LB TOUR DU MONDE
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façade, se touve un petit jardin, oh tout petit ! un carré pas plus grand que cela, où le Japonais sait faire pousser un peu de verdure au bord d'une rigole, près d'une pierre brute posée là en manière de rocher sauvage. Au premier abord on voit peu de fleurs au Japon; j'en ai trouvé là moins qu'en Sibérie. Il est vrai que des fleurs spontanées ne peuvent pousser en abondance dans des campagnes cultivées. Mais en regardant de plus près, on voit que le pays en est plein. Elles habitent au pied d*un grand arbre dans ces imperceptibles jardins. J'ai vu des gardénias, des lis, des pétunias, des camellias, des géraniums, des iris, des hortensias en très grand nombre.
C'est un singulier plaisir celui qu'on va chercher dans les maisons de thé. Rien de plus discret, rien de plus réservé que ces retraites. Je soupçonne bien les Japonais d'aller quelquefois en compagnie y faire leurs petites fredaines, mais ce ne sont pourtant pas des lieux inavouables. On s'y rend d'ordinaire le soir à travers des rues assez mal éclairées, comme toutes les rues des villes japonaises. Les maisons, d'ailleurs semblables aux autres, se distinguent seulement par une enseigne impossible à deviner si Ton n'est prévenu : c'est une lanterne de papier blanc sur laquelle est des*
siaéeen rouge la figure schématique d'une fleur de thé, c'est-à-dire huit petits ronds rangés en cercle avec je ne sais quel hiéroglyphe au centre.
Les grilles de bois sont posées. Quand j'arrivai, il fallut un peu parlementer pour qu'on les écartât et qu'on me laissât entrer. Naturellement je dus déposer mes bottines au bas de l'jestrade ; rien n'est plus désagréable pour l'Européen que d'avoir ainsi à se déchausser et à se rechausser constamment. On ne peut pas passer sa vie avec un tire-bouton ou un lacet de bottine à la main. Je montai au premier, dans une pièce à peine éclairée, et l'on m'invita àm'étendre à terre sur la •natte. Ily avait là, àce qu'ilme parut, la maîtresse de la maison et deux petites servantes, toutes trois rieuses comme de raison. Elles m'apportèrent une sorte de chevet en bois où appuyer ma tête e \me firent force révérences. Puis elles m'offrirent une tasse de thé, une toute petite tasse comme celle où les Arabes aiment à boire le café. Ce thé, le breuvage sacré des Japonais, était très léger, dénué de couleur et d'arôme; on le sert toujours sans sucre- Étrange distraction de venir s'enfermer seul dans liné pièce obscure pour boire une mauvaise potion 1 En Europe du moins, lorsque nous allons au café, nous avons la ressource de nous regarder les uns les autres, de nous moquer du voisin, de voir passer la foule, d'entendre du bruit. Là-bas,
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tout est calme, presque morne. Ce qu'il y a de plus curieux dans ces maisons, c'est le mystère dont on s'y entoure. Cette sorte de clandestinité, qui semble faite- pour annoncer un spectacle très intéressant, permet peut-être de se figurer qu'en effet on y trouve beaucoup de plaisir. Les visiteurs se disent sans doute : « Je me cache, donc je m'amuse. i»
La maison où j*étais domine le fleuve qui traverse Kioto ; du haut du balcon, j'entendais le roulement de l'eau sur les pierres qui en embarrassent lé cours, et je voyais, au loin, les lumières des habitations riveraines, dont les petites pointes claires scintillaient dans le miroir tumultueux.
J'avais demandé, suivant l'usage, qu'on fît venif deâ danseuses. Après avoir beaucoup tardé, comme toujours en pareil cas, ces petites gueichas finirent par arriver. Je ne les aurais pas entendues si elles ne s'étaient annoncées par un éclat de rire. Elles glissaient doucement sur les natter, non sans une certaine grâce. Car si la Japonaise, a dans la rue un trottinement lourd et gauche de canard à cause dé ses chaussures, sa démarche devient souple et légère dès que ses pieds sont libres. Elles étaient trois, qui me .firent un salut profond en entrant. Leurs robes à grands ramages étaient de couleurs brillantes et, quand elles se prosternatient— rie prosternèment n'a pas là-bas le
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caractère vil d'une politesse exagérée — elles rayonnaient, de toutes leurs ceintures fulgurantes. Elles me firent juger, non sans orgueil, qu'elles étaient bien mises. On leur apporta sur un plateau la longue pipe accompagnée des menus accessoires du fumeur, pot à tabac, fourneau plein de charbon allumé et cendrier. Elles goûtèrent une imperceptible tasse de thé, tirèrent une bouffée de leur pipe et la vidèrent d'un coup sec dans le cendrier, avec un bruit de castagnette. La servante m'offrit un verre de saki, sorte d'eau de riz sans couleur qui se boit chaude ; en avalant cette liqueur surette, je me sentis grimacer horriblement. Les gueichas s'amusèrent beaucoup.
Il y en avait une qui tenait à la main un énorme instrument plus grand qu'elle, le « samosen », sorte de guitare à trois cordes que l'on attaque avec un très lourd outil en ivoire. Elle demeura accroupie, posant son instrument debout à côté d'elle, et se mit à le racler de façon impitoyable. L'accompagnement était fait par un petit tambour qui complétait l'orchestre. Une autre gueicha tantôt tapait dessus à tour de bras, tantôt dansait. Zim boum boum I Quel vacarme 1 Si j'en juge par l'échantillon que j'ai connu ce soir-là, le Japonais sème le bruit dans le vent avec une générosité dédaigneuse du rythme, du contour mélodique, des nuances, de tout ce qui constitue ailleurs l'essence de la musique. Pourquoi le lourd outil d'i-
voire frappait-il telle corde plutôt que telle autre ? Pourquoi l'atteignait-il en haut plutôt qu'en bas, à droite ou à gauche, de face ou obliquement ? Les coups tombaient à la volée, impartialement, comme la grêle sur lès moissons, et les pauvres cordes, ainsi malmenées, rendaient le son qu'elles pouvaient ; elles semblaient hurler de colère comme de pauvres cordes qui n'avaient pas mérité d'être battues. Mais la petite main violente redoublait et fouaillait sans pitié. Vlan, vlan ! Quel charivari I II y a pour charmer l'oreille des Jaunes certains moyens que les Blancs ne savent pas apprécier.
Dans ces sortes de divertissements, leplaisird'un Européen est surtout pour les yeux. La danse des deux petites gueichas avait-elle une signification, ou bien leurs gestes menus et précis ne valaientils que par le dessin et l'harmonie? Je ne sais. Si elle était douée d'un sens, je ne l'ai pas découvert. Les danseuses étiraient doucement des guirlandes de roses de façon à en varier les courbes capricieuses ; elles ouvraient des éventails et les fermaient soudain avec un contentement d'escamoteuses. Leurs mouvements ne comportaient ni ampleur ni envolée. Les pieds ne s'élevaient jamais beaucoup au-dessus du sol ; le déploiement des jambes n'acquérait jamais beaucoup d'envergure. Je n'ai vu ni pirouettes élégantes ni Bavantes évolutions.
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Mais les bra$ étaient d'une mobilité légère, et pleine de souplesse. Ils se déployaient sans hâte, passaient et repassaient au-dessus de la tète,. se croisaient sur la poitrine, s'allongeaient contre le corps^ puis s'ouvraient en étendant ces longues manches traînantes qui semblaient des ailes. La figure, assez jolie, et surtout distinguée, mais naturellement placide, prenait un air de tendresse. Quant aux flexions du corps, elles sont peu de chose. Certes il s'incline, il se redresse, tourne, se tord, ondule, mais d'une façon discrète ; il y a toujours je ne sais quoi de circonscrit et de retenu dans ces évolutions.
On ne voit pas de danse sans volupté. La danse chez les différents peuples n'est guère que l'expression muette et imprécise de la manière dont ils conçoivent le plaisir. En France, nous Taimons ardente, avec un entrain fou ; c'est un tourbillon fugitif et léger. La danse espaguole est passionnée jusqu'à la fureur ; elle est d'une impétuosité violente et impérative ; on sent là une domination fatale qu'il faut subir. Le pas traînant de l'Orientale nous dit sa nonchalance et sa langueur lascive. C'est surtout la câlinerie que j'ai cru deviner en voyant la danse japonaise.
L'emportement doit être peu habituel à la passion de ces femmes gentilles et fines, aux yeux paisibles et rieurs, aux gestes mesurés. Je me les figure dociles et soumises, faites pour accepter
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et non pour s imposer. Tout en elles est douceur et tendresse. Quelles gracieuses petites filles, combien mignonnes et caressantes I
Je faisais ces réflexions en les voyant dansotter et en regardant leur corps agile et mince, serré dans la robe étroite et sans pli, et, lorsqu'elles disparurent, semblables à des oiseaux qui s'envolent, je songeai à une opinion qu^on avait formulée devant moi sur les Japonaises. Il s'agissait de ces mariages momentanés que les étrangers contractent là-bas et dont nous nous sommes étonnés, je ne sais pourquoi, car il s'en fait journellement de pareils chez nous et dans tous les pays du monde.
— Elles] sont charmantes, ces fillettes, me disait un officier. Mais l'abus de lejirs prévenances et leur fadeur fatiguent rapidement. Au bout de huit jours Tenvie vous prend de les étrangler. On ne peut pas manger uniquement des bonbons fondants.