CHAPITRE VIII
De Vladivostok au Japon. — Je vois tourner la terre. -^ Les races à lunettes et les races à pince-nez. — Un coup de lance divin. — Des zouaves. — Un peuplé gai. — Kobé l'anglaise. — Kioto, le cœur du Japon.
— Déchaussez-vous. — Les femmes. — Coiffures. — Costumes. — Ceintures. — L'enfant au dos. — Maisons de thé. — Gueichas. — Câlineries des danses.
— Le bonbon fondant.
Le 27 juin à deux heure saprès midi, je vis, avec un vif plaisir la fumée de la cheminée du Glenogle s'élever dans 1 air au-dessus de la rade de Vladivostok. Deux jours seulement me séparaient encore du Japon. C'était la fin de mes ennuis: je ne parle pas seulement des difficultés matérielles que j'avais rencontrées ; c'était, surtout la fin de mes préoccupations morales. Il faut une haute dose de philosophie pour conserver son sommeil quand on se dit chaque soir en s'allongeant sur une planche ou sur un canapé : Est-ce que je vais arriver à temps ? Est-ce que voitures, chemins de
fer, barques, navires, se combineront, se prolongeront assez heureusement pour que je saute à propos de Tun dans l'autre? Commerçants gênés qui devez payer une échéance à la fin du mois et dont la caisse ignore le froissement joyeux des billets bleus, vous n'avez jamais été plus soucieux que moi I Le spectre de la faillite me hantait. Il grimpait avec moi dans le train ; il s'asseyait près de moi à table ; il s'installait la nuit dans mes cauchemars et je tressaillais à ses ricanements. Jamais joueur ne ressentit plus d'anxiété devant la bille aveugle qui tourne sous ses yeux.
Et puis le Glenogle, de la Northern Pacific Steamship Company, navire assez petit, mais propre et bien aménagé, me faisait rentrer dans la civilisation européenne, dont les mœurs primitives de la Sibérie ne sont qu'une ombre afifaiblie.
L'obligeance du capitaine, M. Fraikes, et la société de M. Bure, consul de Belgique à Yokohama, me rendirent la traversée agréable. M. Bure avait eu l'idée de rejoindre son poste non plus par la voie ordinaire en contournant les Indes, mais en passant par la Sibérie. Il croyait gagner du temps. J'ai déjà dit qu'une maladie de sa fillette l'avait retenu à Irkoutsk. Cette malchance lui fit perdre douze jours Déduction faite de ce retard, il n'a pas mis moins de quarante-neuf jours à accomplir lé voyage. En effet, après avoir quitté Bruxelles lé 3 mai, il n'est arrivé à Yokohama que le 3 juillet.
Je donne ces chifiFres pour montrer de combien peut s'allonger la durée du trajet dans certaines circonstances : le défaut de concordance des bateaux entre eux ou avec les trains, sur l'Amour et à Vladivostok, est la principale cause de cette lenteur.
Le 29, vers cinq heures du soir, nous aperçûmes à notre gauche Tile de Matsou Sima, la première terre du Japon, sentinelle détachée bien en avant du grand archipel. Son fin profil élégamment dentelé me donna tout d'abord une idée favorable de ce pays fameux. Déjà j'aurais voulu y descendre, tant ma curiosité était avide. Mais non, il me fallait courir, courir incessamment. Pendant deux mois tout ce qui m'environnait s'est précipité à mes yeux en une ronde folle. Ce panorama, mon œil veut en saisir les détails ; cette main, ma main souhaite de l'étreindre ; hélas I à peine le désir est-il formé que tout est déjà loin de moi.
Et pourtant cette sensation décevante n'allait pas sans charme. D'abord, de cette manière, il est sûr qu'on ne se blasera de rien ; et puis, à force de se rassasier de vitesse, le voyageur finit paT éprouver une griserie ;et souvent, à la portière du wagon ou sur le navire, accoudé au bastingage, il lui arrive de faire des rêves étranges. Est-ce bien lui qui se déplace ou bien n'est-ce pas le globe qui remue pour lui? Les secousses, la trépidation, les soubresauts ne lui causent plus de trouble. Il s'est
fait un nouvel état normal, et, à force de se figurer qu'il est immobile, comme une vieille leçon d'astronomie lui rappelle qu'en efiet la planète tourne, il s*imagine qu'il la voit tourner et qu'il observe quelque scène fabuleuse où la nature se divulgue : continents, tles, montagnes, forêts, rochers, tout ce qui nous porte, tout ce qui d'ordinaire nous parait immuable, ces choses, violées soudain dans leur intimité, se mettent d'ellesmêmes à révéler leur secret. Elles avouent que leur repos est une fiction. Leur défilé est comme celui d'une armée exercée qui s'avance en laissant apercevoir son ordre de bataille. Elles montrent le mouvement qui les anime. Ainsi le voyageur, pris de vertige, pareil au fumeur d'opium ou au néophyte des religions antiques, se croit initié à des mystères nouveaux. Ses facultés grandissent, son âme est comme dilatée: ce n est pas une illusion méprisable que celle d'assister à ce noble spectacle, celui de la rotation de la terre.
Le 29 juin, un mois après mon départ de Paris, nous aperçûmes les côtes du Japon, et à quatre heures nous entrions dans le détroit de Simonoseki. Malheureusement l'été dans ce pays est la saison des pluies. Je fus accueilli par un déluge, un de ces déluges copieux, larges, bibliques, comme on n'en voit guère que dans les pays insulaires. Je n'avais rien rencontré de pareil depuis l'Irlande. On apercevait tout à travers un voile
d'eau grisâtre, et je crus d abord que ma seule sensation japonaise se réduirait à la vue d'innombrables parapluies, carapaces rondes, pressées et opaques. Mais ma bonne étoile, parfois obscurcie, devait reparaître et finalement triompher: durant mon séjour il ne plut guère que la nuit ou lorsque j'étais enfermé dans les trains; mes journées d'excursion furent souriantes et finement ensoleillées.
J'étais, comme on pense, impatient de mettre pied à terre. Mais les formalités du débarquement sont longues dans tous les pays du monde. 11 fallut attendre la visite sanitaire. Elle nous fut faite tardivement par un petit médecin en uniforme qui avait un air très digne. On fourra le petit médecin dans un grand registre, qu'il se mit à éplucher avec attention en frottant le bout de son nez sur les pages et en relevant ses lunettes. Car, j'ai pu le remarquer un peu plus tard, beaucoup de Japonais ont comme nous besoin d'aider leurs yeux. Mais ils portent toujours les lourdes lunettes, et jamais le mobile lorgnon, leur nez camus ne se prêtant pas au califourchon, ce dont ils paraissent légèrement vexés. On distingue donc les races à pince-nez et les races à lunettes : c'est un caractère ethnographique dont les savants ne se sont pas assez avisés ; il est clair qu'elles ne sympathisent guère et qu elles ne regardent pas les choses du même œil.
La mer Intérieure me parut justement célèbre
par sa grâce. Les côtes escarpées et parées de verdure qui la limitent à droite et à gauche viennent au-devant Tune de Tautre, puis s'éloignent et se rapprochent encore comme des danseurs qui exécutent un quadrille, et les vagues semblent s'incliner et se relever pour faire la révérence. Son eau changeante est mouchetée d'une poussière d'îles. A l'origine des temps, le dieu Isagani, jouant sur les flots, les frappa de sa lance. Il la retira ruisselante. Les gouttes qui perlaient retombèrent. Mais le contact avec l'arme divine leur avait donné une vertu nouvelle. Elles se solidifièrent et devinrent des îles, celles que je voyais, et qui dressent leurs petites tôtes vertes où s'accrochent, comme des ornements délicats, des maisons frêles et capricieuses, tantôt tout près de la berge, tantôt plus haut parmi lés cimes des bambous. Et le soir tout s allume, tout scintille ; les fanaux se saluent d'un rivage à l'autre, et l'on dirait qu'il y a fête.
Sans cesse glissent de jolies barques rapides et légères comme des libellules. Çà et là, parmi les arbres, au sommet d'une côte, à l'extrémité d'un long escalier droit, s'élève uii temple aii portique cintré, mais dont le cintre est incurvé vers le sol, c'est-à-dire tout au contraire de ce qu'il serait chez nous, car il n'y a rien de semblable en nos deux civilisations. Des habitants actifs etsinguliers passent, qui semblent travailler gaiement, à leur aise.
et ne point porter le souci de la tâche lourde et menaçante à accomplir sans délai. Partout sourit la grâce d'une nature sans grandeur, mais aimable et brillante ; partout règne le charme de la vie et de la société ; quel tableau flatteur, surtout pour qui sort de cette immense solitude appelée la Sibérie 1 C'est le boudoir après le désert.
J'étais déjà dans le train, le matin à Simonoseki, — un petit train à voie étroite comme sont tous ceux du Japon, car ces petits hommes semblent avoir une vision réduite des choses, — lorsque j'y vis monter sept Européens au teint hâlé, au visage mâle, à l'allure décidée, habillés de vêtements de toile et coiflés du casque blanc dés coloniaux. Ils regardèrent, disposèrent leurs paquets, s'assirent, allumèrent des cigarettes, et, tout en dépliant des cartes et en consultant des bouquins, ils se mirent à causer. J'écoutai. Ils parlaient français I La connaissance fut bientôt faite. J'avais la bonne fortune de rencontrer sept officiers du !«' zouaves qui, après avoir pris part à la campagne et hiverné à Chan-Haï-Kouan, retournaient en France. Seulement l'amiral Pottier venait de les prendre abord du Redoutable et, amenés ainsi jusqu'à Nagasaki, ils profitaient d'un court congé pour visiter le Japon. Le plus élevé en grade de cette troupe joyeuse était le lieutenant-colonel Parés, et il y avait parmi eux un jeune médecin des plus intéressants à entendre, le major Visbecq. J'eus le
plaisir de faire avec eux une partie du trajet.
Les couchettes sont bonnes et bien tenues dans les chemins de fer japonais, mais la nourriture à l'européenne que Ton y trouve au wagon-restaurant est défectueuse et mal servie. Les habitants n'utilisent pas ce moyen pour prendre leurs repas. Ils préfèrent acheter les aliments auxquels ils sont habitués, dans des petites boîtes toutes préparées que Ton vient leur vendre aux stations. Ces caisses, de la forme d'une brique, mais un peu moindres, sont tout en bois. La précision et l'exactitude de leur ajustage, le poli des planchettes, le fini du travail valent à ces menus objets une sorte d'élégance, quoiqu'ils soient dénués d'ornement. Le montage en est fait sans clous. D'une manière générale, soit dans les constructions, soit pour les divers ustensiles ordinaires, le Japonais n'emploie pas le métal. Il ne connaît guère que les matières d'origine végétale et les poteries.
Je trouvai dans ces petites caisses différents mets séparés les uns des autres par des feuilles vertes, du riz, du poisson, des pousses de bambou, de la purée de marrons qui est assez agréable, puis des choses vagues, dont il m'a été impossible de deviner la nature et dont mon palais ne s'est pas accommodé. C'était souvent visqueux, tantôt fade, tantôt acre; je rencontrais des morceaux de caoutchouc qui primitivement avaient dû être des algues marines. Ce qui me paraissait immangeable
était d'ailleurs délicieux pour d'autres, car mes voisins japonais s'en régalaient à plaisir.
Le couvert se sert en même temps que la boîte. C'est un petit bâton fendu aux trois quarts dans sa longueur ; il n'y a qu'à tirer un peu pour achever de le diviser et obtenir deux bâtonnets ; il ne se produit jamais d'éclat de bois.
La boisson ordinaire est le thé. Un homme circule dans les gares, le long des trains, portant d'une main un grand panier rempli de petites théières et de l'autre un récipient à réchaud plein d'eau bouillante. La petite théière, faite d'un grès grossier, est accompagnée d'un bol de môme substance ; on y a préparé d'avance du thé en feuilles. Au moment de servir, le marchand remplit la théière d'eau chaude et la remet au voyageur qui l'emporte. Le prix est des plus minimes.
Il était dix heures du soir lorsque j'arrivai seul à Kobé. La pluie tombait dru. Des hommes jaunes, singulièrement accoutrés, qui riaient en me voyant passer, proféraient des sons dont je ne distinguais rien et qui paraissaient neufs et étranges à mon oreille désorientée. Le langage des singes m'aurait été aussi familier. A peine hors de la gare, j'aperçus une rangée de voiturettes à deux roues ; devant chacune d'elles se tenait un homme jaune, jambes nues, reins serrés dans une ceinture, la tête coiffée d'une sorte de champignon pointu et très large. Ils m'entourèrent avec beau-
coup de bruit en me tirant par la manche. J'avisai au hasard un de leurs fauteuils roulants, une richka, comme on dit, et m'y assis.
On m'a conté que ces richkas ont été inventées, il y a une trentaine d'années, par un Français établi depuis lors en Sibérie, M. Ménard. Autrefois les Chinois et les Japonais se faisaient traîner simplement dans une brouette où ils s'installaient tant bien que mal, souvent un cochon ou un veau à côté d'eux. M. Ménard a ingénieusement perfectionné ce système primitif, sans avoir pu tirer de son invention tout le profit possible. Il occupe maintenant une île dans la rade de Vladivostok et y exploite des prairies. Je remerciai mentalement notre compatriote et donnai au conducteur le nom d'un hôtel. Il se mit à rire, se posta entre les brancards et partit au pas de course. J'étais assez commodément à l'abri sous une toile cirée, et je regardais çà et là de petites boutiques vagues que je distinguais mal à travers la pluie.
Au bout d'un quart d'heure, mon conducteur s'arrêta devant le magasin d'un Japonais qui pliait des étoffes et lui dit des choses. Évidemment, il était égaré et demandait son chemin. L'autre se mit à rire, me regarda un instant, dit brièvement des choses et se remit à sa pièce de soie. Le conducteur repartit tout suant, courut, courut, s'arrêta devant un barbier et lui dit des choses. Le barbier se mit à rire, quitta son client tout savon-
neux et jaune sous sa mousse blanche. La question n'était pas éclaircie^ car, après une nouvelle course, la même scène se reproduisit devant un marchand de graines qui se mit à rire. Je commençais à être agacé par ce peuple ricaneur, lorsque enfin nous arrivâmes à Thôtel.
Le Japonais auquel j'eus affaire se mit à rire et me parla anglais. L'anglais est, en effet, la langue exclusive des étrangers au Japon ; il me fut impossible, dans les différents endroits où je suis passé, de découvrir un seul interprète français. Un domestique me conduisit à une chambre dont l'installation, excellente d'ailleurs, était tout européenne, et il rit. . . Et ce fut ainsi durant tout mon séjour. Tout le monde rit là-bas. Les gens qui vous voient passer rient ; les servantes rient ; les riches et les pauvres rient ; je croîs que les mendiants demandent l'aumône en riant Personne ne fut jamais de meilleure humeur. J'imagine bien qu'étant hommes ces gens ont des soucis, des chagrins, des tourments. Mais la tournure frondeuse et légère de leur esprit paraît leur faire appliquer spontanément la fameuse maxime de Figaro, qu'ils ne connaissent sans doute pas.
Ce n'est d'ailleurs pas seulement par gaieté que les Japonais rient au nez des Européens. Il y a, je crois bien, quelque chose de sardonique dans leurs railleries que nous ne comprenons pas. Ces jaunes ont eu de tout temps la haine de l'étranger. Nous
ne nous sommes fait tolérer chez eux que par des coups de force. Jusqu'à ces deux dernières années nous ne circulions dans l'intérieur du pays que difficilement, et munis d'une autorisation spéciale. Ils nous admettent maintenant, moitié grâce à la pression que nous avons exercée, moitié par intérêt. Ils ont fini par comprendre quel profit ils pouvaient tirer de ce riche gibier qu'est le touriste, et ils aiment mieux l'exploiter que l'exterminer ou le bannir. Seulement^ notre contact, avec lequel ils sont mal familiarisés, les importune encore. Quand ils nous font monter en richka, ou nous fournissent un renseignement, ou nous indiquent le numéro d'une chambré à l'hôtel, ils usent très bien de la liberté que leur laisse notre ignorance dé la langue pour soulager leur colère, et avec un grand salut ils nous disent tout haut, par exemple ; a: Animal, va-t'en cacher là-haut ta $ale tête de blanci Avec quel plaisir je te tordrais le cou, si je né craignais de m'attirer une méchante affaire! » Et ce contraste entré leur politesse apparenté et les injures qu'ils ont dans le cœur et sur les lèvres est une cause de leur rire sarcastique. Je m'assurai à Kobé que VEmpress of. India partait exactement de Yokohama lé 5 juillet à midi et, tranquillisé, je voulus expédier un télégramme à Paris. Mais le mauvais temps avait sévi avec une si grande violence que la transnâission des dépêches était momentanément interrompue.
Kobé est un port important que les Européens ont modifié pour leur usage. On y trouve des quartiers entiers où sont édifiées des villas astiquées, soignées, de ce type élégant, fade et banal que les Anglais transportent partout où ils passent et que l'on adopte là où Ton veut les attirer : c'est le style international des côtes de la Méditerranée, du Caire, de Bombay, de Singapore. Il est approprié aux goûts des jeunes misses ; je gagerais que derrière la façade, dans le jardinet, au milieu d'un bouquet d'eucalyptus, l'éternel tennis tend son filet et Téternel croquet arrondit ses arceaux sur le sable ratissé.
Je m'enfuis épouvanté de Kobé et courus à Kioto, Kioto l'ancienne capitale, le vieux cœur du Japon, la ville que les Européens n'ont pas touchée encore, et qui, dans cette transformation extraordinaire du pays, conserve sa personnalité d'autrefois. Enlevez deux ou trois grandes diablesses de cheminées d'usine, supprimez dans quelques rues très larges des tramways électriques fort vilains, et vous trouverez une grande ville très originale, à la fois très vivante et très figée, semblable à ce qu'elle était il y a cinq cents ans ; figurez-vous une Pompeï qui aurait conservé ses habitants avec leurs mœurs, leur activité, leurs coutumes familières.
Lorsque nous irons visiter la lune, ce qui ne tardera guère, peut-être les Lunais et leur ville
ne paraîtront-ils pas beaucoup plus dissemblables nous que les Japonais et Kioto.
Les rues s'alignent généralement droites, cor^ recteg et bien tenues : la propreté en toutes choses est une vertu japonaise. Les maisons sont eh bois^ serrées les unes, contre les autres et se composent seulement d'un rez-de-chaussée surmonté d'un étage, toujours très bas. Mais leur plus curieuse particularité, c'est qu'elles n'ont point de mur de façade, partant point de porte d'entrée ni de fenêtres, et qu'elles sont comme éventrées. Les locataires habitent donc autant la rue que leur intérieur, et les passants ne se trouvent jamais tout à fait dehors, puisqu'ils sont à moitié dans Ces cages ouvertes.
Cages, ai -je dit; le mot devient absolument juste le soir, lorsque les Japonais commencent à se clôturer. Ils dressent alors le long de la rue une légère grille en bois qui ferme Ja maison du sol au plafond et, derrière cette faible défense, on les voit comme des animaux inofFensifs et doux. Vraiment l'envie vous prend de leur tendre un morceau de sucre à travers les barreaux. Quand l'heure est venue où l'on se cache complètement, ils posent derrière leur grillage un panneau mobile, une sorte de paravent, cadre tendu d'un épais papier huilé, et, crac, la petite comédie est terminée.
L'usage de la vitre est inconnu là-bas dans les
constructions. Le papier huilé en tient lieu, ou à peu près. Quand les panneaux sont posés et que, les lampes encore allumées, on procède au coucher, les passants voient sur l'écran de grandes ombres fantastiques aux contours incertains, qui font comiquement des gestes intimes.
J'ai parlé de cage tout à l'heure ; il serait aussi juste de dire théâtre. Pour compléter l'illusion, le sol est exhaussé, et l'on accède sur le plancher à l'aide de deux ou trois marches. Les habitants, tous marchands ou artisans, sont donc juchés sur leur estrade, et là, accroupis paisiblement sur leur natte, ilsont toujours l'air de jouer une scène.
Ah ! les gentilles petites marionnettes ! Hommes ou femmes font avec grâce un boniment discret, offrent leurs marchandises, vous adressent un sourire, vous invitent à entrer. Venez : voici des chaussures ; les cordonniers sont innombrables là-bas. Là ce sont des étoffes, de la soie, des broderies, quelquefois très belles. Ailleurs l'œil est attiré par des poteries, le plus souvent des plus communes. Le poisson, le mets favori des Japonais, est extrêmement abondant. Les étalages de fruits sont aussi très appétissants : il s'y trouve les espèces les plus variées : abricots, nèfles, prunes, pommes, pamplemousses et d'autres encore
On entre : chacun se déchausse. C'est qu'il ne iaut pas gâter les nattes, les belles nattes épaisses en paille de riz tressée qui tapissent les plan-
chers. Ce revêtement clair et doux est l'orgueil fragile desmaisons.il est infiniment précieux^ car il tient lieu de tout : il est à lui seul un mobilier complet, chaise, fauteuil, canapé, lit. C-estsurla natte que Ton s'accroupit, les jambes croisées, pour écrire, pour causer, pour recevoir, pour dîner, pour vendre ; c'est sur la natte que Ton s'allonge pour se reposer ; c'est la natte qui reçoit le matelas où Ton va dormir.
Il faut donc ménager ce tapis que la moindre aspérité déchirerait. Voilà pourquoi habitants, visiteurs, clients, quittent toujours leurs chaussures en entrant dans une maison C'est si facile ! La chaussure est une simple planchette dressée sur deux petites pièces de bois comme s'il y avait deux talons, un en avant, l'autre en arrière. Elle est maintenue par une lanière qui passe sur le cou-de-pied et, pour la mieux assujettir, cette lanière, attachée à droite et à gauche, est en outre fixée sur le dessus de la planchette à l'aide d'un fil. Le fil pénètre entre le gros orteil et le suivant; une fente est ménagée à cet effet dans le bas blanc où se moule le pied. Rien n'est plus incommode que cette chaussure, rien n'est moins gracieux et rien n'est plus bruyant. Clic, clac! Dans les gares de chemin de fer le tintamarre est assourdissant. Le Japon est un pays unique, où les femmes font autant de tapage avec leurs pieds qu'avec leur langue.
Mais on est chaussé et déchaussé en un instant. Tout le long des rues les façades des maisons sont ornées de ces sandales rustiques que les hôtes ont déposées. C'est àsecroire devantdeis mosquées. Le besoin de ménager quelques brins de paille fait faire aux Japonais la démonstration que les musulmans ont adoptée comme témoignage de respect envers la divinité.
Les rues sont très grouillantes. Piétons et richkas les remplissent de leur mouvement, de leur bruit, de leur gaieté. Tout le monde, à Kioto, porte le costume national qui né diffère pas beaucoup chez l'homme et la femme, au moins à l'extérieur : une longue robe plate, le kimono, avec de larges manches. Seulement, la femme s'enveloppe en outre d'une très large ceinture ornée, par derrière, d'un énorme coussin qui couvre les reins. De plus, tandis que les hommes ont très souvent les cheveux ras, la coiffure des femmes, variable de formes, mais toujours élevée et laissant le front découvert, est un véritable ouvrage d'architecture.
Ces coiffures,sans être identiques, appartiennent au même type et ne diffèrent que par des nuances. Hautes et bouffantes, la petite poupée qui les porte, ayant apparemment rêvé de majesté, les a imaginées pour se grandir la taille et enfler le volume de sa tète. De toutes ses torsions ambitieuses et de tout son cosmétique elle semble protester
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contre le caractère enfant qu'elle tient delà nature, et dire : c Mais moi aussi je suis une personnel b Dans ces enchevêtrements savants et compassés rien n'est laissé à la fantaisie. On voit des enroulements de volutes compliquées, d'ingénieuses flexions de spirales maintenues à grand renfort de pommade. Il n'y a jamais de frison, jamais de boucle voltigeante; jamais de mèche folichonne qui vagabonde capricieusement. Tout est lisse, précis et officiel.
Les cheveux des Japonaises sont toujours noirs, abondants et gros ; leurs yeux sont bruns.
Bien qu'elles aient souvent les traits agréables, bien qu'elles soient vives et gracieuses, cette uniformité offre quelque chose de fâcheux pour nous qui sommes habitués à Theureuse diversité des brunes et des blondes.
Grande dame ou grisette, riche ou pauvre, la femme va toujours tète nue. Elle ne porte pas de bijoux sinon quelques épingles, généralement très simples, posées dans ses cheveux. Le dessin du kimono est toujours le môme. L'étoffe seule varie. Elle est de laine pour les gens du peuple ; chez les riches elle est de soie, et souvent d'une soie très belle et très coûteuse ; mais le grand luxe de la Japonaise c'est la ceinture. Là est sa gloire. Elle ne demande ni broches, ni bagues, ni colliers, ni boucles d'oreilles. Mais il lui faut une ceinture, haute, longue^ piaffante, une ceinture toute gon-
Mère jftpoaaise avec si
fiée d'ofgueil, avec de belles couleurs et des raies voyantes au-dessus de la croupe.C'est par derrière que cette ceinture est magnifique. Elle s'enroule autour d'un gros coussin carré appliqué sur les reins y sorte de bosse placée un peu plus haut que le renflement naturel des Hottentotes et hissé environ jusqu'aux aisselles.
Et ainsi l'élégance d'une Japonaise est surtout dans son dos. Parlez-lui en face, vous ne la connaissez pas. Il faut qu'elle se retourne pour qu'on admire l'éclat de sa mise, pour qu'on sache ce qu'elle a employé de soin et de recherche à se parer. Elle laisse déjà beaucoup deviner en saluant. Lorsque deux dames se rencontrent, elles ne manquent pas de s'incliner très bas, elles font avec souplesse un grand plongeon. Et celui qui est devant elles aperçoit alors la somptuosité de ce dos étrange. Quand elles passent, elles ont un peu l'air d'être chargées d'un sac comme nos soldats, et pourtant leur allure n'a rien de martial. Ah I il y a des coquetteries qui sont bizarrement placées I
Les femmes ont une manière singulière de tenir leur enfant. Au lieu de le porter sur les bras comme chez nous, elles le juchent sur leur dos au-dessus de la ceinture, comme un paquet, et elles l'attachent à l'aide de deux lanières, Tune en haut, Tautre en bas. Souvent on voit des bébés installés ainsi^ sur des fillettes qui ne sont guère
plus grandes qu'eux. Parfois le bébé s'endort, son cou s'allonge, sa tête pend comme un fruit trop lourd.
Cette façon n'est pas sans rappeler celle des Égyptiennes, qui portent leur enfant à cheval sur Fépaule De tels systèmes ont Tavantage précieux de laisser à la femme ses mains inoccupées et ses mouvements libres. En ce sens ils sont préférables au nôtre. Leur inconvénient est de rompre réchange permanent d'impressions entre la mère et Tenfant. Nos Françaises ne changeraient pasvolontiers. Comment renoncer à un embarras si charmant, à la faculté de voir sans cesse le cher petit, de bercer doucement son sommeil, de guetter son premier sourire, de le manger de caresses ?
J'ai circulé longuement en richkadans cette extraordinaire ville de Kioto où l'on ne rencontre pas un cheval, cet animal étant fort rare au Japon, bien que les Japonais, aient très bien su organiser une cavalerie pour leur armée. J'ai vu de vieux palais déserts, j'ai visité des temples luxueux dont un tout neuf, luisant, effrayant sous son habit de laque rouge : c'est dans celui-là que doit être placé le tombeau de Mutsu-Hito, le mikadoactuel, le.fils d'Amatierâsju,. déesse du Soleil dont là dynastie règne sjiii* te Japon depuis, le temps de Ninive et de Bàbylone. Jl sera bien là, sous la terrible pourpre, l'homme sanglant, le
représentant d'un peuple qui cache, derrière des apparences de douceur, un naturel à la fois héroïque et féroce.
Mon attention a été retenue aussi par une promenade au vieux cimetière qui étage sur la colline, pressées les unes contre les autres, parmi les arbres, des tombes très simples recouvertes d'une dalle unie que surmonte parfois un petit bouddha aux yeux clos.
Certaines de ces tombes nous paraissent fort étranges ; on y voit des pierres posées debout, taillées en forme de pots de fleurs, c'est-à-dire suivant la forme du bonnet que portent les prêtres. Ce sont, en effet, des prêtres qui dorment là alignés les uns près des autres sous cette extraordinaire chapellerie de pierre.
De là haut la vue est belle sur Kioto, qui étend au milieu d'un cirque de verdure, entre des montagnes boisées, ses maisons aux toits sombres d'où ne s'élève jamais aucune fumée. Car c'est une particularité de ce pays que les maisons y sont sans cheminées. On n'y voitpas, comme chez nous, au-dessus du faîte, de vilains cylindres d'où s'échappe à certaines Heures un panache grisâtre. Le chauffage pour la cuisine et pour lès appartements se fait uniquement à Taide de braseros.
. Très souvent un cèdre émerge au-dessus des tpits, car presque à chaque maison, derrière la