tous sens; ils conduisaient des voyageurs à bord des différents bateaux ; ils allaient de Tun à l'autre 'exécutant mille petites commissions , sans jamais flâner, avec une promptitude extraordinaire. Tous étaient menés par des Chinois. Un homme debout à l'arrière ramait avec un seul aviron qui servait en même temps de gouvernail. Il n'avait pour aide qu'un gamin chargé d'amarrer le sampan et de le garder. Le repos et le chômage semblaient lui être inconnus. Semblable, à tous ses compatriotes, dans Timmensitéde l'Empire, il paraissait doué d'une sorte de génie pour trouver du travail.

Car le besoin d'agir et de produire est prodigieux chez cette race. Les Chinois ne peuvent en

aucune façon demeurer inactifs et, pourvu qu'ils satisfassent leur passion de travail, ils se mettent au service de n'importe qui, sans distinction, même du Russe, Tennemi de leur nom, ce maître qui commence aies assujettir. On ne saurait dire que la nécessité les pousse et qu'ils sont esclaves de leurs besoins : ils n'en ont pas. Mais ce qu'il y a de salutaire dans le loisir et la méditation semble être inconnu à ces bœufs de labour. Ils ont un double idéal, celui du travail et de la paix. Je crains qu'ils ne rêvent pas au delà.

Aucun peuple n'a poussé plus loin Tamour de kl paix et le mépris de la guerre Ce n'est pas qu'ils soient efféminés, ni lâches ; on les voit, au contraire, virils, énergiques, calmes devant la mort. Quoique mal instruits et mal commandés, ils sont même capables à l'occasion d'être braves soldats. Seulement, soit instinct, soit réflexion, ils ont abouti à cette conception très noble et très élevée que la paix est le plus bel état social auquel puissent parvenir les peuples, et qu'elle doit être le but suprême de la civilisation. Aussi ne por* tent-ils point la guerre au dehors et regardent-ils comme des barbares les envahisseurs qui viennent la leur faire chez eux.

Ils savent d'ailleurs user de la force pour in« quiéter leurs voisins à l'occasion . Par exemple,, sur nos frontières du Tonkin, ils nous ont harcelés très longtemps avec des soldats réguliers ou

non, et nous n'avons eu qu'un moyen de nous débarrasser des pirateries de ces Pavillons Noirs, ce fut de leur payer une dîme. Ce. procédé ingénieux a été imaginé, je crois, par le gouverneur Rousseau. Nous donnons chaque année une somme de 150.000 francs environ au maréchal Sou, commandant des forces chinoises dans la province du Yunnan. Il touche donc en bloc, et sans se donner la peine de guerroyer, l'équivalent de ce qu'il nous volait jadis en détail. Moyennant ce tribut versé à la Chine ou du moins à un fonctionnaire, chinois, nous disons que le pays est pacifié ; on ignore généralement en France dans quelles conditions et à quel prix.

Sauf des exceptions de ce genre, le malheur des Chinois est que le vieil adage des anciens s'est trouvé vrai pour eux : si vous voulez conserver la paix, soyez en état de soutenir la guerre.: Laissant les autres tranquilles, ils se sont imaginé que les autres les laisseraient tranquilles eux aussi. Cet idéal leur semblait si juste et si grand que personne ne devait être assez fou pour ne pas l'adopter. Ils ont fermé les yeux autour d'eux et leur reploiement sur eux-mêmes les a enfoncés dans les deux gros vices où ils s'enlisent, et qui sont la routine et l'orgueil.

Jusqu'ici les guerres qu'ils ont eu à subir leur ont naturellement été défavorables. Et pourtant ils ont toujours subsisté comme peuple avec leurs

institutions et leurs mœurs. C*est qu'ils présentent la masse la plus considérable et la plus épaisse qu'il y ait dans l'univers : sur quatre hommes que Ton rencontre de par le monde, il y a en moyenne un Chinois. Aussi les vainqueurs des Célestes se sont-ils toujours noyés au milieu de cette pâte humaine qui s'est vengée d'eux en les absorbant.

De tous les adversaires avec lesquels le Chinois est en contact aujourd'hui, le Russe est le plus redoutable, comme étant le plus fort numériquement, le plus voisin, le plus envahissant et aussi le plus libre, grâce à notre alliance qui lui garantit, en même temps que l'argent, la sécurité vers l'Ouest. D'un côté c'est la nonchalance, et aussi la guerre avec l'audace et l'esprit d'expansion. De l'autre c'est le travail, la paix, avec l'esprit de concentration. Quelle lutte va-t-il s'engager ? Nul ne le sait, et il est toujours absurde de prédire. Mais beaucoup pensent que le Russe réveillera, sans le vouloir, la Belle au Bois dormant jaune qui sommeille depuis si longtemps là-bas, et ils estiment qu'un jour ce désensorcellement ne sera peut-être pas tout au profit du Prince Charmant moscovite.

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