CHAPITRE IX
Le rîz. — Le lotus. — La culture du thé ou des porcsépics dans un jeu de boules. — Les rapides de Kat* surayami. — Le lac Biva. — Un déjeuner japonais,
— J'ai l'air d'un vrai Japonais I — Mon interprète,
— Otsu. — Le temple. — Le canal. — Jeunes mères.
— Arrivée à Tokio.
Ma journée du lendemain fut remplie par une promenade à la campagne aux environs de Kioto. Elle est fort belle cette campagne, très verte et admirablement soignée. Car les Japonais sont des agriculteurs de premier ordre. Ils utilisent, avec une adresse merveilleuse, les moindres coins de leur pays montagneux, et, en cela du moins, peu propice à la culture. On rencontre partout, préparée avec l'attention la plus minutieuse, la grande ressource alimentaire du pays : le riz. Partout il dresse, au milieu des champs inondés, ses tiges vertes et minces. Et, très souvent, il grimpe sur les montagnes, où ses bassins successifs forment de larges marches d'escalier.
Trop souvent les pluies récentes avaient ravagé les travaux de terrassement faits pour étayer ces étages, et les brins de riz gisaient déracinés et souillés de boue. Les paysans relevaient les tiges et ramassaient leurs champs au prix du plus pénible labeur.
Çà et là miroitent de petits étangs où, dressées sur leur tige au-dessus de la surface, verdoient les larges feuilles des lotus. La coupe qu'elles forment retient Teau du ciel, que viennent boire Tes bergeronnettes promenant Téternel frémissement de leur queue grise Le lotus est abondant au Japon. Il fait, au milieu des temples, ] ornement des mares où nagent les grosses tortues. Car la fleur vénérable de Tantiquité classique, attribut glorieux d'Isis, est ausdi une plante sacrée dans rExtrôme-Orient bouddhiste. Peutêtre son fruit délicieux fait-il perdre aux étrangers, en ce séduisant Japon, le souvenir de leur patrie, comme au temps d'Homère. C'est une épreuve que le but de mon voyage m'interdisait de tenter.
Je rougis, pour ce pays que j'aime, d'avoir à dire quelles sortes de plantes poussent trop souvent dans la campagne à côté de la fleur sacrée . Les feuilles de ces plantes sont plus larges, beaucoup plus larges, il est vrai; elles poussent plus haut sur des tiges plus robustes, et elles dominent mieux la campagne au loin ; il faut dire aussi qu'elles
durent plus longtemps, étant mieux faites pour résister aux intempéries. Mais on s'étonne, on s*indigne de les voir étaler insolemment des peintures étranges : Japonaises qui roulent à bicyclettes, Japonais qui essayent des chapeaux et des costumes européens, images accompagnées d'adresses écrites en caractères énormes, car ces tableaux sont des ]!^clames pour des marchands de vélocipèdes, des chapeliers, des tailleurs. Décidément le Japon emprunte trop à la civilisation européenne I
Mais voici qui est bien japonais : ce sont des champs pleins de grosses touffes vertes, au feuillage très serré, toutes semblables, régulièrement alignées les unes à côté des autres : ainsi se présentent les plants de thé. On dirait des arbustes taillés ainsi que l'on en. voit dans. le parc de Versailles, tant ils ont Tair bien tenu, avec quelque chose de correct et d'officiel. Les paysans travaillaient sans relâche tout autour, la tête penchée, et je les trouvais vraiment extraordinaires, hommes et femmes, sous le grand manteau de paille dont ils s'enveloppent pour ne pas se laisser pénétrer par la pluie : vous jureriez de loin de gros porcs-épics dans un jeu de boules.
Un des charmes de cette campagne, où la population est très dense et les villages très rapprochés, ce sont les maisons des paysans. Elles ne diffèrent pas sensiblement de celles des villes,
car l'architecture du Japon n'est pas très variée, mais, au lieu d'êlre couvertes en planchettes, elles sont coiffées de chaume. Souvent on les pare de la façon la plus coquette et la plus ingénieuse. Les habitants s'arrangent pour semer du gazon sur le faîtage, à droite et à gauche, et parmi ce gazon ils ont Tadresse de faire pousser des fleurs, surtout des iris. Rien n'est plus frais, plus élégant que ces belles corolles violettes émergeant de [petites pelouses aériennes et se balançant sous la brise. Je ne sais pas si l'effet est aussi heureux que celui des jardins suspendus de Sémiramis, que je n'ai pas vus et qui paraissent avoir été plus pompeux, mais c'est une charmante idée d'avoir ainsi empanaché les plus humbles chaumières.
■ Le chemin de fer que j'avais pris à la gare de Nijo me conduisit jusqu'aux rapides de Katsurayami. Ce sont des rapides modestes, à la vérité : petite colère d'une petite rivière qui se fâche en heurtant de petits rochers dans son lit. Mais le cours de la Katsurayami a des détours imprévus ; ses bords, très escarpés et très verts, sont hérissés de bambous droits et minces au feuillage léger ; un petit bouddha, accroupi au milieu de l'eau sur un roc, semble, avec son air paterne, recommander aux petites cascades le calme, la paix, la modération du sage, et certainement sa voix est entendue.
La campagne au japon 233
Je descendis à la station de Komaka où le cours de la rivière cesse d'être encaissé et où lés rapides disparaissent, et revenant sur mes pas, poussant au delà de Kioto, j^allai à la station de Baba, au travers des mêmes campagnes verdoyantes et accidentées. Une richka m'amena jusqu'au village de Ishiyama sur le lac Biva.
Le Biva est une vaste masse d'eau dont la superficie égale celle du lac de Genève. Cette eau est limpide et reflète gaiement les maisonnettes qui peuplent ses bords aux pentes montagneuses et aux contours capricieux. Mais il n'est pas dominé par de majestueux glaciers comme le fameux lac de la Suisse, et n^a pas son aspect grandiose. Je déjeunai au village de Ishiyama dans une auberge très bien située sur la^i'ive. La terrasse où j'étais installé dominait le lac fet me permit de jouir d'une vue étendue. On pense bien que je me passai la fantaisie de faire un repas à la japonaise, bien que j'eusse apporté quelques provisions. Deux servantes, qui paraissaient s'amuser beaucoup de inatête, dénichèrent pour mon usage une misérable table branlante, la seule qui fût dans rétablissement, et aussi quelque chose qui ressemblait à une chaise.
Les petites baguettes de bois me parurent le moyen le plus commode que Ton eût jamais imaginé pour manger le riz, un bon riz à peine crevé, qui, même sans aucun assaisonnement, est très
agréable. J'en prenais très adroitement un grain à la fois ; suspendu entre le bol qu'il venait de quitter et ma bouche entr'ouverte, il hésitait un instant entre ces deux récipients : la peine qu'il éprouvait à quitter son dernier domicile l'y faisait quelquefois retomber, et j'allais impitoyablement le rechercher. Mais peu à peu mon éducation se fit et je déjeunai. La soupe au poisson, quoiqu'un peu sucrée, et les sardines frites du lac Biva sont un vrai régal.
Quand je pris congé, la patronne de l'établissement, une dame d'âge respectable, non contente de me faire un grand salut en me montrant sa ceinture, voulut me dire quelque gracieuse parole, afin de me laisser un bon souvenir d'elle et du lac Biva. Je me sentis profondément ému lorsqu'on me traduisit ce compliment que je ne savais pas mériter :
— Vous avez l'air d'un véritable Japonais !
Je regardai mon interprète, le seul échantillon mâle de la race japonaise qui se trouvât en ce moment près de moi : il était maigre et petit avec une tête rasée, des sourcils noirs, une figure imberbe. Ses yeux durs grimpaient obliquement vers ses tempes. Gomme il était incommodé d'un rhume, il portait souvent son mouchoir au milieu de sa face vers un endroit vide, là où les Blancs ont un nez. Sa joue était jaune et luisante, comme du vieil ivoire. En marchant il vacillait
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sur ses socques et traînait un parapluie cassé qui ne pouvait rester ni ouvert ni fermé.
Tous les Japonais n'ont pas uniformément cet aspect. Mais je n'en avais pas d'autres en ce moment sous les yeux. Le propos de l'aubergiste me fit naturellement croire qu'elle m'identifiait avec ce personnage : je fus assez modeste pour n'en pas concevoir d'orgueil. Tout en remerciant, je me souvins que l'an dernier, à l'Exposition universelle de Paris, j'avais entendu quelqu'un régaler un Japonais exactement de la même façon :
— On vous prendrait pour un vrai Parisien I
Dans quelle mesure le sujet du Mikado s'étaitil trouvé flatté ?
Une promenade en bateau à vapeur sur le lac Biva me permit de mieux goûter le charme de ses rives, peu escarpées, mais fort agréables dans leur caractère moyen. Partout on voit de gentilles maisons de paysans. Mais nulle part je n'ai remarqué rien qui ressemblât à une riche villa de plaisance avec le grand jardin; je n'ai rien trouvé d'équivalent à ce qui existe chez nous en ce genre. Le voyageur n'est frappé, du moins au premier abord, ni par la vue de l'indigence, ni par celle de la fortune.
Les eaux sont partout coupées de claies et de filets savamment posés, qui attestent avec quel souci et quelle méthode les riverains ont organisé la pêche. De nombreuses barques les animent, les
unes plates et rustiques, d'autres pontées et de. construction soignée. Des gens affairés s'y tiennent, armés de lignes et d'épuisettes ; d'autres vont relever les nasses et jettent dans lé bateau le poisson tout frétillant. 11 y en a aussi qui se livrent au plaisir hygiénique favori des Japonais, le bain ; ils nagent, ils jouent, ils se lancent de l'eau, et, quand ils ont bien gambadé, ils laissent leur corps flécher tranquillement au soleil, avec une sereine impudeur.
Je débarquai dans la petite ville d'Otsu, où en 1891 un fanatique tenta d'assassiner le tsarévitch, depuis Nicolas II. Son quai, protégé par un talus de grosses pierres sans ciment, jBst dominé par une haute lanterne qu'on peut presque nommer un phare. La pèche, unique industrie de la localité, en a fait une véritable halle aux poissons. On en voit là de toutes aortes, des longs^ des courts, des plats, des ronds, des ventrus, car le lac est d'une richesse extraordinaire, et ces innombrables écailles luisantes, qui brillent à la lumière et dont les débris jonchent le sol, sont coiiimé une semence d'argent; malheureusement il faut se boucher le nez en passant.
Au-dessus de la ville s'élève une terrasse d'où Ton jouît d'une très belle vue sui" le lac, isurles pêcheries et sur les navires. Uii temple dédié à Kwannon, déesse de : la ôhàrité, se dresse sur la colline, et l'interminable escalier qui y conduit
part de la terrasse. A rentrée est un petit kiosque ouvert formé d'un toit pointu supporté par des colonnes et où les gens du peuple viennent accrocher des ex-voto, généralement une poignée de riz ou quelques feuilles de thé dans un petit panier de paille tressée. De longues planchettes, suspendues à côté par des ficelles^ indiquent les noms des donateurs. Au moment où jej)assai,des mendiants accroupis sur les dalles, au pied de la muraille, se prosternèrent en demandant l'aumône. Ce sont les seuls que j'aie rencontrés au Japon.
Les bâtiments du temple sont peu de chose, mais il est situé au milieu d'un parc très beau dont les vieux arbres lui font une ceinture noble et vénérable.
Je revins à Kioto par une route plus curieuse qu'agréable. Je traversai le canal de Chosuiuca, creusé il y a une dizaine d'années pour irriguer les campagnes au moyen de l'eau du lac Biva, et qui passe en tunnel sous la colline où se dresse le temple de Ewannon. Il faut ramper pour entrer dans la barque, basse et couverte, qui vous mène sur l'eau sombre de ce Styx moderne. Pendant quatre kilomètres on aperçoit au loindes lumières qui semblent marcher toutes seules dans la nuit. Puis, quand elles se rapprochent, on croise d'autres barques, où des ombres mobiles font des gestes étranges dont le contour s'agrandit sur les voûtes dans la fantasmagorie du clair-obscur. La
sortie au milieu de la campagne fut une déli* vrance« tant est vive la joie de retrouver la lumière du soleil jouant sur la verdure. Un truc posé sur roues et remonté sur un plan incliné à l'aide d'un funiculaire portait un lourd bateau qui allait prendre sa place dans le canal. J'admirai à quel degré de perfection est arrivée en bien peu, de temps l'industrie au Japon.
De retour à Kiotoje ne fis guère qu'y passer. Mon métier de juif-errant ne me permettait pas de m'y arrêter davantage.
En une nuit de chemin de fer, j'allai confortablement de Kioto à Tokio, c'est-à-dire de l'ancienne capitale à la nouvelle. Le hasard me fit rencontrer dans le train trois jeunes femmes qui voyageaient avec de petits enfants, et, au milieu de la voiture spacieuse que ne divisait aucune cloison, je fus le témoin de leurs soins inquiets. Certes, la tendresse d'une mère qui couve et bichonne son bébé n'est jamais un spectacle indifférent ; mais l'habitude Ta rendu banal. Ici tout me parut nouveau. D'abord les petites mères et les petits enfants étaient pareils, sauf une différence de taille quasi négligeable. En effet, tandis que chez nous le costume des bambins est fort distinct de celui de leurs parents, au contraire, làbas, les mioches, dès qu'ils ont quitté leurs lan^ ges, sont habillé^ comme les grandes personnes. Même robe, mêmes manches ouvertes et larges, et,
* pour les fillettes, même ceinture. Cette similitude est peut-être ce qui rend les enfants japonais plus drôles à voir que les autres, de même que les nôtres nous paraissent plus cocasses lorsque , encore tout petits, on les affuble d'une culotte longue.
Ils sont bien mieux alors nos caricatures; leurs gestes et leurs attitudes constituent une parodie plus comique des nôtres. Voilà sans doute pourquoi, dans le train, le jeu des grandes et des petites poupées semblables me parut si divertissant.
Je n'ai jamais vu de mouvements plus gentils que ceux de ces jeunes mères prenant leurs enfants dans leurs bras et les faisant sauter sur leurs genoux. Jamais doigts plus délicats n'ont manié, habillé et déshabillé un bébé avec plus de précautions ; jamais caresses n'ont été plus légères et comme impalpables. Ahl les jolies petites mignardises I II y a quelque chose d'infiniment agile et de spirituel dans les doigts de ces créatures ténues et subtiles. Danseuses ou mères, c'est la même grâce aérienne. S'étantmises à l'aise pour la nuit, leur terrible ceinture défaite, elles s'étendirent et s'accoudèrent pour dormir, dans une position qui nous paraîtrait intolérable, qui leur est au contraire très commode et qui a l'avantage de ne pas altérer la mirifique coiffure. Au matin, j 'assistai aux menus détails d'une toilette
sommaire qu'elles firent avec réserve, sans honte et en riant. Quant à la ceinture qui ne peut êti^ ajustée que par un aide, l'organisation savante de ses plis, la pose du coussin, l'enroulement, le calcul de la longueur des pans, la vérification du niveau et le reste, d'honneur c'est plus compliqué que l'administration. d'un ministère
Je ne fis, pour ainsi dire, que traverser Tokio ; •malgré son titre de capitale cette ville immense — ony compte, dit-on, un million et demi d'habitants — ne m'attirait qulà demi. Les Européens y ont construit des quartiers sans originalité, comme à Kobé.
L'industrie moderne s'en est emparée, et Tacti- Tité est considérable dansce grand centre commercial, et qui mérite évidemment un coup d'œil au moins rapide, même davantage ; mais je mourais d'envie, si possible, de voir les temples de Nikko, qui passent pour la plus grande merveille artistique du Japon A la vérité, ils n'étaient pas sur ma route; mais un détour de quelques heures pouvait m'y conduire, et nous n'étions encore qu'au 3 juillet; j'avais «n peu de temps devant moi, ce temps dont la durée m'avait été si pénible en Sibérie et que maintenant j'aurais voulu au contraire allonger, tant nos projets et nos désirs se détruisent aisément les uns lea autres. Mais le record est chose sacrée entre toutes, et je repoussai mon ^nvie de voir le Japon à loisir.
Il pleuvait beaucoup lorsque j'arrivai à Tokio. On ne voyait dans ses rues que des parapluies, les uns clairs et colorés semblables à des champignons : c'étaient les coquets parasols en papier que les Japonais savent faire servir indifféremment pour le mauvais temps comme pour le beau ; les autres étaient les parapluies d'étoffe sombre à la mode européenne, les vilaines carapaces de tortues, que les gens du pays commencent à employer. Aussitôt à l'hôtel je m'informai du premier train pour Nikko. Il y en avait un dans l'après-midi. Une richka me conduisit en une heure à la gare de Ueyno, à travers des rues pleines de monde, semblables à celle de Kioto, avec de petites maisons ouvertes, mais interrompues çà et là par des constructions européennes.
C'était quelque peu imprudent de ma part de m'éloigner de Tokio ou de Yokohama - c'est tout un — alors que j'avais tant désiré m'y trouver à date fixe, alors quej'y étais en effet arrivé en temps voulu, et que le moindre retard, un train manqué ou un accident, pouvait me faire rater le départ du bateau. Quel désastre si, après être venu jusque-là, je me trouvais ensuite au port pour voir de loin VEmpress of India lever Tancrel Mais j'avais strictement le temps : je partis pour Nikko.